‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 255 sur 439 · MURA · texte numérisé non relu

MURA

MUSO

ment le timide médecin d'Anvers, Thomas Ficnus^ dont le De viribus imaginalionis lui avait servi de guide. De même que l'amour de soi, l'imagination exige une règle et un frein. Pour qu'elle reste cet ouvrage merveilleux de Dieu, il lui faut subir l'empire de la loi religieuse et morale.

Ce même empire; Muratori veut l'imposer au pyrrhonisme autant qu'au matérialisme. Le pyrrhonisme, il le combat dans tous ses écrits, mais principalement dans le Traité des forces de L'entendement humain, qu'il oppose au Traité philosophique de la faiblesse de l'esprit humain, de Huet. Muratori est tellement surpris qu'un pareil écrit puisse être l'œuvre d'un prélat, qu'il hésite à l'attribuer à l'évêque d'Avranches. Et cependant il avoue qu'en l'examinant de près, il ne peut s'empêcher d'y reconnaître la main qui a écrit la Censura phiïosophiœ carlesianœ : « Le doute absolu et universel, prêché et justifié par un ecclésiastique chrétien, quel scandale pour l'Église catholique ! Il est manifeste que ce savant docteur avait été, dans ses dernières années, atteint de folie (p. 11 et 17). S'il n'eut pas l'esprit malade, nous sommes obligé de l'appeler un personnage double » (p. 186). Quoi qu'il en soit, il importe de repousser rudement ce prétendu doute chrétien, plus erroné et plus malfaisant, plus dangereux pour la religion et la science à la fois, que les erreurs de l'incrédulité et d'une immoralité systématique. Afin de le mieux combattre, Muratori met le sceptique français en contradiction, non pas avec Descartes, son ennemi, mais avec Gassendi même, son ami. Il montre avec une évidence irrésistible que la modération dans le dogmatisme garantit des écarts reprochés aux dogmatiques, en même temps qu'elle anéantit le pyrrhonisme : c'est l'esprit critique qui préserve également d'excès si contraires. Le bon usage de la raison et l'amour sincère de la vérité et de la sagesse conduisent nécessairement à une connaissance certaine de Dieu et de ses œuvres, de l'humanité et de l'univers. Le pyrrhonisme est une généralisation fausse, exorbitante. C'est là ce que Muratori développe à travers onze chapitres dont voici les sommaires : 1° les pyrrhoniens font un abus étrange des saintes Ecritures et de la théologie chrétienne, pour soutenir l'incapacité de l'homme à découvrir la vérité ; 2° ils ont tort de discréditer la fidélité des sens de l'homme; 3" ils font une guerre absurde aux facultés de notre entendement; 4° ils refusent injustement à l'homme le critérium du vrai : 5° ils se trompent en induisant des dissentiments des philosophes à l'impossibilité de connaître la vérité ; 6° ils avancent une prétention énorme en soutenant qu'il faut toujours douter de toutes choses ; 7° par cette maxime, ils détruisent non -seulement toute philosophie, mais la foi chrétienne; 8° ils ne sauraient empêcher l'homme de savoir avec certitude une infinité de choses ; 9° ils prétendent en vain connaître le probible , et réduisent l'homme à l'état d'animal; 10° ils n'ont pas le droit de soutenir que leur doctrine prépare l'homme à recevoir la foi chrétienne; 11° ils ne réussissent qu'à une seule chose, à éteindre les lumières et le savoir. Muratori poursuit son adversaire avec ce sens net et pratique que le cardinal Gerdil appelait l'esprit législateur. Ce n'est pas qu'il soit dogmatique aveugle : il veut, au contraire, qu'on doute, mais à propos et sans exagération. « Nul système, dit-il. nulle opinion ne peut nous donner la science parfaite et une certitude absolue; et si notre intelligence se pare quelquefois des apparences du vrai, elle fait comme le pauvre qui se nourrit et s'habille comme il peut, et non pas comme i 1 voudrait. » C'est

là ce qu'il nomme le sentiment d'un philosophe chrétien et d'un sage; et ces termes sont d'autant plus remarquables qu'il les oppose à un théologien scolasliquc.

