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la résu roction des corps, etc. En général, de deux propositions philosophiques ou théologiques dont l'une nous promet plus que l'autre, c'est la première qui doit être préférée, quand même elle serait plus difficile à prouver. C'est à peu près l'argument de Pascal; ce sont les croyances mises à l'enchère.
De la métaphysique et de la théologie, Raymond de Sebonde arrive à la morale, qu'il fonde tout entière sur l'amour. Dieu nous a créés par un acte d'amour ; c'est par le même sentiment que nous devons répondre à ses bienfaits. L'amour est donc le principe de tous nos devoirs envers lui ; et de nos devoirs envers Dieu découlent ceux que nous avons à remplir envers notre prochain et envers nous-mêmes : car l'homme étant de tous les êtres celui qui approche le plus de la perfection divine et qui en contient en lui la" plus fidèle image, nous devons reporter sur lui une partie de l'amour que nous inspire le Créateur. Quant aux autres créatures, nous devons les aimer en raison de leur ressemblance ou de leur affinité avec la nature humaine. L'amour, selon Raymond de Sebonde, est la seule chose qui nous appartienne véritablement, qui soit complètement à nous, et semble se confondre, pour lui. avec la liberté. Mais il y a le hon et le mauvais amour, le premier qui nous attache à Dieu, et le second à nous-mêmes. L'amour de Dieu nous convertit en Dieu, en confondant notre volonté avec la sienne. Par l'amour de lui-même ou l'amour de soi, l'homme est enfermé dans sa propre existence ; il ne connaît, il n'adore que lui. Celui-ci engendre tous les vices, toutes les difformités, toutes les misères dé l'âme humaine ; celui-là, toutes les perfections et toutes les vertus.
Ce n'est pas seulement notre âme qui s'élève et se transforme par l'amour, mais aussi notre corps : car l'âme et le corj s sont nécessaires l'un à l'autre ; ils ont été créés l'un pour l'autre, et forment deux parties inséparables de notre être. Le corps régénéré par l'amour de Dieu, arrive aune immortalité spirituelle: corrompu par le péché ou le mauvais amour, il conserve une immortalité matérielle; il devient un fardeau et un instrument de souffrance. Ainsi s'expliquent, selon l'auteur de la Théologie naturelle, le mystère de la résurrection et l'éternité des peines. C'est par l'éternité des peines qu'il cherche ensuite à démontrer le dogme naturel de l'immortalité de l'âme. Celui qui a offensé Dieu, dit-il, ou l'être infini, mérite une peine infinie, c'est-à-dire éternelle. Or, les peines éternelles supposent nécessairement l'immortalité. »
Le livre, comme on le voit, n'est guère d'accord avec la préface. Après avoir annoncé que la Bible n'est qu'une seconde édition du livre de la nature et la révélation de la raison, l'auteur finit par sacrifier entièrement la seconde à la première, et par désavouer son principe même, en déclarant, malgré ses explications, que les dogmes essentiels du christianisme sont des mystères impénétrables (ch. ccxm). Dans l'ordre politique, il sacrifie de la même manière le pouvoir temporel au pouvoir spirituel. « Que les princes terriens, dit-il (ch. cccxiv), se donnent bien garde de contrevenir à la puissance spirituelle; qu'ils se donnent bien garde de lui désobéyr; qu'ils la respectent et la servent : car leur authorité n'a force ne vie qu'autant qu'elle est au service et en l'obéyssance de la puissance spirituelle. » C'est par pure tendresse de traducteur que Montaigne a pu dire, en parlant de cet ouvrage, qu'il ne pense pas qu'il soit possible de mieux faire.
Raymond de Sebonde a donné lui-même un abrégé de la Théoloqie naturelle, publié sous le titre suivant : De natura hommis dialogus, sive Viola animœ, in-4, Cologne, 1501 ; in-16, Lyon, 1568. Cet abrégé a été deux fois traduit en français : Arras, 1600, in-16 ; in-8, Paris. 1566. Un autre abrégé, intitulé Oculus fidei, a été publié par Amos Comenius, in-8, Amst., 1661.
