‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 260 sur 439 · NATO · texte numérisé non relu

NATO

NATtJ

indue tive. Cependant lui-même dit que les formes des choses se résolvent en lois. Or, que sont ces lois, sinon les lois de l'activité réciproque des substances contingentes? Ces substances sont donc des forces définies dans leur mode d'action; et non une matière indéfinie. En effet, par quoi connaissons-nous les substances corporelles, sinon par leur activité externe, invariablement limitée ît dépendante des conditions de l'étendue et de la distance? Connaître les corps comme substances actives, c'est-à-dire comme causes efficientes soumises a des lois fixes, c'est connaître en même temps ce que Bacon nomme, dans son langage scolastique, la matière et la forme des corps. Trop peu métaphysicien, Bacon n'a pas su expliquer et justifier philosophiquement la méthode dont il a si ingénieusement formulé certaines règles. Après lui, sa méthode n'avait encore pour elle que quelques découvertes et des espérances, et on pouvait la combattre en citant les erreurs nombreuses et souvent bizarres de celui qui l'avait exposée le premier. Mais la méthode complète des sciences physiques avait pour elle l'exemple et les découvertes de Galilée.

Descartes et ses disciples crurent devoir combiner la méthode ancienne et la nouvelle : pour eux, en physique, l'expérience vient seulement au secours de la déduction; et la plupart des cartésiens, à l'exemple du maître, débutent encore par une cosmogonie fondée sur de prétendues lois nécessaires , qu'ils établissent a priori et d'où ils essayent de tirer tout le reste. Mécaniste aussi exclusif que Démocrite, mais niant le vide, dont il ne comprend pas la nécessité pour le, mouvement, Descartes admet, avec Platon, l'inactivité absolue des corps. Mais, au lieu de les faire mouvoir par des âmes, il considère le mouvement comme une quantité invariable dans l'univers et créée avec lui, quantité dont les parties se transmettent d'un corps à l'autre par le contact, sans que la somme totale puisse augmenter ou diminuer jamais. Il imagine une mécanique en contradiction avec quelques-unes des lois de la mécanique naturelle, telles qu'elles résultent de l'observation, et c'est ainsi qu'il arrive à expliquer la conservation du mouvement dans l'univers sans forces motrices permanentes, et à rendre compte a priori de l'origine et de l'ordre actuel du monde par les seules lois de l'impulsion. Il faut lui savoir gré d'avoir compris que les lois premières de l'univers corporel doi- \ent être toutes des lois mécaniques, et d'avoir puissamment contribué à bannir des sciences naturelles, d'une part les formules de la scolastique, conservées par Bacon, d'autre part la doctrine des causes occultes, si chères aux dynamistes idéalistes, lors même qu'ils leur donnent un autre nom. Mais, en refusant aux âmes l'activité externe et aux corps toute activité, en ne voulant reconnaître dans les corps que l'étendue et la réceptivité passive du mouvement, le cartésianisme a place la philosophie sur la pente qui l'a conduite d'abord au système des causes occasionnelles, c'est-à-dire à la suppression mal dissimulée des causes secondes, puis enfin au panthéisme idéaliste de Spinoza. Car, que sont des substances sans aucune activité propre, H pourquoi plusieurs substances, s'il n'y a (prune cuise clficicnte? L'antre grand principe du spinozismp, la substitution de la nécessite à la Providence, se trouve i en germe dansle cartésianisme, qui construit le monde a priori d'après des lois supposées nécessaires, et qui, sans oser nier l'existence des causes finales, nie qu'elles soient accessibles à i humain.

Reprenant avec, plus de logique el de fermeté d'esprit la doctrine de Giordano Bruno, Spinoza

détermine a priori les rapports généraux de la nature nalurante et de la nature nalurée, sans descendrejusqu'aux sciences naturelles, ni même jusqu'à la philosophie de la nature. Il a laissé à la nouvelle philosophie allemande de l'identité le soin de construire cette partie de la philosophie au point de vue du panthéisme idéaliste.

Leibniz, plus métaphysicien, logicien et mathématicien qu'observateur, a cependant, le premier, établi solidement le principe qui doit servir à démontrer la légitimité et la nécessité de la méthode inductive des sciences naturelles : il a prouvé que les lois premières du monde physique ne sont pas des lois nécessaires absolument, et que, par conséquent, on ne peut pas les déduire des principes ontologiques. Mais il a cru qu'il était possible d'arriver démonstrativement à ces lois par l'intuition des desseins en vertu desquels Dieu les a librement établies, et il a contribué ainsi à susciter l'abus déplorable des causes finales, comme moyen de démonstration et de découverte dans les sciences. C'est ainsi, par exemple, que, modifiant une erreur de Descartes, sans la corriger, il a érigé en principe la conservation perpétuelle d'une même quantité de force vive dans l'univers par li transmission du mouvement des masses. On peut défendre ce principe, mais c'est en y introduisant deux considérations inconnues à Leibniz, savoir : celle des équivalents des forces vives en travail mécanique, et celle de la force vive et du travail moléculaires. En constatant l'activité interne et la substantialité propre des âmes, il a exclu le panthéisme; mais il n'a pas su échapper aussi à l'idéalisme. Il dit fort bien, dans son traité De ipsa nalura, que la nature en général n'est rien de plus que l'ensemble des forces de l'univers avec l'ensemble de leurs puissances persistantes et de leurs lois, et que la nature de chaque être est l'ensemble de ses facultés permanentes. Mais il refuse aux âmes et aux corps l'activité externe, qui leur appartient et qui est leur seul moyen de communication réciproque; il accorde aux substances corporelles, comme aux âmes, une activité interne, dont les substances corporelles sont dépourvues; en revanche, il supprime l'étendue, c'est-à-dire l'attribut premier de ces substances. Constituez tous les corps de l'univers uniquement avec des substances simples, comme Leibniz poussé à bout s'avoue forcé de le faire, et ôtez ainsi aux corps l'étendue, sans laquelle ils ne peuvent être conçus en tant que corps; ôtez-leur, de plus, l'activité externe par laquelle seule ils peuvent se mettre en rapport avec nous et les uns avec les autres : que reste-t-il d'eux? Rien. Disciple de Newton, en même temps que de Leibniz, Boscovich restitue aux substances corporelles l'activité externe, la force motrice, la puissance attractive et répulsive. Ce n'est pas assez : il fallait leur restituer aussi l'étendue, sans laquelle le mouvement ne peut exister.