La philosophie chrétienne est le dernier degré de la science humaine, qui en a trois : la philosophie rationnelle, la philosophie morale, la philosophie chrétienne. La première apprend à bien penser, à connaître le vrai et le vraisemblable; la seconde, à bien vivre, à connaître le bien et à le pratiquer; la troisième, à vivre heureusement, beatamcnle. encore après cette vie terrestre. Il existe deux éditions des Œuvres complètes de Muratori: Arezzo, 1767-80. 36 vol. in-4; Venise, 1790-1810, 48 vol. in-8. C. Bs.

MUSONIUS (Caïus Rufus), philosophe stoïcien, naquit à Bolsenium en Etrurie, aujourd'hui Bolsena, au commencement du premier siècle de l'ère chrétienne. Il était de l'ordre des chevaliers, et se livra dès sa jeunesse à l'étude de la philosophie, principalement à celle du Portique, dont l'austère morale convenait le mieux à son caractère. Employé aux fortifications de Borne sous le règne de Néron, il se rendit suspict à la cour de ce prince et fut exilé dans l'île de Gyare, ce qui était alors le dernier degré de Ja disgrâce. Après 1# mort de Néron il revint à Borne, et, ayant pris parti pour Vitellius contre Vespasien, il fut du nombre drs députés qui allèrent demander la paix au camp du vainqueur. La tranquillité étant rétablie dans la capitale de l'empire, Musonius se fit beaucoup d'honneur en vengeant la mémoire de son ami, Barea Soranus, injustement condamné à mort sur les accusations calomnieuses d'Egnatius Celer , mais c'est par là même, sans doute, qu'il s'attira les persécutions de Domitien. Oblige de fuir une seconde fois de Borne, il disparaît dès ce moment dans une complète obscurité.

Musonius, comme la plupart des Bomains qui appartenaient à la même école, fut un philosophe pratique plutôt qu'un penseur : aussi n'avons-nous conservé de lui que quelques rares fragments disséminés chez différents auteurs, et un petit nombre de maximes rapportées par Stobée et par Aulu-Gelle. Voici celles de ces maximes qui nous ont paru les plus dignes d'être citées. Musonius désapprouvait le suicide, le suicide si admiré de Thraséas; il pensait que tous les maux de cette vie sont indifférents, et que la résignation doit être la première de nos vertus. Mais à la résignation doivent se joindre, selon lui, l'austérité, le désintéressement, la chasteté et la tempérance. Il voulait, pour qu'on ne fût point tenté de s'écarter du bien, que chacun de nos jours fût regardé comme le dernier. Il recommandait qu'on ne laissât pas échapper l'occasion de mourir avec honneur, de peur qu'on ne la retrouvât plus. Il enseignait le pardon des injures, assurant que le seul moyen de se faire respecter des autres est de se respecter soi-même. Partout, disait-il, on peut être heureux, parce que partout on peut être vertueux. Un prince de Syrie, qui était venu jouir de sa conversation, lui demandant ce qu'il pourrait faire pour lui. il répondit, mieux inspiré que Diogène : « C'est de profiter de ce que vous venez d'entendre. » Il conseillait à tout le monde, et même aux philosophes, de se marier. « Le mariage, disait-il, est conforme à la nature, et nécessaire à la conservation des sociétés. » Saint Justin met ce philosophe au nombre des stoïciens qui ont le mieux écrit sur la morale. Tous les fragments qui subsistent de Musonius ont été recueillis par Moser et publiés, avec une notice biographique, dans les Studien de Creuzer et de Daub, Francfort et Heidelberg, 6 vol.

MUTI

MYST

in-8, 1809-1819, t. VI. Un autre recueil plus complet que le premier en a été fait par Peerlkamp : Musonii Rufi, philosophi stoici, reliquiœ et apophthegmaia, in-8, Harlem, 1822. On peut consulter aussi les deux dissertations suivantes : Burigny, Mémoire sur le philosophe Musonius, dans le tome XXXI des Mémoires de ï Académie des inscriptions ; — Niewland, Disscrtatio, prœs. D. Wyttenbachio, de Musonio Rufo, philosopho sloico, in-4, Amst., 1783.

