‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 261 sur 439 · NECK · texte numérisé non relu

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de la morale naturelle. 11 faut d'ailleurs une loi majestueuse, antique, immobile, religieuse, à la nation française plus qu'à une autre, nation si mobile qui s'est presque toujours guidée par l'imagination en politique. Ni l'opinion, ni la liberté sociale ne peut prendre la place de la religion. Les armes de l'opinion sont l'estime et le mépris, et l'on y échappe sous le masque de l'hypocrisie; l'estime d'ailleurs a besoin d'un guide. La liberté a besoin de la religion plus que l'esclavage : séparée de la dignité morale, affranchie de tout lien spirituel, elle n'est plus qu'un sujet de disputes, un instrument pour toutes les passions. Que les philosophes se déclarent donc les défenseurs de la morale religieuse, de cette morale qui a pour principe la charité; qu'ils se pénètrent de cette pensée, que s'ils ont rendu de grands services à la science, ils sont appelés, depuis la Révolution française, à en rendre de plus grands encore à la société, à l'ordre civil, en se montrant non-seulement a?nis de la sagesse, mais amis de Dieu, en agissant par une morale pieuse « sur le centre de nos sentiments et de nos jugements intimes. » (T. III, p. 277, 290, 252.) C'est à eux à cimenter cette alliance de la religion et de la morale, qui fait seule le bonheur des nations.

La méthode de l'auteur, c'est d'emprunter d'abord de la seule raison les lumières qui doivent l'aider à fonder l'autorité de la morale religieuse; puis, de montrer d'une manière générale l'heureuse assistance que le chef-d'œuvre de la morale, i'Écriture sainte, prête à la religion naturelle. Son style, quoique un peu monotone et apprêté, est pénétré de cette douce chaleur que les âmes élevées, soutenues par de fortes convictions, peuvent seules éprouver et communiquer.

Indépendamment de ses propres ouvrages, Necker a aussi publié divers écrits de sa femme sous le titre de Mélanges de Mme Necker (3 volumes en 1798, 2 volumes en 1801). Ces cinq volumes, d'où Barrère de Vieuzac a extrait, en 1808, l'Esprit de Mme Necker, nous offrent une série d'études sur les facultés de l'âme humaine, sur les mœurs particulières au xvme siècle, sur les difficultés grammaticales et littéraires de la langue française. On y reconnaît une intelligence fine, subtile, pénétrante, éclairée en même temps que religieuse, mais tous les principes et toutes les maximes qui composent la philosophie de Necker. Dans ces études, l'auteur nous retrace les entretiens qu'elle a eus avec ses amis, souvent ses adversaires en métaphysique. Sous l'un et l'autre rapport, ce sont des matériaux précieux à consulter pour l'histoire de la philosophie au dernier siècle. On lira avec intérêt, par exemple, la conversation de Mme Necker avec Diderot, à qui elle cherchait à démontrer l'immortalité de l'âme par la simplicité et l'unité du moi (Nouveaux mélange*, t. I, p. 106 et suiv.).

On a dit que le meilleur ouvrage de M. et de Mme Necker était leur fille ; le mot est vrai s'il signifie que Corinne et le Livre de l'Allemagne sont supérieurs au Cours de morale religieuse et aux Mélanges, il serait injuste s'il voulait dire que ces deux derniers écrits n'ont pas de valeur. Une aulre personne de la même famille, Mme Necker de Saussure, née à Genève en 1776, et morte dans cette ville en 1841, talent grave et original, s'est fait connaître des philosophes si honorablement, qu'on a dit qu'eue avait hérité de l'œilsévère de licid. SaNoliccsur Mme de Stacï, et sa traduction de l'ouvrage de Guillaume Schlcgel sur la littérature dramatique, avalent déjà révélé la solidité de son esprit: mais son livre de V Education progressive au Étude du cours de la vie (1838, 3 vol. in-8) lui assura un rang

élevé parmi les moralistes et les philosophes. Dans cet écrit, qui rappelle par tant d'endroits 1<; Cours de morale religieuse, et qui a pour devise ces mots de Mme de Staël : Cette vie n'a quelque prix, que si elle sert à l'éducation religieuse (Je notre cœur, Mme Necker de Saussure, appuyée sur l'observation et aidée de l'imagination, développe l'histoire idéale de l'âme à travers tous les âges, mais une histoire où l'influence morale de la volonté sur les idées joue le principal rôle. Sa plus ferme conviction, en effet, c'est que la volonté peut soumettre l'intelligence à une sorte d'hygiène, source de progrès et de bonheur. Les phases qui sont décrites avec le plus de précision, ou peintes avec le plus de charme, sont l'éducation de l'enfance, celle des femmes, celle de la vieillesse. Ce fut dans un âge avancé qu'elle écrivit sur la vieillesse, avec la candeur et la naïveté de l'enfance: c'est par des traits d'une mâle simplicité qu'elle a marqué les moindres vicissitudes de la carrière des femmes. C'est à Coppet, dans la société de Bonstetten, Cellerier, Châteauvieux, Decandolle, Pictet. Prévost, Sismondi, que la fille et l'élève de l'illustre Saussure et l'intime amie de Mmes de Rumfort et de Staël avait acquis une telle fermeté de coup d'œil scientifique et une telle puissance d'analyse et de description philosophique. La nature, en la privant de l'ouïe avant l'âge, avait accru l'originalité de son génie curieux et actif, ainsi que la vivacité de son imagination sensible et sympathique. C. Bs.

NEEB (Jean), né à Steinheim, en 1767, professeur de logique et de métaphysique à l'université de Bonn, puis retiré sur la fin de ses jours à Niedersaalheim, près de Mayence, a laissé plusieurs ouvrages écrits dans le sens de la philosophie de Kant : Rapports de la morale stoïcienne avec la religion, in-4, Mayenne, 1791; — des Services rendus par Kant à la raison philosophique, in-8, Bonn, 1794; 2eédit., Francfort-su rle-Mein, 1795; — de l'Esprit général qui, à différentes époques, a régné dans les sciences, in-8, ib., 1795; — Système de la philosophie critique fondé sur le principe de la conscience, 2 vol. in-8. Bonn et Francfort-sur-le-Mein, 1795-96; — Réfutation des preuves démonstratives de l'existence de Dieu, et exposition de la preuve morale, in-8. Francfort-sur-le-Mein, 1795; — de l'Impossibilité d'une preuve démonstrative de l'existence de Dieu, et Réfutation de l'idéalisme (dans le Journal philosophique de Niethammer, 6e livraison, p. 118, in-8, Neustrelitz, 1795): — Raison contre raison, ou Justification de là foi, in-8, Francfort-sur-le-Mein, 1797. Tous ces ouvrages ont été publiés en allemand, ainsi que les suivants, consacrés à des sujets divers : Lettres sur l'esprit d'incrédulité qui règne actuellement dans l'éducation, in-8, Mayence, 1812; — Mélanges, 2 vol. in-8, Francfort-sur-le-Mein, 1817; — Preuves de l'impossibilité d'une propagation universelle de l'irréligion, in-8, Bonn, 1834. X.

NEEDHAM (Jean Tuberville de), physicien connu par ses observations microscopiques, appartient à la philosophie par sa polémique contre le matérialisme et l'irréligion. Né à Londres en 1713, professeur en France, à Lisbonne et en Belgique, comme en Angleterre, reçu en 1747 à la Société royale, fondateur de l'Académie do Bruxelles, prêtre catholique, Needham mourut dans cette ville le 30 décembre 1781. Il a été l'ami de Bonnet, Buffon, Hill, Tremblcy, et des premiers savants de l'époque, et l'adversaire de Diderot, Helvétius, d'Holbach, de Voltaire môme. Dans sa lutte avec ce dernier, il a quelquefois les rieurs «le son côté : si Voltaire se moque des petites anguilles que Needham prétendait avoir

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»a dans de la farine échauffée, le physicien anglais couvre de ridicule les coquilles qui, selon Voltaire, ont été déposées sur les hautes Alpes par des pèlerins, et sur les monts d'Asie et d'Afrique par des singes, et non par un déluge quelconque.

Les ouvrages philosophiques de Needham sont les deux suivants:

{'Recherches physiques et métaphysiques surla nature et la religion, ajoutées aux Nouvelles Recherches sur les découvertes microscopiques ci la génération des corps organisés, de l'abhé Spallanzani (in-8, Paris, 1769).

2° Idée sommaire ou Vue générale du système physique et métaphysique de Needham sur la réorganisation des corps organisés, à la suite de la Vraie philosophie, par l'abbé Monestrier (in-8, Bruxelles, 1780).

Dans l'un et l'autre ouvrage, Needham essaye de concilier les yérités de la religion naturelle avec ce principe, que « la métaphysique véritable émane de l'observation exacte et physique delà nature. » (Rech. phys.,y. 26.) 11 s'y donne pour leibnitien, et, comme tel, il tâche de réconcilier les savants et les philosophes avec la chronologie de Moïse, avec le dogme de la création, avec la doctrine que le monde a pour cause une intelligence et une sagesse infinie, et non le hasard (Rech. phys.} p. 205-230). A cet égard, le collaborateur de Bufi'on fut le devancier dé Cuvier.

Selon Needham, la matière simple se réduit à des êtres simples ou à des monades, qui se combinent et qui produisent, par leur action et leur réaction sur nos organes, toutes les idées des objets sensibles, et même les idées les plus générales, comme celles de l'étendue, de la figure, de la divisibilité. Il y a deux sortes d'êtres simples : l'être mouvant et l'être résistant. C'est de leur union et de la variété infinie de leurs associations que naît la collection générale des êtres, et comme ces êtres sont matériels, quoique simples, il faut appeler leur union un composé matériel. Il y a donc une échelle d'êtres simples matériels, plus ou moins actifs : le plus actif sera du premier degré. La vitalité, ou exaltation de la force végétative, anime la première classe d'êtres simples ; la sensibilité distingue la seconde classe: l' intelligence est particulière à la troisième classe.

A ceux qui accusaient cette théorie d'être aussi matérialiste, Needham répondait par une doctrine ingénieuse sur la distinction de l'âme et du corps, sur la distinction des deux principes qui composent l'homme. La force de l'habitude, dit-il, qui fait que l'âme combat sans cesse en vain les forces mécaniques du corps, prouve cette dualité. L'âme se distingue des mouvements nerveux, ou même des causes extérieures des mouvements nerveux : elle peut s'élever au-dessus du plaisir purement sensitif ; elle sent séparément les mouvements nerveux et les voit collectivement ; elle a le sentiment des rapports et des causes finales.