Kant a donc tort aussi, dans ses spéculations sceptiques et d'autant plus hardiment hypothétiques sur la nature, de vouloir que l'étendue résulte du mouvement expansif des forces, et de la l'aire indéfiniment compressible. L'étendue, en tant qu'appartenant à une substance réelle, est essentiellement impénétrable : elle ne peut augmenter que par création, diminuer que par anéantissement. Toute compression et toute dilatation se réduisent à une diminution ou à une augmentation de distance entre les atomes premiers, dont l'existence est contestée vainement par les idéalistes ; mais l'étendue de chaque atome premier est incompressible.

L'école d U cke a eu le mérite de tenter l'application de la méthodfl de Bacon aux sciences

NATU

NATU

philosophiques; mais elle l'a fait (l'une manière étroite et inexacte : ayant faussé et mutilé la psychologie, elle s'est trouvée conduite à nier fa métaphysique et l'origine rationnelle des

Elle "a imprimé ainsi à la philosophie une

m funeste ; mais elle a rendu provisoirement service aux sciences physiques, en ache- \ant de les tirer de la voie où elles s'étaient trop longtemps égarées : on doit savoir gré à Locke d'avoir contribué à former Newton, et à Newton de ne s'être pas fait entièrement sensualiste. Mais bientôt le sensualisme produisit ses dernières conséquences dans la philosophie et dans les sciences naturelles à la fois. De là cette obstination de certains philosophes du xvme siècle à n'admettre comme réel que ce qui tombe on ce gui est supposé pouvoir tomber sous l'observation sensible ; de là leur facilité à imaginer et à accepter en cosmogonie et en physiologie les hypothèses les plus futiles, pourvu qu'elles soient matérialistes ; de ià leur culte pour la nature, grand mot qui, pour eux, ne signifie rien que la négation de la Providence dans le monde physique et de l'ordre social dans le monde moral ; de là aussi, pour les physiciens et les naturalistes de cette école, la tendance à bannir des sciences dites positives les vues philosophiques, la recherche des causes efficientes et des causes finales, la recherche des principes les plus élevés, des lois les plus générales ; à concentrer toute l'attention sur les détails, sur la description des faits isolés, sans s'occuper du rapport de ces faits avec l'ensemble de la science, ni des conséquences qui peuvent en résulter. Les sciences naturelles subissent encore un peu cette influence dissolvante du sensualisme, tandis que la philosophie spiritualiste s'en est heureusement dégagée par un usage plus complet et moins exclusif de la méthode d'observation.

M lis Técole allemande, qui a eu le mérite de proclamer la nécessité de la synthèse et de l'unité dans la science de la nature et d'y poser les grandes questions que le sensualisme élude, n'a échappé au scepticisme de Kant et au dogmatisme négatif de Fichte, que pour aller se perdre dans les nuages de' l'idéalisme absolu. Clle a introduit systématiquement dans lessciences naturelles, d'une part, la méthode de construction a priori, c'est-à-dire la substitution de l'imagination à l'expérience raisonnée ; d'autre part, l'emploi de formules inintelligibles qui l'ont regretter celles de la scolastique, et de métaphores qui trompent sur les idées qu'elles expriment. Elle a professé le dynamisme idéaliste, c'est-à-dire, sous un nom nouveau, la doctrine des causes occultes, qui est un dogmatisme illusoire mis à la place d'un aveu d'ignorance. Elle a renouvelé la vaine hypothèse de l'animisme universel, et les rêveries extravagantes des théosophes; elle a nié la substantiahté des êtres contingents; elle a considéré l'esprit et la matière comme deux développements divers d'une substance unique ; elle a sacrifié au fatalisme le dogme de la providence et celui du libre arbitre; elle en est venue jusqu'à professer l'identité des contradictoires, l'identité de Dieu et du néant; et en même temps, sous le nom

dogie immanente, elle a mis en honneur l'abus le plus monstrueux des causes finales; mais, loin de les rapporter à la sagesse divine, elle les a transformées en idées-types, qui procèdent d'un absolu non pensant, qui se réalisent eues dans les corps, et qui ne sont pen-

