‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 28 sur 439 · AUIS · texte numérisé non relu

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fait avant lui, une sorte de discipline à s jn école : un chef, un archonte, renouvelé tous les dix jours, veillait à maintenir le bon ordre; et des banquets périodiques réunissaient tous les élèves plusieurs fois dans l'année. Aristote avait pris soin lui-même, à l'imitation de son ami et de son rival platonicien, de tracer le règlement de ces réunions (v6u.oi avinioiiY.oi), et un article, inspiré par ses goûts très-connus, interdisait l'entrée de la saile du festin au convive qui, sur sa personne, n'aurait point observé la plus scrupuleuse propreté. Aristote faisait deux leçons ou, comme on disait pour lui particulièrement, deux promenades par jour : l'une le matin, Ttepircairoî ëa>8ivo;; l'autre le soir, SeiXivôç. L'enseignement variait de l'une à l'autre, comme l'exigeait la nature même des choses : la première destinée aux élèves plus avancés traitait des matières les plus difficiles, àxpoaixoiTixoî ).6y<h; l'autre s'adressait en quelque sorte au vulgaire, et n'abordait que les parties les moins ardues de la philosophie, êÇonepixol Xôvoi, iyxûx^ioi '/.oyoi, \6yoi èv xoivw. C'est de cette division nécessaire dans toute espèce d'enseignement, que des historiens postérieurs ont tiré ces singulières assertions sur la différence profonde de deux doctrines, l'une secrète, l'autre publique, qu'Aristote aurait enseignées. La philosophie en Grèce, à cette époque surtout, a été trop indépendante, trop libre, pour avoir eu besoin de cette dissimulation. Le précepteur d'Alexandre, l'ami de tous les grands personnages macédoniens, l'auteur de la Métaphysique et de la Morale, n avait point à se cacher : il pouvait tout dire et il a tout dit, comme Platon son maître, dont un disciple zélé pouvait d'ailleurs recueillir quelques théories, qui ae la leçon n'avaient point passé jusque dans les écrits (iypîça fiéyp-ata). Mais supposer aux philosophes grecs, au temps d'Alexandre, cette timidité, cette hypocrisie antiphilosophique, c'est mal comprendre quelques passages douteux des anciens ; c'est, de plus, transporter à des temps profondément divers des habitudes que les ombrages et les persécutions mêmes de la religion n'ont pu imposer aux philosophes du moyen âge. Il faut certainement distinguer avec grand soin les ouvrages acroamatiques des ouvrages exotériques d' Aristote; mais il ne s'agit que d'une différence dans l'importance et l'exposition des matières ; il ne s'agit pas du tout de la publicité, qui était égale pour les uns et pour les autres. Aristote avait donc cinquante ans quand il commença son enseignement philosophique, et l'on peut juger, d'après les détails biographiques qui précèdent, ce que devait être cet enseignement appuyé sur d'immenses travaux, des méditations continuelles, une expérience consommée des choses et des hommes, et une position toute-puissante par l'estime que lui avait vouée son élève, dominateur de la Grèce et de l'Asie. C'est durant ces treize années de séjour à Athènes qu'Aristote composa ou acheva de composer tous les grands ouvrages qui sont parvenus jusqu'à nous, à travers les siècles qui les ont sans cesse étudiés. On sait avec quelle

rosi té, digne d'un conquérant du monde, Alexandre contribua, pour sa part, â ces monuments éternels de la science. Si l'on en croit Pline, plusieurs milliers d'hommes, aux gages du roi, et m uniquement du soin de recueillir

et de faire parvenir au philosophe tous les anitoutea Les plantes, toutes les productions

n es de l'Asie ; et c'est avec ce secours qu'aujourd'hui les nations les plus libérales et les plus riches peuvent à peine assurer à la science, qu'Aaposa cette prodigieuse Histoire des "'"" ' aités d'anatomie et de physiologie

comparées que les plus illustres naturalistes de dos jours admirent plus encore peut-être que ne

