‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 313 sur 439 · I.rs principaux auteurs à consulter sont les · texte numérisé non relu

I.rs principaux auteurs à consulter sont les

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dialogues de Platon, particulièrement le Ménon, le Crahjle et le Grand Hippias; — Xénophon, Mémorables, liv. II; — Philostrate, Vies des sophistes) — Cougny, de Prodico Ceio, Socralis magistro, Paris, 1857, in-8. D. H.

PROGRÉS (de pro, en avant, et gressus, marche, marche en avant). Employé d'abord dans le langage ordinaire, tantôt au propre et tantôt au figuré, avec une signification générale et commune, ce mot, dans la langue philosophique du xixe siècle, est devenu comme un nom propre par lequel on désigne la marche de la société^ du genre humain pris en masse, vers un degré de plus en plus élevé de perfection et de bonheur, vers un développement de plus en plus complet de toutes ses facultés, vers une améliotion indéfinie de ses œuvres. Entendu dans ce sens, le progrès suppose nécessairement la perfectibilité : car il n'est que cette faculté même mise en action, ou traduite en faits dans l'histoire. S'il est vrai que l'humanité passe du mal au bien, de l'ignorance à la science, de la barbarie à la civilisation, c'est parce qu'elle est capable de ce mouvement, ou que la nature l'a rendue perfectible. Mais, dans l'ordre moral, comme dans l'ordre physique, ce n'est pas autrement que

fiar les effets qu'on découvre les causes, ou par es actes qu'on peut constater la puissance. Nous aurons donc prouvé la perfectibilité humaine, si nous réussissons à démontrer le progrès, et toutes les observations que nous pourrons faire sur celui-ci s'appliqueront aussi à celle-là.

1° Le progrès, tel que nous venons de le définir d'après l'usage même du mot; le progrès, considéré comme une loi générale de notre espèce, comme un fait essentiel de la nature humaine, est une idée complètement moderne, à laquelle, ainsi que nous le verrons bientôt, on peut assigner avec précision une date et un lieu de naissance. En effet, plus on remonte dans l'antiquité, plus on voit dominer dans les esprits une idée diamétralement opposée, celle de la corruption, de la décadence du genre humain et de l'univers tout entier, troublé par ses désordres et entraîné dans sa ruine. Philosophes, poètes, législateurs religieux, tous tiennent à peu près le même langage ; tous font entendre les mêmes plaintes sur la déchéance de l'homme et sur l'accroissement de ses vices, de ses crimes, de ses misères; « plaintes aussi anciennes que l'histoire, dit Kant, et même que la poésie, qui a précédé l'histoire ; aussi ancienne que le plus ancien de tous les poèmes. » A écouter les échos de ces temps, rien ne manquait à notre espèce, sortant des mains de la Divinité ; mais, depuis le jour où elle a été livrée à elle-même, elle n'a pas cessé de dégénérer et de communiquer son mal à toute la nature.

C'est la tradition de l'âge d'or, accompagnée de son corollaire inséparable, le dogme de la chute, et que l'on trouve, sous une forme ou sous une autre, dans les croyances religieuses et les idées poétiques de tous les peuples de l'antiquité. Il y en a qui, allant encore plus loin, ont regardé la naissance même de l'homme, son appariliun sur la terre, son union avec le corps, comme une déchéance, et ont placé dans le ciel, au milieu d'un monde incorruptible, l'âge de son innocence et de son bonheur. C'est à ce point de vue surtout que l'homme peut être appelé « un ange tombé qui se souvient du ciel ». Cette idée a traversé successivement l'Inde, la Perse, la Judée, la Grèce, l'école gnostique, les différentes écoles d'Alexandrie; on la reconnaît également dans le dogme oriental de l'émanation et dms la doctrine platonicienne de la réminiscence.

