POSE
POSI
conséquent, en affectant d'ignorer s'il y a de la matière, ils ne reconnaissent rien que de matériel, et qu'enfin ils ramènent nos facultés à des fonctions cérébrales, et l'àme à l'ensemble de l'organisation. De môme leur conception de la science implique la négation de Dieu ; mais ils se défendent d'être athées. L'athée, disent-ils, n'est point un esprit vraiment émancipé ; c'est encore à sa manière un théologien: il a un système sur l'existence et l'origine des choses. 11 explique lé monde par la rencontre des atomes ou par quelque force qu'il ap] elle la nature. Le philosophe positiviste ne sait rien, né dit rien Aè tout cela. Telle est du moins sa prétention. Comte ne se fait pourtant pas scrupule de sortir de cette réserve : il ne pardonne pas à Broùssàis d'avoir cru à l'existence d'une cause première ; il encourt le blâme de Saint-Simon, qui lui reproche « son sec athéisme », et l'on sait en quels termes il parle de Dieu et de ses services provisoires, en proposant de le reconduire aux frontières. Le positivisme le plus souvent n'a pu se maintenir sur le terrain où il avait voulu se placer. Sauf de très-rares exceptions, les adeptes ont oublié qu'ils ne devaient ni affirmer ni nier l'existence de l'âme et de Dieu. Il n'en peut être autrement : assurer qu'on les ignore c'est affirmer qu'ils n'existent pas, puisque la mesure et la preuve de la réalité se trouvent en définitive dans la connaissance. « 11 ne faut pas considérer, dit M. Littré, le philosophe positif comme si, traitant uniquement des causes secondes, il laissait libre de penser ce qu'on veut des causes premières. Non, il ne laisse là-dessus aucune liberté. » Il reproche à Stuart Mill d'accorder que la question est ouverte.
Voilà quels sont les conditions, le but et les limites de la science. Voilà le mode de penser positif, qu'on peut opposer aux deux autres que l'humanité a traversés, qui n'ont pas encore disparu, qui ont dominé, chacun à son tour, dans un ordre qui constitue la loi historique « des trois âges ».
Le mode théologique, le plus imparfait des trois, celui qui pourtant prend à lui seul lapins grande pa-rtie du passé, a déterminé, sous le nom île religions, toutes les conceptions du monde d'où l'idée d'une succession invariable des phénomènes est absente. L'humanité étend alors à la nature entière les illusions qu'elle s'est faites sur elle-même : parce que l'homme s'imagine pouvoir produire à son gré des phénomènes, en interrompre la succession fatale, en introduire de nouveaux dans la chaîne qui se déroule sans cesse, il se figure que hors de lui-même, dans l'univers, chaque changement a une cause, une raison, manifeste une volonté et une intention. Tous les faits dont il est le témoin lui paraissent des résultats de déterminations spontanées, et il les attribue chacun en particulier à des forces qui les produisent un à. un, comme il croit [induire les mouvements de son corps. Ces agents invisibles, à la fois semblables et supérieurs à lui-même, ne paraissent pas sur la scène, mais ils en créent tous les événements : ils sont animes comme lui, et plus puissants, puisqu'ils se révèlent par des effets dont il est incapable : ce sont des dieux. Leur nombre est d'abord infini comme celui des faits, mais il se restreint bientôt, à mesure qu'on apprend à réunir sous une seule idée des groupes de phénomènes semblables : avec les progrès de la généralisation, il se réduit à l'unité, et l'on finit par attribuer à un seul être animé la production de tous les faits possibles. On traverse ainsi dans un ordre qui n'est pas arbitraire les erreurs du fétichisme, i elles du polythéisme el du monothéisme.
Mais il y a dans l'univers une uniformité qui ne peut guère s'accorder avec l'arbitraire d'une volonté libre : en ObSePVanl la constance des la ils. l'esprit se désabuse de sis premières explicitions. Il cesse de tout concevoir^ l'image de l'homme, de croire à ces fortes sublimants ou célestes, causes inaccessibles des phénomènes : il les remplace par des abstractions réalisées, des puissance», des qualités occultes qu'il imagine non plus par delà le monde lui-même, mais dans une région invisible de ce monde. 11 n'y a plus place dans la nature pour les nymphes ou les dryades. On parle d'âme végétative, de force plastique, de principe vital ; on imagine par-dessus tout cela une cause finale que la nature, bien qu'impersonnelle, se propose sans cesse de réaliser. En réalité, ce sont autant d'expressions abstraites et collcctivesdesphénomènes. ou même encore de simples signes mnémotechniques qui en fixent le souvenir. Tel est le mode métaphysique déjà supérieur à l'autre, et dont le principal mérite est d'être une négation de celui qui le précède; il ne crée rien, mais il déblaye le terrain, et les» entités métaphysiques » qu'il introduit dans la science, par cela même qu'elles sont des ombres sans consistance, s'évanouissentau premier effort d'une réflexion plus mûre. C'est une phase de transition : le mode positif est proche. On peut même dire qu'il l'accompagne, se mêle avec lui, et tend à l'éliminer. L'expérience voit fuir devant elle le fantôme de l'absolu ; elle substitue la méthode objective à la méthode subjective, et nous persuade que ce qui est nécessaire pour la raison ne l'est pas pour les choses, et qu'une cause infinie, étant conçue par l'une, n'a pas pour cela sa place parmi les autres.
Il ne faut pas, en effet, reprocher à Comte, à l'exemple de quelques critiques, d'avoir séparé ces trois modes qui peuvent coexister dans la société, et qui souvent se partagent, sans s'exclure, une seule et même intelligence. L'auteur du Cours de philosophie positive a fait lui-même cette remarque : les trois âges, dit-il, ne sont pas séparés par des limites fixes. Dans l'espace où chacun est enfermé, l'autre pénètre et produit des mouvements intestins qui le troublent. A peine les conceptions théologiques commencent-elles à se dégrossir, que déjà l'on peut signaler les traces d'un travail métaphysique qui les force à s'amender, et même d'une science positive alors restreinte, mais déjà puissante. C'est sous cette double critique que l'on voit le fétichisme faire place au polythéisme, et celui-ci disparaître devant l'hypothèse d'un seul Dieu. M. Littré se prononce, il est vrai, plus catégoriquement : « Non-seulement, dit-il, les trois modes ne sont pas contemporains, mais encore ils sont exclusifs l'un de l'autre. » 11 lésa du reste définis plus nettement que Comte. La philosophie théologique, dit-il, est l'œuvre de la raison concevant des volontés dans les choses ; la philosophie métaphysique, l'œuvre de la raison mettant dans les choses les vues de l'esprit; la philosophie positive, l'œuvre de la raison puisant dans les choses ce qui doit être mis dans l'esprit.