Voici ce qu'écrit Needham (Recherches physiques, p. 207) sur le fameux paradoxe d'Helvétius, que la seule différence entre l'homme et la bête dérive de l'organe du tact : « J'ai souvent ouï dire qu'un tel savait plusieurs sciences sur le bout du doigt; mais comment soupçonner qu'il se trouve jamais des philosophes qui, prenant une métaphore assez grossière selon la lettre, aient eu la faiblesse de l'ériger en système? Des doigts idciflques, seuls productifs de la raison humaine: quelle puérilité! Les hommes nés manchots ne sont donc pas des hom- . »

Dans la suite donnée à la Vraie philosophie de Monestrier, Needham développe des faits intéressants et incontestables sur l'homme, sur la structure admirable de son corps, sur l'excellence et l'élévation de l'âme, attestée par ce qu'elle opère dans l'ordre physique, sur Punion de l'âme avec le corps, sur l'inclination qu'ont les hommes de rapporter leurs sensations où elles ne sont pas (c'est-à-dire aux objets extérieurs et aux sens) ; sur ce que les sens doivent à la raison, sur la sensibilité de l'âme humaine, sur la cause efficiente de nos sensations et de nos sentiments (c'est-à-dire sur l'âme), sur lu contrariété qui règne entre les plaisirs des sens et ceux de l'esprit, etc., etc. Needham déclare, du reste, qu'il approuve en tout les opinions spéculatives de l'abbé Monestrier. Yoy. ce nom.

Si, comme physicien, Needham méritait le reproche de trop généraliser ses découvertes, de trop systématiser ses idées et d'y mêler des paradoxes et des paralogismes, comme métaphysicien, il s'exposait au reproche de manquer, non d'élévation et de perspicacité, mais de méthode et de clarté. Son honneur est d'avoir combattu les matérialistes sur le terrain même de la matière et des sciences physiques.

Le vrai titre de gloire de Needham, ce sont ses Areiu microscopical discoveries, London, 1745, traduites en français sous le titre de Découvertes faites avec le microscope, Leyde, 1747, in-12. Buffon rapporte dans son Histoire naturelle ces observations microscopiques de Needham. G. Bs.

NÉGATION (du latin negare; en grec, ànôsacri:), l'acte par lequel on prononce qu'une chose n'est pas absolument, ou qu'elle n'est pas d'une façon déterminée, qu'elle est privée de l'existence ou d'un certain attribut. Quand cet acte est renfermé dans l'esprit, il constitue un jugement; car juger ce n'est pas autre chose que nier ou affirmer. Quand il est exprimé par la parole, il forme une proposition; et ce jugement et cette proposition sont appelés négatifs. Comme il est impossible, quand on se borne simplement à concevoir les objets, de dire qu'on les affirme ou qu'on les nie les uns des autres, il n'y a pas, à proprement parler, d'idées, de notions, de concepts négatifs. En effet, ce qu'on appelle ainsi nous représente le plus souvent des qualités très-positives, comme l'infini, l'immortalité, l'immensité, etc. Les quantités dites négatives, en mathématiques, sont de véritables quantités, susceptibles d'augmentation, de diminution et de toutes les opérations applicables aux quantités ordinaires. Or, ce qui n'est pas, c'est-à-dire ce qui a pour signe zéro, ne peut rien admettre de semblable. Les ténèbres ellesmêmes ne désignent pas tant l'absence de la lumière que l'impression particulière dont nous sommes affectés dans cet état. L'inertie aussi signifie autant la continuité du repos que l'absence du mouvement. Il existe cependant certaines idées qui retranchent véritablement quelque chose des objets auxquels nous les rapportons et ne mettent rien à la place de ce qu'elles ôtent, comme la cécité, la surdité, l'impuissance, l'insensibilité, etc. : mais ces idées, pour nous servir du langage d'Aristote, nous offrent plutôt une privation (iiécr^i'.) qu'une négation (à-ôsawi;), elles indiquent plutôt l'absence que lasuppression d'une chose. Quoi qu'il en soit des notions de cette espèce, la négation, en général, suppose nécessairement une idée antérieure de l'objet sur lequel elle tombe; car on ne peut nier ce qu'on ne conçoit pas. Si cet objet est composé, il est facile de séparer les éléments qu'il ren-

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ferme, et la négation alors est toujours possible. Il en est de même lorsque l'objel est sim[ile et la négation relative. Mais nier absolument un objet absolument simple, par exemple, qu'il y ait un espace, qu'il y ait une cause, qu'il y ait un être, voilà ce que nous ne pouvons pas. Aussi n'avons-nous aucune idée du néant. Le néant n'est qu'un mot.

NÉMÉSIUS. L'autorité des manuscrits^ attribue à Némésius ou Adamantion, è\ êque d'Émèse, en Phénicie, un Traité de la nature de l'homme, dont la date ne peut être exactement déterminée. Cet ouvrage se rattache, par l'esprit des doctrines et par le caractère de certains développements, au grand travail de philosophie chrétienne qui occupe le me et surtout le ivc siècle après notre ère. L'auteur ne dit absolument rien de lui-même dans le cours de son livre, et il ne nous est d'ailleurs connu par aucun témoignage de ses contemporains ou de ses successeurs. Mais comme il cite beaucoup d'opinions des philosophes ou théologiens ses prédécesseurs, on s'assure par là qu'il ne peut avoir écrit avant les premières années du iv° siècle. D'un autre côté, sa démonstration de l'immatérialité del'àme appartient évidemment à une époque où ce principe était généralement admis chez les docteurs orthodoxes; or, saint Augustin paraît être le premier qui l'ait défendu en Occident [de Origine animœ) ; enfin, dès le commencement du vi* siècle, Némésius est cité ou copié par d'autres docteurs de l'Église orientale. Tous ces rapprochements autorisent à le placer vers le temps des deux Grégoire de Nazianze et de Nysse, de saint Jean Chrysostome et de saint Augustin; ils expliquent aussi comment l'indication .'autive d'un manuscrit a pu induire à publier sous le nom de Grégoire de Nysse le Traité de la nature de Vhomme, qui résume, en effet, les opinions les plus ordinairement enseignées par les illustres théologiens de ce temps.

On voit déjà que le livre de Némésius ne se distingue pas par l'originalité des doctrines. L'auteur ne paraît pas prétendre à ce mérite. A la fin de son premier chapitre, il avoue qu'il n'écrit que pour le plus grand nombre (toi; tcoXXoïç), et que, par conséquent, il évitera toutes les discussions d'une subtilité trop aride. C'est donc un abrégé de philosophie orthodoxe qu'il a voulu composer, à peu près comme Bossuet composa, au xvne siècle, son Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même; dans les passages même où il ne cite pas ses autorités, où les recherches de ses éditeurs ne montrent pas à quelle source il a pu puiser, la part d'idées nouvelles qui doit lui revenir est sans doute assez faible. Comme manuel, ce livre paraît n'avoir pas eu de modèle, si ce n'est peut-être dans quelques chapitres des traités des Pères de l'Église sur l'œuvre des six jours; aussi offre-t-il aujourd'hui, en cent pages environ, une lecture instructive et attachante pour ceux qui veulent avoir une idée sommaire des systèmes de la philosophie grecque et de leur fusion partielle avec le christianisme. Le style en est généralement clair, facile, d'une élégance presque attique, et il est curieux, à cet égard, de le comparer avec un livre à peu près contemporain, le de Statu animœ de Claudianus Mamertus. De Platon, en effet, à Némésius. la distance est grande, sans doute; mais de Cicéron à Mainertus elle est immense : on ne comprend pas comment la langue latine a pu descendre si vite jusqu'à une telle barbarie. Quant à la méthode, régulière et savante dans le détail des démonstrations, elle est très-imparfaite dans la composition de l'ensemble. Le système de Némé-

sius sur la nature de l'homme, lui-même, ne se montre pas nettement dan ■ us de son livre.

L'homme, selon Némésius, est un être double, composé d'un corps et d'une âme: le cor] comme un résume des perfections de la naluie organisée ; l'âme se divise en deux parties, l'une mnable, l'autre raisonnable. L'âme raisonnable comprend la pensée, la mémoire, et surtout la volonté, dont le caractère libre et indépendant constitue la personnalité humaine. L'àme irraisonnable est double elle-même; elle contient des facultés qui, sans participer de la raison, lui sont du moins soumises, comme le désir et la répugnance; elle contient des facultés à la fois étrangères à la nature de la raison et étrangères à son empire, comme la nutrition et les diverses fonctions qui appartiennent à la vie animale.

Rien de plus simple ni de plus clair que cette théorie de l'homme; mais il s'en faut que le texte de Némésius la présente avec cette netteté élémentaire. A la première lecture, au contraire, un esprit peu expérimenté trouve difficilement sa route à travers de nombreux chapitres assez mal coordonnés. L'ordre est au fond des idées, mais, à l'extérieur, il est trop peu sensible. Si ce défaut pouvait être corrigé dans le Traité de la nature de l'homme par quelques transpositions, qui peut-être même ne feraient qu'en rétablir le texte dans son intégrité primitive, on aurait là un abrégé des plus commodes pour l'enseignement des éléments de la philosophie. En ce qui concerne l'homme physique et ses rapports avec le reste de la création, les connaissances de l'auteur sont fort grossières encore; c'est avec trop de complaisance, peut-être, qu'on a cru trouver, dans son vingt-quatrième chapitre, la notion précise de la circulation du sang (voy. Schœll, Hist. de la lilt. grecque, 2e édit., t. VII, p. 87). En même temps qu'il admet, comme bon chrétien, l'existence des anges, et discute sur la nature de ces êtres intermédiaires entre Dieu et l'homme, il ne parle pas moins sérieusement des nymphes et des génies (c. i). Mais à côté de préjugés et d'erreurs puériles, comme, après tout, on en trouve daus les œuvres des plus grands esprits de l'antiquité, Némésius a, sur la constitution de ce monde, sur la gradation des créatures depuis le zoophyte jusqu'à l'homme, sur les mystères de l'union de l'àme et du corps, sur les variétés de la sensation, une foule de vues profondes et justes; il a un sentiment très-haut de la liberté humaine, il proteste avec une heureuse logique contre le fatalisme qui prétend soumettre nos actions à l'influence des astres, etc., etc. En voilà assez, sans doute, pour recommander à l'attention des philosophes un ouvrage qu'ils lisent peu, parce qu'il ne représente particulièrement aucun système, et que, d'ailleurs, il appartient à une époque de l'histoire où l'école d'Alexandrie attire à elle seule tous les regards, soit par elle-même, soit par sa lutte avec le christianisme.

Le traité de Némésius fut d'abord imprimé en latin (1538) ; il n'en existe que peu d'éditions grecques, dont une seule, celle de Matthaei (in-8, Haie, 1802), mérite aujourd'hui d'être recherchée. Il a été traduit en français par M. J.-B. Thibaut (in-8, Paris, 1844, chez L. Hachette). Consulter, outre les documents réunis dans l'édition de 1802 : Fabricius, Bibliolh. grecque, t. VIII , p. 448, édition Harles; — Degérando, Histoire comparée des systèmes de philosophie, t. IV, c!i. xxii ; — et la thèse de M. Germain : de Mamerti Claudiani scriptis et philosophai. in-8, Montpellier, 1840. E. E.