te par les hommes. Parmi les découvertes

positives et les théories les mieux fondées dans

nces naturelles, elle a rejeté celles qui

ne pouvaient s'adapter a ses constructions arbi-

traires ; par exemple, elle a rejeté la décomposition des rayons lumineux en couleurs, comme contraire à l'unité essentielle de la lumière, qui,, suivant une des opinions nombreuses, variables et toutes également affirmatives de M. de Schelling sur cette question, est la seconde puissance (A2) de l'identité absolue (A=A), et a pour dernier développement la pensée. Quant aux vérités scientifiques que cette philosophie a bien voulu accepter, elle les a presque toujours gâtées et obscurcies, en les traduisant en de bizarres formules, ou bien en y mêlant d'incroyables erreurs. Heureusement le règne de cette philosophie sur les sciences naturelles n'a jamais été généralement accepté, même en Allemagne, et il est sur son déclin. Aujourd'hui c'est le retour menaçant du matérialisme qu'il faut combattre.

D'un autre côté, l'école française, moins timide pourtant que l'école écossaise et moins oublieuse des leçons de Descartes et de Leibniz, s'est renfermée beaucoup trop dans les limites des sciences morales comme dans une forteresse à défendre contre le matérialisme, et longtemps elle a semblé craindre de s'aventurer sur le domaine des sciences naturelles comme sur un terrain ennemi. Ainsi, tandis qu'en Allemagne la philosophie a imprimé à ces sciences une impulsion puissante, mais trop souvent erronée, en Angleterre et en France le lien a semblé quelque temps presque rompu entre la science de l'âme, des idées et de Dieu, et la science de la nature.

Certains philosophes ont trop oublié qu'il appartient à la science première de diriger les autres sciences, et qu'elle ne peut le faire qu'en se maintenant en harmonie avec elles, en observant leur marche, en profitant de leurs progrès. Certains physiciens craignent trop le contact de la métaphysique, comme d'une irréconciliable ennemie de l'expérience, et repoussent la psychologie comme un tissu d'observations chimériques et de suppositions sans preuves. Cependant c'est la philosophie seule qui peut interpréter la méthode des sciences naturelles et en démontrer la légitimité. C'est la philosophie seule, la philosophie complète et non mutilée par le sensualisme ou par le scepticisme, qui peut montrer les rapports mutuels de ces sciences, leur unité, leur liaison avec les principes immuables de la raison, la place et la fonction de chacune d'elles dans l'ensemble des connaissances humaines. La psychologie, fondement de la logique, qui est si nécessaire au physicien, lui enseigne à démêler les illusions de la perception sensible, à en trouver les causes et les remèdes, et à faire la part du physique et du moral dans les phénomènes de la vie. L'ontologie elle-même, bien qu'elle ne doive pas être le point de départ des sciences expérimentales, leur est cependant indispensable ; elle intervient nécessairement dans la position des grands problèmes que l'observation doit résoudre; aidée de la logique, elle repousse les solutions impossibles ou prématurées; elle indique le chemin des recherches importantes et des grandes découvertes, ce chemin que l'expérience doit parcourir ensuite avec une prudente lenteur. C'est par les sens que les impressions arrivent à l'âme et y suscitent les perceptions ; mais c'est la raison qui les interprète d'après les notions nécessaires et les lois de l'esprit humain : c'est elle qui dirige les observations, qui en montre la portée et les conséquences, et qui en coordonne les résultats. C'est elle encore qui apprend à former les hypothèses, si utiles pour établir un lien peut-être provisoire entre les découvertes accomplies, et pour en préparer de

NATIT

NATU

nouvelles. Le physicien fait donc de la métaphysique comme l'architecte fait de la géométrie ; s'il en fait sans le savoir, il est exposé à en faire et il en fait souvent de mauvaise. D'ailleurs, les sciences naturelles suhissent toujours nécessairement, dans leur méthode, dans l'interprétation de leurs principes et de leurs résultats, l'influence d'une philosophie quelconque. Il y a donc là pour la philosophie un pouvoir qu'elle ne peut abdiquer, un devoir qu'il faut qu'elle remplisse. Le sensualisme, avec sa négation de ce qu'il y a de plus élevé dans l'intelligence humaine, avec sa profession exclusive d'empirisme et pourtant avec ses hypothèses frivoles; l'idéalisme, avec sa méthode de construction a priori, avec son dédain pour l'expérience et pour le sens commun, n'ont pas sulfi à la tâche. Il était temps que le spiritualisme, qui réunit tous les mérites de ces deux doctrines extrêmes et qui est étranger à leurs excès, reprît cette tentative, dans laquelle Descartes avait échoué parce qu'il n'avait pas bien compris la méthode des sciences naturelles et parce que d'ailleurs ces sciences n'étaient pas assez avancées. Dans notre siècle, le spiritualisme s'est remis à l'œuvre un peu tard, lorsque déjà le matérialisme avait envahi la science de la nature. Mais l'impulsion est donnée; la lutte se soutient; sur tous les terrains, le matérialisme est combattu par des savants qui sont en même temps philosophes, et par des philosophes qui connaissent les sciences naturelles. Il faut espérer que le matérialisme ne triomphera pas, et que le spiritualisme saura créer à son tour une philosophie de la nature, conforme à la fois aux données de l'expérience et aux principes de la raison. Cette philosophie sera essentiellement perfectible dans ses développements et dans ses applications ; mais elle sera immuable dans ses principes fondamentaux, une fois qu'ils auront été solidement établis. L'espace nous manque pour tenter même d'esquisser ici cette œuvre. Tout ce que nous pouvons faire, c'est d'énoncer linéiques propositions qui nous paraissent devoir y tenir une place importante.

