‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 294 sur 439 · livre. le cinquième elle dixième. Quant · texte numérisé non relu

livre. le cinquième elle dixième. Quant

aux contradictions prétendues, il est aisé de les

lever : la République expose les principes d'un

parfait; les Lois développent les moyens

d'appliquer ces principes et de réaliser cet État.

différence primitive explique toutes les

de Socher, plus paradoxale encore que celle de Ast, est en un sens plus scientifique; il ne rejette pas arbitrairement et comme au hasard les dialogues de Platon qui ne lui conviennent pas; mais, frappé, comme tous les commentateurs impartiaux, de la difficulté de concilier la métaphysique du Parménide et du Sophiste, avec celle de la République, il a tranché le nœud d'une manière hardie, en contestant l'unité de main dans ces divers dialogues. Il a donc nié que le Parménide et le Sophiste, auquel il ajoute le Politique et le Critias, fussent de Platon. Quant à l'origine de ces dialogues, l'explication de Socher est ingénieuse. On sait qu'après la mort de Socrate, Platon se retira à Mégare avec Euclide, fondateur de l'école de Mégare. Il eut là de fréquents rapports avec les mégariques : il subit leur influence, et leur communiqua la sienne. On doit attribuer à cette influence réciproque, du côté de Platon, le Théétèle; du côté des mégariques, le Sophiste, le Politique et le Parménide. Il faut convenir que si cette opinion d Socher avait le moindre fondement, elle serait dv.ne haute valeur. D'une part, elle débarrasserait ce que l'on peut appeler l'exégèse platonicienne, de la plus grande difficulté qu'elle rencuntre : Platon, en effet, n'est difficile et obscur que dans le Sophiste et le Parménide; elle déterminerait, en la limitant, la vraie théorie de Pliton. D'autre part, elle ferait, pour ainsi dire, jaillir une école nouvelle, sur laquelle nous n'avons ou nous ne croyons avoir que des renseignements épars, incohérents, et dont nous posséderions tout à coup trois monuments du premier ordre. Mais plus les conséquences de cette opinion sont importantes, plus il est nécessaire qu'elle ne repose pas sur le vide. Or, la théorie de Socher pèche par la base. Toute la question est dans la contradiction des doctrines du Parménide et de celles de la République. Mais il ne faut admettre cette contradiction que sous réserve : quand même l'obscurité des monuments ne nous permettrait pas d'en apercevoir la conciliation, faudrait-il conclure de notre impuissance à une contradiction réelle? Bien plus, cette conciliation n'est pas impossible, et, sous une différence de formes se fait sentir à un lecteur attentif une doctrine commune. D'à illeurs, des raisons bien fortes, quoique indirectes, renversent l'hypothèse de Socher. Comment l'école de Mégare qui aurait produit d'aussi grands monuments, a-t-elle pu entièrement disparaître? Comment cette école n'aurait-elle pas laissé de disciples empressés de rapporter à leurs maîtres leurs titres légitimes et de ne pas laisser augmenter à leurs dépens la gloire d'un génie rival? Comment l'homme supérieur qui aurait composé le Parménide et le Sophiste n'a-l-il pas laissé de nom? Rien ne s'explique dans cette hypothèse : elle est grandiose, mais elle est vide. En résumé, la faiblesse des critiques élevées contre l'authenticité des dialogues de Platon nous fait penser que sur cette question, le plus sûr est de s'en rapporter en général à la tradition; que l'autorité des anciens, ci'Aristote surtout., doit être notre règle, et qu'il vaut mieux, saul les exceptions universellement adoptées, faire à Platon la plus grande part pos-

sible. Les contradictions de certains dialogues n'ont rien qui doive étonner : un génie riche et actif comme celui de Platon a dû plus d'une fois modifier ses idées dans le cours d'une si longue carrière; la faiblesse et l'infériorité de quelques œuvres ne doit pas étonner davantage : car la perfection continue n'appartient point à la nature humaine.

Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Grote, dans son livre de Platon et les aut):es disciples de Socrate, a repris la question et a soutenu fortement l'authenticité de tous les dialogues de Platon contenus dans le Catalogue de Thrasylle. Il est au contraire très-sceptique sur la chronologie. Voy. art. Grote.

