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l'empire des vieilles coutumes, et quel courage il fallait pour entreprendre contre des adversaires si obstinés la réformation des arts et des sciences. Ce n'est cependant pas en grammaire que Ramus rencontra le plus d'obstacles. La lutte fut bien plus vive et plus acharnée en rhétorique ; il est vrai qu'ici le débat s'agrandissait et qu'il ne s'agissait plus d'Alexandre de la Ville-Dieu ou de tel autre grammairien barbare, mais de Cicéron et de Quintilien. On peut voir dans Rabelais [Pantagruel, prol. du livre IV) avec quelle ardeur Pierre Galland prit la défense de ces illustres morts, dont il se considérait, sans doute, comme le tuteur. Ce fut ensuite le tour de la logique. Ramus, ayant pris pour texte de son enseignement en 1552 et 1553 son livre autrefois proscrit, des Dialeclicœ institutiones, vit recommencer de plus belle les disputes et les persécutions. A sa leçon d'ouverture au collège de Cambrai, ses adversaires firent entendre de grands cris, des trépignements et des sifflets ; mais il parvint à triompher du tumulte, et termina sa leçon au milieu des applaudissements. Après la logique, vinrent les mathématiques, dont il entreprit aussi de réformer ou plutôt de fonder l'enseignement : car il était un des premiers qui eussent interprété à Paris les grands mathématiciens grecs.
C'est ainsi qu'en 1562, à force de zèle et de patience, et en dépit des vexations dont il était l'objet, Ramus était parvenu à embrasser le cercle presque entier des arts libéraux, suivant le dessein qu'il avait formé en abordant la chaire royale; et, sans doute, il eût entièrement accompli sa tâche s'il n'en eût été empêché par les guerres civiles, par de nouvelles persécutions et par une mort prématurée.
Jusqu'à l'année 1561, Ramus s'était montré fort attaché à la religion catholique romaine ; cependant il était déjà depuis quelque temps suspect de luthéranisme, et obligé de se tenir en garde contre les délations de ses ennemis, qui épiaient sa conduite. Il résulte de son propre témoignage que sa conversion au protestantisme date du colloque de Poissy (septembre 1561). Du jour où Ramus désira la réforme de la religion, il s'y employa avec ce zèle qu'il avait toujours mis en toute chose. « Mon ardeur logique, dit-il lui-même [ardor logicus), fit invasion dans le domaine de la théologie. » Il prétendait, en effet, appliquer sa dialectique à la théologie comme à toutes les sciences, et il usait, dans cette étude, de sa liberté ordinaire : aussi fut-il conduit à se séparer chaque jour davantage de l'Église catholique : et, lorsque vint l'édit de tolérance de janvier 1561 (1562), il déclara ouvertement son protestantisme. Dès ce moment il fut perdu.
Au mois de juillet 1562, les calvinistes ayant été chassés do Paris sous peine de la hart, et l'Université ayant déclaré exclu de toute fonction et de toute charge quiconque ne jurerait pas la profession de loi rédigée par la Faculté de théologie, Ramus quitta la ville muni d'un sauf-conduit du roi Charles IX, qui lui donna asile dans le palais de Fontainebleau. Mais la protection royale était devenue insuffisante pour le défendre: il lui fallut chercher d'autres refuges, errant de lieu en lieu, loin des chemins fréquentés, rencontrant çà et là dans sa finir une généreuse hospitalité, et achevant dans ces courts moments do répit l'ouvrage intitulé Schotœ physicoe.
Lmboise (19 mars 1563) lui avant enfin pi rmi d< rentrer à Paris, il reprit po
: i taire de professeur royal, mais ce ne fut pas pour longtem]
mois d'octobre 1565, I'aschal du Hamel, lecteur royal en mathématiques, étant mort, sa succession fut donnée, par faveur, à un étranger nommé Dampestre Cosel, qui était peu \ dans les mathématiques, et qui, de plus, ne savait ni le latin ni le français. Cette nomination parut scandaleuse, et Ramus, qui était alors le plus ancien de la compagnie et le doyen des lecteurs royaux, se crut plus particulièrement appelé à soutenir l'honneur du Collège de France. Il sollicita et obtint du roi une ordonnance qui prescrivait un examen pour quiconque aspirait à devenir professeur royal. Dampestre devait être le premier soumis à cette formalité ; il aima mieux quitter la place, et vendit sa chaire à Jacques Charpentier. Celui-ci connaissait encore moins les mathématiques que Dampestre, et. de plus, il ne savait pas le premier mot de la langue grecque ; il avait donc ses raisons pour ne pas vouloir d'un examen dont Euclide eût fait tous les frais. Il prétendit que la condition établie par le roi ne le concernait pas, et il refusa de s'y soumettre. Ramus s'étant opposé à cette prétention, l'affaire fut portée au Parlement. Là, Charpentier fut obligé d'avouer sa profonde ignorance en grec et en mathématiques ; néanmoins, on lui tint compte de son éloquence et de ses longs services dans l'enseignement de la philosophie ; et, comme il offrait de se mettre au courant des mathématiques, on l'autorisa à ouvrir son cours, à la condition expresse d'enseigner les éléments d'Euclide dans trois mois. Charpentier ne remplit point ses engagements, durant toute l'année 1566; mais ce qu'il y avait de plus grave, et ce que les lecteurs du roi virent avec indignation, c'est que le nouveau professeur exigeait un salaire de ses écoliers. Ramus fit valoir ce grief, ajouté à tant d'autres, dans une Remonsirance, en français, au conseil privé du roy, dans le mois de janvier 1567 ; mais, cette fois, il échoua, et ses efforts ne réussirent qu'à changer en haine furieuse et mortelle l'envie, déjà si persévérante, de son adversaire.