On nomme rtre concret ce qui, abstraction faite du principe de causalité, peut être conçu comme existant indépendamment de toute autre chose. Ainsi, je suis un être concret, existant en moimême, bien que mon existence doive avoir une cause. Au contraire, mon intelligence, ma sensibilité, ma volonté et les actes de ces facultés sont des êtres abstraits : car, outre qu'ils ont besoin d'une cause, ils ne peuvent être conçus comme existant chacun en soi, mais c'est en moi qu'ils existent. Parmi les êtres concrets, il en est un seul qui peut et doit être conçu comme existant indépendamment de toute autre chose, même au point de vue de la causalité : c'est l'Être nécessaire^ qui a sa cause en lui-même, dans la nécessité de son existence. On nomme individu proprement dit tout être concret qui ne se compose pas de parties actuellement séparées par des vides. Tout être concret est un individu ou un agrégat d'individus. Dans tout individu il y a lieu de distinguer une substance persistante, sans laquelle cet individu ne peut être içu ci tel, et des modes qui appartiennent a cette substance, mais sans chacun desquels elle peut conçue Mu:, outre ces modes, qui peuvent variables, et qui le sont en elfct dans les i contingents, il y en a d'autres qui Boni essentiels à chaque substance, et qu'aucune abstraction ne peut séparer de celle BUDStance sans détruire la notion de son individualité : ce sont ceux qui Constituent sa nature même, e'est-à-dire ses lacullés propres et ses lois d'activité, lin effet, toute

substance est essentiellement active; toute activité, toute force appartient à une substance ou à une collection de substances. Tout ce qui existe est substance, ou bien appartient à une substance ou à plusieurs. La substance de l'Être nécessaire est éternelle et infinie ; tout ce qui est absolument nécessaire lui appartient, soit à litre d'attribut, soit à titre de pensée éternelle; elle est la cause première de toutes les substances contingentes.

On nomme individu simple un individu proprement dit qui, ne se composant pas de parties soit séparées, soit continues, est absolument indivisible. La substance infinie de l'Être nécessaire est un individu simple : ce qui n'empêche nullement cet être d'avoir en sa substance indivisible des énergies et des attributs distincts. Parmi les substances finies et contingentes, les unes ont pour attribut premier l'indivisibilité absolue, la simplicité, sans laquelle la pensée est impossible. Les autres ont pour attribut premier l'étendue, ît par conséquent la divisibilité indéfinie, qui exclut la pensée, mais qui n'est point incompatible avec la force motrice. En effet, des forces motrices appartiennent à la substance étendue et participent à sa divisibilité.

La continuité n'est pas moins essentielle à la substance étendue que la divisibilité indéfinie. Sans vide, il ne peut y avoir ni division effective, ni mouvement: mais sans continuité il n'y a pas d'étendue réelle. Il faut donc que la continuité existe quelque part, c'est-à-dire dans l'étendue réelle de chacune des parties les plus petites des corps, puisque, à cause du vide qui existe entre ces parties, l'étendue apparente des corps est discontinue. Si; par impossible, la division effective des corps était poussée jusqu'à l'infini, il n'y aurait pas de continuité, pas d'étendue, pas de corps. Or il y a des corps. Il y a donc des atomes premiers, dont chacun a une étendue continue et non divisée, quoique absolument et indéfiniment divisible. Dans les corps, les substances individuelles, c'est-à-dire non divisées effectivement, ce sont les atomes premiers, que, vraisemblablement, aucune des forces physiques actuelles ne peut diviser : les corps sont des agrégats de ces atomes. Les atomes chimiques des coi^ps simples ne sont probablement pas des atomes premiers, mais des agrégats très-stables, qui subsistent dans les combinaisons et qu'on retrouve par l'analyse chimique.

Les individus simples, les âmes ne peuvent changer de nature; mais elles ont une activité interne par laquelle, spontanément ou à l'occasion des impressions du dehors, elles peuvent changer leurs modes accidentels. Elles ont, de plus, une activité externe, une force motrice, qu'elles dirigent et modifient par leur activité interne. Les atomes premiers n'ont qu'une activité externe, une force motrice soumise à lois invariables, en vertu desquelles ils agissent toujours de même dans des circonstances identiques : dépourvus d'activité interne, ils ne peuvent rien changer par eux-mêmes, soit à leurs facultés motrices, soit à leur état de mouvement ou de repos. Les causes externes peucbangercel état; mais elles ne pourraient modifier la nature propre de chaque atome qu'en le divisant, et, par conséquent, en en changeant le volume et la forme.