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NÉO-PLATONISME, é:ole néoplatonicienne.

Voy. Ecole d'Alexandrie.

NEWTON (Isaac) naquit lejour de Noël de l'année 1642, à Woolstrop, dans le comté de Lincoln. Ses ancêtres étaient, à ce qu'il paraît, originaires d'Ecosse. Il était encore enfant quand il perdit son père, et. à douze ans, sa mère le mit à Gnwthaca, la ville la plus voisine de Woolstrop, pour y suivre les leçons d'un maître qui passait pour très-habile dans les langues savantes. Il ne se distingua, dans cette étude, par aucune aptitude particulière; mais dès lors s'annonça sa vocation pour les sciences physiques et mécaniques. Lorsque sa mère l'eut repris avec elle à Woolstrop. elle voulut l'employer à l'administration d'une ferme; mais l'esprit du-jeune Newton se refusa obstinément à ce genre d'occupation. Chaque samedi, sa mère l'envoyait à Grantham pour vendre du blé et d'autres denrées au marché, et en rapporter ce qui était nécessaire à la maison. Il était accompagné d'un vieux serviteur de confiance, qui devait lui montrer à vendre et à acheter. Or, que faisait Newton? A peine arrivé à Grantham, il laissait à son vieux compagnon tous les soins de vente et d'achat, et courait s'enfermer dans sa petite chambre, chez son ancien hôte, où il s'occupait à lire quelques vieux livres jusqu'à l'heure du départ. A Woolstrop même, au lieu de vaquer à la conduite de la ferme, il aimait bien mieux aller s'asseoir sous un arbre avec quelque livre, ou façonner quelque mécanique d'après les modèles qu'il avait vus. Une plus longue résistance à la vocation qui entraînait le jeune Newton devenait impossible ; un incident vint hâter ce dénoûment. Un de ses oncles l'ayant un jour rencontré à la promenade, un livre à la main, s'aperçut qu'il s'occupait de la solution d'un problème assez difficile de mathématiques. Alors, sans hésiter, il conseilla à la mère de Newton de renvoyer son fils à Grantham pour y continuer ses études. Il y demeura jusqu'à l'âge de dix-huit ans; après quoi il passa à l'université de Cambridge, où, sous la direction du docteur Barrow, il se livra particulièrement à l'étude des mathématiques. Il étudia la géométrie de Descartes, ainsi que les ouvrages du mathématicien Wallis, et notamment son Arithmetica infinitorum, qui lui suggéra la première idée des découvertes analytiques qu'il devait faire plus tard. En 1668, Newton fut reçu maître es arts de l'université de Cambridge ; et, en 1669, son ancien maître, Barrow, résigna en sa faveur sa chaire d'optique. Trois ans plus tard, en 1672, nous le voyons élu membre de la Société royale de Londres, qui s'empressa d'insérer dans son recueil des Transactions philosophiques la première partie d'un travail qu'il composait alors sur l'analyse de la lumière. Tout le reste de la vie de Newton appartint à la science, et depuis lors son mérite intellectuel devint dans sa patrie, et même chez les autres peuples de l'Europe, l'objet de légitimes hommages. En 1699, l'Académie des sciences de Paris inscrivit son nom parmi ceux des associés étrangers. En 1701, l'université de Cambridge le nomma, pour la seconde fois, député au Parlement. En 1703, si est élu président de la Société royale de Londres, et cet honneur lui fut maintenu tant qu'il vécut. Enfin, en 1705, la reine Anne, le créa chevalier. Dans le cours de cette vie toute dévouée à la scien:e, il se trouva en relation avec les savants les plus célèbres de son époque, avec Huyghens, Halley, Bernouilli, Leibniz, Samuel Clarke. Ce dernier fut tout à la fois l'ami et le disciple de Newton, qui, plus tard, lui confia le soin de poursuivre, sur le terrain métaphysique, la po-

lémique qu'il soutenait lui-même, sur le terrain mathématique, contre Leibniz. La carrière di Newton se prolongea jusqu'à l'âge de quatrevingt-cinq ans. Il mourut le 20 mars de l'année 1727. On le porta dans l'abbaye de Westminster, où son corps l'ut enterré près de l'entrée du chœur. Sur sa tombe fut élevé, par les soins de sa famille, un monument dont l'épigraphe se terminait par ces mots : Congratutentur sibi rnortales taie lantumque exstilisse humani generis decus.

Une autre épigraphe, composée par le poêle Pope, est ainsi conçue :

Isaacus Newtonus, quem immorlalem testant ur lempus, nalura, ccelum, morlalcm hoc marmor faletur.

Les travaux de Newton eurent pour objet principal les mathématiques, la physique générale, et l'optique. Il s'y joignit, mais secondairement, quelques recherches sur la chronologie, et des observations sur les prophéties de l'Ecriture sainte, particulièrement celles de Daniel, et sur l'Apocalypse de saint Jean. On trouve encore épars dans ses divers écrits, et notamment dans son Opl iq ne et dans ses Principes malhëmal iq ues de philosophie naturelle, d'assez nombreux passages relatifs à des questions, soit de psychologie, soit de logique, soit de théodicée ; mais ces passages sont, pour la plupart, très-courts, et leur brièveté même indique assez que Newton n'a voulu traiter ex professo aucune question de ce genre, et que ce n'est qu'accidentellement qu'il est sorti du domaine des sciences mathématiques et physiques pour pénétrer un instant dans celui des sciences morales.

Voltaire, en maint endroit de ses écrits, se plaît à rappeler que Newton a commenté l'Apocalypse. Cependant, à une époque qui fut, au plus haut degré, celle de l'alliance de la raison et de la foi chrétienne, ce mélange des discussions métaphysiques et des controverses religieuses n'a rien qui doive surprendre^ surtout dans un pays comme l'Angleterre, ou les études bibliques ont toujours été en très-grand crédit. Le savant géomètre Wallis, un des maîtres de Newton, n'avait-il pas composé des traités de théologie? Boyle . l'un des plus grands physiciens du xvn' siè'jle, n'est-il "pas l'auteur d'un traité sur l'Ecriture sainte? Leibniz lui-même n'a-t-il pas commenté certaines histoires bibliques? Que Newton ait écrit sur les prophéties de Daniel et sur l'Apocalypse , il n'y a donc ni a s'en étonner, ni surtout à s'en moquer. Il n'entre pas dans notre plan d'analyser ici cet écrit de Newton. Il nous suffira d'en faire connaître par quelques courts extraits le dessein et le but. « Dieu, dit Newton, a donné l'Apocalypse ainsi que les prophéties de l'Ancien Testament, non pas pour flatter la curiosité humaine en permettant aux hommes d'y lire l'avenir, mais afin que les prophéties, une fois accomplies, puissent être interprétées d'après les événements, et que sa prescience, non pas celle des interprètes, puisse être ainsi manifestée. Pour comprendre les prophètes, il faut d'abord prendre connaissance du langage figuré des prophètes, et ce langage est tiré" de l'analogie qui existe entre le monde matériel et un empire ou un royaume considéré comme un monde politique.... Par exemple, lorsqu'un liomme ou un anim -1 est pris peur un royaume, les différentes parties ou qualités du premier sont employées pour leurs analogues dans le second. Ainsi, la tête de l'animal représente le pouvoir;... s'il a plusieurs têtes, elles représentent les divisions principales de l'État, ou les dynasties qui s'y sont succédé, ou bien encore les diverses formes de gouvernement. Les

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cornes d'une tète représentent les divers États que cette tète rassemble sous le rapport militaire, etc. »

La base sur laquelle repose le système chronologique de Newton est empruntée à la science astronomique. 11 suppose que les Argonautes, dont la fabuleuse expédition avait pour objet la conquête de la Toison d'Or, se dirigeaient à l'aide d'une sphère construite par Cheron, dans laquelle l'équinoxe du printemps, le solstice d'été, l'équinoxe d'automne et le solstice d'hiver se trouvaient fixés, chacun pour leur part, au quinzième degré des constellations du Bélier, du Cancer, de la Balance, du Capricorne ; que. plus tard, au temps de l'astronome Méton, ce n'était plus au. quinzième, mais au huitième degré de ces mêmes constellations que répondaient les équinoxes et les solstices; qu'ainsi, dans l'intervalle, la précession équinoxiale avait équivalu à la différence de quinze à huit, c'est-à-dire à sept degrés, c'est-à-dire encore, en évaluant en années, à sept fois soixante-douze, ou à cinq cent quatre ans. Or, Méton ayant inventé son cycle en l'an 432 avant notre ère, l'époque rigoureusement exacte du voyage des Argonautes pouvait, suivant Newton, s'obtenir, en ajoutant à cette date de 432 les 504 ans qui mesurent l'intervalle précité. Par conséquent, le voyage des Argonautes, au lieu d'appartenir, comme le veut la chronologie vulgaire, au xive siècle avant l'ère chrétienne, est de l'an 936 ou environ. Maintenant, que s'ensuit-il ? C'est que l'époque du voyage des Argonautes, qui servait de point de dép"art à l'ancienne chronologie, venant ainsi à descendre d'environ cinq siècles, il faut faire subir la même réduction à toutes celles qui suivent dans l'échelle chronologique. Ce système chronologique manque de vérité, comme l'a parfaitement démontré M. Delambre, en établissant que Newton, par une erreur qui lui fut commune avec ses contradicteurs, s'était fait une idée exagérée des connaissances astronomiques des anciens.

Dans l'ordre scientifique, Newton a attaché son nom à quelques grandes découvertes et à plusieurs savantes théories, dont les principales sont : 1° le binôme qui porte encore son nom et la méthode des fluxions ; 2° l'attraction universelle ; 3° la décomposition de la lumière ; 4° le système de l'émanation. Nous nous proposons de nous arrêter un instant sur chacun de ces points et de les examiner dans l'ordre indiqué, tout en nous resserrant dans les limites que nous impose le caractère spécial de ce recueil.