RATNAL (l'abbé Thomas -Guillaume -François), né à Saint-Geniez, dans le diocèse de Rodez, le 11 mars 1711 ; mort à Chaillot, près Paris, le 6 mai 1796.
L'histoire de !a philosophie n'est pas seulement l'exposition des doctrines, elle est aussi l'histoire des philosophes. C'est sous ce point de vue surtout qu'il y a lieu de s'occuper ici de l'abbé Raynal. Sa vie est mieux faite que ses écrits pour éclairer les profondeurs de l'époque ardente où il vécut, et faire apprécier tout ce qu'il y avait de désordonné et de fiévreux dans cet enthousiasme qui, sur la fin du xvnr3 siècle, entraînait tout le monde vers la révolution. Le personnage est inséparable de ses écrits; seuls, ceux-ci seraient inexplicables. On ne devinerait jamais, à les lire aujourd'hui, le succès fabuleux qu'ils obtinrent.
L'abbé Raynal fit ses études chez les jésuites, et entra ensuite dans cette société, où bientôt il fut ordonné prêtre. Une certaine facilité de parole, jointe à une verve qui ne s'arrêtait pas facilement devant les exagérations, lui obtint d'abord à Pézénas des succès comme professeur et comme prédicateur. L'ambition s'éveilla alors avec toute sa puissance chez le jeune jésuite ; et, en 1747, il se sépara de sa compagnie pour venir à Paris, où il se fit attacher, comme desservant, à la paroisse de Saint-Sulpice. Dans cette situation modeste, il n'avait pour vivre que le produit de ses messes. Ne voulant pas subir de privations, il pratiqua, dit-on, la simonie, disant les messes au rabais pour en avoir davantage, et se refusant à enterrer toute personne dont la famille ne lui remettait pas préalablement une certaine somme. En revanche, quoique alors ce fût défendu, il enterrait pour le même prix les protestants dans le cimetière des catholiques. Ces pratiques furent ébruitées, et amenèrent son expulsion de Saint-Sulpice. Mettant alors de côté tout vain ménagement, Raynal abandonna tout à fait le ministère ecclésiastique, et se décida à vivre de ses travaux littéraires et de ses entreprises industrielles. Il avait, au plus haut degré, le goût du trafic ; il se lança donc dans des spéculations de librairie, s'associa à des opérations commerciales, sans reculer devant les bénéfices de la traite des nègres, et gagna ainsi beaucoup d'argent.
Ce fut vers cette époque de sa vie qu'il publia les Anecdotes littéraires, les Anecdotes historiques, militaires et politiques de VEurope, YHistoirc du stathouderat, et d'autres ouvrages aujourd'hui parfaitement oubliés, et très-dignes de l'être. , .
Mais ces livres, tout médiocres qu'ils étaient, répandaient son nom, et, du moins par leur nombre, le faisaient connaître. Devenu un des rédacteur du Mercure, il eut ses entrées chez les ministres et dans les salons dévoués à ce que l'on appelait le parti philosophique. Il était de toutes les réunions, chez d'Holbach, Helvétius et Mme Geoffrin, et s'y montrait un apôtre enflammé de toutes les idées qu'on y émettait. Il imitait même Helvétius, et, comme le célèbre fermier général, consultait et faisait intervenir directement ses amis dans la fabrication de ses livres.
Ce fut vers cette époque de sa vie qu'il conçut
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el i vécuta le plus fameux de ses ouvrages, l'Histoire philosophique cl politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, qui parut en 1770, à Amsterdam, 4 vol. in-8. Ce livre, amas assez indigeste de données souvent inexactes, mêlées entre elles par des déclamations violentes, eut un succès inouï. Plus de vingt éditions en furent faites en France, et plus de cinquante contrefaçons à L'étranger. Dans les premiers volumes, il parle des Portugais et de leurs colonies en Orient; puis des Anglais et des Français, et, enfin, des Espa gnols et des Hollandais. Il raconte ensuite les conquêtes des Européens dans l'Amérique, toutes les atrocités de la traite des nègres sur les côtes delà Guinée, et présente le tableau des colonies anglaises et françaises dans l'Amérique septentrionale. Puis, comme fatigué de cet ordre apparent, il termine l'ouvrage par des'dissertations déclamatoires sur la religion, le gouvernement, la politique, la guerre, la marine, le commerce, l'agriculture, etc., et même la philosophie morale et les belles-lettres.