Tous les atomes premiers sont absolument impénétrables. Les atomes premiers des corps pondérables ont une force attractive réciproque qui dépend de leurs masses et de leurs distantes, et une force impulsive et résistante qui s'exerce au contact et qui dépend de leur état de mouvement relatif ou de repos. Il y a un

n.vtl;

naît:

fluide impondérable et incoercible, composé d'atomes dont divers mouvements ondulatoires constituent la chaleur, la lumière, l'électricité statique et le magnétisme, et dont certains courants constituent l'électricité dynamique et l'électro-magnétisme. Suivant une hypothèse nouvelle, certains groupements d'atomes du fluide impondérable qu'on nomme éther constitueraient .rps pondérables; les atomes libres et isolés de ce fluide, mus dans tous les sens avec des vitesses incalculables, se choqueraient les uns les autres, de manière à transformer une partie de leurs vitesses rectilignes en vitesses de rotation et une partie de leurs vitesses de rotation en vitesses rectilignes sans perte de force vive dans l'ensemble ; ils choqueraient de même les molécules pondérables, qui deviendraient pour eux des centres de vibration et de raréfaction en raison inverse du carré de la distance, et l'attraction universelle serait la résultante des impulsions de l'éther, dirigée vers un centre de raréfaction de ce fluide, c'est-à-dire vers le centre de gravité d'un corps pondérable. Mais cette hypothèse, qui réduirait l'attraction à l'impulsion, présente des difficultés qui jusqu'à ce jour paraissent insolubles, non-seulement en ce qui concerne l'attraction, mais aussi en ce qui concerne d'autres phénomènes, par exemple les courants électriques et électro-magnétiques.

Quoi qu'il en soit, toutes les propriétés des corps sont des modes de l'étendue et de la puissance motrice et résistante. Tous les phénomènes des corps sont, en dernière analyse, des phénomènes du mouvement, mais que nous sommes souvent incapables d'analyser. Toutes les lois premières de ces phénomènes sont des lois mécaniques. Toutes les lois secondes résultent d'une combinaison des lois premières ; mais souvent nous connaissons les lois secondes sans pouvoir les analyser, et alors le caractère mécanique de ces lois nous reste caché. Connaître les lois premières, c'est connaître les causes efficientes. Toute cause efficiente est un acte d'une ou de plusieurs substances individuelles ; toute cause physique est un acte d'un ou de plusieurs atomes, suivant leurs lois invariables d'activité. Les causes occultes sont des causes imaginaires d'un phénomène dont on ignore les lois premières ; en invoquant les causes occultes, on se fait illusion et on se dispense de chercher les causes véritables : c'est une vaine et présomptueuse dissimulation d'ignorance. Toutes les forces idéales qui n'appartiennent à l'activité d'aucune substance individuelle réellement existante sont des causes o.cultes.

La vie physiologique est peut-être le résultat d'une disposition spéciale des atomes et d'une combinaison spéciale de leurs activités dans les corps organises. La supposition d'activités spéciales surajoutées à chacun d'eux par le fait de la vie est possible, mais non nécessaire. L'àme, par une action en partie inconsciente, joue un rôle réel, mais dilficile à déterminer, dans les fonctions de certains corps vivants. Chaque corps organisé est un individu improprement dit, c'est-à-dire un agrégat doué de fonctions spéciales qui dépendent d'un certain agencement de parties hétérogènes, et d'où résultent, pour ce corps, une unité et une identité improprement dites. qui peuvent persister malgré le remplacement successif des particules composantes. Ces individus improprement dits cessent d'exister comme tels et changent de nature, quand leur organisation spéciale vient à être détruite: mais leurs atomes premiers subsistent toujours, chacun avec sa nature propre. La vie physiologique a besoin, au moins dans les corps vivants les plus parfaits, d'être excitée par une certaine activité

externe d'une âme unie à chacun de ces corps. Ce qu'il y a de commun entre les âmes et les corps, c'est l'activité externe, et c'est par là qu'ils communiquent ensemble. L'àme agit sur le corps comme force volontairement ou involontairement motrice. Le corps agit sur l'àme comme secondant ou entravant son activité externe, dont l'exercice facile ou pénible influe sur l'activité interne de l'àme. Dans les phénomènes de la vie physiologique, il est difficile de faire la part de l'activité de l'àme et celle do l'activité physique et chimique des atomes pondérables et impondérables; mais, évidemment, il y a intervention d'une âme partout où l'on trouve des signes certains d'activité intelligente et intentionnelle. Tout le reste pourrait, à la rigueur, être purement physique ou chimique, c'est-à-dire, en dernière analyse, purement mécanique : mais la mécanique de la vie des corps est, en majeure partie, impénétrable à nos recherches; il en est de même de la mécanique des phénomènes chimiques et de beaucoup de phénomènes physiques. C'est une raison pour confesser. franchement notre ignorance; mais ce n'est pas une raison pour prétendre expliquer ces phénomènes par l'action de substances spirituelles, ou bien par des forces idéales qui n'appartiendraient ni à des substances spirituelles, ni à des substances corporelles.

Les lois de la nature sont de vérité contingente : par conséquent, elles ne peuvent être déduites des principes nécessaires, avec lesquels elles s'accordent; mais elles peuvent seulement être induites de l'expérience, à l'aide de la raison. Toutes les causes secondes et leurs lois supposent une cause première, substance nécessaire et infinie, créatrice de toutes les substances contingentes, et qui ait établi les lois d'activité de ces substances avec une parfaite sagesse, en vue des causes finales. Dans le monde, les causes finales particulières sont subordonnées aux causes finales générales, qui ont motivé l'établissement des lois premières. Les causes finales ne peuvent servir à démontrer a priori l'existence des lois; mais les causes finales qui apparaissent dans les lois connues peuvent aider à deviner d'autres lois, qu'il faudra vérifier et démontrer expérimentalement avant de leur donner place dans la science. La nature n'est donc point une puissance distincte et de Dieu et des corps. Comme puissance aveugle, elle est l'ensemble harmonieux des forces qui appartiennent aux corps et des lois de leur activité ; comme puissance intelligente, elle est la providence divine, en tant que créatrice et conservatrice des corps, de leurs forces, de leurs lois et de l'ordre admirable qui en résulte.