Étant donné le binôme ce -f a, si on le multiplie plusieurs fois de suite par lui-même, on arrive, de puissance en puissance, à une série de développements à travers lesquels il est aisé de reconnaître une loi suivant laquelle ils procèdent quant aux exposants de x et de a. Mais il n'en est pas de même pour les coefficients. Or, Newton est parvenu à en découvrir une au moyen de laquelle le degré d'une puissance binomiale étant donné, on peut former immédiatement ce binôme, sans qu'on soit obligé de passer au préalable par toutes les puis* inférieures. C'est ainsi que fut trouvée la formule restée célèbre sous la dénomination de binôme de Newton. Peut-être pourrait-on dire qu'avant lui cette découverte avait été préparée, en une certaine mesure, par Wallis en Angleterre, et surtout par Pascal en France ; mais les résultats auxquels Wallis, et même Pascal, étaient arrivés manquaient d'uniformité et de généralité; et ce sont précisément ces caraciS qui constituent le mérite et la supériorité

de la découverte de Newton. Son génie mathématique ne s'arrêta pas là, et, en 1664, il houva la méthode des fluxions, que, onze ans plus tard, Leibniz présenta sous une autre forme, qui est celle du calcul différentiel. Voici ment s'exprime Newton dans le chapitre i*r do cet ouvrage, pour indiqui r le but qu'il proposé en l'écrivant : « J'ai observe que les géomètres modernes ont, la plupart, négligé la synthèse des anciens, et qu'ils se sont appliqués principalement à cultiver l'analyse. Cette méthode les a mis en état de surmonter tant d'obstacles, qu'ils ont épuisé toutes les spéculations de la géométrie, à l'exception de la quadrature des courbes et de quelques autres matières semblables qui ne sont point encore discutées. Cela, joint à l'envie de faire plaisir aux jeunes géomètres, m'a engagé à composer le traité suivant, dans lequel j'ai tâché de reculer encore les limites de l'analyse et de perfectionner la science des lignes courbes. »

Les découvertes et les travaux de Newton dans les sciences physiques lui valurent encore plus de gloire.

Ses biographes racontent, d'après le témoignage de son neveu, que, s'étant retiré, en 1666, à la campagne, près de Cambridge, un jour qu'il se promenait dans son jardin et qu'il voyait des fruits tomber d'un arbre, il se laissa aller à une profonde méditation sur ce phénomène dont les philosophes avaient si longtemps poursuivi la cause. Franchissant alors par la pensée les espaces qui séparent la lune de la terre, il en vint à juger qu'un corps, transporté au-dessus de nous à une distance égale à celle de la lune, serait encore attiré, et qu'ainsi la lune elle-même doit l'être. Si donc elle ne tombe pas, c'est qu'en même temps qu'elle est sollicitée par la gravitation, elle est poussée avec une force de projection considérable, et que ces deux forces, en se combinant, lui font décrire une courbe elliptique autour de la terre, centre de l'attraction. Appliquant ensuite, par analogie, la même propriété aux planètes, il regarde chacune d'elles comme un centre d'attraction qui ferait tendre vers elles tous les corps environnants ; et comme plusieurs de ces planètes sont accompagnées de satellites ou lunes qui circulent autour d'elles, il considère le mouvement elliptique de ces satellites comme résultat tout à la fois d'une force de projection et de l'attraction de leur planète. Enfin, sachant que, de la même manière que les satellites circulent autour des planètes, celles-ci circulent autour du soleil en décrivant des courbes elliptiques et en entraînant avec elles leur système de satellites. Newton tira cette conséquence, que le soleil est aussi le foyer d'une force attractive qui s'étend jusqu'aux planètes, et qui, combinée avec le mouvement de projection imprimé à chacune d'elles par la main du Créateur, leur fait décrire des courbes elliptiques autour de cet astre.

Tout le système planétaire de Newton repose sur ce principe, que les molécules de la matière s'attirent en raison directe des masses et en raison inverse des carrés des distances. Mais cette attraction est un fait, et ce fait doit avoir une cause. Or, cette cause, quelle est-elle? Ici, Newton, s'il avait été parfaitement fidèle à la méthode expérimentale dont il a fait un si fréquent et si heureux usage, se fût contenté de constater l'attraction à titre de phénomène naturel, et d'en déterminer les lois, sans rien préjuger quant à la nature de la cause, sur laquelle l'observation ne nous révèle absolument rien. Que fait-il, au contraire? Il ima-

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gine un fluide répandu universellement dans l'espace sous le nom à? et lier. Cet éther est invisible, intangible, infiniment élastique. Il pénètre tous les corps et réside entre leurs particules à des degrés divers de condensation, d'autant moindres que ces corps renferment plus de matière pondérable. Suivant ce mode général de distribution, l'éther est plus rare dans les corps denses du soleil, des étoiles et des planètes, qu'il ne l'est d;ihs les espaces dépourvus de matière pondérable compris entre eux ; et, en s'étendant de ces corps à des espaces plus éloignés, il devient progressivement plus dense. De sorte que', dit Newton, c'est peut-être son ressort qui, agissant sur eux par pression et les poussant des plages les plus denses vers les plus rares, produit leur gravitation mutuelle : « Omnibus nimirum corporibus, qua parte médium densius est, ex ea parte recedere conantibus in partes rariores. » (Optices, lib. III, quœst. 21.)

La décomposition de la lumière avait été, antérieurement à Newton, décrite par Descartes dans le phénomène de l'arc-en-ciel ; mais Newton eut le mérite de construire, d'après l'observation des faits, une théorie destinée à rendre un compte exact de ce phénomène, et que la science moderne a acceptée et maintenue dans tous ses éléments. Avec le seul secours du prisme, Newton a démontré que la lumière solaire est un faisceau de rayons colorés, qui, tous ensemble, donnent la couleur blanche. Il fait voir ensuite que ces rayons élémentaires, divisés par le moyen du prisme, à savoir, le rouge, l'orange, le jaune, le vert, le bleu, l'indigo, le violet, ne sont arrangés dans cet ordre que parce qu'ils sont réfractés dans cet ordre même; et c'est cette propriété, inconnue jusque-là, de se rompre dans cette proportion, qu'il appelle du nom de réfrangibilité.

A la théorie de l'arc-en-ciel, Newton joignit encore celle des anneaux colorés, qui soutient avec elle une assez étroite relation ; et ses découvertes sur ce nouveau terrain ne furent ni moins brillantes, ni moins décisives. Les lois qu'il a déterminées par l'expérience sont parlaitement exactes. Il résulte néanmoins d'un travail présenté à l'Académie des sciences par MM. P. Desains et Hervé de la Provostaye, que, sur un point très-particulier où la théorie cartésienne des ondulations indiquait un résultat contraire aux mesures déterminées par Newton, c'est cette théorie qui s'est trouvée d'accord avec les nouvelles déterminations.

Maintenant, cette lumière qui nous apparaît sous sept couleurs différentes lorsque ses rayons sont divisés, et que nous voyons uniformément blanche alors qu'ils sont réunis, d'où nous vientelle et comment nous arrive-t-elle?

A l'époque où Newton faisait à l'université de Cambridge ces savantes leçons qui furent publiées plus tard sous le titre de Lectiones optices, et se préparait à écrire son grand traité d'Optique, un assez grand nombre de physiciens adoptaient, sur la lumière, la théorie de Descartes. Cette théorie, connue sous le nom de système des ondulations, supposait un fluide lumineux répandu dans l'espace, et ne manifestant aucune propriété tant qu'il est en repos ; mais présentant, au contraire, des phénomènes de divers genres dès qu'il est mis en mouvement. Or, ce mouvement est imprimé à la masse lumineuse par le soleil, centre de vibrations qui sont transmises à ce fluide subtil et se propagent ainsi jusqu'à nous, de la même manière que les vibrations des corps sonores se propagent par l'intermédiaire de l'air.

Newton n'adopta point cette théorie, et lui

substitua celle de l'émission. Il explique les phénomènes lumineux par une émission réelle de corpuscules lancés par le soleil. Ces corpuscules, ainsi lancés, traversent l'espace avec une très-grande vitesse ; mais cet espace qu'ils traversent ainsi, est-il, comme on pourrait le supposer d'après l'exposé que font du système de Newton la plupart des traités de physique ou d'optique, un espace vide? En aucune manière : car l'éther, auquel Newton avait eu recours pour expliquer la gravitation, il ne peut maintenant le supprimer arbitrairement dans l'explication qu'il donne des phénomènes lumineux : ce serait une choquante contradiction. Les corpuscules lancés en ligne droite des foyers lumineux, du soleil et des étoiles fixes, rencontrent, dans leur route à travers les espaces célestes, l'éther qui s'y trouve, à des densités légèrement différentes, universellement répandu ; mais ils le traversent, de même que les astres dans leur mouvement de translation, sans éprouver de résistance appréciable ; et, par conséquent, ils y suivent leur direction primitive sans dévier sensiblement de la ligne droite, attendu que, la densité de l'éther étant à peu près uniforme, l'élasticité de ce fluide réagit sur eux dans tous les sens.

Sans instituer ici une discussion comparative des deux systèmes de Descartes et de Newton, nous nous contenterons de faire observer que toutes les objections adressées au système cartésien se trouvent aujourd'hui péremptoirement résolues, tandis que presque tous les faits nouveaux trouvés en optique depuis cinquante ans, les interférences, la polarisation colorée et les phénomènes de la diffraction, tels qu'ils résultent des mesures précises de Fresnel, qui s'expliquent facilement dans le système des pulsations ou ondulations, restent insolubles dans le système de l'émanation.

Nous arrivons maintenant aux aperçus de philosophie intellectuelle et morale qui se trouvent épars dans quelques-uns des écrits de Newton, notamment dans l'Optique et dans les Principes mathématiques de philosophie naturelle. Ainsi que nous le disions plus haut, il n'y faudrait pas chercher un système, un enchaînement d'idées. Ce n'est qu'accidentellement que Newton s'est trouvé amené dans le domaine de la philosophie intellectuelle et morale; aussi ne fait-il que le traverser très-rapidement, se contentant d'indiquer les solutions des questions qui se présentent devant lui.

Parmi ces questions, les unes se rapportent à la psychologie, d'autres à la logique, d'autres enfin à la théodicée et à la métaphysique. C'est dans cet ordre que nous allons les examiner.

La question qui a pour objet les qualités des corps appartient à la philosophie naturelle; mais celle de savoir comment nous acquérons l'idée de ces mêmes qualités est évidemment du domaine de la philosophie de l'esprit humain. Cette question, Newton la résout sommairement dans les explications annexées, dans ses Principes, à la troisième de ses règles de philosophie. Parmi les qualités des corps, il énumère l'étendue, la solidité, l'impénétrabilité, la mobilité, l'inertie, la pesanteur. « L'étendue ne nous est connue que par les sens; et, après l'avoir rencontrée dans les divers objets qui ont affecté notre sensibilité, nous l'affirmons de tous les corps en général.» Il n'en dit pas davantage sur ce sujet, et n'entre nullement dans la distinction qui. depuis, a été si judicieusement établie entre l'étendue visible et l'étendue tangible. Il s'exprime ensuite en ternies analogues, ettoutaussi concis,surlasolidité, l'impénétrabilité, la mobilité, la force d'inertie et la pesanteur. Quant à la notion de divisibilité.