Cette théorie historique n'est pas tout à fait neuve; elle ne s'éloign; pas beaucoup de celle de Vico, qui reconnaît soi!3 d'autres noms l'âge divin, héroïque, humain; Turgût et Kant l'ont esquissée? sans s'y arrêter, et le médecin Burdin disait déjà à Saint-Simon, en 1813, que les sciences commencent par être conjecturales et qu'elles deviennent ensuite positives. Mais nous n'avons pas l'intention de contester la part qui revient à Comte du s cette grande découverte que Mill appelle » l'épine dorsale de la philosophie ». il
l'OSL
l'OSI
serait même injuste de lie pas reconnaître que les deux volumes consacrés à mettre en lumière cette loi, et qui résument un nombre infini défaits historiques, quoiqu'ils nesoient plus à la hauteur de L'érudition contemporaine, témoignent d'une singulière force d'esprit, et donnent beaucoup à penser. Mais la loi des trois âges ne paraît pas une de ces vues de génie qui sulfisent àimniorlaliser leur hauteur. Comte s'en sert puurprésenter sa doctrine comme la dernière étape du progrès. D'autres pourraient, sans plus de r. tison, s'en autoriser pour flétrir le positivisme comme le dernier degré de la décadence ; et cette marche qui lui paraît une ascension, ils pourraient la regarder comme une chute. D'ailleurs, il n'est pas parvenu à distinguer nettement les deux premiers modes ; il a jugé sans compétence la métaphysique, qui lui était peu connue, en la condamnant à se repaître d'entilés imaginaires. Il a simplement établi qu'il y a dans l'humanité des individus et peut-être des races qui ont reçu des aptitudes diverses; les uns se livrent plus volontiers aux divinations du sentiment et de la foi, les autres aux spéculations de la raison réfléchie; d'autres enfin sont « ces fils de la terre qui n'en croient que leurs yeux et leurs mains ». 11 n'a pas même prouvé que le positivisme fût pour une seule intelligence un état définitif, puisqu'il en est sorti lui-même, au scandale de ses meilleurs disciples, pour revenir à une sorte de fétichisme. Il n'est donc pas aussi certain que le pense M. Littré « qu'il n'y a jamais ni pour la théologie ni pour la métaphysique de retour offensif ». Mais cette théorie historique se complique d'une classification des sciences, plus originale peut-être et sûrement plus instructive.
Parmi les sciences qui toutes se dirigent vers l'état positif, il en est de plus ou moins réfractaires au mouvement, et le courant qui les entraine ne les emporte pas avec une égale vitesse. Les unes arrivent presque en naissant à la perfection positive ; d'autres se débarrassent avec peine des entraves de la religion ou de la métaphysique. Cette différence dans leurs progrès s'explique par des différences de simplicité. Les sciences se divisent entre deux grandes familles. Les unes sont abstraites. Elles ont pour objet les lois qui gouvernent les faits élémentaires de la nature, et qui auraient été compatibles avec des faits d'une autre espèce. Les autres sont concrètes. Elles s'appliquent à l'étude des combinaisons particulières de phénomènes réels. Par exemple, on rangerait dans le premier groupe la physique, la chimie, la physiologie; dans le second, la minéralogie, la botanique, la zoologie. « La science concrète se rapporte aux êtres et aux objets, la science abstraite aux événements. » Les sciences concrètes, dont la complexité est extrême, sont à la fois les premières a naître et les dernières à s'achever. Leurs progrès dépendent de ceux des sciences abstraites ; tant qu'on n'a pas déterminé les lois des faits, leurs combinaisons doivent être ou du moins paraître fortuites. Aussi pas une d'elles n'est encore parvenue à se constituer : il n'y a donc pas lieu de les classer.
Les sciences abstraites sont au nombre de six, qui forment une série dont chaque terme est lié à celui qui le précède par un lien de subordination. Ces rapports tiennent à la nature des faits qu'elles étudient. On peut poser en principe que les faits les plus simples sont les plus généraux; ies sciences seront donc soumises à cette loi, à savoir : que leur généralité et leur complexité croissent en raison inverse l'une de l'autre. C'est, eu d'autres termes, la loi que les logiciens
ont depuis longtemps appliquée à la compréhension et à l'extension des idées. Mais Comte la croit nouvelle, et il y ajoute cette correction qui lui appartient: les faits les plus compliqués sont composés de fails plus simples, et par conséquent les sciences qui ont la moindre généralité dépendent des plus universelles. Le fait le plus simple et par suite le plus général c'est le nombre : la science la plus élémentaire et la plus universelle, celle qui se retrouve dans toutes les autres, ce sera la science du nombre; si l'on joint aux lois du nombre celles de l'étendue, on passe à la géométrie, puis à la mécanique qui ajoute aux deux premières catégories, qu'elle admet tout entières, celles de l'équilibre et du mouvement. Ces trois sciences réunies constituent les mathématiques. Au-dessus d'elles viennent, suivant l'ordre de leur généralité décroissante et de leur complexité toujours plus grande, l'astronomie, la physique qui comprend tout un groupe de sciences que Comte n'est jamais parvenu à déterminer avec netteté, puis la chimie, la biologie et enfin la sociologie, puisqu'il faut conserver le mot si singulièrement formé par l'auteur. Cette classification des « six sciences fondamentales » n'est pas une simple nomenclature; c'est une conception du monde. Elle signifie que les éléments de toutes choses sont mathématiques : le reste n'est que combinaison du nombre, de l'étendue, du mouvement. La vie morale s'explique par la vie physiologique, celle-ci par la chimie, la chimie par la physique, et toutes à la fois par les mathématiques. Chaque degré de la série ne subsiste que « par l'impulsion déductive de tous les ordres moins compliqués ». Réciproquement les propositions des sciences les plus élevées, si on les soumet à une analyse persévérante, se résolvent en une proposition mathématique, dont elles sont les transformations. Tout est donc en définitive nombre, étendue, figure, ou combinaisons de ces éléments, et le monde se résout en éléments matériels et mécaniques. Le progrès des sciences consiste à ramener le composé au simple, le particulier au général, et toutes les qualités à des quantités. La philosophie universelle c'est la mathématique. Un critique résume et apprécie en deux mots toute celte doctrine, qu'on serait tenté d'appeler métaphysique, en dépit de celui qui la propose : « Le supérieur s'y explique par l'inférieur. »
Plus une science est avancée dans la série, plus elle est complexe et; par suite, plus elle est difficile. L'ordre indique est donc celui qu'on doit suivre dans l'élude de chacune d'elles : c'est aussi celui de leurs progrès à travers le temps. Il n'en peut être autrement, puisque les méthodes de la première sont nécessaires à la seconde, et ainsi de suite, et que celle qui est placée le plus haut suppose l'achèvement ou du moins le développement déjà considérable de celles qui sont situées plus bas, et marche, recule ou s'arrête suivant que celles-ci sont en progrès, en décadence ou en repos. Chacune d'elles passe par les trois phases historiques que traverse la civilisation tout entière. Les plus simples accomplissent le plus vite leur évolution, et arrivent les premières à l'état positif; les autres sont retardataires. L'histoire vérifie cette loi de développement. Dans les siècles les plus reculés, il y a déjà des sciences qui sont à l'état positif, tandis que d'autres se traînent dans l'ornière des conceptions métaphysiques ou théologiques. Les mathématiques n'ont même jamais été théologiques, et il est difficile de trouver aujourd'hui en elles quelque trace de métaphysique : on peut rêver une divinité de la jeunesse ou de la beauté,
l'OSI
ou quelque espnt attaché aux spherea pour les mouvoir, mais non pas un dieu du nombre ou du poids. Il y a deux signes auxquels on peut reconnaître que la connaissance d'un système de faits est devenue positive : c'est qu'onpeut les prévoir et qu'on peut les gouverner. Dès lors il n'y a i lus moyen de croire au règne des volontés changeantes ou des forces occultes. Personne ne songe à prier Dieu d'abréger le temps; mais on le prie pour avoir de la pluie. La chimie est encore pleine de préjugés métaphysiques, et il y en a beaucoup plus dans la biologie. Quant à la sociologie; elle était tout entière à créer avant que Comte eût paru; mais il se flatte de l'avoir laissée achevée dans sa partie la plus essentielle, et pourvue d'une méthode qui lui donne un caractère scientifique. Comte résume ainsi sa doctrine sur ce point : « Nos diverses théories reposent dogmatiquement les unes sur les autres, suivant un ordre invariable qui doit régler historiquement leur avènement décisif, les plus indépendantes ayant toujours dû se développer plus tôt. » Ses disciples avouent pourtant que souvent les sciences inférieures ont besoin des supérieures, qu'il y a une réaction de celles qui sont tardives sur celles qui ont été précoces. Cette concession ne laisse pas que de tempérer la rigueur de cette classification.