Un autre philosophe du nom de Musonius a existé à peu près dans le même temps que le précédent, et a souvent été confondu avec lui ; niais celui-là appartient à l'école cynique et était originaire de Babylone, d'où lui est venu le surnom de Babylonien. Origène, dans le troisième livre de son ouvrage^ contre Celse, ne craint pas de le placer à côté de Socrate. Tout ce que nous savons de lui, c'est qu'il fut persécuté par Néron à cause de la hardiesse de son langage^ et que, du fond de la prison où il fut enferme, il entretint une correspondance avec Apollonius de Tyane. Ses lettres nous ont été conservées par Philostrate (liv. IV, ch. xlvi) dans la biographie d'Apollonius. Voy. la bibliographie de l'article Apollonius. X.

MUTI (François), né vers 1550 à Casai di Apigliano, mort au commencement du xvne siècle, fit ses premières études dans la capitale de la Calabre, à Cosenza, et les continua à Naples et à Rome. Il vécut ensuite dans la plupart des grandes villes et des universités d'Italie, se distinguant partout et voyant grandir sans cesse la renommée d'un vaste et solide savoir. Ce fut un de ces promoteurs infatigables de l'esprit d'examen et d'investigation qui commencèrent par secouer le joug de l'école et d'Aristote, pour s'affranchir plus tard de toute autorité absolue en matière de science. Au chef de l'école il opposa la philosophie de son compatriote Telesio, qu'il défendit à plusieurs reprises contre plusieurs sortes d'adversaires. Il fut de même un chaud et habile avocat de quelques autres amis, tels qu'Antoine Persio, François Patrizzi, Thomas Campanella. Il soutint l'antipéripatéticien Patrizzi dans ses disputes avec Jacques Mazzoni de Florence, défenseur de la morale d'Aristote, aussi bien que dans sa querelle avec Théodore Angeluzzi, professeur de médecine et de philosophie à Padoue, défenseur de la physique d'Aristote.

Son ouvrage le plus remarquable est dirigé contre Angeluzzi, et dédié à Bernardino Telesio. En voici le titre : Francisci Muti Consentini disceplationum libri quinque, contra calumnias Theod. Angelulii in maximum philosophum Franc. Patrilium (in-4, Ferrare, 1589).

Dans cet écrit, non moins remarquable par l'érudition que par la dialectique, et que Bayle, à cause de ce double avantage, attribue à Patrizzi même, Muti accuse Aristote des torts suivants : 1° son système est confus, obscur, sans ordre ni scientifique ni pratique; 2° en théologie, il est impie ; 3° sur les principes des choses, et la nature du ciel, il est faux et vain; 4° il est erroné à l'égard des doctrines sur le

vide !■ ' vement, l intelligence première, la

division de L'âme, etc. Beaucoup d'autres repro lies .• 1 1 ■ ■ ■ ' > ï j 1 1 i i l: 1 1 ■ - 1 1 1 ou suivent ceux-là. Le quatrième livre est spécialement consacré à l'examen également sévère, et même passionné, de la Métaphysique d'Aristote. Un parallèle excellent entre cette métaphysique et celle de Platon termine ce liyre intéressant. Le cinqu livre traite il'' la matière, de la nature. el plus • H- I Ê i ■ i s, de Dieu. Platon et

v sont préférés au Stagirite.

On peut regretter, en lisant cet ouvrage plein de sagacité et de savoir, que l'auteur ait suivi pas à pas, combattu pied à pied, son adversaire de Padoue. Malgré ce défaut, il sera toujours utile à ceux qui voudront étudier la grande et féconde lutte du xvie siècle contre la scolastique. 11 est indispensable à qui désire connaître l'histoire des doctrines de Patrizzi et de Telesio.

Page 1