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Newton introduit ici une distinction judicieuse entre le rôle de l'expérience et celui de la raison. Le fait de la division des corps nous apprend que certaines parties, qui étaient adhérentes entre elles, peuvent être séparées les unes des autres. Jusqu'ici rien que d'expérimental; mais alors même que ces parties demeureraient dans leur état de contiguïté et d'adhérence mutuelle, il n'en resterait pas moins mathématiquement certain, dit Newton, qu'on pourrait rationnellement les concevoir divisées en parties moindres. La distinction faite ici entre le rôle de l'expérience et celui de la raison dans l'acquisition de certaines d'entre nos connaissances, met obstacle à ce que Newton, tout physicien qu'il est, puisse être confondu avec l'école empirique, qui rapporte exclusivement aux sens l'origine de toutes les idées.

Si Newton ne doit pas être confondu avec les philosophes empiriques, il ne saurait l'être davantage avec les matérialistes. En effet, nous rencontrons dans son Optique (liv. III, quest. 28, p. 297-298 de l'édit. de Clarke, 1740) quelques mots qui, malgré leur concision, n'en sont pas moins décisifs en faveur de l'immatérialité. « Ce qui en nous sent et pense, dit-il, perçoit et saisit dans le sensorium les images des choses qui lui arrivent par les organes. » N'est-il pas évident par ce texte que Newton établit une distinction essentielle entre le cerveau et le principe sentant et pensant, tout en admettant cependant que c'est dans le cerveau que ce principe a son siège?

Sur la question de la perception, voici la doctrine de Newton, telle qu'elle résulte de plusieurs passages des Principes et de l'Optique.

En premier lieu, il n'appartient pas à la perception humaine de saisir et d'atteindre les cluses en elles-mêmes : un tel privilège n'appartient qu'à Dieu. « Nous n'atteignons, dit Newton [Optique, liv. III, quest. 28), que les images des choses. « C'est aussi ce que dit Platon, quand il nous compare à des prisonniers enchaînés dans une caverne, qui prennent des ombres pour des réalités.

En second lieu, la perception ne nous donne pas la notion des substances, mais seulement la notion des qualités. « Nous nous bornons à voir des figures et des couleurs^, à toucher des surfaces, à flairer des odeurs, à goûter des saveurs. Quant aux substances en elles-mêmes, nous ne les connaissons par aucun sens : Intimas substantias nullo seiisu cognoscimus. » (Princip. schol. gêner.)

En troisième lieu, la théorie de la perception, telle que la conçoit Newton (Optique, liv. III, quest. 31), n'est autre chose que cette théorie de l'idée-image, transmise du péripatétisme ancien et de l'épicurisme au péripatétisme scolastique, et de là à un grand nombre de philosophes modernes. Au lieu de reconnaître, conformément aux données de l'expérience et aux croyances du sens commun, que l'action de nos sens atteint les objets euxmêmes. Newton imagine « certaines apparences (specien) ou représentations des choses qui, à travers les organes des sens, viennent aboutir au siège de la sensation, où l'âme les perçoit.» Ce qui est ainsi perçu, n'est donc point loi. i i lui-même, mais l'image, ou la représentation de l'objet.

Eu quatrième lieu, Newton essaye d'expliquer le phénomène de la perception sensible à l'aide d'un agenl naturel auquel il a déjà eu rea pour expliquer en physique le phénomène de la . « La vision, dil-il (Optique, liv. il. 24), ne s'accompht-elle pas surtout parles vibrations de ce milieu éthéré, lesquelles soûl excitées dans le fond de l'œil par des rayons de lumière, et de là se propagent, à travers les

rameaux des nerfs optiques, jusqu'au siège de la sensation?» Et qu'on ne croie pas que celte explication soit particulière au phénomène de la vision. Newton la reproduit immédiatement après. et dans les mêmes termes, pour le phénomène de l'audition; et il termine en ajoutant qu'il en est de même de tous les autres sens : Et si/militer in reliquis scnsuum.

D'autres questions, occasionnellement abordées et sommairement résolues par Newton, se rattachent à la logique: telle est la question de l'analyse et de la synthèse, et des règles d'après lesquelles il faut philosopher.

Voici la description que fait Newton de l'analyse et de la synthèse : « De même, dit-il (Optique, liv. III, quest. 21), que dans les mathématiques, de même aussi dans la physique, la recherche des choses difficiles, qu'on appelle méthode analytique, doit toujours précéder celle qu'on appelle synthétique. La méthode analytique consiste à recueillir des expériences, à observer des phénomènes, et de là à inférer, par voie d'induction, des conclusions générales qui n'admettent aucune objection, sinon celles qui résulteraient ou d'expériences, ou d'autres vérités certaines. Car, en matière de philosophie expérimentale, les hypothèses sont de nulle valeur.... Cette méthode de raisonnement est excellente, et ce qu'on infère ainsi doit être jugé d'autant plus certain que l'induction est plus générale.... Telle est la méthode analytique. La méthode synthétique consiste à prendre pour principes les causes cherchées et vérifiées, et à s'en servir pour expliquer les phénomènes qui dérivent de leur action, et pour confirmer ces explications. »

Les règles pour philosopher, Regulœ philosopltandi. sont au nombre de quatre, et Newton les expose dans la troisième partie de son traité des Principes mathématiques de philosophie naturelle. En voici les termes :

« l'e règle : Il faut n'admettre de causes naturelles que celles qui sont vraies et qui suffisent à l'explication des phénomènes.

« 2* règle : Autant que possible, il faut assigner les mêmes causes aux effets naturels du même genre.

« 3e règle : Les propriétés qui conviennent à tous les corps sur lesquels il est possible d'expérimenter, doivent être regardées comme propriétés générales des corps.

« 4e kègle : En philosophie expérimentale, les propositions induites de l'observation des phénomènes doivent, nonobstant les hypothèses contraires, être tenues, soit pour exactement vraies, soit pour très-voisines de la vérité, jusqu'à ce qu'il survienne d'autres phénomènes par le moyen desquels elles deviennent, soit encore plus exactes, soit sujettes à des exceptions. »

Telles sont, dans leur sévère concision, ces Pegulce philosophandi dans lesquelles Newton a renfermé toute la méthode de la philosophie naturelle, comme Descartes avait essayé de résumer dans son Discours de la Méthode toutes les règles de la logique. Bien que Newton n'ait posé ces règles que pour la philosophie naturelle, on peut cependant, en leur prêtant un peu plus d'extension, les rendre également applicables à la philosophie morale.

Parmi les questions de niétiphysiquc qui ont attiré l'attention de Newton, nous citerons celle de l'espace et du temps. Le temps cl l'espace ont-ils une existence absolue, c'est-à-dire indélante de toute espèce d'êtres? Ou bien ne sont-ils, l'un qui' l'éternité, l'autre l'immensité de l'être il .ii . :' Newton résout la question dans le dernier i (Tet, les tenues dont

il se sert eu parlant de Dieu dans la Scolie >j ' ■ -

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rate de ses Principes mathématiques de philotophit naturelle: «Non est aeternitas, etinfinitas, sed aeterir;s et infinitus. Non est duratio et spatium, s'A durât et adest. JDurat semper. et adest u bique, et existendo semper et ubique durationem et spatiumeonstituit. » Ce sont les idées de Newton, son maître et son ami, que Ciarke soutient dans sa polémique contre Leibniz (voy. Clarke).

Il nous reste à signaler, dans les écrits de Newton, quelques passages relatifs aux grandes questions qui se partagent la théodicée, et qui sont, d'abord, la question de l'existence de Dieu, puis celle de sa nature et de ses attributs.

Dans les divers passages de ses Méditations et de ses Principes où il entreprend de démontrer l'existence de Dieu, Descartes n'a jamais recours aux preuves physiques. La base de son raisonnement, au lieu d être prise hors de l'homme et dans la nature, est empruntée à l'homme même; et cette base est une donnée purement psychologique. Newton, au contraire, n'invoque que les preuves physiques. En faut-il conclure qu'il rejette toute autre espèce d'argument? Une semblable assertion courrait risque d'être erronée; car remarquons bien que Newton n'écrit point ici un traite de métaphysique ou de théodicée, mais uniquement des ouvrages de philosophie naturelle, et qu'ainsi la seule preuve qu'il puisse, sans sortir de son sujet, donner de l'existence de Dieu, c'est la preuve physique. Et peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt de signaler, à cette occasion, l'idée que se fait Newton de l'office et du but des sciences naturelles. L'illustre savant qui, dans son Optique et dans ses Principes ■mathématiques de philosophie naturelle, avait étendu si loin et porté si haut ses découvertes en astronomie et en physique, se complaît à ne voir dans la science de la nature qu'un moyen d'arriver à des notions tout à la fois plus importantes et plus sublimes, c'est-à-dire à la connaissance de l'auteur même de ces lois qui président à l'ensemble des phénomènes de l'ordre physique. «Philosophiae naturalis id rêvera principium est, et officium, et finis, ut ex phaenomenis. sine fi:tis hypothesibus. arguamus, et ab effectis ratiocinatione progrediamur ad causas, donec ad ipsam demum primam causam, quae sine dubio mechanica non est, perveniamus. » {Optices, lib. III, quest. 28.)

« D'où vient, se demande-t-il encore (Optique. liv. III, quest. 38), cette splendeur qui éclate dans l'univers? A quelle finies comètes ont-elles été créées? D où vient que le mouvement des planètes a lieu pour toutes dans le même sens? Qui empêche les étoiles fixes de se précipiter les unes sur les autres? Comment les corps des animaux sont-ils formés avec tant d'art? etc.» Et, dans un passage uiterieur de ce même livre (quest. 31), Newton reproduit sous une autre forme le même argument, et conclut en ces termes : « L'origine de toutes ces choses ne saurait être attribuée qu'à l'intelligence et à la sagesse d'un être puissant, toujours existant, présent partout, qui a pu ordonner suivant sa volonté toutes les parties de l'univers, beaucoup mieux que notre àme ne peut, par un acte de son vouloir, mouvoir les membres du corps qui lui est associé.»