Comte lui-même ne paraît pas toujours l'avoir maintenue telle qu'il la proposait dans la première phase de sa vie. Elle lui parut inattaquable tant qu'il n'aborda pas l'étude des phénomènes de la vie; mais une fois arrivé à cette hauteur, il eut certainement des doutes sur l'organisation qu'il avait établie d'une manière plausible pour les sciences inférieures. Les faits de l'ordre physique peuvent se réduire à un simple mécanisme; ils se suivent sans se préparer et sans se subordonner, et celui qui vient le dernier ne peut être pris pour la cause de ceux qui l'ont précédé : l'étincelle n'est pas faite pour l'explosion ni nécessitée par elle. Mais dans les actions vitales il y a des phénomènes qui semblent déterminer, en qualité de fins, d'autres phénomènes qui sont des moyens. Ceux-ci sont subordonnés, à ceux-là, et, loin de les expliquer, ils ne s'expliquent que par eux. L'activité physique ou chimique aurait donc alors sa raison dans l'activité vitale, et il serait impossible de maintenir la dépendance des faits dans le sens où il l'avait cru pouvoir établir. De là des hésitations et parfois des contradictions. De là ces belles paroles si peu conséquentes avec l'ensemble de sa doctrine, et qui semblent un renoncement à l'analyse à outrance : « En présence des êtres organisés, on s'aperçoit que le détail des phénomènes, linéique explication plus ou moins sutfisante qu'on en donne, n'est ni le tout ni même le principal ; que le principal, et l'on pourrait presque dire le tout, c'est l'ensemble dans l'espace, le progrès le temps, et qu'expliquer un être vivant, ce serait montrer la raison de cet ensemble et de ce progrès qui est la vie même. » N'est-ce pas avouer que dans l'être vivant se trouve quelque chose de plus que dans les éléments physiques ou chimiques, et qu'on ne pourrait le réduire à ces éléments? Ce doute paraît s'être imposé plus fortement encore à lui quand il arrêta sa réflexion sur le premier des êtres organisés, sur l'homme : il en vint à avouer que la connaissance de la nature humaine est comme la clef de la biologie tout entière, que c'est de l'homme qu'il faut descendre au reste de la nature animée. Après avoir expliqué la vie morale par l'activité cérébrale, il semble parfois faire une évolution en sens inverse, expliquer l'organisation .par la i i et, pour parler son langage, subordonner
la biologie à la sociologie, et interpréter la nature par l'humanité. « La science sociologique.
dit-il alors, la science morale de l'humanité, est la science finale dont la biologie elle même n'est que le dernier préambule.» C'est à elle qu'il donne « la suprématie scientifique, la préséance philosophique ». Il voit dans les animaux des « êtres humains plus ou moins avortés ■> . et prÔS < que « la vie animale serait Inintelligible sans les attributs supérieurs que la sociologie seule peut apprécier ». S'il faut en croire ces déclarations, les sciences inférieures ne sont donc pas dé simples préliminaires de cette science suprême; c'est en elle qu'elles trouvent une explication, c'est par elle qu'elles deviennent intelligibles, et, par suite, c'est à elle, et non aux mathématiques, qu'appartient « l'universelle domination ». M. Ravaisson a signalé avec sagacité cette évolution d'une pensée devenue presque à son insu infidèle à son système. 11 ne faudrait pourtant pas en conclure que Comte ait fini par admettre des causes finales; il ne voit dans l'humanité et dans son histoire, qui seule peut la révéler, que des phénomènes en relation avec d'autres phénomènes ; seulement il est un peu chancelant, sur la nature de ces relations. Ses disciples le lui ont reproché.
On se demande quelle est la place de la philosophie dans cette organisation des sciences. S'agitil de celte philosophie surannée qui s'acharne à « des doctrines métaphysiques perdues dans les nuages de la subjectivité »? le positivisme a pour but de l'exclure et de la remplacer ; il l'efface du nombre des sciences ; mais il y substitue une autre philosophie, selon lui la vraie, qui sans avoir sa place en dehors des sciences, c'est-à-dire en dehors de la réalité, ne se confond pourtant pas tout à fait avec elles. Cette philosophie est très-claire en tant qu'elle nie la recherche de l'invisible , celle des causes efficientes et des causes finales : elle est moins précise dans ses affirmations. Stuart Mill et M. Littré la comprennent différemment. Suivant le philosophe anglais, la philosophie d'une science diffère de la science elle-même, comme l'emploi raisonné de l'intelligence diffère de la réflexion qu'on peut faire sur les procédés qu'elle a suivis. La philosophie d'une science, dit-il à peu près, c'est cette science considérée non dans ses résultats ni dans les vérités qu'elle établit, mais dans les moyens dont elle se sert pour les découvrir, dans les signes auxquels on peut les reconnaître, dans leur disposition méthodique et claire. La philosophie générale est la coordination de toutes ces idées ; elle est la logique de la science, l'étude des conditions de la connaissance. M. Littré l'entend tout autrement, et s'élève contre une interprétation qui ramènerait dans la science la méthode subjective, et ferait une part prépondérante à la psychologie. La philosophie, d'après lui, est une conception du monde et non de l'homme, et ne se confond pas avec la logique. La logique est formelle, la philosophie est réelle; l'une est une manière d'être de l'entendement, l'autre une vue des choses: on arrive à celle-là par la psychologie, à celle-ci par la nature. Chaque science devient une philosophie quand elle coordonne les faits généraux ou les vérités fondamentales qui lui appartiennent : elle a pour matière des faits du même genre arrangés, subordonnés, généralisés. De toutes ces philosophies partielles se forme une philosophie totale qui résume les lois des lois, les rapports des rapports, les relations à leur état le plus général. Le plus haut degré de généralisation de l'expérience, voilà son but; elle n'a pas d'objet propre. Comte l'a constituée
POSI
POSI
