REM
tions et des habitudes de l'esprit; rarement ils pénètrent dans les iceurs et s'élèvent entre les personnes. On s'est accoutumé, dans une sphère déterminée, à penser d'après certains principes, à y rapporter toutes ses idées, l'esprit n'a plus la liberté de s'en passer un instant, il ne comprend pas et ne supporte pas qu'ils soient mis en question, il les considère en quelque sorte comme une partie de lui-même, s'il ne s'y absorbe pas tout entier.
Enfin, sur les préjugés qui nous viennent de nous-mêmes, qui naissent dans l'étude et la méditation solitaire, nous ne pouvons mieux faire que de laisser parler Malebranche. « 11 y a, dit-il (Recherches de la vérilé, liv. II, 2' partie, en. vu), trois sortes de personnes qui s'appliquent à l'étude. Les uns s'entêtent mal à propos de quelque auteur ou de quelque science inutile ou fausse; les autres se préoccupent de leurs propres fantaisies; enfin, les derniers, qui viennent d'ordinaire des deux autres; sont ceux qui s'imaginent connaître tout ce qui peut être connu, et qui, persuadés qu'ils ne savent rien avec certitude, concluent généralement qu'on ne peut rien savoir avec évidence, et regardent toutes les choses qu'on leur dit comme de simples opinions.
« Il est facile de voir que tous les défauts de ces trois sortes de personnes dépendent des propriétés de l'imagination, qu'on a expliquées dans les chapitres précédents, et que tout cela ne leur arrive que par des préjugés qui leur bouchent l'esprit, et qui ne leur permettent pas d'apercevoir d'autres objets que ceux de leur préoccupation. On peut dire que leurs préjugés font dans leur esprit ce que les ministres des princes font à l'égard de leurs maîtres : car, de même que ces i ersonnes ne permettent autant qu'ils peuvent tju'à ceux qui sont dans leurs intérêts ou qui ne peuvent les déposséder de leur faveur, de parler à leurs maîtres; ainsi les préjugés de ceux-ci ne permettent pas que leur esprit regarde fixement les idées des objets, toutes pures et sans mélange ; mais ils les déguisent, ils les couvrent de leurs livrées, et ils les lui présentent ainsi toutes masquées, de sorte qu'il est très-difficile qu'il se détrompe et reconnaisse ses erreurs. »
Après avoir décrit le mal, il serait très-utile, sans doute, d'indiquer le remède, et la chose serait bien aisée, si nous en croyons le docteur Reid. « Il n'est pas toujours facile, dit ce philosophe (Œuvres complètes, traduites par M. Jouffroy, t. V, p. 182), étant donnée la maladie qui afflige le corps, de déterminer le remède qui lui convient. 11 n'en est pas de même des désordres de l'entendement : dans le plus grand nombre de cas, le mal indique le remède; il sulfit de connaître l'un pour apercevoir l'autre. » Mais nous sommes très-éloignés de cet optimisme : car les préjugés ne tiennent pas seulement à l'esprit, leurs véritables racines sont dans le cœur, c'està-dire dans les passions, et dans la plus intraitable de toutes, l'orgueil. Quand on aura guéri le genre humain de l'orgueil, ce jour-là on aura détruit le plus grand nombre et les plus funestes de ses préjugés. Cependant il est juste de dire que les préjugés, comme les erreurs d'une autre espèce, s'usent peu à peu les uns contre les autres, et deviennent moins malfaisants à mesure que les hommes, admis à une grande part de liberté, ont plus de relations entre eux.
Sur les préjugés, en général, on lira avec hitérôl le chapitre n du livre IV de VEssai sur l'entendement humain, de Locke: et sur les préjugés particuliers des gens d'étude, la 2e partie du livre II de la Recherche de la vente, de Malebranche. — Dumarsais (dùivrcs complètes, t. VI, in-8, Paris, 1797) a publié un Essai sur
les préjugés; niais, loin de nous offrir une analyse et une réfutation des erreurs de ce genre, ce livre en est plutôt un parfait modèle. L'auteur, dans ses déclamations outre les préjugés politiques et religieux, semble oublier qu'il y a aussi des préjugés philosophiques.