L'existence de Dieu étant démontrée par l'argument des causes finales, quelle idée Newton se fait-il de la nature divine et des attributs divins ? Il nie d'abord que nous puissions connaître en elle-même la nature divine. « Nous ne pouvons acquérir, ni par les sens, ni par la réflexion, la connaissance des substances, et, bien moins encore que toute autre, la notion de la substance divine Nous ne connaissons Dieu

que par ses attributs, par la très-sage et trèsbonne économie de l'univers, enfin par les causes finales » (Princip. schol. gêner.). Mais ces attributs, quels sont-ils? L'extrait suivant d'un passage assez étendu de cette même Scolie générale, dans l'ouvrage intitulé Principes mathématiques de philosophie naturelle, montrera quelle idée Newton s'en faisait : « Dieu est l'être éternel, infini, souverainement parfait, maître de toutes choses. C'est surtout à titre de maître de toutes choses, universorum Dominas, -avToy.pxrojp, que nous concevons Dieu. De ce qu'il est maître souverain, il suit qu'il est un Dieu vrai, un Dieu vivant, intelligent, doué d'omniscience et d'omnipotence. » Parmi les attributs divins, Newton compte encore l'éternité et l'immensité : « Dieu, dit-il (ubi supra), est toujours et partout, mais sans cesser pour cela d'être un seul et même Dieu. Des parties successives se rencontrent dans la durée, des coexistences dans l'espace; mais rien de tout cela dans la personne humaine, c'est-à-dire dans le principe qui, en chacun de nous, est doué de pensée, et bien moins encore dans cette substance pensante qui est Dieu.... On confesse que le Dieu suprême existe nécessairement. Eh bien, en vertu de cette même nécessité, il est partout et toujours. De là suit encore qu'il est tout entier semblable à lui-même, tout œil, tout oreille, tout cerveau, tout bras, toute force sentante, intelligente, agissante, non point du tout à la manière de l'homme, mais d'une façon qui n'a rien de corporel et qui nous est tout à fait inconnue, etc. »

Pour achever ce qui concerne les attributs divins, il reste à se demander si Newton reconnaît en Dieu le caractère d'une providence. On peut le pressentir d'après l'ensemble des passages de l'Optique et des Principes que nous avons déjà cités. Mais, indépendamment de cet aveu implicite, il s'en explique formellement vers la fin de la Scolie générale des Principes, lorsqu'il dit qu'étant ôtées la puissance, la providence et les causes finales, Dieu n'est plus que le hasard ou la nature : « Deus, sine dominio, providentia et causis finalibus, nihil aliud est quam fatum aut natura. »

C'est en 1687 que fut publié pour la première fois à Londres le principal ouvrage de Newton, Philosophiœ naturalis principia mathematica, qui contient les Regulœ philosophandi et l'exposition du système du monde. En 1759, il fut traduit en français par Mme du Chastelet et accompagné de notes attribuées à Clairaut. L'Optique parut en anglais en 1704, fut traduite en latin par Ciarke et en français par Coste et Marat. La Chronologie et le Commentaire sur les prophéties ne lurent imprimés qu'après la mort de Newton. Une édition complète des Œuvres de Newton fut publiée par Sainson Horsley, Londres, 1779-1785, 5 vol. in-4.

A consulter sur Newton : Castillon, préface mise en tète de l'édit. des Opuscules mathématiques, Lausanne, 1744, 3 vol. in-4; — Brewster, Vie de Newton (en anglais), Londres, 1831, in-12, et 1832, in-18; — Euler, Lettres à une princesse d'Allemagne, lettres 17, 23,52;— Voltaire, Lettres philosophiques, t. XXVII, édit. Beuchot, in-8, Paris, 1829, lettre 14, sur Descartes et Newton ; lettre 16, sur l'Optique de Newton; — Eclaircissements 7iécessaires sur les éléments de la philosophie de Newton ; — t. XXXVIII : Eléments de la philosophie de Newton, et Réponses aux principales objections qui ont été faites en France contre la philosophie de Newton; — Fontenelle, Éloge de Newton, dans les Œuvres complètes ou dans les Eloges; — Biot, article Newton, dans la Biographie universelle. C. M.

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NICAISE (Claude), né à Dijon en 1623, a été, dit Bayle, fort connu parmi les savants du xviie siècle. Il passa sa vie à entretenir un commerce de lettres avec les hommes les plus considérables du temps, en France et à l'étranger, tels que Arnauld, Nicole, l'abbé de Saint-Cyran, Bossuet, Fénelon, Huet, Bayle. Leibniz et beaucoup d'autres, sans compter de Rancé qui lui adressa, à propos de la mort d'Arnauld, une lettre qui fit alors une grande impression. On inscrit ici le nom de Nicaise, parce qu'il a été un des correspondants de Leibniz et qu'il s'est trouvé dans ses papiers dix-huit lettres de Leibniz, que M. Cousin a publiées avec des fragments de celles de Nicaise. Voy. Y. Cousin, Fragments de philosophie moderne, Paris, 1856, p. 70.

NICÉPHORE BLEMMYDES , commentateur et abréviateur d'Aristote, était un moine grec qui vivait à Constantinople sous le règne de Théodore Lascaris. On a de lui un Abrégé de la Logique et de la Physique d'Aristote, composé à l'usage du duc Jean {Epitome logicœ et physicœ doctrinœ Aristotclis, grœce et latine, in-8, Augsb., 1605), et un Commentaire sur l'Introduction de Porphyre à l'Organum, ou les Cinq universaux, De quinque vocibus, in-8, Bâle, 1542. On lui attribue aussi, mais à tort, un ouvrage intitulé Syntagma synopticum philosophiœ (in-8, ib., 1542). Cet écrit appartient à Nicéphore Grégoras, ou au moine Grégorius Anéponyme. X.

NICOLAÏ (Frédéric), né à Berlin en 1733, mort le 6 janvier 1811, membre de l'Académie de Prusse, fut pendant très-longtemps le premier libraire de Berlin et se trouva mêlé, durant cinquante ans, au mouvement de la littérature allemande. Ami de Lessing et de Mendelssohn, il concourut avec eux à l'émancipation de cette littérature, particulièrement par sa Bibliothèque universelle, imitation du Journal des savants, qui obtint un prodigieux succès et s'éleva à plus de cinquante volumes.

Nicolaï fut un des chefs du parti des lumières {Aufklaerung), qui voulut jouer en Allemagne à peu près le même rôle que jouaient en France les encyclopédistes et les philosophes. Il combattit avec violence tout ce qui lui présentait une apparence de mystère, non-seulement en matière de dogme, mais en matière de philosophie et de littérature. Il se déclara l'ennemi de Goethe et Shakspeare, de la philosophie deWolf et de celle de Kant, aussi bien que du piétisme et du mysticisme; et pour accomplir cette œuvre de critique, le raisonnement ne lui suffit pas : il employa aussi la satire et le roman. Le plus connu de ces romans a été traduit en français : Vie et opinions de Sébalde Nothanker, 4e édit., 3 vol. in-8, Berlin, 1799. C'est une imitation de ['Andrews de Fielding. On y persifle la sensiblerie religieuse et philosophique. Les héros sont des pasteurs luthériens, les héroïnes sont leurs femmes ou leurs filles. L'une d'elles, la femme de Nothanker, est une wolfienne enthousiaste, qui met son mari à tout instant en colère, citant à tout propos le principe de la raison suffisante, invoquant pour la moindre chose le déterminisme de nos actions. Elle savait par cœur la Petite Logique de Wolf, surtout le chapitre de l'utilité des livres. C'est un ouvrage bien écrk, agréable et même instructif pour qui veut connaître le milieu du xvm" siècle, mais beaucoup trop long. La quatrième édition, publiée en 1799, se compose de trois volumes in-8. Les réfutations et les critiques provoquées par ce roman philosophique, bien que très-nombreuses, n'atteignent pas le nombre des imitateurs qu'il eut dans plusieurs langues.

Nicolaï commença ses attaques contre Knnt? quoique avec réserve encore, dès 1785, dans un livre fort intéressant : Relation d'un voyage fait en Allemagne et en Suisse. Neuf ans après, en 1794, il le combattit dans l'Histoire d'un gros homme (2 vol. in-8). Ce bon et gros homme, Anselme, zélé partisan de la philosophie critique, dispute avec fureur contre un ancien camarade d'études qu'il avait connu à l'université de Gœttingue, M. de Reitheim. Mais sa destinée se charge de le réfuter. Anselme fait des dettes, est repoussé par le beau sexe, ne sait pas s'arranger en ménage, ne parvient à trouver ni éditeurs, ni lecteurs pour ses livres, et n'est compris n. apprécié de personne ; il s'aperçoit enfin que tout le kanlianisme possible ne mène à rien, et ne se résout que dans une stérile dispute de mots.

En 1798, Nicolaï fit paraître un roman plus virulent encore et de plus mauvais goût : Vie et opinions de Sempro7iius Guadibert, philosophe allemand. Guadibert est l'ombre d'Anselme. C'est un baigneur, en même temps meunier à Quirlequitsch, qui tente de convertir le disciple de Kant, de lui inspirer le dégoût du transcendantalisme, le goût des connaissances utiles, d'un éclectisme raisonnable, d'un usage modéré de l'histoire de la philosophie.

Ce fut principalement au sein de l'Académie de Berlin que Nicolaï guerroya contre la philosophie kantienne, tantôt avec esprit et savoir, tantôt en raillant amèrement, le plus souvent avec passion. Ses principaux griefs étaient le mépris des kantiens pour l'expérience, leurs contradictions subtiles et spécieuses, telles que l'opposition entre la raison spéculative et la raison pratique, le manque d'ordre lumineux dans la plupart de leurs théories et de leurs livres. Ce fut contre le langage de cette école que cet écrivain facile et attachant s'éleva particulièrement. Il faut lire dans ses ouvrages mêmes ce qu'il dit de l'impératif catégorique, des postulés, de la connaissance par devant (a priori, von vornigen), de la science par derrière {a posteriori, von hinteri). On consultera, avec le plus de fruit, sur toute sa polémique contre la philosophie nouvelle et novissime, deux mémoires lus à l'Académie, en 1803, sous ces titres : 1° Sur le regressus logique; 2° Sur les abstractions, les imperfections qui en sont inséparables et leur fréquent abus.

Ses critiques ne restèrent pas sans réponse. Fichte et Aug.-Wilh. S:hlegel prirent en majn la défense de Kant, dans un écrit intitulé Vie et opinions singulières de Nicolaï déduites a priori (Tubingue, 1801). Nicolaï répliqua, et cette réponse a pour titre : De mon éducation scientifique et de rn.es connaissances relativement à la philosophie critique, etc. Elle fut, à son tour, vivement critiquée par Kant.

Nicolaï accusa le kantisme de superstition, et c'est contre toute espèce de superstition qu'il se crut appelé à défendre la pensée et la liberté de l'esprit humain. Mais cet adversaire des préjugés en eut beaucoup : il vit, par exemple, l'Europe en proie à une immense conspiration, tantôt ourdie par les jésuites, tantôt par les francs-maçons. Son ami Engel disait : «Chacun a son dada, mais Nicolaï en a plein une écurie. »

Ardent adorateur de Frédéric le Grand, et patriote chaleureux, Nicolaï ne put voir les désastres de la Prusse sans le chagrin le plus poignant : sa vie en fut abrégée.

Cette vie est racontée, non avec charme, mais avec une fidélité précieuse, par Biester, d;ms les Mémoires de l'Académie de Berlin (juilict 1812). C. Bs.

NICOLAS de Clémangis, voy. Clémangis.

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NICOLAS de Cuss ou de Cusa, voy. Cusa.