« en étendant scientifiquement le point de vue positiviste à tous les objets de la connaissance humaine ». En d'autres termes, le contenu de la philosophie est exactement le même que celui des sciences, et elle emploie la même méthode. Comme il n'est guère possible d'achever une science sans en coordonner les vérités, ni de réfléchir sur l'ensemble des sciences sans en comparer les résultats, la philosophie se confond avec les sciences; elle n'a rien de propre, ni son objet, ni ses procédés, ni ses conclusions. Elle provient de deux opérations : déterminer les faits généraux de chacune des sciences fondamentales; grouper ces faits et les réduire en système. Bref, « recueillir les faits supérieurs de tout le savoir humain, les coordonner suivant une méthode naturelle, en tirer une conception réelle du monde, constituer une notion assez positive pour être en plein accord avec les éléments scientifiques, et assez générale pour en assigner la place et la valeur dans l'ensemble, telle est la philosophie positive. » Elle est « le lien général du savoir ». Cette définition, qui nous paraît à nous une des formules déjà vieilles de l'empirisme, une négation renouvelée de toute réalité inaccessible aux sens, M. Littré la regarde comme l'œuvre capitale de son maître. Il est à remarquer que les positivistes ne s'entendent pas dans leur admiration ; ils placent tous leur patron au rang des plus grands génies, « audessus de Descartes et de Leibniz. » Mais les uns désignent comme sa plus grande découverte la loi des trois états ; les autres la classification des sciences, ceux-ci la constitution de la « sociologie » et d'autres encore la conception de la philosophie. C'est ce dernier titre qui paraît le plus éclatant à M. Littré et lui arrache cet hommage enthousiaste : « Pour la première fois, il a été prouvé que le savoir forme un tout qui a sod lien non pas dans un système quelconque conçu par l'intelligence, mais dans la nature des choses, dans l'évolution de l'histoire, dans l'enchaînement didactique. De quelque côté que le philosophe positiviste porte les regards, les grandes connexions lui apparaissent ; le souffle d'une généralité féconde l'inspire; et le charme lui vient de là même d'où lui vient la puissance. »
La philosophie positive se compose donc de six sciences, suivant Comte ; de sept, suivant M. Littré. L'on n'y trouve pas la place de la psychologie. Comte l'a proscrite, ou, ce qui revient au même, confondue avec la physiologie, ou plutôt avec la phrénologie. L'observation par la conscience est, suivant lui, un procédé stérile où l'homme, à supposer qu'il puisse observer quelque chose, n'observe que des faits personnels, sujets à varier : il y faut substituer l'observation extérieure, celle des organes et des produits des fonctions cérébrales tels qu'ils se manifestent dans l'histoire. Comment pourrions-nous nous « observer observant ou raisonnant »? L'attention que nous donnerions à cette opération en annihilerait l'objet en suspendant le procédé même qu'on voudrait étudier. C'est donc par le dehors qu'il faut aborder l'étude de la nature humaine. « Les fonctions morales et intellectuelles » sont des propriétés cérébrales attachées à des parties diverses de l'encéphale. Gall a jeté les rendements de cette partie de la physiologie : Comte, en essayant la répartition des facultés entre divers organes, se flatte de l'avoir élevée à l'état positif, et il expose comme dernier mot de la science une classification des « dix-huit facultés élémentaires » de l'esprit, qui dévoile une fois de plus le vice capital de son éducation : l'ignorance ùe la philosophie. Stuart Mi 11
a refusé de le suivre jusque-là, et proteste contre cette condamnation de la psychologie; M. Littré la maintient tout en l'expliquant. La psychologie,danssonopinion,n'estpas le pointde départ de la philosophie : elle dépend do toutes les sciences qui la précèdent, et qui se constituent parfaitement sans elle. « Il est certain que la connaissance des lois de l'intelligence n'est possible qu'après et par la connaissance de toutes sortes de lois inférieures. » Elle se rattache à toute la série des connaissances, et la pensée elle-même est dépendante de la fi-ure et du nombre. La substance nerveuse, qui "est l'organe de toute intelligence, n'est-elle pas constituée par des éléments matériels qui ne se séparent pas de leurs conditions? Le travail intellectuel a cour équivalent un travail chimique, lequel équivaut à une certaine quantité de chaleur, laquelle à son tour équivaut à une certaine quantité de mouvement. Ainsi il n'y a pas d'hiatus : la psychologie est comprise dans la biologie, et « la constitution matérielle de la substance nerveuse est le point de jonction entre l'esprit humain et les lois ou faits généraux ». C'est la vraie doctrine positiviste, et si Stuart Mill s'en éloigne, c'est qu'il appartient à « un autre mode de philosopher-». Il a passé du côté des métaphysiciens en soutenant qu'on doit commencer par s'observer soi-même, avant de comprendre les signes qui nous révèlent chez nos semblables l'existence des facultés dont nous sommes pourvus ; que cette observation est possible , et s'étend même à plusieurs faits à la fois ; qu'on ne peut établir autrement la correspondance entre l'activité mentale et les fonctions organiques ; et surtout en définissant la philosophie : « la connaissance scientifique de l'homme en tant qu'être intellectuel, moral et social. » Il n'y a pas de science du subjectif : « subjectif ne peut signifier que la faculté d'élaboration départie aux cellules nerveuses. » La psychologie n'est donc que la physiologie cérébrale , et l'étude des phénomènes « psychiques » est limitée aux fonctions, aux facultés, aux pouvoirs de l'organe psychique; seulement les produits de ces facultés donnent lieu à d'autres études, parce qu'ils prennent dans l'histoire une sorte d'existence progressive. Ainsi, après avoir étudié les facultés esthétiques, morales, intellectuelles, comme fonctions du cerveau, il faudra en considérer les résultats extérieurs sur la scène de l'histoire, et ainsi se constitueront l'esthétique, la morale, l'idéologie, que M. Littré extrait « du bloc de la sociologie », et qu'il établit à titre de septième science dans « la hiérarchie grandiose qui est l'âme de la philosophie positive ». Il reconnaît toutefois que « toute philosophie positive sera matérialiste à cet égard » ; ce qui dispense de critiquer des idées dont la critique se trouve à chaque page de ce dictionnaire.
Il reste donc dans le positivisme peu de chose des « sciences philosophiques » dont le nom est inscrit en tête de ce recueil. Ce qui y ressemble le plus, il faut le chercher dans la « sociologie », constituée de toutes pièces par A. Comte, si l'on en croit M. Littré: à peine ébauchée, « et complètement manquee » par lui, suivant M. Stuart Mill. Mais beaucoup de ses disciples refusent leur assentiment à une bonne partie de ses travaux politiques, qu'ils rattachent à « la période pathologique » de sa vie. Il ne conviendrait pas d'y insister pour décrier une doctrine qui a droit à une sérieuse exposition. Il suffira d'indiquer quelles sont les critiques que Comte a dirigées contre les « sciences sociales » et les remèdes qu'il propose pour en corriger les défauts.