La seconde question que soulève la critique des écrits de Platon est la question du temps et de l'ordre dans lequel ils ont été composés. 11 est difficile d'avancer sur ces deux points autre chosequedesconjectures.il faut prendre d'abord pour point d'appui les différentes époques de la vie de Platon. On peut aisément en discerner trois : la première s'étend jusqu'à la mort de Socrate (399); la seconde jusqu'à la fondation de l'Académie (vers 380); la troisième jusqu'à sa mort. Pour fixer d'abord quelques points d'une manière précise, nous considérons comme authentique la double tradition qui place la composition du Lysis avant la mort de Socrate, et celle des Lois tout à la fin de la vie de Platon. C'est donc à peu près entre ces deux termes qu'a lieu le développement des écrits platoniciens. Il est facile, en outre, de déterminer la date relative de plusieurs dialogues. Ainsi, il n'est pas douteux que le Timée n'ait suivi la République, que le Politique ne vienne après le Sophiste et le Sophiste après le Théétète. Les preuves sont dans les indications des dialogues eux-mêmes. Pour la République, il y a une grande vraisemblance qu'elle a été composée dans la pleine maturité de l'auteur, à l'époque où sa raison était la plus haute, sans que son imagination fût refroidie. Nous placerions volontiers la République vers la soixantième année de Platon. Quant à la trilogie du Théétète, du Sophiste et du Politique, auxquels on peut joindre le Parménide, il y aurait bien quelque probabilité, en empruntant quelque chose à la théorie de Socher, à en placer la composition à l'époque où Platon venait de subir l'influence de l'école de Mégare, s'il était facile de trouver une place pour ce travail entre les nombreux voyages qu'il fit alors. On peut au moins considérer comme certain que ces différents dialogues ont précédé la République, au moins le Théétète, le Sophiste et le Politique : car ce dialogue, le dernier des trois, n'est évidemment qu'une ébauche des idées politiques de Platon. Quant au Parménide, il paraît également antérieur à la République et, à cause de ses analogies avec le Sophiste, à peu près contemporain de celui-ci. Nous rapprocherions plus de la République des dialogues qui, sans avoir la même sévérité, la même subordination harmonieuse de l'imagination à la pensée, s'y rattachent par le lien d'une inspiration et d'une direction corn m unes, par exemple le Phèdre, le Phédon, le Gorgias et le Banquet. La tradition qui l'ait du /J/e dialogue de la jeunesse de Platon n'est pa samment établie pour qu'on ne puisse la n en doute. Il y a dans le Phèdre, si on y regarde bien, plus de maturité que de jeunesse : la pensée est profonde, la composition est d'un art accompli ; l'enthousiasme juvénile que l'on prétend y voir est exactement le même que celui du Banquet; et personne n'a placé le Banquet dans la jeunesse de Platon. La date du Banquet est à peu près établie vers l'an 383 par une allusion à la sepa-

PLAT

PLAT

ration des Cercadiens et des Lacédémoniens qui eut lieu vers cette année. Quant au Phédon, Socher a tort de supposer qu'il a dû être écrit peu de temps après la mort de Socrate : la mort de Socrate a dû garder longtemps son intérêt; elle ne i'a pas perdu encore aujourd'hui. Quoi qu'il en soit de ces diverses hypothèses, nous croyons que les dialogues de Platon peuvent se partager en trois classes : 1° Dialogues de la jeunesse de Platon, composés avant ou peu de temps après la mort de Socrate : Cysis, Charmide, Loches, Thêagès, auxquels on peut ajouter le Protayoras et même VEuthy<Pme. Dans ces dialogues, on entrevoit seulement les idées que Platon développera plus tard. — 2° Dialogues composés depuis la mort de Socrate jusqu'à la fondation de l'Académie. Platon, sorti de l'école de Socrate, apercevant des horizons plus étendus, éprouve le besoin de renverser les grandes écoles du temps, avant de fonder la sienne : il les combat avec leurs armes, et même en se séparant il subit l'influence de leur esprit : Théétète, Philèbe, Sophiste, Parménide. — 3" Dialogues depuis la fondation de l'Académie, jusqu'à la mort de Platon, cù la pensée propre de Platon éclate. 11 a renoncé à. la dialectique abstraite et négative des éléates et des mégariques; il se livre à son génie, et s'élève peu à peu du demi-jour de la poésie à la grande lumière de la raison. Tel est le progrès qui s'opère en Platon depuis le Phèdre et le Banquet }usq\i'k la République et au Timce. Ce système chronologique, composé seulement de vraisemblances et de conjectures, est, à peu de chose près, celui qu'a développé Schleiermacher dans son admirable introduction aux écrits de Platon.

Sans nous arrêter plus longtemps à ces problèmes de critique, intéressants, mais obscurs, résumons à présent les dogmes principaux de la philosophie de Platon. Platon a répandu ses idées et ses principes dans ses dialogues, sans les coordonner, les enchaîner, les expliquer systématiquement. Nous devons faire, à sa place, ce difficile travail. N'espérons pas reproduire Platon tout entier. Les génies didactiques, comme Aristote et Descartes, peuvent se résumer, et s'éclaircissent en se concentrant. Mais un génie libre, plein d'abandon et de poésie, chez qui l'art le dispute à la science, ne peut être vraiment senti que dans ses propres écrits, dans la naïveté même de son inspiration.