Rendons justice à qui de droit : si l'exécution de ce livre fut détestable, l'idée qui lui servait de base était excellente. C'était assurément une belle et grande pensée que celle de réunir dans un tableau méthodique et bien fait l'histoire de toutes les entreprises des Européens dans l'Inde et dans le nouveau monde. 11 y avait là, surtout, la démonstration éclatante d'un fait trop peu apprécié alors en France, la puissance des relations commerciales. Ainsi, au premier aspect, sur le seul titre de l'ouvrage, YHistoire philosophique frappe-t-elle l'esprit et produit-elle un certain effet. Il semble qu'un voile se déebire, et qu'un horizon nouveau se découvre. Les Anglais, plus habitués que les Français à comprendre l'importance du commerce dans le développement d'une nation, appréciaient à ce point de vue, et d'une manière particulière, le livre de Raynal.
Ajoutons que si Raynal déclame avec une violence qui rappelle les allures des tribunes de Rome et des démagogues d'Athènes, d'un autre côté ses invectives, souvent éloquentes, contre la traite des noirs et contre le monopole du commerce dans les deux Indes, servaient utilement les idées de la liberté individuelle et de la liberté commerciale. Ce n'était pas, à proprement parler, un économiste ; mais, par la nature même des questions qu'il soulevait, son livre contribuait à rappeler des idées qu'il est toujours utile d'agiter; et, en définitive, il y régnait comme un souffle de sympathie ardente pour les classes pauvres, pour les faibles, qui ne pouvait que réveiller dans les âmes les idées de la philanthropie et de la fraternité humaine.
Mais Raynal, dont l'esprit d'ailleurs manquait de mesure et de méthode, ne s'était astreint, en composant son livre, à aucune règle .sérieuse. Bien plus, il avait accepté sans scrupule la collaboration de diverses personnes qu'il ne daigna même pas nommer, et dont il inséra des morceaux entiers, sans s'occuper de les coudre ensemble. C'est ainsi que pour les idées philosophiques il eut recours à Diderot, Pechméja et d'Holbach; pour le commerce, à M. Paulze, fermier i il'Arandaet deSouza, oui lui fuurnircni des mémoires sur les colonies d'Espagne cl de Portugal. Grimm déclare catégoriquemi plus beaux passages sont textuellement de Diderot, qui est ainsi l'auteur de près d'un tiers de l'ouvrage (voy. Grimm. t. Vil, D. .'.<;»; I. Y1I1; p. 364, et t. X, p. 421). Qucr.inl nomme aussi, parmi les collaborateurs les plus abondants de Raynal, un autre ex-jésuite,
l'abbé Martin, l'auteur anonyme du discours prononcé par Robespierre le jour de la fête de l'Être suprême.
Ce n'est pas tout encore; le succès fabuleux de son livre enhardi l Raynal lui-même, au point que, pour grossir les volumes, il inséra dans les edisuivantes des pages entières d'ouvrages connus, sans en rien dire à personne. Aussi Voltaire l'appelait-il dédaigneusement» du réchauffé avec de la déclamation ».
Et cependant le livre continuait d'avoir un immense succès. En 1780, Raynal en publia une édition où il donna plus amplement encore carrière à son goût pour la déclamation (Genève, 10 vol. in-8). Il voulait frapper vivement l'attention publique par des traits plus hardis; cette fois, la censure l'atteignit. Le 19 décembre 1779, un arrêt du conseil défendit le livre ; l'édition de 1780 fut saisie et brûlée, le 26 mai 1781, par la main du bourreau, au pied du grand escalier.
Rien, selon les mœurs du moment, ne manquait donc plus à la gloire de Raynal. Il voyagea, et fut fort bien accueilli à l'étranger. A Genève, il essaya, mais sans succès, de jouer le rôle de conciliateur entre les deux partis qui divisaient la république ; mais, du moins, il fit élever à Lucerne un monument à la gloire des trois fondateurs de la liberté helvétique, sans oublier son buste à côté de leur image. A Lausanne, il fonda trois prix pour trois vieillards honnêtes et indigents.
