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son, adversaire déclaré de l'égoïsme de Hobbes, n'avait cru pouvoir mieux le combattre qu'en demandant à la sensibilité même l'origine de l'idée de bien et de mal, de juste et. d'injuste. Cette idée, il la faisait dépendre des perceptions d'un certain sens nommé sens moral, comme les idées que nous avons des corps et de leurs propriétés physiques dépendent du toucher, de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du goût. Ce fut contre cette hypothèse que Price vint protester à son tour, et réclamer, au nom de la raison dont Locke et ses disciples avaient méconnu, sinon nié formellement le rôle et la portée. Or, ni la sensibilité, ni l'intelligence empirique ne sauraient rendre compte de toutes nos idées. Il en est dont on chercherait vainement à expliquer la présence dans l'esprit humain par la seule intervention de ces deux facultés secondaires. D'où viennent, par exemple, les notions de temps, d'espace, de cause? Sont-elles le produit de la sensation ou de la réflexion opérant sur les données que la sensation aurait préalablement fournies? Il est également impossible de le supposer, à moins d'altérer les caractères et la vraie nature de ces notions fondamentales. Loin d'être le résultat de généralisations successives, elles sont immédiatement perçues avec toute l'autorité qui leur est propre. Ce n'est pas l'expérience qui les fonde ni qui en mesure la valeur et la portée; elles servent, au contraire, de règle à l'expérience, elles en sont l'antécédent logique et la condition formelle. Toute cette polémique de Price contre la théorie de Locke est des plus solides : il en dévoile avec une sagacité supérieure les côtés faibles, et distingue le premier dans la connaissance les deux éléments qui la constitue, l'un a priori, l'autre a posteriori: celui-ci tout extérieur et plus directement accessible à l'observation; celui-là plus secret, mais non moins réel et que la raison seule peut atteindre.
L'hypothèse du sens moral se trouve dès lors ruinée par sa base. On convient avec Hutcheson que l'idée du bien et l'idée du mal sont des idées simples ; mais on nie qu'elles proviennent des perceptions d'un certain sens interne dont l'office serait analogue à celui des sens physiques dans nos rapports avec le monde extérieur. Hutcheson a confondu deux phénomènes trèsdistincts, l'idée même de vice et de vertu, et le plaisir et la peine qui en sont la suite ; et, comme de ces deux éléments le second est plus apparent que le premier, il a cru que la sensibilité suffisait pour en rendre compte. Mais à quel titre ce qui agrée à un sens deviendrait-il par cela seul obligatoire ? Et pourquoi le sens moral, à l'exclusion de tout autre, jouirait-il de ce merveilleux privilège? Les données du toucher, de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du goût sont toutes relatives au sujet qui les perçoit. Les idées de bien et de mal, de juste et d'injuste seront donc frappées du même caractère de contingence et de relativité. Le dilemme est invincible, et Price en conclut que ces idées, immuables de leur nature, ne sont et ne peuvent être que des conceptions a priori de la raison.
Telle est, dans son ensemble, la doctrine de Price. La partie critique en est de beaucoup la plus importante, comme on l'a vu. Quant à la partie dogmatique, Price énumère les caractères de l'idée de bien avec sa précision habituelle. Il montre que cette idée, malgré des exceptions apparentes, se retrouve également chez tous les hommes; qu'elle est universelle, absolue, obligatoire. Il défend encore la liberté humaine contre les objections des fatalistes, et détermine ainsi les conditions essentielles de l'accomplis-
sement et de Pappréeiaticn des actes moraux. En un mot, il appartient à l'école rationaliste, dont il est le plus ferme représentant au xvni' siècle en Angleterre; mais son principal titre à l'attention de l'histoire sera toujours d'avoir combattu l'empirisme de Locke, et ruiné par cela même toutes les théories morales qui reposent sur les seules données de la sensation ou du sentiment.
Voy. Jouffroy, Cours de droit naturel, t. II.