PRÉMISSES, voy. Sïllogisme.
PKÉMONTVAL "(André-Pierre Le Guay), né en 1716 à Charenton, est devenu célèbre sous le nom de Prémontval, nom qu'il avait pris après s'être enfui de la maison paternelle, où Ton avait voulu le forcer d'étudier la théologie ou la jurisprudence, au lieu des sciences exactes. D'abord caché dans Paris, il s'y fit remarquer à vingt-quatre ans, en donnant un cours de mathématiques, fréquenté ou prôné par une foule d'auditeurs des deux sexes. Déshérité par un père qui avait continué d'abhorrer la géométrie, et ac :ablé de dettes, il se réfugia en 1743 à Genève, et entraîna avec lui une de ses écolières, déguisée en jockey, la fille de l'habile mécanicien astronome Pigeon d'Osargis. Un secours de douze cents francs, envoyé par un bienfaiteur anonyme qui était Fontenelle, avait aidé sa fuite. A Bàle, il se fit protestant en même temps que sa compagne d'évasion qu'il venait d'épouser. Après avoir erré quelques années en Suisse, en Allemagne, en Hollande, il arriva en 1752 à Berlin, où sa femme, personne très-spirituelle et. trèsinstruite, devint lectrice de l'épouse du prince Henri. Noblement soutenu par ce prince, Prémontval établit une maison d'éducation, et forma des élèves distingués, dont il se plaisait pourtant trop à vanter les prodiges. Reçu à l'Académie quelques mois après son arrivée en Prusse, il y manifesta, dès le début, une double tendance : il critiqua avec une égale vivacité la philosophie de Wolf et le style des réfugiés, ambitionnant ainsi, à côté du renom d'un métaphysicien indépendant, le titre de puriste incorruptible. L'ordinaire victime de ses blâmes et de ses railleries fut Formey ; mais comme celui-ci ne répondit que par un grave et digne silence, Prémontval se prit à admirer Formey. L'ouvrage où il avait consigné ses censures grammaticales, le Préservatif contre la corruption de la langue française en Allemagne, fit grand bruit en son temps. Mais la querelle avait révélé chez Prémontval un amour-propre violent, une vanité irritable et inquiète, une humeur contredisante, caustique, paradoxale, qu'un ton tranchant rendit encore plus bizarre et plus difficile à supporter. Quoique diligent et laborieux, il aimait les pièces de courte haleine, traçait d'une manière impétueuse des esquisses rapides sur des sujets détachés, et débitait avec feu des petits discours qui ne manquaient pas de vigueur, mais où l'exagération non plus ne faisait pas défaut : il appelait ce genre des protestations et des déclarations. Aussi, malgré tant d'années consacrées à l'étude et à la méditation, n'a-t-il laissé qu'une foule incohérente de dissertations écourtees; et pas une œuvre achevée.
Il est vrai qu'il mourut dans la force de Tâge, dès 1764; et sa mort fournit une nouvelle preuve de son caractère violent. Se regardant comme le meilleur écrivain français de l'Allemagne, il se croyait naturellement désigné pour la chaire d'uloquenee que Frédéric 11 allait fonder à Berlin, lorsqu'il apprit que le roi l'avait destinée à Toussaint. 11 prit la fièvre sur-le-champ, et expira quelques jours après, le 3 septembre 1764.
Les Lettres sM/' la monogamie (3 vol. in-8, 17. ',:',). qu'il avait publiées en Hollande, dans lesquelles il prouvait par toutes sortes de raisons, d'autorités et d'exemples, que la pluralité des femmes nuit à la saine politique, aulant