l'a fait l'antiquité. Athénée affirme qu'Alexandre donna plus de 800 talents à son maître pour fa i liter ses travaux de tous genres, et la formation de sa riche bibliothèque, ce qui fait, eu ne i omptant le talent qu'à 5000 fr., 4 000 000 de notre monnaie. Cette somme, toute considérable qu'elle est, n'a rien d'exagéré quand on songe aux trésors incalculables que la conquête mit aux mains d'Alexandre. On peut croire que ces libéralités du royal élève et cette intelligente protection servirent aussi au philosophe pour composer cet admirable et si difficile /ïecuei'l des constitutions politiques, grecques et barbares, que le temps n'a pas laisse parvenir jusqu'à nous, mais qui n'avait pas dû coûter moins de recherches que l'Histoire des animaux. Aristote, entouré, comme il l'était à ce moment, d'une famille qu'il paraît avoir beaucoup aimée; de sa fille Pythias mariée à Nicanor, son fils adoptif ; d'Herpyllis sa seconde femme, et auparavant son esclave, pour laquelle il semble, d'après son testament, avoir eu la plus vive affection; de Nicomaque, fils qu'il avait eu d'elle; illustre parmi les philosophes, les naturalistes, les médecins même de son temps, comblé des faveurs d'Alexandre, Aristote était alors dans une de ces rares positions qui font l'envie du reste des hommes. Il ne paraît point qu'il en abusa ; mais ce bonheur si complet, si réel, si éclatant, aura peu. La conspiration d'Hermolaùs, dans laquelle Alexandre impliqua le neveu d'Aristote, Callisthène, dont la rude franchise l'avait blessé, éclata vers cette époque, et il est certain que dès lors la froideur entre le roi et son ancien maître succéda aux relations si affectueuses qui jusque-là les avaient unis. Le meurtre d'un homme tel que Callisthène. accompagné des circonstances odieuses que n'ont pu dissimuler même les historiographes officiels du roi, indigna la Grèce entière, et la postérité le regarde encore comme une tache ineffaçable à la mémoire du héros. On peut juger delà douleur que cette catastrophe dut causer à l'oncle de la victime, au précepteur de celui qui venait de se déshonorer par ce forfait. Six années s'écoulèrent encore jusqu'à la mort d'Alexandre, et l'on doit croire que durant tout ce temps les rapports d'Aristote et de son coupable élève durent être aussi rares que pénibles. Mais si le ressentiment devait être profond dans le cœur du philosophe, rien n'autorise à supposer, avec quelques auteurs anciens, qu'Aristote ait nourri des projets de vengeance. Tout dément cette abominable calomnie, répétée par Pline, qui lui attribue d'avoir, d'accord avec Antipater, empoisonné Alexandre, calomnie dont s'autorisa plus tard Caracalla, le singe du héros macédonien, pour chasser les peripatéticiens d'Alexandrie et brûler leurs livres. Alexandre est mort à la suite d'orgies, d'une mort parfaitement naturelle, comme l'attestent les mémoires mêmes de ses lieutenants, Aristobule et Ptolémée, que possédaient et que citent Plutarque et Arrien ; comme l'attestaient le journal qu'on tenait chaque jour des actions du roi, êfïijieptôeç Pa<Ti).ei'ïi! et en particulier le journal de sa maladie. Aristote passait si peu pour l'ennemi d'Alexandre, malgré son juste ressentiment, et il était si bien resté l'ancien partisan du Macédonien, qu'aussitôt après la mort du roi, à ce qu'il parait, il dut songer à se soustraire aux dangers de la réaction, et qu'il se retira dans une ville soumise aux autorités macédoniennes et protégée par elles. Il serait également difficile de comprendre et que le parti antimacédonien, dirigé par Démosthène et Hypéridcs, ait poursuivi l'empoisonneur d'Alexandre, et que Les Macédoniens raient défendu, Aristote dut luir, non point devant une accusation politique, mais devant une accusation d'impiété portée contre lui par le grand prêtre Ëurymedon,