Cependant, lorsqu'on pénètre plus au fond de ces traditions, les unes philosophiques, les autres religieuses, on ne les trouve pas aussi éloignées qu'on le pensait d'abord des idées de progrès et de perfectibilité. A quelle condition, en effet, l'homme est-il perfectible"? A quelle condition peut-il avoir et la faculté et le désir d'avancer? A la condition de savoir vers quel but doit tendre sa marche, et d'avoir sous les yeux un idéal avec lequel il puisse se comparer, qui lui apprenne ce qu'il a déjà fait et ce qui lui reste encore à faire. Cet idéal, les anciens l'ont placé dans le passé, tandis que les modernes le placent dans l'avenir. Il n'est personne qui n'ait entendu citer ces paroles d'un réformateur célèbre : « L'âge d'or, qu'une aveugle tradition a placé jusqu'ici dans le passé, est devant nous. » Nous ajouterons que telle est la loi de l'esprit humain : la plupart de idées fondamentales de notre raison, surtout celles qui appartiennent à la morale et à la métaphysique, avant d'être conçues en ellesmêmes, sous leur forme abstraite, se présentent à notre imagination sous des traits plus palpables, comme des êtres vivants, ou des faits déjà accomplis. Quant aux résultats, il ne faut pas se faire illusion, ils restent à peu près les mêmes, soit que le modèle accompli dont nous cherchons à approcher se présente au début ou au terme de notre carrière. C'est ce modèle lui-même qu'il faut considérer, non la place qu'il occupe aux deux extrémités du temps. Aussi est-il facile de se convaincre que les législateurs, les philosophes, les moralistes de l'antiquité, et quelquefois ceux des temps modernes, quand ils évoquent devant leurs contemporains le souvenir des aïeux, quand ils proposent pour exemples la piété, la vertu, la sagesse des anciens temps, sapientia major um, ouvrent presque toujours une voie nouvelle et, sous prétexte de retourner au passé, s'avancent hardiment vers l'avenir. C'est un trait qui est commun à presque tous les réformateurs de cette époque, reformateurs de la religion, de la société ou de la science, de se donner pour des auteurs de restaurations. 11 y a aussi des réformateurs anciens, surtout en politique et en philosophie, qui, dédaignant ce masque, ont annoncé hardiment leurs desseins. Au reste, comment l'esprit humain aurait-il pu atteindre dans l'antiquité à cette haute civilisation que nous ne cessons d'admirer, si, malgré toutes les traditions qui le rappelaient sur ses pas, il n'avait obéi au désir de marcher en avant, et de se surpasser lui-même.

La foi dans l'avenir, c'est-à-dire dans le progrès, et, par conséquent, dans sa propre perfectibilité, n'a donc jamais manqué au genre humain; mais il s'est écoulé bien du temps avant qu'elle passât de l'instinct dans l'intelligence, et qu'elle cessât d'être un obscur sentiment pour devenir une idée, un principe philosophique, et nous oserions presque dire une notion du sens commun. Cette idée, nous chercherons vainement à la reconnaître avant le xvue siècle. C'est Bacon qui l'exprime pour la première foi dans le titre même d'un de ses principaux écrits : 0/ Ihc proficience and advancement of learniny divine and hun ian} c'est-à-dire : Du pr de l'avancement de* sciences divines cl humaines. L'ouvrage est parfaitement digne du titre : car il a pour but, après avoir dressé l'inventaire de nos connaissances actuelles, de montrer qu'elles n'atteignent pas à la hauteur de leur objel OU a la majesté de la nature; que L'esprit humain, faute d'avoir suivi la bonne route, se trouve seuau début de sa carrière et à l'entrée du royaume qu'il est appelé à conquérir par l'industrie et par la science. Désertes, dans s"u

