MORI
et ceux du monde moral; il a rendu l'homme sociable, il a pourvu à l'harmonie des forces qui doivent entrer en relation; il a prodigué les objets capables de satisfaire nos désirs ; il a même marqué leurs divers emplois en nous départissant des aptitudes différentes ; il a mis en nous un sentiment de secours mutuel, et hors de nous un « fonds indivisible », la terre, qui peut fournir sans cesse des aliments à ce besoin de réciprocité. Au lieu de cet état, la société en a créé un autre factice et corrupteur ; elle a remplacé cette probité naturelle par un vice artificiel, qui en lui seul résume tous les crimes et toutes les misères, le mal sous toutes ses formes, l'avarice. L'auteur ne paraît pas s'apercevoir qu'il se contredit, et qu'après avoir posé en principe que l'homme n'a pas de penchants primitifs, il lui accorde des inclinations d'origine divine. Il se contente de conclure : si le mal unique de la civilisation est l'avarice, il doit être facile de mettre l'homme en une telle situation qu'il en soit préservé, en abolissant la propriété, et les privilèges du pouvoir. « Rien n'est à l'homme que ce qu'exigent ses besoins actuels, ce qui lui suffit chaque jour pour le soutien et l'agrément de la vie. Le champ n'est pas à celui qui le laboure, ni l'arbre à celui qui y cueille des fruits ; il ne lui appartient même, des productions de sa propre industrie, que la part dont il use ; le reste est à l'humanité. » C'est ainsi que les préjugés de Platon contre la propriété reparaissent au milieu d'une tout autre philosophie, mais pour des raisons presque semblables. Morelly professe que la crainte de la misère est la cause de tous les maux, qu'elle corrompt toutes les joies, à commencer par celles de l'amour, qu'elle nourrit toutes les haines, qu'elle seule fait naître et exaspère l'égoïsme; elle a pour motif et pour appât le désir de posséder ; elle a pour remède la communauté des biens. Son utopie naïve ne vaut ni plus ni moins que d'autres plus récentes, et qui ont plus de prétentions à la profondeur.
MORINIÈRE (Claude) est un disciple de Malebranche; dont il n'est question dans aucune histoire de philosophie, et qui cependant mérite d'être connu pour avoir tiré de la doctrine de Malebranche une explication de la prescience ou de la science de Dieu. Il était greffier du Châtelet, et publia, à Paris, en 1718, à l'âge de 20 ans, un petit ouvrage, ayant pour titre : De la science qui est en Dieu. Dans la préface, il déclare qu'il ne croit rien avancer qui ne soit conforme aux principes de Malebranche. Il regrette que cet illustre auteur n'ait pas traité à fond la question de la prescience de Dieu ;■ il se propose de combler cette lacune par une explication qui a pour fondement tout son système théologique dont voici une rapide esquisse. Il procède par articles et par propositions. Dans une première partie, il expose tous les principes de Malebranche sur la connaissance propre à Dieu, sur les idées et sur les rapports des créatures avec Dieu. Dieu voit dans sa substance les essences de tous les êtres, et dans sa puissance leur existence possible. Les essences des créatures ne sont que les idées divines et des imitations possibles de sa substance. Elles ont une liaison nécessaire avec son essence; il ne peut ni les changer ni les détruire, elles sont éternelles et immuables; elles ont donc une existence nécessaire dans la région des possibles. Mais leur existence actuelle est contingente, parce qu'elle dépend de la volonté de Dieu. Dieu ne pouvant tirer ses connaissances que de lui-même, si une créature avait une seule modifi-
cation qui ne fût pas produite par la puissance divine. Dieu n'en aurait aucune connaissance. Morinière soutient et développe, avec plus de rigueur encore que Malebranche, le principe que la puissance qui a créé l'univers est aussi la seule qui puisse y produire un effet quelconque; d'où il conclut que la créature tient de Dieu tous ses mouvements, toutes ses pensées et toutes ses volontés. Il n'y a pas de difficulté au regard de la prescience divine, si ce n'est en ce qui concerne les actions libres ou les déterminations particulières de la volonté. Morinière, dans la seconde partie de son traité, s'efforce d'ôter cette difficulté. La volonté reçoit nécessairement l'impression d'un bien particulier; mais cette impression ne la remplissant pas, elle peut ne pas y consentir. Entre deux biens, elle ne peut choisir que celui qui lui paraît le plus grand, mais elle ne peut consentir ni à l'un ni à l'autre; telle est l'essence de la liberté. Il en résulte que l'âme ne se détermine, pour des biens particuliers, qu'en conséquence des perceptions que Dieu lui a données et en vertu de l'action par laquelle il la porte vers lui. Toutes les actions libres des intelligences sont des suites de l'action de Dieu sur elles, aussi bien que leurs actions nécessaires; donc elles n'opposent aucun obstacle à la prescience, et de son côté la prescience ne porte aucun préjudice à leur contingence. C'est là ce que veut prouver Morinière dans la troisième partie de son ouvrage. Les déterminations de la volonté créée, dans toutes les circonstances possibles, n'étant que des suites de l'action de Dieu, elles lui sont connues de toute éternité, et néanmoins elles ne cessent pas d'être libres : car la vue actuelle d'une action ne fait pas la détermination de la volonté, et la différence des temps ne change pas la nature des choses. L'action libre est nécessaire, considérée non pas sous le rapport de son existence actuelle, mais seulement sous le rapport de son essence. Il y a une liaison nécessaire non pas entre nos actions libres et l'action de Dieu qui les produit, mais entre cette action de Dieu et la connaissance qu'il a de ses suites. C'est ainsi que Morinière se flatte de concilier la prescience avec la liberté. Est-il besoin de démontrer contre lui qu'il n'y a plus de liberté si Dieu prévoit toutes choses, si elles sont ses propres opérations ou des suites nécessaires de ses opérations? Cependant, il se croit en droit, de même que Malebranche, de condamner le système des motions invincibles ou de la prémotion physique comme incompatible avec la liberté, comme enlevant à Dieu le pouvoir de produire un être libre. Ainsi, il prétend tenir le milieu entre deux systèmes également dangereux, celui des motions invincibles et celui qui refuse à Dieu la connaissance des actions libres. Il termine son ouvrage par cette conclusion : « La manière dont j'explique comment cette science est en Dieu estla plus conforme à son idée et la plus propre à exciter et à entretenir la piété, et elle est le fondement de plusieurs propositions importantes que le sieur Malebranche a enseignées dans ses ouvrages. » Dans un appendice à son livre, Morinière attaque le système de l'harmonie préétablie. En qualité de cartésien et de malebranchiste, il lui paraît impossible que les créatures agissent, par une puissance réelle distinguée de l'efficace des volontés divines. Il attaque également le système de la prescience divine de Leibniz qu'il juge incompatible avec la liberté, parce qu'il est fondé sur l'enchaînement nécessaire des déterminations de la volonté. Les créatures étant supposées agir par elles-mêmes, comment Dieu