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soutenu d'un citoyen nommé Démophile. On lui reprochait d'avoir commis un sacrilège en élevant des autels à la mémoire de sa première femme et de son ami Hermias. Sa pieuse amitié devint un crime; et Aristote, comme il semble l'avoir dit lui-même, se retira pour épargner aux Athéniens, dont l'esprit lui était bien connu, « un second attentat contre la philosophie. » Tous ces détails, qui semblent assez positifs, doivent être rapportés peut-être à une époque antérieure; et l'on peut conjecturer, d'après quelques indications, comme l'a l'ait M. Stahr, qu'Aristote s'était retiré à Chakis, même avant la mort d'Alexandre, laissant la direction de son école à Théophraste, qui lui succéda dans le Lycée. Quelques biographes lui ont attribué une apologie contre cette accusation, sans doute pour faire pendant à V Apologie de Socrale par Platon; mais Athénée, qui en cite un passage, ne la regarde pas comme authentique. Aristote vécut un an à Chalcis et mourut en 322, vers le mois de septembre, peu de temps avant Démosthène, qui, lui aussi, victime d'autres passions, vint s'empoisonner à Calaure, et termina par une mort héroïque une vie consacrée tout entière à la patrie et à la liberté. Quelques biographes ont soutenu qu'Aristote s'était tué, assertion contre laquelle protestent et le témoignage d'Apollodore, et celui de Denys d'Halicarnasse, et les théories même du philosophe contre le suicide. Il paraît certain qu'il succomba, après plusieurs années de souffrance, à une maladie d'estomac qui était héréditaire dans sa famille, et qui le tourmenta pendant toute sa vie, malgré les soins ingénieux par lesquels il cherchait à la combattre. Quelques Pères de l'Église, on ne sait sur quels témoignages, ont avancé qu'il s'était précipité dans l'Euripe par désespoir de ne pouvoir comprendre les causes du flux et du reflux. Cette fable ne mérite pas même d'être réfutée ; mais elle témoigne qu'on supposait au philosophe une immense curiosité des phénomènes naturels. Si c'est là tout ce qu'on a voulu dire, ses ouvrages sont un bien meilleur témoignage que tous les contes inventés à plaisir : la Météorologie et l'Histoire des animaux attestent suffisamment les efforts d'Aristote pour comprendre le grand spectacle de la nature qui pose éternellement devant nous. Diogène Laërce et Athénée nous ont conservé sous le nom de Testament d'Aristote une pièce qui ne porte aucun caractère positif de fausseté ; mais on a remarqué avec raison (M. Stahr) que le philosophe n'y faisait aucune mention ni de ses manuscrits, ni de sa bibliothèque, qui lui avait coûté tant de soins et de recherches. C'est tout au moins un oubli fort singulier, à moins que ce prétendu testament ne soit un simple extrait d'un acte beaucoup plus long et beaucoup plus complet. Il avait, du reste, institué Antipater pour son exécuteur testamentaire ; et son puissant ami dut assurer à tous ceux que le philosophe avait aimés les bienfaits qu'il répandait sur eux, et particulièrement sur ses esclaves.

Cette esquisse rapide de la vie d'Aristote suffit pour montrer que si la nature avait fait beaucoup pour lui, les circonstances extérieures ne lui furent pas moins favorables. Sa première éducation, les leçons d'un maître tel que Platon, continuées pendant près de vingt ans, la protection de deux rois, et surtout celle d'Alexandre, et d'autre part les immenses ressources qu'avaient accumulées déjà les efforts des philosophes antérieurs, tout se réunissait pour rendre complète et décisive l'influence d'un génie tel que le sien, se développant dans de si heureuses conditions. Cette influence a été sans égale ; elle agit depuis plus de deux mille ans, et l'on peut affirmer, sans crainte d'erreur, qu'elle sera aussi durable que l'huma-

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nité sur laquelle elle s'exerce. L'autorité souveraine de ce grand nom a pu être ébranlée et détruite en physique ; elle est éternelle en logique, en métaphysique, en esthétique littéraire, en histoire naturelle, tout aussi bien qu'en politique et en morale.