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Discours de la Mcthode (6e partie, § 2), proie-se la même opinion, au moins quant aux sciences naturelles, et des applications qu'on en peut tirer pour le perfectionnement des arts. Parlant des découvertes qu'il a faites en physique, a elles m'ont fait voir, dit-il, qu'il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie, et qu'au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de l'air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » Il espère surtout dans l'avenir de la médecine, et l'on s'étonne beaucoup moins du rêve de Condorcet sur l'immortalité physique de l'homme, lorsqu'on a lu cette phrase : « Qu'on se pourrait exempter d'une infinité de maladies tant du corps que de l'esprit, et même aussi peut-être de l'affaiblissement de la vieillesse, si on avait assez de connaissance de leurs causes et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus. » Mais le principe du progrès n'a pas eu au xvne siècle d'interprète plus éloquent et plus hardi que Pascal. Chacun se rappelle cette admirable pensée, primitivement contenue dans la préface du Traité du vide, que « non-seulement chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès, à mesure que l'univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d'un particulier; de sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. D'où l'on voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans les philosophes : car, comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse de cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont le plus éloignés? etc. » Quoique beaucoup moins célèbres, parce que l'éclat du langage et de la gloire de Pascal a tout effacé, ces lignes de Malebranche {Recherche de la vérité, liv. II, 2e partie, ch. v) ne sont pas non plus indignes d'être citées : a En matière de théologie on doit aimer l'antiquité, parce qu'on doit aimer la vérité, et que la vérité se trouve dans l'antiquité. Mais, en matière de philosophie, on doit, au contraire, aimer la nouveauté, par la même raison qu'il faut toujours aimer la vérité, qu'il faut la chercher, et qu'il faut avoir sans cesse de la curiosité pour elle. Si l'on croyait qu'Aristote et Platon fussent infaillibles, il ne faudrait peutêtre s'appliquer qu'à les entendre; mais la raison ne permet pas qu'on le croie. La raison veut, au contraire, que nous les jugions plus ignorants que les nouveaux philosophes, puisque, dans le môme temps où nous vivons, le monde est plus vieux de deux mille ans, et qu'il a plus d'expérience que dans le temps d'Aristote et de Platon, comme on l'a dit; et que les nouveaux philosopeuvent savoir toutes les vérités que les anciens nous ont laissées, et en trouver encore plusieurs autres. »

Toutefois, il faut bien le remarquer, chez tous il n'est question que de la périclité intellectuelle ou du progrès consi-

' ' philo: opl I dans les sciences ;

on leseûl bien surpris, et non moins scandalisés.

en donnant à leur principe l'extension qu'il reçut dans les deux siècles suivants. Déjà Leibniz, placé en quelque façon sur la limite du xvir5 et du xvin0 siècle, n'entend plus le progrès à la manière de ses devanciers ; il en fait un simple corollaire de sa fameuse loi de continuité, c'està-dire un principe métaphysique qui embrasse tous les êtres et l'univers lui-même, considéré dans son ensemble. On sait, en effet, que pour l'auteur de la Théodicée et de la Monadologie l'univers se compose de monades, c'est-à-dire de substances simples et incorruptibles, véritables atomes spirituels ou points métaphysiques, dont l'activité est l'essence, et qui, créés tous ensemble avec des qualités diverses et un même désir de les étendre, ne peuvent sous les apparences de la génération et de la mort, que se développer et se perfectionner indéfiniment. Les âmes raisonnables ou humaines, quoique douées de qualités supérieures, telles que la conscience et la liberté; quoique formant dans l'universalité des êtres un ordre à part, que Leibniz appelle la cité de Dieu, les âmes humaines sont soumises à la même loi : elles n'ont pas toujours été ni ne resteront pas toujours ce qu'elles sont aujourd'hui. D'abord dépourvues de sentiment et de conscience/ elles ont passé à l'état d'âmes sensitives, puis se sont élevées à la dignité d'âmes raisonnables ; et rien n'empêche que, sans dépouiller leur nature morale, qui, une fois conquise, ne peut plus se perdre, elles ne soient réservées à de nouveaux développements. « Il se peut, dit Leibniz (Essais de théodicée, § 341), qu'avec le temps, le genre humain parvienne à une plus grande perfection que celle que nous pouvons nous imaginer présentement. » C'est sur ce principe de transformations appliqué au monde physique comme au monde moral, et impliquant dans l'un et l'autre la préexistence des êtres, que Charles Bonnet a édifié plus tard son système de palingénésie; mais ce n'est pas de ce point de vue, c'est dans le cercle exclusif de l'humanité et de tous les faits qui y sont compris, sciences, croyances, industrie, moeurs, civilisation, bien-être, que le progrès a été compris, au xvme siècle, par la généralité des esprits. Alors, ce n'est plus simplement une idée philosophique; c'est presque une religion. Aussi, ne faut-il pas nous demander de produire des autorités, car il faudrait citer presque tous les grands noms de cette époque : Fontenelle , Turgot, Condorcet, en France ; Lessing, Kant, Schiller, en Allemagne; Price et Priestley en Angleterre.