A Berlin, Frédéric, qui n'avait pas lieu d'être personnellement satisfait de YHistoire philosophique, l'accueillit froidement; mais à Londres il fut reçu avec honneur, et admis par la Société royale au nombre de ses membres.
Rappelé en France en 1787, il vit avec effroi les premiers symptômes de la révolution, et s'employa à la combattre avec la même ardeur qu'il avait déployée précédemment pour en propager les idées. En 1791, il adressa, et remit luimême au président de l'Assemblée constituante, le 31 mai, une lettre qui fut lue en séance publique, et dans laquelle il blâmait absolument les doctrines et les actes de l'Assemblée.
Dès lors il se sépara entièrement du parti du mouvement ; il n'émigra point, et fut épargné en 1793 ; il vécut retiré à Montlhéry. Dans une visite à un ami malade, à Chaillot, il succomba à un catarrhe dont il souffrait depuis assez longtemps, et mourut âgé de 83 ans, au moment où il venait d'être nommé membre de la classe d'histoire de l'Institut, récemment organisée par le Directoire.
Telle fut la vie agitée de cet écrivain, qui nous montre ainsi, par les vicissitudes de son existence personnelle, de quelles passions était alors tourmentée la société française. Personne, aujourd'hui, ne lit plus les ouvrages de Raynal ; mais en voyant le succès incroyable qu'ils ont obtenu, on n'en aperçoit que mieux la violence des idées qui régnaient à la fin du xvme siècle, et qui allaient bientôt tout ébranler pour tout renouveler. R. F.
RÉALISME. A prendre ce mot dans son sens le plus étroit, il désigne simplement une doctrine particulière sur une question en apparence restreinte, et une école de philosophes scolasticrues, en opposition avec le nominalisme qu'on a défini ailleurs. Les réalistes ou les réaux soutiennent que les notions universelles ne sont pas seulement des conceptions formées par l'entendement, mais de véritables réalités, et à cette question fameuse de Porphyre, « si les espèces et les genres subsistent par eux-mêmes, ou sont de pures pensées, s'ils sont corporels ou incorporels, s'ils existent séparés des objets sensibles
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ou dans ces objets; » ils répondent avec plus ou moins de décision : « Les universaux sont des choses, ils sont de l'ordre intelligible, c'est-àdire hors de la portée des sens, et quoique n'apparaissant à nous que dans les individus ils forment au-dessus d'eux, soit à part, soit dans l'intelligence divine, la région de la vérité où l'on trouve les types et les raisons d'être de toute chose créée. » Mais on se tromperait si on bornait le réalisme à cette seule affirmation, et si on l'enfermait dans les limites de la scolastique : au fond c'est un des deux grands partis entre lesquels la pensée philosophique se partage, et c'est un système ou plutôt une tendance qui se retrouve dans tous les temps et dans tous les lieux. Il a ses antécédents dans la philosophie grecque, et son plus grand docteur dans la personne de Platon; il continue ses traditions dans le monde moderne, où sous des noms divers il lutte partout contre l'esprit nominaliste. Sans doute, entre ces deux extrémités, il y a beaucoup de situations intermédiaires, et ces deux courants opposés se mêlent souvent ; mais pour les distinguer, il faut les prendre au point où ils s'écartent le plus, et alors le nominalisme pur est l'empirisme, et le réalisme absolu l'idéalisme. Le problème posé à propos de l'espèce et du genre, n'est qu'une face d'un problème plus général, à savoir la nature et le nombre des êtres, et par suite l'autorité et la portée de la raison. Pour les uns le vrai monde est celui des choses visibles, des phénomènes et de leurs rapports, et la raison n'a pas d'autre aliment que les perceptions qu'elle élabore et transforme ; pour les autres il y a derrière cette scène mouvante des principes et des causes invisibles qui l'animent et qui l'expliquent, et la raison a le privilège d'atteindre par delà les choses extérieures, les vrais principes de l'existence qui sont aussi les fondements de la science. Au dire des nominalistes eux-mêmes, tout philosophe qui professe qu'une idée dont il ne peut montrer l'objet avec le doigt, ni l'exposer aux regards, n'en a pas moins hors de l'esprit un objet, et correspond à un être, mérite d'être appelé réaliste. On voit à combien de noms illustres et à combien d'écoles différentes on peut attribuer ce titre, et quelle erreur on commettrait en se représentant la scolastique comme occupée à <« une querelle de moines » et se consumant en efforts pour résoudre un problème que la philosophie moderne néglige ou résout en quelques mots.