Ces sciences ont passé comme les autres par
POSI
POSI
lesencurs inhérentes à la théologie et à la métaphysique. D'abord; les règles de la conduite et la destinée des sociétés semblent dépendre d'ordonnances divines; plus tard, on les rattache à une prétendue loi morale. Le premier régime est celui du droit divin; le second celui des droits naturels; en passant du premier au second, on substitue aux commandements de Dieu « la loi imaginaire de l'être imaginaire nature » , encore souveraine dans la morale qui érige en règle une simple création de l'esprit. On a peu à peu usurpé la licence de penser à son gré en ces matières, et on a revendiqué la liberté de conscience : mais « il n'y a pas de liberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie ; s'il en est autrement en morale et en politique, c'est parte qu'il n'y a pas de principes établis. Quand il y en aura, ce qui ne peut larder avec l'avénement du positivisme, l'opinion commune ne devra plus être consultée : un certain nombre d'hommes préparés à cette mission « fabriqueront » les idées pour le reste de la société. On n'aura pas plus le droit de révoquer leurs arrêts que celui de réfuter Newton. Les volontés individuelles ne sont pas aussi respectables qu'on le dit : il doit y avoir dans chaque nation un pouvoir directeur et des citoyens dirigés, et chacun doit rester à la place qui lui est marquée par ses aptitudes. La souveraineté du peuple est le dogme le plus funeste à la civilisation ; « c'est une sorte de transfert au peuple du droit divin tant reproché aux rois. » A ces causes de dépérissement qui menacent l'avenir de l'humanité, il faut ajouter l'apparition d'une prétendue science, l'économie politique, simple rameau de la vieille métaphysique, qui n'a rien de positif, rien de scientifique, et qui doit disparaître. Stuart Mill, il est superflu de le remarquer, proteste contre cet arrêt, et pas un positiviste ne s'y est soumis.
Pour édifier une morale et une politique positives, il faut employer la seule méthode qui convienne à l'étude des faits : l'interrogation et l'interprétation de l'expérience. Les lois de la société ne peuvent se déduire des lois de la nature humaine : celles-ci, au contraire, ne sont connues que par celles-là. L'histoire n'est pas seulement propre à vérifier les résultats de l'observation , elle contient dans ses annales les seuls faits à observer. Tous les phénomènes de la vie individuelle sont déterminés non-seulement par les tendances de la nature humaine, mais par l'influence accumulée des générations passées sur la génération actuelle. Les êtres humains sont faits par la société bien plus qu'elle n'est constituée par eux. L'histoire est donc la seule source où l'on doive puiser. Si elle suggère une théorie sociologique contraire aux lois de la biologie, c'est qu'on Ta mal interrogée ; car la vie sociale dépend de la vie organique. Or l'histoire, comme la biologie, renferme deux éléments : l'un est stable, à peu près comme la vie végétative, et l'autre en mouvement comme la vie intellectuelle ; la sociologie a donc une pailie statique et une partie dynamique. 11 n'y a presque rien à dire de la pn : l'élément
permanent et directeur de la société sera naturellement constitué par un cor| s de savants positivistes, unanimes dans leurs voyances, et tonnant un pouvoir spirituel qui imposera ses opinions. Stuart Mil! veut bien avouer que « cette tentative est peu satisfaisante ».
La dynamique sociale a pour objet de déterminer les lois de l'évolution de la société. Elle suppose comme acquises ces deux vérités : il y a une évolution naturelle; cette évolution est un progrès. « Ce progrès social consiste dans
l'accroissement de nos attributs humains comparativement à nos attributs animaux et purement organiques; » il a pour marque le triomphe de l'homme sur Ja béte. C'est ce mouveim int qu'on appelle civilisation, et l'obligation de le seconder est la grande règle morale. Les devoirs individuels dérivent ainsi des devoirs sociaux. Hais l'homme a diverses facultés toutes éminentes, toutes supérieures à celles de la bête ; il a des pouvoirs moraux, intellectuels, esthétiques. Auquel faut-il donner la prépondérance dans le développement? A l'intelligence, non parce qu'elle est la plus forte, mais parce qu'elle dirige les autres. C'est elle qui fortitie les instincts, c'est elle qui réunit en un même courant les passions, divergentes quand elles sont aveugles. Le mot de Bacon est vrai : les idées dirigent le monde. Plus tard, A. Comte, en proie aux accès d'un mysticisme maladif, dépossédera l'intelligence de sa suprématie pour la décerner à la sensibilité : il décrétera que c'est au cœur de commander, à l'intelligence de servir. Mais il est alors oc:upé à démentir presque tous les principes de sa première doctrine : et c'est au même moment qu'il essaye « de subordonner la science de la quantité aux fins morales et sociales de l'humanité ».
C'est sans doute en arrêtant ses méditations sur l'histoire qu'il conçut ce vif amour de l'humanité, qui lui inspira quelques grandes idées perdues au milieu de conceptions bizarres. C'est de là qu'il tire toute sa morale : au principe de l'égoïsme, il substitue celui de l'intérêt général de la race humaine : rien de plus respectable pour lui que ce grand être collectif « qui remonte dans les profondeurs inconnues du passé, embrasse le présent avec ses diversités et descend dans l'avenir infini et insondable. » Avant d'en faire un Dieu, il en avait l'ait le sujet même de la loi morale. Nous avons en nous une hieneillance naturelle et un instinct de sociabilité qui nous rapproche des autres hommes; et d'autre part, des penchants égoïstes qui par nature semblent l'emporter sur les autres. L'éducation de l'esprit doit tendre à faire prédominer les premiers, qui constituent, en face de l'égoïsme, une inclination qu'il est d'usage dans l'école d'appeler « altruisme ». Sans doute cette sorte d'éducation doit être avant tout de l'hygiène ; car les instincts grandissent ou diminuent avec les organes auxquels ils sont attachés. 11 faut donc « atrophier » l'organe des penchants personnels, afin de les mortifier ; il faut développer l'organe de l'altruisme pour substituer à tous les autres ce seul sentiment. Car il est le pivot de la vie morale. Cette belle maxime : « faire aux autres ce que nous voudrions qui nous fût fait, » est encore entachée d'égoïsme; il faut en éliminer jusqu'à la moindre pensée du moi. Vivre pour autrui, voilà la devise. Étouffer en nous la totalité dé nos désirs personnels, voilà le devoir : « amem te plus quam me, nec me nisi propter te. » Ainsi sont proscrits même les plaisirs innocents, s'ils ne sont pas utiles à la société; ou du moins la faiblesse qui nous y attire doit être regrettée comme « une infirmité inévitable ». En dehors du devoir, il n'y a que le péché : aussi l'homme n'a-t-il qu'un seul droit, « celui de faire son devoir».On a dit de cette morale qu'elle était calviniste, on pourrait l'appeler aussi bien stoïcienne. Elle a même du stoïcisme son penchant à l'unité systématique, qui lui est reprochée par Mi 11 comme un défaut d'origine française, et elle tend à l'unité de pratique, à l'accord de tous les actes ramenés à une seule intention. Systématiser son existence, ne vouloir qu'une seule chose, ne concevoir qu'un seul motif.