La colère de Charpentier et de ses amis s'exhala d'abord en libelles et en infâmes calomnies ; mais bientôt on eut recours, contre Ramus, à des moyens plus violents ; on lui envoya en pleine paix des assassins, qui faillirent plus d'une fois le mettre à mort dans son collège même (voy. Nancel, ViedeRamus, p. 60, 61, 63). Enfin, la seconde guerre civile ayant éclaté, vers la fin de septembre 1567, Ramus aurait été infailliblement massacré, s'il ne s'était réfugié à Saint-Denis, dans le camp du prince de Condé. Il assista, en simple spectateur, à la bataille indécise qui se livra en ce lieu; puis il suivit l'armée du prince en Lorraine, où il eut occasion de rendre aux protestants un assez grand service.
La paix qui survint à la fin de mars 1568, permit à Ramus de retourner à Paris, où il reprit possession de son collège de Presles. Mais à peine de retour, il s'aperçut aisément que la guerre ne tarderait pas à se rallumer. Il partit alors pour l'Allemagne, où il trouva pendant deux ans un asile assure. Partout, dans ce pays, "ii lui rendit les plus grands honneurs, comme à un homme dont on admirait le génie et les écrits, et qu'on appelait le Platon français (gallicus Plato). 11 visita la plupart des villes de l'Allemagne et de la Suisse, mais il .séjourna particulièrement à Bàle, àHeidelberg. à Genève et à Lausanne; il enseigna publiquement si Logique dans ces trois dernières villes.
Cependant, le traité de Saint-Germain-en-Laye (8 août 1570) ayant mis fin à la troisième guerre civile, Ramus, rentré en France, se dis-
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posait à remonter dans sa chaire du Collège de France ; on ne le lui permit point. Il fut réintégré dans sa principauté du collège de Presles. Le titre de professeur royal lui l'ut conservé ; son traitement fut même doublé, en considération de ses longs services, mais il n'obtint pas l'autorisation de reprendre ses cours. Ne pouvant plus enseigner les arts libéraux, il voulut continuer d'en répandre la connaissance en les rédigeant en français. Pendant les années 1071 et 1572, il partagea son temps entre cet utile travail et l'étude de la théologie.
Au mois d'août 1572, Jean de Montluc, évêque de Valence, qui le protégeait, le pressa d'aller avec lui en Pologne, pour soutenir de son éloquence la candidature de Henri d'Anjou au trône de Pologne. Ramus, par un scrupule de religion, sans doute, ne voulut point se mettre au service d'un prince que les protestants regardaient comme un de leurs plus mortels ennemis. Peu de jours après, il périssait dans le massacre de la Saint-Barthélémy. Le bruit public accusa Charpentier de cet assassinat, et les témoignages précis des contemporains ne laissent point de doute à cet égard. « Charpentier, dit Est. Pasquier (Recherches de la France, liv. IX, ch. xx), ayant, avecques la résignation de l'Italien (Dampestre), couvé dedans son âme une vengeance italienne six ans entiers, fit, ainsi que l'on dit, assassiner Ramus par des gens de sac et de corde, à ce par lui attitrez. » Voici ce que rapporte l'historien de Thou (Historia sui temporis, lit». III, ad ann. 1572) : « Charpentier, son rival, excita une émeute^ et envoya des sicaires qui le tirèrent du lieu ou il était caché, lui prirent son argent, le percèrent à coups d'épee et le précipitèrent, par la fenêtre, dans la rue. Là, des écoliers furieux, poussés par leurs maîtres, qu'animait la même rage, lui arrachent les entrailles, traînent son cadavre, le livrent à tous les outrages et le mettent en pièces. »
Quoique Ramus fût possède d'un trop grand désir d'innovation en tout genre, il a cependant rendu à la philosophie, aux lettres et aux sciences de véritables services, soit en les débarrassant de la forme scolastique, soit en y introduisant des réformes durables. En grammaire, il épura la prononciation, vulgarisa l'emploi des deux consonnes j et u, qui furent appelées ramistes, diminua le nombre des règles et fit reconnaître l'autorité de l'usage. Il contribua aussi à répandre la connaissance de la langue grecque, et s'associa aux efforts des Henri Estienne et des Du Bellay en faveur de la langue française. Il simplifia de même et éleva l'étude de la rhétorique, mettant à la place des préceptes l'imitation des grands écrivains, et unissant étroitement l'art d'écrire avec l'art de penser. Ses travaux en mathématiques servirent beaucoup à l'avancement de cessciences,jusque-làpeu cultivées en France : son Arithmétique fut très-estimée jusqu'au temps de Descartes ; mais il montra surtout son zèle pour les mathématiques en fondant au Collège de France une chaire qui fut occupée par plusieurs savants illustres, notamment par le géomètre Roberval et par Gassendi.