Le premier point, d'où dépend l'intelligence de tout le système de Platon, est le problème souvent controversé de sa méthode. Le caractère original de cette méthode est d'être infiniment variée, et à la fois rigoureusement simple. Elle réunit tous les procédés dont se sert habituellement l'esprit humain dans ses diverses investigations. On retrouve dans Platon le procédé propre de Socrate : l'ironie. 11 se sert partout de l'induction (êTtaywYïi). La définition est l'objet de presque tous ses dialogues; mais il y ajoute une méthode de division dont il trace les règles dins le Phèdre, le Sophiste, le Politique. Il emploie la généralisation, la déduction. 11 aime les exemples et les comparaisons. Il s'adresse i, à l'inspiration et à l'enthousiasme. Enfin, il sait employer tour à tour, ou unir, selon le besoin, toutes les forces, tous les mouvements, tous les artifices de l'intelligence.

Cependant, cette méthode, si variée dans ses dés, est simple dans son essence. L'analyse des facultés intellectuelles nous donnera le secret de celte unité.

Il J a, selon Platon, quatre degrés de connaissances : la conjecture (eixauîa), la foi (mern;), qui se réunissent sous le nom commun d'opinion

(SôÊs); leraisonncment^iivo'.ïOjlaraisonJvoTJTt;;), qui forment la science (imcv^p.r,). L'opinion s'oppose à la science : l'une n'a pas de principes, l'autre recherche les principes; l'une, même lorsqu'elle est vraie, ne rend pas raison d'ellemême; l'autre porte partout avec elle l'évidence; l'une est mobile et incertaine comme le phénomène, son sujet; l'autre est fixe et éternelle comme l'être. La distinction des deux degrés de l'opinion est peu importante et à peine marquée; la distinction des deux degrés de la science est capitale : l'un, Je raisonnement, déduit les conséquences des principes; l'autre, la raison, aperçoit les principes eux-mêmes. Le mouvement par lequel l'esprit s'élève de l'opinion à la science est ce que Platon appelle réminiscence, ou àyiuA7)<Tic : en effet, i! se produit spontanément à la vue des vestiges de vérité, de beauté, d'égalité, d'unité, dVtre, qui se rencontrent dans les objets de l'opinion : il semble que ces attributs nous soient connus primitivement, et que nous ne fassions que les reconnaître. De là vient que pour Platon la science n'est qu'une réminiscence ; ce qui signifie simplement, à ce que nous croyons, que la science est essentiellement intuitive, et qu'elle réside tout entière dans la raison elle-même.

Quoique la réminiscence soit un acte parfaitement simple, elle n'a pas lieu cependant sans degrés et sans transition. D'abord elle est entravée par les impressions des sens, les besoins du corps et toutes les fausses opinions dont l'éducation et les mauvaises doctrines obscurcissent les esprits. En outre, le monde intelligible ne peut pas être aperçu tout entier d'un seul regard ; il a ses degrés que l'intelligence doit traverser successivement ; et elle ne le peut pas si sa vue, naturellement saine, n'est pas détournée peu à peu des fausses lueurs qui la corrompent, et insensiblement familiarisée avec son véritable objet par un ensemble de procédés qui constitue la dialectique platonicienne.

La dialectique de Platon, fille de la méthode de Socrate, écarte d'abord de l'esprit de l'homme, par la réfutation, les vaines impressions et les opinions fausses; elle en dévoile les contradictions, et, en les opposant à elles-mêmes, elle conduit l'intelligence, ainsi dépouillée de ses opinions les plus chères, au doute d'abord, et de là à la conviction et à l'aveu de son ignorance. Mais cette ignorance est le vrai commencement de la science. C'est pour produire dans l'esprit cette science vraie que Platon se sert de certains artifices que l'on a confondus avec sa méthode même, et qui n'en sont que les moyens : le mythe {txiiboç), l'exemple (■Ktx.piîtiyy.*), initiations nécessaires des intelligences novices; la définition (ô'-o.-), qui découvre en chaque objet de la pensée l'élément essentiel, universel, intelligible; la division (Siaipeçtç), qui sépare les idées les unes des autres, d'après leurs différences intrinsèques; la généralisation et la classification, qui les rapprochent, les groupent, en développent l'ordre et la hiérarchie; l'hypothèse (-JnéOcon;), qui pose les principes; la déduction, qui explique les conséquences. Toutes ces opérations dialectiques ont pour butd'aider l'âme à apercevoir le vrai en lui-même, et non plus dans de simples apparences et d'insuffisants reflets; et sous ces lés logiques se cache la vive intuition de l'être absolu. Les abstractions de la dialectique sonl '1rs degrés qui servent à l'âme de points d'appui pour s'élever jusqu'aux essences réelles el au principe effectif et vivant de toutes les République, liv. VI et Vil).

Voilà la méthode de Platon : suivons-en les applications el les résultats.

Page 1