POSI
l»OS[
voilà la perfection. C'est peut-être la première fois que l'empirisme, poussé à outrance dans la théorie, n'a pas pour conséquence l'égoïsme en morale. Cette heureuse inconséquence qui range Comte parmi les moralistes du sentiment est due à une vue peut-être inconsciente de la nature humaine, et à ce sentiment très -vif qu'il y a en elle des penchants de dignité inégale, qu'il ne faut pas tous développer, ni satisfaire.
On conçoit qu'animé de ce grand amour pour le genre humain, Comte se soit laissé aller jusqu'il en diviniser l'objet, et à en faire une religion. 11 serait injuste de mettre au compte du positivisme « les spéculations sentimentales » qu'il a répudiées par la voix de ses représentants les plus autorisés ; mais on ne peut cependant les passer sous silence. puisqu'elles ont encore leurs adeptes. Il y a d'ailleurs un intérêt historique à montrer l'ennemi déclaré de toute conception théologique, s'érigeant, pour donner satisfaction à un sentiment qu'il trouve en son cœur et dans celui de tous les hommes, en grand prêtre du culte de l'humanité. La race humaine envisagée dans son ensemble, avec son passé et son avenir, voilà le grand être qu'il faut adorer, supérieui à Dieu par cela même qu'il profite de notre amour et qu'il a besoin de nos services; plus digne d'être aimé parce qu'il ne peut récompenser ses fidèles ni les induire aux calculs de l'amour mercenaire. Les femmes, « ce sexe aimant », symboliseront surtout l'humanité, et la mère, la femme, la fille la représenteront dans les trois divisions du temps. Le culte qu'on leur doit, à moins d'indignité, se célébrera par quatre-vingt-quatre fêtes annuelles, et se distribuera en neuf sacrements. Il comporte des pratiques de tout genre, des signes extérieurs comme celui qui consiste « à toucher successivement les principaux organes que la théorie cérébrale assigne à ses trois éléments » et qui remplace le signe de la croix. 11 est dirigé par un clergé, composé de « la classe spéculative », chargée en même temps de l'éducation, de l'exercice de la médecine, et laissant le pouvoir temporel aux chefs d'industrie. Le grand pontife, juge infaillible, est le fondateur de la doctrine, et après une première période de sept ans, on devra remettre entre ses mains la direction de l'enseignement. Cinq ans après, le chef du pouvoir exécutif abdiquera au profit de trois prolétaires positivistes. Ils auront pour mission de faire la guerre à l'intelligence, qui s'est mise en insurrection contre le cœur ; de faire brûler tous les livres, à l'exception d'une centaine d'ouvr.iges, de partager la France en dix-sept républiques, et enfin de préparer l'avènement définitif du positivisme, qui est fixé à trente-trois ans à partir du moment où le philosophe, devenu prophète, propose ses mesures. Rien ne manque à ce délire mystique : la terre est transformée en grand fétiche, l'espace devient ie destin ou la fatalité, les nombres ont des vertus mystérieuses. Après avoir fermé au nom de la science la sphère « de' l'incognoscible », Comte la renvoie aux aberrations de la superstition; la philosophie supprimée fait place aux puérilités de l'imagination, et la religion à l'idolâtrie.
Sans doute, beaucoup de positivistes sont disposés à regretter ces spéculations et à déplorer, comme ledit Stuart Mill," cette triste décadence d'un grand esprit, ses pensées extravagantes et sa colossale confiance en lui-même ». Pourtant il en est parmi les meilleurs qui l'ont suivi jusque dans ses excès; plusieurs de ses idées, qu'on pouvait croire à jamais oubliées, ont reparu au grand jour dans une insurrection mé-
morable, qui voulait inaugurer une pontique positive; et l'homme respectable qui prête parmi nous à la doctrine l'appui de sa science et de son caractère, a versé des larmes, dit-on, en se souvenant qu'il avait contribué a les propager.
Le positivisme, tel que Comte l'avait conçu, est donc une doctrine complète ; snns doute, il n'a pas de métaphysique, ou du moins il se vante de n'en pas avoir, quoiqu'il se prononce parfois trop résolument sur « l'immensité fermée ». Mais il a sa psychologie, sa logique, sa morale, sa politique et sa philosophie de l'histoire. Sa psychologie est plus ou moins franchement matérialiste, et les écrivains qui l'entendent autrement ne sont pas avoués pour « des philosophes du mode positif». Sa logique est celle du pur empirisme, telle que Hobbes l'écrirait aujourd'hui; sa morale n'est qu'une généralisation de l'histoire, sa politique l'absolutisme, et sa philosophie de l'histoire une interprétation aventureuse des faits. Mais de cet ensemble d'idées qui remplissent tant de volumes, beaucoup semblent avoir déjà disparu, et les disciples ont fait parmi elles un triage qui n'en laisse subsister que le plus petit nombre. Il devient même difficile de trouver le trait saillant auquel un positiviste puisse se reconnaître. A part M. Robinet, qui est, suivant Stuart Mil!, « un disciple selon le cœur de M. Comte, un homme qu'aucune difficulté n'arrête et qu'aucune absurdité n'effraye, » chacun des hommes éminents qui acceptent ce titre demande à faire des réserves. M. Littré le revendique; mais il ne reconnaît plus pour siennes que les doctrines du « Cours de philosophie positive », et encore yrelève-t-il plus d'une erreur notable et y fait-il d'heureuses corrections. M. Taine est « à côté du positivisme », mais il ne semble pas devoir s'en rapprocher davantage; M. Robin lui prête l'autorité de sa science, mais cette science est loin de confirmer les théories physiologiques de Comte ; elle y ressemble seulement parce qu'elle ramène toute l'activité intellectuelle et morale à des propriétés du système nerveux; mais Cabanis et Broussais en ont donné l'exemple. Le positivisme, il est vrai, a passé en Angleterre, où M. Lewes l'a introduit. Mais les psychologues anglais, tous déterminés à pratiquer l'observation par la conscience, et à réserver « la queslion de l'incognoscible» ou celle de l'absolu, sont les descendants de Hume et de James Mill plutôt que les imitateurs de Comte. Parmi les savants, M. Huxley a combattu la fameuse triade historique, et la classification des sciences. Parmi les philosophes, M. Spencer approuve beaucoup moins qu'il ne critique l'ensemble des doctrines positivistes. M. Stuart Mill, que l'école vaudrait adopter peur son logicien, ne mérite guère ce titre que par son goût pour les sciences d'observation et pour l'analyse, et par sa répugnance pour la métaphysique. Il n'en a pas moins ruiné, par une discussion sérieuse, les assertions les plus essentielles du système, que M. Littré a essayé de défendre contre lui. Bref, si l'on retranche au « comtisme » ce que chacun de ses adhérents se refuse à admettre, il ne restera plus guère qu'un certain nombre de propositions communes à toutes les philosophies empiriques, et l'on devra dire avec un écrivain positiviste : « La véritable originalité de la philosophie positiviste est dans la méthode beaucoup plus que dans la doctrine. » Encore cette méthode n'est pas originale en elle-même. Ce qui est à peu près nouveau, c'est son extension à tous les problèmes, et la négation de ceux qu'elle ne peut résoudre.