Cependant, parmi tous ces écrivains, il y en a deux, Lessing et Condorcet, dans lesquels semble se réunir d'une manière plus complète et plus vive la foi du xvm° siècle dans la perfectibilité humaine. Lessing, dans son petit livre de l'Éducation du genre humain, s'est fait l'apôtre populaire du progrès religieux ou spirituel, et Condorcet du progrès matériel et social. En effet, voici la pensée du philosophe allemand fidèlement résumée par Mme de Staël, dans son ouvrage de l'Allemagne (4e partie,, ch. i) : « Lessing soutient, dans son Essai sur l'éducation du genre humain, que les révélations religieuses ont toujours été proportionnées aux lumières qui existaient à l'époque où ces révélations ont paru. L'Ancien Testament, l'Évangile, et, sous plusieurs rapports, la réformation, étaient, selon leur temps, parfaitement en harmonie avec le progrès des esprits ; et peut-être, suivant lui, sommes-nous à la veille d'un développement du ebristianisme qui rassemblera dans un même foyer tous les rayons épars, et qui nous fera trouver dans la religion plus que

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la morale, plus que le bonheur, plus que la phik sophie, plus que le sentiment même, puisque chacun de ces biens sera multiplié par sa réunion avec les autres. » Au fond, la doctrine de Lessing est la même que celle qu'Amaury de Chartres, David de Dinan et l'abbe Joachim enseignaient au xnie siècle. Selon ces docteurs du moyen âge, de même que la loi de l'Évangile a succédé à l'ancienne loi, et le règne de Dieu le Fils à celui de Dieu le Père; de même, l'Évangile de Jésus-Christ doit être détrôné à son tour par l'Evangile éternel, le culte du Fils ou du Verbe, par celui de l'Esprit ou de l'amour. Quant à Condorcet, son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain nous fait espérer pour l'avenir, non-seulement que l'humanité sera plus heureuse, plus éclairée, plus libre, plus unie, mais que les bornes mêmes de la vie humaine pourront reculer indéfiniment.

L'idée du progrès, transmise comme un héritage du xvme au xix" siècle, n'a jamais compté de plus nombreux, de plus illustres ni de plus ardents défenseurs que pendant ces cinquante dernières années : en Allemagne, Fichte, Schelling, Hegel; en France, une foule d'historiens, de publicistes, d'hommes d'État, de littérateurs, de philosophes, dont la plupart vivent encore, et dont les autres sont trop près de nous pour avoir besoin d'être cités. Déjà cette idée n'appartient plus exclusivement à la philosophie et à la science; elle est devenue une conviction ou une sorte de foi populaire, entretenue et fortifiée chaque jour par les milie organes de la presse, propagée par tous les canaux de la vie publique. Mais, à cause de cela même, peut-être, nous sommes obligés d'ajouter qu'à aucune époque elle n'encouragea plus d'erreurs, ne servit de prétexte à de plus chimériques doctrines, à de plus périlleuses tentatives, et n'eut plus besoin d'être réglée et définie. 11 faut donc qu'après avoir parlé seulement de l'idée du progrès et des développements successifs qu'elle a reçus, nous considérions le progrès en lui-même, comme un fait général ou une loi de l'espèce humaine, en déterminant autant que possible ses limites et sa sphère.

2° Nier le progrès d'une manière générale, absolue, est aussi impossible que de nier l'histoire : car, comment faire un pas dans l'histoire, pourvu qu'on y embrasse tout le genre humain, sans y rencontrer une conquête de l'une ou l'autre des diverses facultés, de l'un ou l'autre des différents principes dont le développement commun a reçu le nom de civilisation? Qui oserait soutenir, par exemple, que les sciences mathématiques et physiques, la géométrie, l'astronomie, l'histoire naturelle, toutes les connaissances, enfin, qui ont pour objet le monde extérieur, n'ont rien gagné depuis Thaïes et Pythagore, ou seulement depuis la renaissance des lettres au xvie siècle jusqu'à nos jours? Qui pourrait fermer les yeux à la lumière éclatante que l'observation et le calcul viennent répandre chaque jour, tant sur les parties les plus imperceptibles, que sur l'ensemble de l'univers, ou sur les deux infinis dont parle Pascal? Ce n'est pas, non plus, l'érudition pure, comprenant dans son sein la philologie, l'archéologie, l'histoire proprement dite, qu'on peut accuser d'immobilité. Les découvertes obtenues, depuis un siècle seulement, par les travaux de cet ordre, les monuments précieux arrachés à la poussière, les antiques symboles dépouillés de leurs voiles, les langues retrouvées après des siècles d'oubli, ont de quoi enorgueillir l'intelligence et étonner 1 magination. Est-ce à l'industrie qu'on voudra