NICOLAS de Damas, renommé à la fois comme poëte, comme historien et comme philosophe, naquit dans la ville dont il porta le nom, l'an 74 avant J. C. Élevé avec le plus grand soin, par Antipater son père, il arriva encore jeune à une grande célébrité. Il composa, à peine sorti de l'école, des tragédies qui furent représentées avec succès sur le théâtre de Damas. Une de ces tragédies avait pour titre Susanne, et il nous reste, d'une autre pièce de sa composition, plus de cinquante vers conservés par Stobée. La rhétorique, la musique, les mathématiques furent également l'objet de son application ; et, enfin, après avoir passé en revue tous les systèmes de philosophie, il se déclara pour celui d'Aristote. Sa passion pour l'étude ne l'empêchait pas de vivre dans la société des grands. Il accompagna Hérode dans un voyage que ce prince fit à Rome pour se justifier des soupçons qu'Auguste avait conçus contre lui, et fut très-utile, par son éloquence, à son royal ami. D'ailleurs Auguste connaissait déjà Nicolas et lui avait donné plus d'une preuve de sa bienveillance. Outre les pièces de théâtre dont nous venons de parler, Nicolas de Damas a écrit un grand nombre d'ouvrages : des Mémoires de sa vie, dont il nous reste des fragments étendus, publiés par l'abbé Sévin dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions (t. IX, p. 486), une Histoire universelle en cent quarante-quatre livres, et une Histoire de l'Assyrie; des Vies d'Auguste et d' Hérode; un Recueil des coutumes les plus singulières des différentes nations, et, enfin, ses écrits philosophiques. De ces derniers, il ne nous est rien arrivé que les titres que nous rapportons ici : des Dieux ; de la Philosophie d'Aristote; de la Philosophie première ; des Devoirs qu'il est beau de pratiquer dans la vie civile, et un Traité de l'âme, ou plutôt un commentaire sur le traité d'Aristote qui porte le même titre. Les fragments historiques de Nicolas de Damas ont été publiés par Henri Valois sous ce titre : Excerpta ex collectaneis Constantin; Augusti Porph>jrogenetœ, grœce et latine, in-4, Paris, 1634 ; par Conrad Orelli, in-8, Leipzig, 1804; et enfin, par Coray, dans son Prodromos Bibliothecœ grœcœ, in-8, Paris, 1805. X.

NICOLE (Pierre) naquit à Chartres le 19 octobre 1625. Il appartenait, comme Arnauld et Pascal, à une famille de robe. Son père, Jean Nicole, avocat au parlement de Paris et chambrier de la chambre ecclésiastique de Chartres, était un homme d'une instruction solide, familier avec les lettres antiques, et qui avait acquis de son temps une assez belle réputation d'éloquence. Cette instruction n'excluait pourtant pas une certaine licence d'esprit fort répandue alors, et que son fils eut maintes occasions de déplorer amèrement dans la suite. Jean Nicole a laissé des poésies, des traductions où l'on trouve cette liberté parfois cynique qui était le ton naturel du xvie siècle, et dont l'influence morale du xvir' n'avait pas encore purgé la langue. Nous touchons ici, dans un frappant exemple, l'opposition profonde des deux époques : ce cynisme, que ne pouvait éviter, au milieu de ses tourmentes, le laborieux siècle de Rabelais et de Montaigne, cette licence qui avait pénétré jusque dans de sérieux travaux et qui infectait encore la littérature du temps de Louis XIII, toutes ces irrégularités enfin ne rencontrèrent pas, au xvii" siècle, d'adversaires plus constants et de réformateurs plus autorisés que les austères écrivains de Port-Royal.

L'enfance de Nicole fut grave et studieuse. A quatorze ans, il avait achevé le cours ordinaire

des humanités, et, envoyé à Paris par son père, il n'avait pas dix-neuf aiïs quand il reçut le bonnet de maître es arts (1644). Ce fut peu de temps après celte date qu'il se lia avec les solitaires de Port-Royal. Nicole ne souhaitait que le repos et l'étude; la piété profondede ces hommes vénérables, la tranquillité austère de leur vie, devait attirer naturellement un esprit si calme et si méditatif. Il n'eut pas de peine, d'ailleurs, à établir ces précieuses relations : il avait deux tantes religieuses dans cette communauté, Madeleine et Marie des Anges, qui devait être un jour abbesse. Bien qu'il étudiât la théologie à la Sorbonne et qu'il donnât à ces travaux toute l'application de son esprit, il trouvait encore le temps de prendre une part active à la fondation des petites écoles de Port-Royal. On sait quel fut le sort de ces écoles admirables, où des maîtres tels que Lancelot et Nicole formaient des élèves comme Racine et Lenain de Tillemont. Sans cesse inquiétés par les odieuses persécutions des jésuites, les solitaires furent obligés de céder la place à leurs ennemis. Les petites écoles se dispersèrent pour se reformer en différents lieux, à Versailles, à Vaumurier, aux Granges, près de Port-Royal-des-Champs. C'est aux Granges que Nicole forma le futur historien des premiers siècles de l'Église ; c'est là qu'il lui dictait ces cahiers de philosophie qui, rédigés depuis pour une autre circonstance et pubiiés par Arnauld, sont devenus, sous le titre de l'Art de penser, un des monuments philosophiques et littéraires du xvne siècle. C'est là aussi qu'il a écrit le Delectus epigrammatum, c'est-à-dire un excellent recueil d'épigrammes latines et grecques, accompagné de fines et judicieuses remarques. Il est piquant de voir un si solide esprit, un théologien si austère, prendre plaisir aux œuvres les plus gracieuses de l'antiquité. On reconnaît déjà ces nobles intelligences qui, dans des traductions toutes chrétiennes, purifieront, pour ainsi dire, le génie du monde païen ; on pressent aussi celui qui prendra le nom de Guillaume Wendrock, celui qui étudiera Térence avec amour, et tâchera de rendre, poulies théologiens de l'Allemagne, l'enjouement, la fine raillerie, l'incomparable vivacité des Provinciales.

C'est en 1649 que les petites écoles furent poursuivies par la haine des jésuites; c'est aussi en 1649 que commencèrent les événements dont la suite amena les grandes persécutions de Port- Royal. Nicolas Cornet venait de dénoncer à la Sorbonne les cinq fameuses propositions attribuées à Jansénius. Tandis que la Sorbonne, malgré l'opposition des soixante-dix docteurs, préparait les censures qui devaient fournir une arme si perfide aux indignes adversaires de Port-Royal, Nicole, déjà reçu bachelier en théologie, s'arrêta brusquement dans ses études, ne voulant pas prendre des engagements plus considérables avec cette Faculté de théologie où régnaient des doctrines si opposées à celles des solitaires. C'est alors qu'il se retira à Port-Royaldes-Champs. Il y vivait depuis quelques années, sous l'austère direction de M. Singlin, uniquement appliqué à la méditation de l'Écriture, à l'élude des Pères et de l'histoire ecclésiaslique, lorsque le grand docteur de Port-Royal, Arnauld, vint lui demander le secours de son talent (1654). Il fallut tout l'ascendant d'Arnauld et une profonde résignation au devoir, pour arracher le doux Nicole aux études paisibles de ss retraite. Personne n'était moins fait que lui pour la controverse, et personne pourtant, après Arnauld, n'a pris une part plus considérable aux luttes théologiques du xvn" siècle. Dès cette

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année de 1G 54, doux ans avant que Pascal prenne la plume pour écrire son immortel chef-d'œuvre,

Nicole, encore obscur et inconnu, est déjà le conseiller, le censeur de Port-Royal. C'est lui qui revoit les écrits d'Arnauld, comme il reverra bientôt les Provinciales et plus tard les Pensées. Cette direction littéraire que lui a confiée la communauté et à laquelle se sont soumis des esprits bien supérieurs au sien, il l'a reçue malgré lui, et n la gardera toujours. Ce sera là son rôle dans cette belle assemblée des écrivains de Port-Royal. Esprit judicieux et calme, écrivain élégant et sans passion, il modérera la lutte, il prendra garde que rien d'excessif n'échappe à ses amis, et si la postérité a pu blâmer souvent l'extrême réserve de son goût, elle doit reconnaître, dans ces corrections mêmes qu'elle regrette, un des traits les plus touchants et les plus expressifs de cette sainte communauté où l'esprit ardent d'un Arnauld, où l'altier génie d'un Pascal, s'humiliaient sans peine sous les censures du timide Nicole.

Le rôle de conseiller et de censeur, quelque importance qu'il ait eue dans sa vie, n'est pourtant pas le seul qui lui appartient. Après avoir surveillé pendant toute l'année 1656 la publication des Provinciales, Nicole écrit l'année suivante plusieurs dissertations théologiques en latin sur la foi de l'Église touchant la grâce, et sur la morale relâchée des jésuites. Dans l'un de ces ouvrages, publiés sous le pseudonyme de Paul Irénée, il essaye de pacifier l'Église et de prouver que le jansénisme est une hérésie imaginaire : Disquisitiones sex Pauli Irenœi ad prœsenlcs Ecclesiœ tumullus sedandos opportunœ, in-4, Paris, 1657. (On les trouve, ainsi que toutes les autres dissertations de 1657, dans le recueil d'Arnauld, publié en Hollande sous le titre de Causa janseniana, 1682.) L'année suivante, il traduisit les Provinciales en latin, voulant faire lire à tous les théologiens de l'Europe savante cet admirable ouvrage qui venait de charmer la France entière. C'est alors qu'il relut Térence avec une attention plus appliquée pour lui dérober son enjouement et l'aire passer dans la traduction des petites lettres toutes les grâces de l'original. Ce curieux travail, destiné surtout à l'Allemagne et à la Hollande, et dont l'auteur se donnait, en effet, pour un théologien allemand, Guillaume Wendrock, docteur de l'université de Salzbourg, était accompagné de notes et de commentaires, fort importants pour l'histoire du jansénisme.

Après un assez grand nombre de traités de controverse qui remplissent les années suivantes, Nicole s'occupa en 1664 d'un ouvrage plus connu, la Perpétuité de la foide l'Église catholique touchant l'Eucharistie, in-12, Paris, 1664. Ce n'était d'abord que la préface d'un livre de piété destiné aux solitaires de Port-Royal ; mais cette préface étant tombée entre les mains du ministre Claude qui en essaya une réfutation, Nicole fut amené à la publier séparément avec une réponse, dans la forme que nous venons d'indiquer. Tel est le livre qu'on appelle communément la Petite Perpétuité. La Grande Perpétuité ne parut que cinq ans après. C'est un ouvrage considérable, en 3 vol. in-4, dont les développements furent provoqués encore par une réfutation très-étendue que Claude avait publiée en 166'i. La Perpétuité de la foi fut un événement dans l'histoire de la théologie du xvii" siècle; mais Nicole aimait l'obscurité, et sa modestie s'effraya du bruit que son œuvre allait produire. A.CCOUtumé à combattre au second rang, il voulut que cet ouvrage fût attribué à son illustre ami : «Vous êtes prêtre et docteur, lui disait-il; et moi je ne

suis que simple clerc; il est convenable que l'on n'envisage que vous dans un travail où il faut parler au nom de l'Eglise et défendre sa foi sur des points si importants. •>

Entre la Petite et la Grande Perpétuité, Nicole publia contre le poëte et romancier Desmarets un livre qui lui attira, comme on sait, les trop spirituelles irrévérences de Racine. Les Vision- Kixireê sont huit lettres publiées l'une après l'autre comme les Provinciales (31 décembre 1665, 10 avril 1666), et dirigées contre le ridicule mysticisme de Desmarets. En attaquant Desmarets, Nicole avait condamné la poésie et le théâtre, et c'est ce que ne put supporter le brillant auteur d'Andromaque. Racine était alors dans toute la fougue de la jeunesse et dans lepremier enivrement de son art; les lettres si vives, si cruelles, qu'il adressa à ses anciens maîtres, contiennent des vérités qu'il ne convenait pas d'envenimer ainsi, et, certes, il répondait plus dignement à Nicole lorsqu'il composait Esther ou Alhalie.