Aristote, doué d'une activité prodigieuse, qui, suivant l'observation même de son maître, avait besoin du frein, comme la lenteur de Xénocrate avait besoin de l'éperon ; aidé par tous les secours que lui offraient des disciples nombreux et intelligents, des livres et des collections de tout genre, Aristote avait beaucoup écrit. On peut voir par les citations diverses des auteurs, et par les catalogues de Diogène Laërce, de l'anonyme de Ménage, de l'anonyme arabe de Casiri, quelles ont été nos pertes. Ces catalogues, tout informes, tout inexacts qu'ils sont, nous attestent qu'elles furent bien graves. Parmi tous ces trésors détruits, nous n'en citerons qu'un seul; c'est ce Recueil des constitutions dont Aristote lui-même fait mention à la fin de la Morale à Nicomaque, et qui contenait l'analyse des institutions de cent cinquantehuit États, selon les uns, de deux cent cinquante et même de deux cent cinquante-cinq selon les autres. C'est de cette vaste collection de faits gé • néralisés, résumés, qu'il a tiré l'ouvrage politique qui nous reste. Ce qui est parvenu jusqu'à nous de toutes ses œuvres forme le tiers, tout au plus, de ce qu'il avait composé ; mais ce qui peut nous consoler, c'est que ces admirables débris sont aussi les plus importants de son édifice, sinon par l'étendue, du moins par la nature et la qualité des matériaux qui les forment. Les commentateurs grecs des cinq ou six premiers siècles ont donné beaucoup de soin à la classification des œuvres d'Aristote. Un d'eux, Adraste, qui vivait 150 ans environ après J. C, avait fait un traité spécial fort célèbre sur ce sujet, qui de nos jours en est encore un pour les érudits. On distribuait les ouvrages du maître de diverses façons, soit en les considérant simplement sous le rapport de la rédaction plus ou moins parfaite où il les avait lui-même laissés, soit en les considérant plus philosophiquement sous le rapport de la matière dont ils traitaient. Ainsi d'abord on distinguait les simples notes, les documents, les vno- [Avriu/xTixoc, des ouvrages complètement mis en ordre ffuvTaYjwmxâ, et parmi ceux-ci on distinguait encore les acroamatiques ou ésotériques, des exotériques ; puis, en second lieu, on divisait les œuvres d'Aristote presque selon les divisions qu'il avait tracées quelquefois lui-même à la philosophie, en théorétiques, pratiques, organiques ou logiques. Ces classifications peuvent être justifiées selon le point de vue auquel on se place; mais, pour se rendre compte comme dans une sorte d'inventaire des richesses que nous avons reçues des siècles passés, il suffit de s'en tenir à l'ordre donné par l'editio princeps des Aide, et que depuis lors tous les éditeurs, si l'on excepte Sylburge et Buhle après lui, ont scrupuleusement suivi. Voici, selon cet ordre, les divisions principales qu'on peut faire des œuvres d'Aristote :

1" La Logique, composée de six traités tous authentiques, malgré quelques doutes d'ailleurs très-réfutables, élevés dans l'antiquité et dans les temps modernes, traités qui doivent se succéder ainsi : les Catégories, YHerm'ncia, les Premiers Analytiques, en deux livres, appelés par Aristote Traité du Syllogisme; les Derniers Analytiques, en deux livres, appelés par Aristote Traité de la Démonstration; les Topiques, en huit livres, appelés par Aristote Traité de Dialectique. et les Réfutations des sophistes. La collection de ces traités est ce qu'on nomme habituellement l'Organon, mot qui n'appartient pas plus à l'au-

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