Rien de plus modeste en apparence que la thèse primitive du réalisme scolastique ; les genres et les espèces ne sont ni de simples mots ni dépures conceptions mentales, et quand même il n'y aurait aucune intelligence humaine, ils ne laisseraient pas de subsister ; par exemple l'humanité n'est pas une simple collection d'individus, rapprochés par une opération de notre esprit, mais tout à fait divers et se suffisant à eux-mêmes : il y a là une véritable unité que nous constatons sans la faire, et qu'on ne peut supprimer sans s'interdire de définir l'homme, et de dire ce que sont Socrate et Platon. Il y a donc tout au moins à côté, ou plutôt au-dessus de la nature individuelle, une nature commune. Si le réalisme s'en tenait à cette première affirmation, il resterait inattaquable ; mais ce point accordé, la logique le pousse en avant sur une pente dangereuse. De ces deux natures laquelle est la meilleure? Celle qui est l'objet de la science, de la définition, celle qui demeure alors que les individus et les faits s'évanouissent, celle qui se communique à tous sans s'épuiser, celle qui ne se voit pas, l'espèce, la loi, comme on
voudra l'appeler, la nature universelle dont l'autre n'est qu'une forme fugitive. Celle-ci s'efface, s'amoindrit, finit par devenir un pur accident, difficile à expliquer, répugnant à la science, et presque contradictoire, comme les sensations au dire de Platon. L'invisible est donc partout, c'est l'être véritable, et on est porté à croire que toute conception de la raison a un objet actuel. Voilà déjà la distinction entre les êtres singulièrement compromise, puisque la différence est presque une illusion ou en tout cas un accident insignifiant ; cette première vue de l'unité peut donner le vertige à la réflexion. Après l'unité des espèces apparaîtra celle des genres, qui eux-mêmes se combinent et se confondent ; et la pensée ne s'arrêtera dans cette voie que quand elle aura trouvé l'unité suprême, où toute différence expire, et que les uns placeront dans la matière, et les autres dans l'esprit. Mais avant d'arriver à ce terme, on aura multiplié les généralisations et placé une entité à chaque degré. Dans l'ordre naturel, chaque phénomène s'expliquera par une qualité occulte, par une forme substantielle, le feu par l'ignéité, et le mouvement du pouls par une vertu pulsifique universelle ; dans l'ordre logique, on généralisera jusqu'à l'idée de l'individu elle-même, puisque après tout l'individualité, tout en se disséminant, reste une chose commune, représentée par une seule pensée et par un même nom ; dans l'ordre métaphysique on verra apparaître toute une légion d'abstractions réalisées, les idées et les types personnifiés, les anges, les génies, les intelligences, les formes séparées; tantôt subsistant à part, tantôt réunies en une hiérarchie imaginaire. Par une singulière destinée le réalisme semble condamné à deux excès contradictoires; il prodigue l'existence, et en gratifie les fictions de la pensée, il l'étend aussi loin que peut aller la faculté d'abstraire poussée jusqu'à la plus incroyable subtilité; et d'un autre côté il finit presque toujours par précipiter toute cette création chimérique dans l'unité de la substance absolue. C'est qu'il croit atteindre l'être par une généralisation à outrance ; à chaque pas il a beau s'arrêter pour répéter la formule sacramentelle : Oporlet ponere hic aliqiiod agens : en vertu d'une loi logique inflexible, les idées ainsi formées sont toujours contenues dans des idées plus générales, jusqu'à ce qu'on ait atteint le genre suprême où elles se confondent toutes avec leurs prétendus objets dans la conception immense et vide de l'être indéterminé. Cette évolution n'est pas fatale; tous les réalistes ne l'ont pas accomplie, et leur principe ne les y contraint pas. C'est une formule idéale, où tout est poussé à l'extrême; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle résume l'esprit général de ces écoles, en l'exagérant, et signale un danger, que souvent elles n'ont évité qu'en se contredisant.