contester le chemin qu'elle a fait, les merveilles qu'elle a produites coup sur coup, le temps et la dignité qu'elle ajoute à la vie humaine par la suppression des distances, la rapidité de ses oeuvres et la substitution, dans les travaux matériels, du service des éléments à celui de nos bras? La somme du bien-être, quoi qu'on ait dit, s'est accrue avec ces résultats, la richesse est mieux et plus divisée, la misère perd tous les jours de son empire en même temps qu'elle diminue d'intensité.

Au progrès matériel, industriel et scientifique, nous sommes obligés d'ajouter le progrès social, c'est-à-dire le perfectionnement des institutions, des lois, des mœurs [et des relations sur lesquelles repose la société humaine. Ce n'est plus la force qui gouverne le monde, mais l'intelligence, et quelque chose de plus élevé encore que l'intelligence, la justice et l'humanité. La guerre n'est plus la dernière raison des nations et des rois. Par le développement de l'industrie, du commerce et des sciences, les vieilles animosités, les rivalités traditionnelles tendent à s'effacer de peuple à peuple pour céder la place à des relations plus utiles et plus douces. Déjà l'Europe ne forme presque plus qu'une vaste fédération. L'esclavage a disparu de tous les pays civilisés, et l'égalité civile, établie depuis un demi-siècle chez quelques nations, est à la veille de triompher chez toutes les autres. L'égalité civile est inséparable de la liberté civile, de la liberté religieuse, de l'égalité dans la famille, ou de l'abolition de cette antique iniquité, de cette institution contre nature qui s'appelait le droit d'aînesse. En même temps que l'idée de la justice fait triompher peu à peu tous les droits, le sentiment de l'humanité adoucit toutes les peines. Grâce au ciel, les monstrueux supplices qui déshonorent les temps passés et qui ont eu plus pour effet de pervertir que de corriger les hommes, sont également proscrits par nos lois et par nos moeurs : même pour les plus grands crimes, la peine de mort devient chaque jour une exception plus rare. Ces faits sont de telle nature, qu'il n'y a pas de système ni d'esprit de parti qui puisse les altérer ou les obscurcir; il faut les accepter si l'on accepte l'histoire. Il y a plus, la religion même, en la considérant du point de vue le plus orthodoxe, semble consacrer, dans une mesure déterminée, entre la chute et la réhabilitation, l'idée du progrès. Ne voyons-nous pas, en effet, l'idolâtrie précéder la vocation d'Abraham et la révélation laite aux patriarches? Cette révélation n'est-elle pas inférieure à celle qui a eu Moïse pour interprète ? La révélation de Moïse n'a-t-elle pas été développée par les prophètes ses successeurs ; et enfin, tout l'Ancien Testament n'est-il pas considéré par l'orthodoxie chrétienne, comme une figure du Nouveau ?

Mus, parce que le progrès est un fait incontestable de la nature humaine, il ne faut pas croire qu'il soit infini, qu'il n'admette ni règles ni limites, qu'il puisse changer la nature des choses et les principes éternels de la raison. Quant à ces derniers, il ne peut qu'en étendre et en multiplier les applications, ou les présenter sous une forme plus précise et plus noble, mais non les altérer ni les supprimer. En géométrie, la ligne droite sera toujours le plus court chemin d'un point à un autre. En morale. nête passera toujours avant l'utile; nos intérêts et nos passions seront toujours obligés de céder à nos devoirs. En métaphysique, la cause sera toujours supérieure à l'effet ; et si l'homme est doue de liberté et d'intelligence, à plus forte raison Dieu sera-t-il un être intelligent et libre

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