PRIESTLEY (Joseph), physicien et chimiste éminent, théologien et philosophe, né en 1733 à Fieldhead, aux environs de Leeds, mort en 1 804 . Priestley, dont le père était marchand, et appartenait à la religion calviniste, se livra d'abord avec passion à l'étude des langues, et notamment de l'hébreu. Au sortir de ses classes, il fut nommé ministre d'une faible congrégation à Needham-Market, en Suffolk, et, un peu plus tard, à Hamptwick, comté de Chester ; mais les soins de son ministère ne suffisaient pas à l'activité de cet esprit infatigable. Il résolut de se vouer à l'enseignement de la jeunesse, et s'occupa de nombreux travaux de littérature, de sciences, de politique, de théologie, d'histoire. Chargé des fonctions de professeur à l'académie dissidente de Warrington, il en sortit après un séjour de sept années, pour aller s'établir à Leeds, où il reprit la direction d'une congrégation de dissidents. L'occasion d'exercer son zèle ne lui manqua pas. De vives controverses s'étaient engagées en Angleterre sur les points les plus délicats de la théologie chrétienne; Priestley s'y jeta avec son ardeur accoutumée, et défendit la cause des sociniens. Du reste, une juste célébrité s'attachait dès lors à son nom : des expériences et des découvertes du plus haut intérêt en physique et en chimie avaient attiré sur lui l'attention du monde savant. La publication d'une histoire de l'électricité qui parut en 1767 lui avait ouvert les portes de la Société royale de Londres. Franklin, Watson, Price comptaient au nombre de ses amis. Une nouvelle théorie de la vision, des travaux importants sur les diverses espèces d'air, dans lesquels il découvrit et isola l'oxygène, avaient mis le comble à sa renommée comme physicien et chimiste du premier ordre. Appelé près de lord Shelburne, depuis marquis de Lansdown, en qualité de bibliothécaire, Priestley quitta Leeds pour se rendre à cette honorable invitation; mais l'extrême indépendance de son caractère et de son esprit ne lui permit pas d'occuper longtemps ce poste qu'il résigna pour se retirer à Birmingham. Nommé pasteur de la principale église dissidente de cette ville, il reprit avec plus de passion que jamais ses controverses théologiqiles, et publia livres sur livres dans l'intérêt de la doctrine des unitaires. Partisan déclaré de la liberté religieuse, Priestley ne se montra pas moins intrépide défenseur de la liberté politique. Au moment où la révolution française venait d'éclater, il en soutint les principes avec une rare énergie dans une série de lettres familières aux habitants de Birmingham. Ces lettres, en réponse aux réflexions de Burke, curent un immense retentissement de l'autre côté du détroit, et lui valurent chez nous le titre de citoyen français et de membre de la Convention. 11 ne tarda pas à expier cet honneur. En 1791 sa maison fut pillée et brûlée dans une émeute. Chassé de Birmingham, il dut se réfugier à Londres, où il obtint la place de ministre de la congrégation d'Hackney, que la mort de son ami Price venait de laissi r vacante. Mais il avait soulevé contre lui trop de rancunes et d'animosités par son ardent prosélv-
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tisnie politique et religieux, de nouvelles persécutions l'atteignirent dans sa retraite, et il fut obligé d'aller demander un asile aux États-Unis. Il y mourut en 1804.
Les œuvres de Priestley forment environ 70 volumes. On y trouve des traités sur presque toutes les branches des connaissances humaines. Sans parler de ses grands travaux en physique et en chimie, qui demeureront toujours son principal titre' à l'attention de la postérité, il a composé des livres de linguistique, une grammaire anglaise, un Cours d'éducation, des Tablettes biographiques, un Essai sur la nature des premiers principes du gouvernement, une foule de pamphlets, de brochures théologiques et politiques, et de nombreux ouvrages sur l'histoire du christianisme et de ses dogmes. Enfin, et c'est sous ce dernier point de vue que nous avons à le considérer, Priestley prit une part assez active aux débats philosophiques de son temps. Nous mentionnerons spécialement sa controverse avec les principaux représentants de l'école écossaise, puis avec Hume et Price. Quelques indications rapides suffiront pour en donner une idée.
Priestley combattit d'abord la doctrine générale de Reid, de Beattie et d'Oswald. Les objections qu'il leur adresse peuvent se résumer comme il suit. A son avis, les écossais ont méconnu la vraie nature de la science, et fait déchoir la philosophie de son rang, en la soumettant à l'autorité du sens commun. Ce n'est plus, dans cette hypothèse, la raison qui juge, mais l'opinion qui décide. Au lieu d'établir un système de connaissances clairement définies, rigoureusement ordonnées, on se contente d'accepter de toute main, en quelque sorte, et de recueillir au hasard une foule de jugements qu'on décore du titre de vérités premières, lois fondamentales de l'intelligence, croyances instinctives du genre humain. On rétablit ainsi sous un autre nom les qualités occultes du moyen âge, avec cette seule différence qu'on transporte au monde moral ce qui s'appliquait précédemment au monde physique. Bref, le dernier mot des écossais serait la négation même de la science; ils ont cru la simplifier et par le fait ils la détruisent, en imposant à l'esprit comme autant d'articles de foi les suggestions plus ou moins fondées du sens commun. A ces critiques générales, Priestley avait joint quelques doutes sur la valeur des preuves de la spiritualité de l'âme; on l'accusa de matérialisme. Il répondit en publiant ses Recherches sur la mattère et l'esprit.