On peut s'en convaincre en résumant dans une esquisse rapide les destinées du réalisme pendant le moyen âge. Mais il faut, pour ne pas fausser l'histoire, se rappeler que ce nom n'est pas celui d'une secte, ni même d'un système, qu'il s'applique à toute une famille très-nombreuse de philosophes où l'on trouverait sans peine des panthéistes, des naturalistes, des platoniciens, des sceptiques et de simples spiritualistes ; qu'il a pu être attribué à des écoles aussi opposées que celles des averroïstes, des thomistes et des scotistes ; et qu'enfin, malgré le sens fâcheux qu'on s'efforce d j aujour-
d'hui, il désigne non-seulement des erreurs célèbres, mais encore des doctrines sages dont l'influence a été salutaire. Tandis que le nomina-
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lisme emploie des siècles à se compléter, et a trouver son exposition définitive; depuis Roscelin jusqu'à Guillaume d'Ockam, le réalisme apparaît soudain, armé de toutes pièces, au milieu du ixc siècle. Ce sont les écrits des derniers néo-platoniciens d'Alexandrie- qui l'ont transporté en décident; et il s'est trouvé en ces temps de misère un homme assez savant pour les comprendre, et assez hardi pour les imiter, non sans originalité. Avant même que le célèhrc prohlème de Porphyre ait passionné les écoles, ieàii Seot, répétant Plotin tout en croyant interpréter Platon, réduit à la différence numérique toute distinction entre les individus, qui ne sont plus que des accidents, et toutes les substances a une unité universelle, « essence qui contient toute créature, à laquelle participe tout être, et qui, en se divisant, descend à travers les genres et les espèces à cette espèce la plus particulière, que les Grecs appellent l'atome, c'est-à-dire l'individu. » Pour son coup d'essai le réalisme va de suite à ses derniers excès. Mais l'œuvre de Jean Scot est, par sa témérité même, hors de la tradition du moyen âge, et ce n'est plus ce réalisme intempérant qui s'introduit au xie siècle dans les écoles sous l'autorité de saint Anselme. Tout en combattant la doctrine de Roscelin, le saint évêque soutient que l'espèce est un objet distinct de tous les individus, qui sont comme soutenus et portés par elle ; que l'humanité est quelque chose en dehors de l'âme, et même la couleur une chose différente du corps coloré ; il retrouve ou devine la tradition platonicienne. Dès lors le réalisme, par des raisons qu'il est facile de comprendre', devient l'arme de l'orthodoxie contre l'hérésie, et se trouve protégé par l'Église, qui plus tard s'effrayera de cette alliance. Odcn de Cambrai s'en sert pour réduire l'individu à une abstraction, et expliquer par là l'hérédité de la faute originelle. Hildebert de Lavardm. pour déterminer les rapports de Dieu avec ses créatures, en supprimant à peu près toute l'activité de ces dernières : Guillaume de Champeaux le défend contre Abailard. avec un succès douteux, et lui donne plus de solidité en le présentant sous une forme péripatéticienne , quoique au fond ses opinions soient bien loin de celles d'Aristote, et présentent, suivant le jugement de Bayle, « un spinozisme non développé ». Que de précurseurs, à ce compte, il faudra reconnaître au grand panthéiste ! Voilà le moment où le réalisme se vivifie au souffle des grandes doctrines qui lui arrivent d'Espagne et d'Orient. Déjà la Source de Vie d'Avicebron a suscité des erreurs que l'Église condamne et punit du bûcher, au commencement du xme siècle. Et bientôt Avicène et Averroès gagnent à la même cause une foule de disciples qui ne l'abandonneront pas avant la renaissance. Le xmc siècle, qu'on se figure endormi dans la paix d'une orthodoxie uniforme, est agité par des débats passionnés et par les théories les plus hardies, qui discréditent le réalisme. Saint Bonavcnture essaye de résister au courant en se réfugiant dans le mysticisme; Henri du Gand oppose Platon à Averroès, et enfin saint Thomas s'efforce de trouver entre les deux doctrines rivales un terrain solide ou il puisse édifier une philosophie chrétienne. Par sa théorie des idées, des substances séparées, et du principe d'individuation, il reste fidèle à L'esprit réaliste, et l'Église ne l'admet au nombre dis saints qu'après l'avoir solennellement justifié du reproche de nominalisme. Quelle différence entre ce réalisme discret et celui de Duns-Scot, qui pourtant a le sentiment profond de l'individu dite humaine, niais qui se laisse aller à réaliser les abstractions que ses disciples surtout
multiplient pendant deux siècles, en discréditant à la fois le réalisme el la Bcolastique.