Les propositions qui précèdent expriment, avec quelques changements, quelques-unes des pensées contenues dans un ouvrage que l'auteur de cet article a publié en 1849 (Philosophie spirilualisle de la nature, 2 vol. in-8), et qu'il a complétées et modifiées dans un ouvrage plus récent (les Sciences et la Philosophie, 1 vol. in-12, 1869).

Dans l'impossibilité d'exposer dans les limites étroites d'un article une théorie générale de la nature avec des développements suffisants, nous avons voulu seulement indiquer ici comment le spiritualisme peut et doit faire au me la

part très-large qui lui appartient légitimement dans l'ordre du monde physique, et comment le dynamisme, pour ne pas tomber dans l'excès de Vidéalisme, doit se borner à constater les lois de l'activité des substances corporelles et l'action des âmes sur les corps vivants auxquels elles sont unies.

NÈCE

NECÎK

Outre les ouvrages qui viennent d'être cités, on peut consulter le P. Secchi, l'Unità délie forze fisiche, Roma, 1864, in-8. et une traduction française laite sur une nouvelle édition italienne; — M. Emile Saigey. la Physique moderne, Essai sur Vanité des phénomènes naturels, Paris, 1867, in-18; — M. Laugel, les Problèmes de la nature, Paris, 1864, in- 18, et les Problèmes de la vie, Paris, 1867, in-18; — E. Bersot, du Spiritualisme et de la Nature, Paris, 1846, in-8; — Magy, de la Science et de la Nature, Paris, 1865, in-8; et dans ce dictionnaire, l'article GALiLÉR,',rarticle Science, et d'autres concernant les systèmes et les auteurs cités dans le présent article.

Th. H. M.

NAUSIPHANE de Teios, philosophe grec du ive siècle avant l'ère chrétienne, commença par être un disciple de Pyrrhon, puis embrassa la doctrine de Démocrite et devint un des maîtres d'Épicure. DiogèneLaërce (liv. I, ch. xv; liv. IX, ch. lxiv et en) lui attribue plusieurs ouvrages dont aucun fragment n'est arrivé jusqu'à nous. Nausiphane est aussi mentionné, par Cicéron, dans le traité de N attira Deorurn (lib. I, c. xxvi).

NÉANT, voy. Être, Création.

NÉARQUE, philosophe pythagoricien du me siècle avant l'ère chrétienne. Après la prise de Tarente, sa ville natale, ou du moins sa patrie adoptive, il sut se concilier l'amitié de Caton le Censeur, qui servait alors sous les ordres de Fabius Maximus. C'est par lui que l'austère Homain fut initié à cette philosophie grecque dont il fut toute sa vie le plus ardent adversaire, et qu'il redoutait pour son pays comme un agent de corruption. X.

NÉCESSITÉ. Ce mot a deux sens principaux : 1" Le nécessaire s'oppose au contingent.

Quand je perçois par les sens des objets extérieurs, ou quand je saisis entre eux quelques rapports, l'existence de ces objets, la réalite de ces rapports sont incontestables; mais je puis concevoir par la pensée que ces objets soient supprimés, que ces faits s'accomplissent d'une autre manière, et que d'autres rapports soient substitués à ceux que je perçois. C'est un fait, eu, si l'on aime mieux, il arrive (contingit) que tout cela est et se passe ainsi; mais il n'implique pis contradiction de supposer que tout cela aurait pu n'être pas ou être autrement. Au contraire, l'idée de quelque chose de nécessaire exclut toute contradiction, et ne la laisse pas même supposer comme possible. Le monde matériel existe, je n'en puis douter, mais rien ne me fait penser, parce qu'il est imparfait, qu'il existe nécessairement; il n'implique pas contradiction qu'il n'ait jamais existé; il est possible, il est, mais il n'est pas nécessaire. Au contraire, il implique contradiction que l'être parfait et absolu ne soit pas; non-seulement Dieu est, mais il est nécessairement. A propos d'un phénomène perçu, je juge qu'il a une cause; le phénomène lui-même est contingent, il aurait pu ne pas l'être, il n'était pas nécessaire qu'il fut; mais du moment qu'il est une c;iuse, le rapport du phénomène à une cause qui la produit est nécessaire. C'est en vertu de la nécessité de ce rapport que la science cherche sans hésitation la cause des phénomènes contingents que l'expérience révèle, certaine qu'elle est à l'avance de l'existence de cette cause, dont li nature demeurera peut-être à jamais inconnue. Il en est de tous les principes rationnels comme 'lu principe de causalité. Les axiomrs des sciences mathématiques, marqués de cette nécessité, la communiquent a toutes les applications que le raisonnement en tire. <>st là ce

qui donne à ces sciences un caractère si manifeste de rigueur et de certitude.