Il serait trop long d'énumérer ici tous les écrits de controverse, toutes les lettres, toutes les dissertations de Nicole dans ces vivantes années que remplissent les querelles du jansénisme. Son activité, toujours humble et modérée, ne s'est pas lassée un instant, et tandis que le grand Arnauld combattait fièrement à visage découvert, le doux Nicole, sous mille noms supposés, consacrait à Port-Royal tous les travaux de son esprit. Cette douceur et cette circonspection de Nicole, mérites bien rares au milieu de tant de querelles pissionnées, ne le mirent pas toujours à l'abri des persécutions. Une lettre qu'il composa pour les évêques de Saint-Pons et d'Arras sur la morale relâchée des jésuites, lui attira de graves embarras et le força de s'expatrier (1677).

Nous arrivons enfin à l'ouvrage le plus considérable de Nicole, à celui qui fonda, avec l'Art de penser, sa réputation d'écrivain philosophe. Les Essais de morale sont un recueil de traités sur les points les plus importants de la morale chrétienne. Le premier volume, publié en 1671, contenait les traités suivants : de la Eaiblessede l'homme; de la Soumission à la volonté de Dieu ; de la Crainte de Dieu; du Moyen de conserver la paix avec les hommes, et des Jugements téméraires. Trois autres volumes parurent de 1672 à 1678. Les deux derniers furent publiés après la mort de l'auteur : le cinquième en 1700, le sixième en 1714.

La fin de cette existence à la fois si active et si humble est dignement remplie par des controverses avec Jurieu {de V Unité de VÉglise, 1687); par la révision des œuves de M. Hamon, l'un des plus saints solitaires de Port-Royal, celui aux pieds duquel Racine voulut être enseveli; par de curieux Mémoires sur la dispute entre le P. Mabillon et M. de Rancé (1692), et enfin par la Réfutation des principales erreurs du quiétisme (1695). Mais les œuvres les plus remarquables de cette dernière période de sa vie, ceux qui, avec la Logique et les Essais de morale, doivent le plus vivement nous intéresser, ce sont ses différents écrits sur la grâce générale. C'est là que se révèle enfin la situation particulière de Nicole au sein de Port-Royal. Déjà dans plusieurs traités, et par exemple dans l'une des dissertations publiées en 1657 sous le nom de Paul Irénée, cet esprit si discret, si mesuré avait professé des opinions contraires à l'effrayante rigueur du jansénisme. Cette fois, il ne craint pas de se séparer du grand Arnauld. Tel fut le dernier acte important d'une vie toute consacrée aux méditations pieuses et à la recher-

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clie du vrai. Nicole mourut le 16 novembre 1695 ; il avait soixante-dix ans.

Le mérite de Nicole, si on considère en lui le philosophe, ce n'est certainement pas l'originalité. Nicole est un moraliste qui a étudié avec sagesse Lien des points de psychologie chrétienne, mais dont la pensée ne s'est pas souvent aventurée hors du cercle rigoureux où l'enchaînait la foi. Il faut aimer chez Nicole un esprit calme, une observation fine, un jugement sûr et droit. Parmi ses traités de morale, on vante surtout, et avec raison, celui qu'il a écrit sur les Moyens de conserver la paix avec les hommes. C'est peut-être là son chef-d'œuvre ; personne, du moins, ne pouvait traiter un pareil sujet avec autant de soin et d'amour. Jeté presque malgré lui au milieu des controverses théologiques, entraîné dans la cause militante du jansénisme plutôt par un pieux dévouement pour des hommes vénérés que par une adhésion complète à leurs doctrines, Nicole dut regretter souvent cette paix qu'il avait cherchée vainement au fond de sa retraite. Celui que le grand Arnauld poussait au combat, et qui, résistant parfois et demandant une trêve, recevait cette terrible réponse : « N'avon^-nous pas l'éternité pour nous reposer? «celui-là, bien certainement, ne put écrire un traité sur les Moyens de conserver la paix avec les hommes sans y répandre les plus chères confidences de son âme. Cette situation particulière donna à son analyse plus de finesse et de pénétration. Ce sont ces pages si judicieuses que Mme de Sévigné lisait et relisait sans cesse. « Devinez ce que je fais, écrit-elle à Mme de Grignan (lettre du 4 novembre 1671), je recommence ce traité; je voudrais bien en faire un bouillon et l'avaler. » Elle avait tort, assurément, de s'écrier avec son rapide enthousiasme (12 juillet 1671) : « Nous avons commencé la Morale ; c'est de la même étoffe que Pascal; » mais elle avait raison d'ajouter : « Voyez comme l'auteur fait voir nettement le cœur humain, et comme chacun s'y trouve, et philosophes, et jansénistes, et molinistes, et tout le monde enfin; ce qui s'appelle chercher au fond du cœur avec une lanterne, c'est ce qu'il l'ait. Il nous découvre ce que nous sentons tous les jours et que nous n'avons pas l'esprit de démêler ou la sincérité d'avouer. » Ce n'est pas un médiocre mérite d'avoir été un des moralistes les plus habiles dans un siècle où l'étude et le perfectionnement de l'àme était le souci continuel des natures d'élite. Ce qui donne un caractère distinct à la morale de Nicole, ce qui en fait le charme et l'autorité, c'est un amour du vrai et un sérieux désir de le faire accepter aux autres. De là, dans ce traité, une douce chaleur communicative qui anime un style ordinairement froid; de là aussi, malgré la timidité habituelle de l'auteur, timidité qui souvent arrête la pensée et nuit à la finesse; de là, dis-je, une pénétration plus vive, plus hardie, et qui ose sonder jusqu'aux derniers replis de la conscience. N'est-ce pas cette chaleur précisément et cette sûreté de l'analyse qui troublaient Mme de Sévigné et lui arrachaient ce cri d'une naïve épouvante : « Monsieur Nicole; ayez pitié de moi ! »

Le traité de la Connaissance de soi-même n'est pas un traité philosophique comme celui que Bossuet a écrit presque sous le même titre. 11 n'y faut pas chercher une étude psychologique de nos facultés ; Nicole est avant tcut un moraliste chrétien, et c'est surtout dans un intérêt moral, e'est pour la conduite de la vie qu'il recommande la connaissance de soi-même. A ce point de vue, on ne saurait mieux faire sentir combien cette connaissance importe au perfectionnement

de notre âme, ni analyser plus sûrement les obstacles que lui opposent des instincts contraires. Presque tous les autres traités de Nicole sont spécialement théologiques; les dogmes du christianisme y sont le texte de dissertations inorales, ou l'on retrouve le talent modéré de l'écrivain et la sagesse discrète du penseur, mais qui s'éloignent trop de notre sujet pour que nous puissions nous y arrêter ici.

Un des meilleurs écrits philosophiques de Nicole, c'est le Discours contenant en abrégé les preuves naturelles de Vexislence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. « Il parut en 1670, dit M. Cousin, un peu après les Pensées; et on dirait que Nicole avait en vue les arguments sceptiques de Pascal, [lorsqu'il écrivait les lignes suivantes : « Je suis persuadé que ces preuves « naturelles ne laissent pas d'être solides.... Il » y en a d'abstraites et de métaphysiques, et je « ne vois pas qu'il soit raisonnable de prendre « plaisir à les décrier; mais il y en a aussi qui « sont plus sensibles, plus conformes à notre « raison, plus proportionnées à la plupart des « esprits, et qui sont telles qu'il faut que nous « nous fassions violence pour y résister.... La « raison n'a qu'à suivre son instinct naturel « pour se persuader qu'il y a un Dieu. »

Bien que la Logique ait été rédigée par Arnauld, elle doit être cependant comptée parmi les titres philosophiques de Nicole. C'est son enseignement dans les petites écoles de Port-Royal qui forme, nous l'avons déjà dit, le fond de ce célcbre ouvrage. Dans la rédaction même, sa part est considérable, soit pour la première publication du livre, soit pour les éditions qui se suivirent rapidement et qui contiennent de lui des additions importantes. La Logique a déjà été appréciée dans ce recueil, et nous n'avons pas à y revenir (voy. l'article Arnauld); qu'elle nous serve seulement à indiquer la position philosophique de Nicole au sein de Port-Royal. L'esprit cartésien qui règne dans l'Art de penser est absolument inconciliable avec les doctrines excessives, avec le scepticisme hautain de Jansénius. C'est que Nicole, en effet, était peu janséniste. Il croyait, comme Descartes, comme Arnauld lui-même, aux droits et à la puissance de la pensée humaine. Que Nicole ait attaqué maintes fois la philosophie; qu'il se soit plu, comme tant d'auteurs chrétiens, à signaler les incertitudes de la science (lettres 73 et 82, ; qu'il ait particulièrement loué dans Descartes le dédain que professait l'illustre maître pour les systèmes passés (de la Faiblesse de l'homme); tout cela ne prouve rien contre le cartésianisme de Nicole, si l'on veut bien ne pas être dupe des mots. Ces attaques contre la faiblesse de la pensée humaine ont une signification et une portée bien différentes, selon l'intention qui les dicte. Chez certains théologiens, comme Jansénius et Pascal, c'est le fondement de ce système insensé qui prétend démontrer la nécessité de la foi par l'impuissance radicale de la raison. Chez les autres, chez le plus grand nombre, c'est un lieu commun de morale générale plutôt qu'une théorie philosophique ; c'est, pour ainsi dire, un exercice de pieté, un moyen de nous rappeler le peu que nous sommes et de nous faire courber les genoux devant celui à qui seul appartient la plénitude de l'être. N'est-ce pas dans ce sens que presque tous les grands écrivains de l'Église ont parlé de la faiblesse de l'homme? Ceux qui admettaient le plus volontiers les droits de la raison et qui en faisaient le plus libre usage; les éminents docteurs du xnr' siècle, et au xvn' Bossuet, Pénclon, Malebranche, n'ont-ils pas humilie maintes fois, dans les pieux élans de leur fer-

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