C'est à la logique que le nom de Ramus est demeuré spécialement attaché. C'est, eu effet, sur la logique que porta son principal effort, et la doctrine qui a reçu le nom de ramisme est avant tout un système de dialectique. Pour se faire une idée exacte de ce système, il y faut distinguer, avec Ramus lui-même, deux parties : l'une négative ou réfutative, l'autre positive et apodictique. La première, dirigée uniquement contre Aristote et les scolastiques, se trouve dans les Scholce dialeclicœ. Cette polémique était
d'une grande importance au xvic siècle; elle est aujourd'hui dépourvue d'intérêt, d'abord parce que les attaques de Ramus contre VÔrganon nous paraissent manquer de justesse et de profondeur, mais surtout parce que nous ne sommes plus, grâce à Dieu, à une époque où la liberté philosophique ait intérêt à détruire la légitime autorité d'un logicien tel qu'Aristote. L'autre partie du ramisme, au contraire, peut être encore utilement étudiée de nos jours. En voici les principaux traits. Ramus définit la dialectique la faculté de raisonner et de discourir, et il lui attribue deux fonctions : Vinvcntion, qui consiste à trouver les arguments, et le jugement, qui consiste à les employer et à les disposer. Cette double faculté est propre à l'homme; il y a plus, elle lui est essentielle et innée. L'art vient, plus tard, s'ajouter à la nature et traduire en préceptes les instincts logiques de l'homme. Enfin, l'exercice et la pratique convertissent ces préceptes en habitude. Ainsi la vraie dialectique dérive de trois sources : la nature, l'art et la pratique. Mais, de même que la meilleure pratique est celle qui se règle sur la plus exacte théorie, celle-ci, à son tour, doit être puisée dans l'étude de la nature humaine. Or, comment étudier la nature humaine, où l'observer, sinon dans ses œuvres? Comment connaître le meilleur emploi de ses facultés, sinon dans ses productions les plus parfaites? « Il s'agit donc, dit Ramus, de chercher dans les chefs-d'œuvre de l'esprit humain en tout genre les lois naturelles du raisonnement, et de mettre en préceptes les procédés pratiqués, même à leur insu, par les plus illustres génies de la poésie, de l'éloquence, de la philosophie ou des mathématiques. » Voilà le motif profond pour lequel Ramus voulait toujours unir l'étude de l'éloquence avec celle de la philosophie; et toute son école, après lui, a été essentiellement une école d'humanistes. Il a entrevu la vraie méthode philosophique; il a fait plus d'une fois appel au yvûJQt cea'jTÔv ; mais, obéissant à l'esprit de son temps, homme de la renaissance, il n'a considéré la nature humaine que dans les œuvres mortes des anciens : méthode incomplète et détournée, où l'observation est remplacée par les conjectures, et qui convient mieux à l'étude de la littérature qu'à celle de la philosophie. Du reste, il a tiré de cette méthode tout ce qu'elle pouvait donner en logique. Réduit aux lieux communs pour tout moyen d'invention, il en a du moins présenté une théorie claire et distincte. Il a disposé les parties de la logique sous ces quatre chefs : idée, jugement, raisonnement, méthode; et il a été suivi en cela par Gassendi et par les auteurs de la Logique de Port-Royal. Ses essais de simplification dans la théorie du syllogisme simple ne sont pas toujours heureux, mais ils ont frayé la route à ses successeurs. Sa théorie du syllogisme composé est la plus ingénieuse que nous ayons, et Gassendi seul mérite d'être comparé à Ramus dans cette partie de la logique. Enfin, si Ramus n'a pas connu la vraie méthode, il a eu la gloire de comprendre et d'enseigner à ses disciples l'importance suprême de cette question, qui. une fois résolue par Descartes, devait renouveler la philosophie tout entière.
Le ramisme a exercé dans toute l'Europe une influence dont on n'a plus l'idée exacte de nos jours. Il rallia le plus grand nombre des adversaires d'Aristote et de la scolastique en France, en Suisse, en Allemagne. Presque toutes les universités protestantes l'adoptèrent, et plusieurs le retinrent jusque dans le xvin0 siècle, notamment l'Académie de Berne. Ne pouvant faire ici le dénombrement des ramistes, ni même des univer-