Voy. dans ce dictionnaire, les articles Comte. Stuart Mill. Consultez Ravaisson, Rapport sur
POST
POST
ia philosophie en France au dix-neuvième siècle, Paris, 18 8. Stuart Mill, Auguste Comte et le Positivisme, traduction de M. Clemenceau, Paris, 1867, e1 les ouvrages de M. Littré. E. C.
POSSIBLE. Le possible peut être défini avec Leibniz : ce dont l'existence n'implique pas contradiction, et peut ainsi être considéré comme le plus bas degré de la probabilité. Lorsque l'idée de la possibilité s'unit à l'affirmation ou à la négation dans une proposition, elle modifie la valeur de celle-ci. C'est pourquoi les logiciens ont le plus souvent appelé le possible un mode, et modules les propositions dans lesquelles interviennent les idées du possible, du nécessaire, etc. L'idée du possible est le principe de l'hypothèse. On peut raisonner rigoureusement et utilement sur le possible, mais à la condition de conserver aux conclusions le caractère hypothétique du point de départ et de ne jamais confondre le possible avec le réel.
Voy. Leibniz, Meditationes de cognilione, veritate et idœis. et les Essais de Thcodicée; — Aristote, Analytiques; — Logique de Port- Royal, 2e partie; — Kant, Critique de la Raison pure, Analytique transcendanlale.
POSTEL (Guillaume), né le 25 mars 1510, à Barenton ou à Dolerie, dans le diocèse d'Avranches, fut un des hommes les plus savants du xvie siècle. Orphelin de bonne heure, ni la maladie ni la misère ne l'empêchèrent de satisfaire son goût pour l'étude. Les langues de l'Orient fixèrent surtout son attention, et, dans un voyage en Asie Mineure et en Syrie, il fortifia et développa la connaissance qu'il en avait puisée dans les livres. Nommé par François Ier, en 1539, professeur de mathématiques et de langues orientales au Collège de France, il eût pu passer sa vie dans le repos et la culture des lettres, si l'ardeur de son imagination ne l'eût entraîné ailleurs. Tour à tour jésuite et renvoyé de l'ordre par saint Ignace, à cause de ses rêveries, emprisonné, échappé à sa captivité, réfugié à Venise, accusé d'hérésie devant l'inquisition de cette ville, déclaré innocent, mais fou, par ce tribunal, il visita de nouveau Constantinople, pénétra jusqu'à Jérusalem, et revint apportant de son voyage de nombreux et précieux manuscrits. Malheureusement prur lui, ses rêveries, qu'il n'abandonnait pas, créèrent une complication de circonstances qui le condamnèrent de nouveau à la vie errante qu'il avait déjà menée. Rentré à Paris en 1562, il y rétracta les erreurs qu'on avait cru pouvoir lui reprocher, et se retira dans le monastère de Saint-Martindes-Champs, où il composa encore quelques ouvrages. Il y mourut le 6 septembre 1581, après avoir, depuis sa retraite, édifié les religieux par sa pieté sincère et sa vie studieuse.
Les ouvrages de Postcl sont nombreux ; ils se rapportent à des sujets de linguistique, d'histoire, de théologie, de droit même. Une partie sont consacrés aux rêveries qui firent tous les malheurs de sa vie. Un seul peut être classé parmi les ouvrages de philosophie proprement dite : c'est celui qui a pour litre De orbis lerrœ concordia libri quatuor. L'analyse rapide que nous allons en donner fera suffisamment connaître quels furent les principes philosophiques de ce savant homme; le reste de ses rêves mystiques ne mérite point de nous arrêter.
Le premier de ces quatre livres est consacré à
présenter telles que les concevait l'auteur, les
preuves du christianisme, I à la rai-
i a I i ] . 1 1 1 1 1 > . , ] , 1 1 i t ■ . Il étulilil d'abord l'unité
du m le en la fondanl sur celle de Dieu, qui
seul i le lien de ses parties con-
traires. Les pri a ■ qu'il apporte ensuite de
l'existence de Dieu pouvaienl < de la Renaissance, le fruit, nouveau pour les contemporains, d'une érudition étendue et intelligente ; elles sont aujourd'hui devenues vulgaire. Elles sont fondées sur l'impuissance où est la matière de s'être créée elle-même, sur la nécessité d'un premier moteur, sur l'intelligence qui éclate dans ses œuvres, sur le consentement général des peuples, etc. Il ajoute à ces considérations quelques mots sur ce qu'il appelle les substances séparées, Dieu, les anges et les démons, et complète ses preuves de l'existence d'une cause première pir des arguments empruntés à la physique imaginaire de son temps et à une science des nombres plus imaginaire encore. Dieu y est considéré comme un sixième corps, enfermant les cinq corps élémentaires dont il forme l'unité; c'est encore là l'idée de lien que Postel a développée précédemment.
Il passe ensuite à l'exposition des attributs de Dieu, et la fait procéder de cette énonciation juste et opportune, que toute l'essence divine est actuelle. Il témoigne la crainte qu'on ne lui reproche de ne parler de ces attributs que comme on parlerait des qualités, des vertus d'un homme, et il s'excuse en disant que, s'il s'exprime dans un langage qui ne reproduit pas la véritable nature de Dieu, c'est qu'il n'en a pas d'autre, et qu'il est forcé de se servir de la langue humaine.
Après cette exposition des attributs de Dieu, le développement de la doctrine chrétienne l'amenait naturellement à la démonstration du dogme de la Trinité. Il n'en apporte pas moins de quinze espèces de preuves, les unes empruntées à la philosophie, les autres tirées des choses créées, d'autres, encore, puisées dans les livres de Moïse, dans le Talmud, dans la Kabbale. La quinzième, enfin, est formée par une induction en vertu de laquelle l'auteur, rapprochant quelques textes de î'Alcoran, convainc Mahomet de contradiction, et fait sortir la Trinité de son dogme unitaire. Au terme de ses démonstrations, il s'adresse aux mahométans avec les expressions les plus affectueuses. « Vous êtes, leur dit-il, une partie de nous-mêmes, qui s'est séparée de nous, qui a péri ; » il les appelle à la foi à la Trinité en résumant tout ce qu'il a dit précédemment.
Jusque-là il regarde les philosophes comme partageant son avis sur l'existence de Dieu ; mais, dans ce qui va suivre, il en aura, dit-il, un grand nombre pour adversaires. Il s'agit, en effet, de savoir si le monde est éternel ou créé, s'il a commencé, s'il doit finir. Or, il n'y a pas sur ce point moins de cinq opinions distinctes : la première admet que le monde n'a point eu de commencement et n'aura jamais de fin; la seconde reconnaît qu'il a commencé, mais non qu'il doive finir; la troisième lui refuse un commencement, mais lui assigne une fin ; la quatrième lui attribue un commencement, et une fin ; la cinquième, celle que Postel entreprend de défendre, celle que nous enseigne le christianisme, c'est que le monde a commencé, qu'il ne finira pas, mais qu'il sera transformé.