Partisan déclaré des doctrines d'Hartley, Priestley soutint ouvertement dans cet ouvrage la thèse du matérialisme. Voici quels en sont les principaux points. Après avoir invoqué les deux es fondamentales de la méthode de Newton, à savoir : 1" qu'il ne faut pas admettre plus de i! n'est nécessaire pour rendre compte des phénomènes à expliquer ; 2° qu'on doit rapporter les mêmes effets aux mêmes causes, Priestlej s'efforce d'établir que tout, dans la nature de l'homme, est une depi adance de son organisation matérielle, et spécialement du cer- \> lu. Les arguments à l'appui sont trop connus pour que nous ayons besoin d'insister; il suffira de mentionner ceux que l'auteur a développés le plus de prédilection. « S'il y avait en i us, dit-il, une. âme immatérielle, un principe. de li pensée, distinct du corps, plus le ci ocherait du terme de sa dissolution, plus la sée des entraves qui 1 a ênent, devrait se manifester avec éclat; or l le contraire qui a lieu. Les fonctions par
lesquelles se révèle la vie, vont s'affaiblissant avec elle, et s'éteignent quand elle s'éteint, ou plutôt on conclut de la cessation des unes à la cessation de l'autre : ainsi devrait-on, dans toute hypothèse, conclure de l'alanguissement successif des facultés de l'âme et de leur disparition finale à l'épuisement et à la mort de rame elle-même. La simplicité de l'âme, enfin, parait entièrement incompatible avec la multiplicité des actes dont on veut qu'elle soit le sujet ou la cause. » Priestley s'occupe eusuite de répondre aux objections tirées; suivant lui, de la fausse idée qu'on se fait généralement de la nature de la matière, de ses forces et de ses propriétés. Quand on prétend établir une incompatibilité radie de entre ;l'essence de la matière et la production de la pensée, on oublie que cette essence nous est inconnue. Et de quel droit limiter le nombre des phénomènes qu'elle est capable de produire, surtout lorsque ces phénomènes n'apparaissent jamais que dans un rapport étroit et constant avec d'autres qui dépendent évidemment du corps? Mais c'est principalement aux théologiens que Priestley avait à cœur de répondre. Grand érudit, versé dans la connaissance de l'hébreu, il oppose à ses adversaires le texte même des livres saints qui témoignent bien plutôt, à son gré, de la matérialité que de la spiritualité de l'âme. Dans l'hypothèse de la spiritualité, le dogme de la résurrection ne se conçoit plus, ou il entraîne avec soi l'existence d'un purgatoire (il ne faut pas oublier que Priestley est dissident et qu'il s'adresse à des théologiens de l'Église anglicane) ; et encore n'a-t-on pas résolu toutes les difficultés que la question soulève. Si l'âme survit au corps, en effet, ou la sanction rénumératoire et pénale se trouve immédiatement appliquée, et la résurrection est inutile; ou bien il faut que l'âme perde la pensée pour ne la recouvrer qu'au jour du jugement, ce qui n'est pas moins contradictoire. Avec le matérialisme, toutes ces impossibilités disparaissent ; il coupe court à une foule de questions autrement insolubles, telles que la question des rapports du corps et de l'âme., et de l'immortalité des animaux. Priestley l'adopte donc comme plus conforme aux données de l'expérience, de la raison et de la foi.
C'est par des motifs analogues que Priestley soutint contre Price la doctrine du déterminisme. Voici son procédé ordinaire d'argumentation par voie de raisonnement : il met deux thèses en présence, et sans presque s'occuper des faits invoqués à l'appui de l'une ou de l'autre, il compare les conséquences qui en résultent, et se prononce suivant qu'elles concordent ou ne concordent pas avec d'autres vérités préalablement établies, ou supposées telles. Ainsi, dans cette question de déterminisme, Priestley combat la liberté, parce qu'elle lui parait en opposition avec la science infinie et la providence de Dieu. Il lui semble encore que Je système du libre arbitre, rompant la chaîne nécessaire des effets et des causes, tient toujours l'homme ini dans l'attente de l'avenir, et 1 même a l'indifférence et au désespoir. El i le déterminisme, enfin, remet aux mains de Dieu le sort di es, que Dieu ne peut vouloir
absolument le mal d'aucune d'elles, parce qu'il est absolument bon, Priestley se prononce en faveur de cette hypothèse qui. dans son opinion, autorise ci sauvegarde pour l'éternité n chères espérances de bonheur.
La liberté, du reste, n'eut jamais de plus fervent apologiste. Il la défendil avec passion, avec éloquence contre le scepticisme de Hume, et ne cessa de la réclamer sous toutes ses for-