La nécessité de certaines idées de notre intelligence est un des caractères essentiels qui les séparent des notions acquises par l'expérience et les font rapporter à une origine spéciale. Comment tirer, en effet, le nécessaire du cbnti le principe universel du fait particulier? Entre la connaissance de ce qui a été ou de ce qui est, et la conception de ce qui ne peut pas ne pas être, il y a un abîme. Les applications d'un principe nécessaire le manifestent, mais ne le légitiment point; il se légitime lui-même, en s'imposant irrésistiblement à l'esprit.

2° La nécessité s'oppose à la liberté. Dans ce nouveau sens, un phénomène nécessaire est un phénomène fatal ; il n'en est pas moins contingent, accidentel, il arrive, accidil, mais il arrive fatalement. Une pierre se détache d'une maison et tombe ; c'est un phénomène contingent, car il était possible que la maison fût mieux construite ou que la pierre rencontrât un obstacle pour l'arrêter; mais les circonstances étant données, il était impossible, en vertu de la loi de la gravitation, que la pierre ne tombât pas ; elle n'a dans son inertie aucun pouvoir qui la soustraie à la force fatale de la pesanteur, elle tombe nécessairement. 11 en est autrement de quelques actions humaines ; l'homme est doué d'un pouvoir spécial, la volonté, en vertu de laquelle il peut faire de deux choses l'une de préférence à l'autre. L'acte qu'il accomplit ainsi, l'acte qu'il a voulu n'est donc pas nécessaire, puisque, les circonstances étant données, il pouvait en accomplir ou en vouloir un autre : c'est un acte libre.

Voy. Contingent, Raison, Fatalisme, Fatalité, Liberté. G. V.

NECKER. Ce nom, illustre sous le rapport de la politique, mérite aussi une place distinguée dans les annales de la philosophie.

Necker (Jacques), ministre des finances, puis principal ministre sous Louis XVI. né à Genève Je 30 septembre 1732, mort à Coppet le 9 avril 1804. était d'une famille ancienne, originaire du nord de l'Allemagne, et, quoique destiné au commerce, avait reçu l'éducation la plus libérale. De même que sa carrière financière se partage en deux périodes, la première, consacrée à se créer une fortune aussi brillante qu'honorable, la seconde, vouée aux soins de la fortune publique; de même sa carrière littéraire se présente sous un double aspect, d'abord remplie par des travaux d'économie politique, puis par des ouvrages de morale et de religion. L'ensemble de ses productions littéraires forme dix-sept volumes in-8 qui ont été publiés à Paris en 1822.

Ses écrits d'économie politique les plus connus sont l'Éloge de Colbert (1773), l'Essai sur la législation et le commerce des grains (1774), l'Administration des finances (1784). Ceux de ses ouvrages qui tiennent à la fois de l'économie et de la mora)e sont : du Pouvoir executif dans les grands Etals (1792); Réflexions offertes à la nation française (1792); de la Révolution française (1796); Dernières vues de politique et de finances (1804). Ces diverses publications sont profondément morales et sages. On y remarque une philanthropie sincère, un amour ardent du bien général, une guerre franche contre les abus et les injustices de toute nature, le désir d'appeler le droit commun à la place du privilège, de faire pénétrer dans les affaires publiques le jour de La publicité, et enfin d'appliquer la morale à toutes les transactions civiles. '. La morale, dit l'auteur, vaut toujours mieux que calcul, même au simple point de vue du calcul. » Oumnc moraliste et comme philoso-

IntECK

NEGS

phe, Necker s'est fait connaître surtout par deux ouvrages, dont le premier fut publié entre ses deux ministères, et le second composé dans sa splendide retraite de Coppet, pendant les dernières années de sa vie. L'un est intitulé de l Importance des opinions religieuses (in-8, Londres, 1788); l'autre, Cours de morale religieuse (in-8, Paris, 1800).

Le traité de l'Importance des opinions religieuses, inspiré principalement par le progrès nés matérialistes antisociales, a pour but, tout à la fois, d'exposer les effets bienfaisants de la religion et de résoudre les objections des incrédules. Or, par opinions religieuses, Necker entend ici les sentiments naturels qui élèvent les nommes en général vers la Divinité : « ces majestueuses idées qui lient l'organisation générale de la race humaine à un Être puissant, infini, la cause de tout et le moteur universel de l'univers. » La question réduite à ces termes généraux, Necker l'envisage dans ses relations avec la vie publique et politique, en homme d'État autant qu'en philosophe. La société n'est possible, selon lui, que si « la Divinité est présente à toutes les déterminations les plus secrètes, et exerce une autorité habituelle sur les consciences. » La religion est nécessaire pour achever l'ouvrage imparfait de la législation, pour suppléer à l'insuffisance des gouvernements. Ceux qui veulent proscrire cette haute métaphysique sont des ennemis du genre humain, plutôt que des amis de la sagesse. Après avoir établi, par l'histoire comme par le raisonnement, que la seule idée de Dieu suffirait pour servir d'appui à la morale, l'auteur réunit les meilleurs arguments du spiritualisme en faveur de l'existence de ce Dieu (p. 329-371). D'excellentes réflexions sur le respect que la véritable philosophie doit aux opinions religieuses, sur l'intolérance, sur la morale chrétienne, terminent dignement l'ouvrage.