Il prouve que le monde a été créé, en partie( par les arguments par lesquels il a démontre l'existence de Dieu; mais il y ajoute une considération peu commune, tirée des principes de la logique de cette époque. Les quatre éléments qui forment le monde se détruisent par leur action mutuelle; l'eau, l'air surtout, périssent dévorés par le feu. Des considérations géologiques fondées sur la présence des coquilles sur les montagnes, le souvenir du déluge, prouvent qu'il y eut un temps où la masse d'eau sur le
POST
POST
globe était moins considérable qu'elle ne le fut a l'époque de ce grand cataclysme. Or, si le monde était éternel, les divers éléments y seraient toujours en même quantité, et dans des rapports constamment semblables. Si donc la maese d'eau a été plus considérable à l'époque du déluge qu'elle ne l'avait été auparavant et qu'elle ne l'a été depuis ; si l'air absorbé par le feu est remplacé chaque jour par un air nouveau, c'est que la cause créatrice de l'univers crée, sans se reposer, une quantité de chaque élément égale à celle qui périt par les révolutions ordinaires des êtres ; et s'il est nécessaire qu'elle crée à chaque instant pour soutenir l'existence de l'univers, c'est que c'est elle qui l'a créé une première fois : l'univers a donc eu un commencement.
Sans doute cette démonstration ne satisfera pas ceux qui, s'appuyant sur les principes de la physique contemporaine, croient que la masse de chaque élément est toujours la même dans l'univers, et qu'ils y subissent seulement des transformations qui en réduisent ou en augmentent passagèrement le volume apparent ; mais c'est précisément parce que cette preuve appartient à un système de physique tout autre que le système généralement admis, que nous avons jugé à propos de la faire connaître.
Il n'est pas beaucoup plus heureux dans les comparaisons qu'il emprunte à la physique de son temps, pour faire comprendre comment le monde a été créé de rien. Il rejette surtout loin de lui l'idée que l'on pourrait supposer qu'il admet une matière coéternelle à Dieu, soumise à son action ordonnatrice, mais indé-
Î)endante de sa puissance créatrice. Aussi, pour ui, nier que le monde ait été créé de rien, n'est autre chose qu'affirmer l'éternité de la matière. Il réfute ensuite les philosophes qui, admettant l'existence de Dieu, ne croient pas qu'il s'abaisse au détail des choses humaines, et nient, par conséquent, la Providence. Il fait remarquer que, dans la simplicité de son acte éternel, la divine Providence n'éprouve ni fatigue ni altération, et ne saurait être comparée aux êtres que nous connaissons par l'intermédiaire des sens, êtres matériels essentiellement limités, dont l'existence ne se prolongerait pas sans la présence d'une force conservatrice qui n'est que l'action de Dieu lui-même.
Nous ne nous arrêterons pas à ce que dit Postel de l'existence et de la nature des substances séparées [substaniiœ separatœ), c'est-à-dire des anges et des démons ; non que les arguments sur lesquels il s'appuie soient absolument sans valeur aux yeux de la philosophie; il en emprunte, au contraire, quelques-uns à la raison, et même à Aristote ; mais parce que, nonobstant leur origine philosophique, ils sont peu concluants. Les idées qu'il développe sur la nature de l'homme et sur le but proposé à sa vie par le Créateur sont conformes à la croyance chrétienne de la chute originelle, et se lient naturellement aux dogmes de l'incarnation et de la rédemption.
Il rentre dans la philosophie par la question de l'immortalité de l'âme. Le premier adversaire auquel il répond, c'est la doctrine stoïcienne, pour laquelle le but de l'homme est, non l'immortalité, mais la pratique de la vertu dans cette vie. Il établit en principe que toute action tend à son accomplissement qui engendre le repos ; qu'elle a, par conséquent, pour but ultérieur le repos; et, alléguant que la vertu est une action, il en conclut qu'elle est le moyen de parvenir à un but déterminé, mais qu'elle "»a saurait être ce but. 11 montre que les faits
sont d'accord avec ce qu'il avance, puisque nous voyons les hommes vertueux sacrifier tout à leur désir d'immortalité. Ses autres preuve? sont empruntées, 1° à la nature des facultés de l'âme., qui ne sauraient être le résultat d'une lison des éléments; 2° à l'accomplissement nécessaire de la justice de Dieu, qui n'atteindrait pas les coupables si l'homme mourait tout entier avec son corps; 3° à la constitution de l'univers, à la bonté divine, aux conditions du péché, et à d'autres arguments encore faibles ou insuffisants, mais qui, repris par une analyse plus profonde que celle de l'auteur, ne seraient pas sans valeur.
Nous ne dirons rien du second Lvre, consacré tout entier à la réfutation de la doctrine de Mahomet ; mais le troisième livre mérite de nous arrêter plus longtemps.
Le xvie siècle fut une époque d'activité singulière pour les esprits; et, s'il fut rarement heureux dans ses projets de réforme, plusieurs des grandes intelligences qui en firent la gloire s'honorèrent par la seule pensée de chercher de meilleures méthodes d'investigation, et de dominer la science par des principes plus généreux et plus vrais : Postel fut de ce nombre. Malgré le respect qu'il professait pour le droit romain, il était frappé de ce que les passions des hommes, leur ignorance, la multitude des interprétations avaient fait, en quelque sorte, périr la science du droit dans de vaines arguties. Il se proposa de résumer les règles immuables de la justice dans un certain nombre d'axiomes empruntés à la sagesse de tous les temps et de tous les peuples, et qui fussent comme le code universel de l'humanité. On voit ainsi que la tentative dont nous avons fait honneur à Grotius, au milieu du xvne siècle, fut précédée d'un siècle, par celle de Postel. C'était aux sources de la philosophie, e fontibus philosophie?, qu'il voulait puiser les principes du droit commun des nations, idée assurément nouvelle à une époque où la tradition, la coutume, les conventions locales divisaient le droit, et opposaient partout la justice à elle-même.
Il reconnaît deux sources de droit. Il trouve la première dans la nécessité, qui, saisissant les hommes au milieu de leur faiblesse et de leur isolement, les force à rechercher la protection mutuelle que leur garantit la réunion en société ; il place la seconde dans la croyance en Dieu, dont l'idée, en l'absence de la connaissance du vrai Dieu, naît de l'admiration, de l'amour, de la crainte. Ce droit religieux et humain, tout à la fois, est celui que connurent les païens. Inférieur au droit né, chez les peuples modernes, des lumières du christianisme, il n'en est pas moins consacré par la sainteté des croyances primitives du genre humain. Postel le considère sous trois aspects : le droit naturel, exclusivement fondé sur la nature ; le droit des gens, qui modifie le droit naturel par l'intervention de la raison, dans l'intérêf de la durée et de l'individualité de chaque peuple ; le droit civil, qui résulte des mœurs, des coutumes, des lois particulières accréditées chez chacune des nations. Ainsi la constitution même du genre humain, telle qu'elle a été établie par la Providence, est l'origine du droit dans son expression la plus complète.
Il semble qu'après avoir analysé le droit, tel qu'il put être connu par les peuples de l'antiquité, Postel eût dû opposer à cette idée une notion plus parfaite de la justice et des devoirs éclairée par les lumières du christianisme. 11 n'en est rien néanmoins. Son quatrième livre est consacré à développer les moyens et les