Beaucoup de critiques estiment que la question si longtemps débattue entre le nominalisme et le réalisme peut être tranchée en quelques et qu'elle a à jamais disparu de la science. Il y a là deux assertions très-contestables, même si nu les restreint au problème des universaux, qui est la face apparente mais superficielle des deux opinions. On a dit à l'appui de la première, qu'il suffisait de distinguer deux d'idées générales, les unes fournies par l'élaboration des données al l'expérience, et les autres saisies par l'intuition directe de la raison; les unes n'ayant aucune existence hors de l'esprit, les autres correspondant à la réalité véritable. Mais c'est substituer à un problème qu'on ne résout pas, une difficulté bien plus générale, qui n'a cessé de diviser les esprits. Pour la trancher, il ne faudrait rien moins qu'un système complet, et on ne peut que s'étonner de la confiance des philosophes qui y consacrent à peine quelques lignes. Il faudrait d'abord avoir prouvé que des idées formées d'éléments empruntés à la simple observation, comme par exemple celle de l'humanité, n'ont aucune réalité objective; il faudrait avoir examiné si. comme le prétend Malebranche, il est impossible de généraliser sans une vue plus ou moins précise de l'infini. 11 resterait encore à se demander si les connaissances immédiates de la raison sont justement appelées universelles, et si cette faculté n'a pas au contraire pour fonction d'atteindre une force, parfaitement individuelle, qui est même, quoique infinie, le type et la raison de toute individualité. On voit pourquoi nous nous abstenons de faire la part du vrai et du bien entre ces deux grandes écoles. Il n'est pas moins inexact de dire que ces questions ont disparu. On les retrouve partout, sous leur forme la plus nouvelle ou la plus élevée; dans toutes les sciences. Elles dominent la méthode , sous les noms d'analyse et de synthèse, et se disputent les esprits des savants suivant qu'ils ont le sens des faits et des détails, ou celui de l'universel, |et qu'ils sont propres aux patientes recherches, ou aux grandes théories. Les naturalistes ne les ont pas encore résolues, même pour les espèces naturelles, et l'on sait avec quelle passion le débat s'est ranimé dans ces derniers temps ; les mathématiciens disputent pour savoir si l'on peut bannir de la mécanique l'idée de force, ou la réduire au moins à un simple mot, et les physiologistes soulèvent le même doute à propos de la vie. En face des rationalistes qui considèrent l'infini comme un être, d'autres écoles s'efforcent « d'exorciser le fantôme de l'absolu », et chez les rationalistes eux-mêmes, l'espace et le temps, le beau, le vrai, le bien, sont pour les uns de simples mots, etpour les autres des choses réelles. Il n'est pas à supposer que ces débats finissent, tant qu'il y aura des esprits attentifs à la face extérieure des choses, et d'autres plus vivement préoccupés d'en trouver la raison invisible. Ils ont même été transportés dans des discussions moins spéculatives que celles de la science pure, et il n'est pas difficile de discerner entre les publicistes et les écrivains politiques, des nominalistes et des réalistes.
Quant au sens que ce dernier terme a pris en esthétique, il est tout à fait opposé à celui qu'il avait reçu de la philosophie : les réalistes dans l'art s'attachent à reproduire, sans y rien changer, la nature individuelle de chaque chose, et ne se soucient pas de l'idée qui par essence est universelle.
On consultera les ouvrages indiqués à l'article Nominalisme. E. C.