Mme de Staël, âgée alors de ving-deux ans, fut abusée par la tendresse filiale, quand elle écrivit : « Ce livre, époque dans l'histoire des pensées, puisqu'il en a reculé l'empire; ce livre qui semble anticiper sur la vie à venir, en devinant les secrets qui doivent un jour nous être dévoilés; ce livre que les hommes réunis pourraient présenter à l'Être suprême comme le plus grand pas qu'ils aient fait vers lui. » {Lettres sur riis et sur le caractère de J.-J. Rousseau, lettre III.) Elle est plus près de la vérité quand elle dit ailleurs ; « Au moment où M. Necker fut rappelé pour la seconde fois dans le ministère, il venait de publier son ouvrage sur l'Importance des opinions religieuses. Ce livre n'est-il pas une grande preuve de la tranquillité de son âme, dans les circonstances qui auraient dû le plus agiter un ambitieux? Les hommes du monde ont souvent écrit sur la religion dans la retraite, au déclin de leur vie, lorsqu'il n'y avait plus pour eux d'autre avenir que l'éternité; mais il est bien rare que, dans l'intervalle de deux ministères, au milieu de toutes les vicissitudes d'une telle attente, un homme d'État se soit voué à un travail sans rapport immédiat avec l'administration, à un travail qui fera sa gloire dans la postérité, mais qui ne servait en rien à ses intérêts présents. Au contraire, M. Necker s'exposait, par cet ouvrage, à perdre quelques-uns de ses partisans dans une classe très-distinguée; car il fut le premier, et rn<:me le seul parmi les grands écrivains, gui signala des lors la tendance à l'irréligion; cette tendance succédait au bien réel qu'on avait l'ait en combattant l'intolérance et la superstition. M. Necker lutti, sans autre aide alors, contre cette aride et funeste disposition; il lutta, non

avec cette haine pour la philosophie, qui n'est qu'un changement d'armes dansles mêmes ma mais avec ce noble enthousiasme pour la religion sans lequel la raison n'a point de guide, et l'imagination point d'objet, sans lequel entin la vertu même est sans charmes, et la sensibilité sans profondeur. Parmi les hommes d'État, l'on compte Cicéron, le chancelier de l'Hôpital et le chancelier Bacon, qui, au milieu des agitations politiques, n'ont jamais perdu de vue les grands intérêts de l'àme et de la pensée solitaire; mais mon père fit paraître son livre dans un moment particulièrement défavorable aux opinions qu'il soutenait, et il fallait toute la précision de M. Necker en matière de calcul, pour n'être pas alors appelé un rêveur, en s'occupant d'un tel sujet. » (Du caractère de M. Necker et de sa vie privée, p. 37 et suiv.)

Dans les trois volumes qui composent le Cours de morale religieuse, Necker poursuivit le même ordre de méditations, mais en les dirigeant plus spécialement vers la science de nos devoirs. Ce Cours est partagé en cinq sections. Dans la première, où sont examinées les bases de la religion naturelle et de la morale, ^on démontre successivement l'existence d'un Être suprême, les perfections de Dieu et les rapports de la morale avec ces perfections, la divine providence, l'immortalité de l'âme. Dans la seconde section, il s'agit d'exposer les devoirs communs à tous les hommes, dans tous les états et dans toutes les situations de la vie : respect de la vie des hommes, justice publique et particulière, charité publique et particulière, indulgence et miséricorde, humilité et reconnaissance, vérité et sincérité. La troisième section traite des devoirs relatifs aux divers âges de la vie, ou à des situations particulières dans l'ordre social : union conjugale, devoirs envers les enfants, obligations des enfants envers leurs pères, sentiments de respect dus à la vieillesse, conseils utiles à la jeunesse, devoirs des ministres de la religion, devoirs des princes et des magistrats suprêmes. Dans la quatrième section, il est question des sentiments ultérieurs et des actions privées qui peuvent nous rendre heureux ou malheureux : envie, vanité, ambition, travail et jour de repos, ordre dans ses affaires, résignation, secours que l'on peut tirer de la raison dans les peines de la vie, besoin absolu de la religion. La cinquième et dernière section renferme une comparaison de la doctrine chrétienne avec les systèmes irréligieux de l'époque, et quelques réflexions philosophiques sur la célébration du retour annuel des fruits de la terre. Le but général de ce livre est de montrer que notre bonheur dépend de l'accomplissement de nos devoirs, ou que les lois de la morale sont si parfaitement appropriées à notre nature, qu'elles en sont une dépendance.

Au développement de cette théorie se mêlent des détails pleins d'intérêt, des observations tantôt fines, tantôt profondes, sur toutes les classes de la société, particulièrement sur celles qui gouvernent, et où l'on reconnaît l'auteur du spirituel opuscule sur le Bonheur des sots, sur les événements et les personnages contemporains, sur tout le mouvement accompli entre 1789 et 1800. Un autre point qui touche plus particulièrement le philosophe, c'est la manière dont Necker essaye de définir les liens de la religion avec la philosophie, et de recommander la morale religieuse aux amis de la sagesse. « La religion révélée, dit-il (t. III, p. 208 et 290), n'a fait que renouveler les caractères sacrés du code naturel, code ancien autant que le monde, code d'obligations réciproques qui sert de soutien à l'ordre socjal : elle sert à revêtir d'une autorité auguste les principes

Page 1