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sa manière de lire n'était pas laite pour augmenter l'effet de ce qu'il avait confié au papier. Toutefois, tels étaient la clarté et la simplicité de son style, la gravité et l'autorité de son caractère, et l'intérêt que ses jeunes élèves portaient généralement aux doctrines qu'il enseignait, que les nombreux auditeurs auxquels ses leçons furent adressées l'écoutèrent toujours avec le plus grand silence et la plus respectueuse attention. »
Les ouvrages composés par Reid sont : Recherches sur l'esprit humain, d'après les principes du sens commun, in-8 , Londres, 1763 (angl.) ; — Essais sur les facultés intellectuelles de l'homme, in-4, Edimbourg, 1785 (angl.); — Essais sur les facultés actives de l'homme, in-4, ib., 1788 (angl.); — Analyse de la logique d'Arislote (angl.), publié comme appendice au troisième volume des Skelches, de lord K.arm.s; — Essai sur la quantité, publié dans les Transactions philosophiques de 1748 (angl.).
La philosophie de Reid, telle qu'elle est exposée dans son principal ouvrage, Recherches sur l'entendement humain, d'après les principes du sens commun, est une protestation et une polémique contre le scepticisme de Hume. On sait comment ce scepticisme lui-même procédait de l'idéalisme de Berkeley, lequel, à son tour, n'était que la conséquence de certains principes de la philosophie de Locke. En admettant que nous ne connaissons les objets extérieurs que par les idées que nous en avons, et que l'exactitude de celles-ci dépend de leur conformité avec ceux-là, Locke avait ressuscité l'antique hypothèse des idées représentatives. Rien de plus simple en apparence : les choses du dehors sont les originaux dont nos idées sont les copies, et la conformité des ur 3s avec les autres est en raison de la ressemblance d'un portrait avec son modèle. C'est ainsi que Locke avait maintenu, en l'expliquant, la distinction des qualités premières et des qualités secondes de la matière, empruntée à Descartes. Si la connaissance que nous avons des qualités secondes, telles que la saveur, le son, l'odeur, est incomplète ou défectueuse, cela lient à ce que les idées ne nous les représentent que très-imparfaitement. Qu'est-ce, en effet, que l'image d'une saveur ou d'un son? Nous sommes bien avertis, si l'on veut, par la sensation éprouvée, qu'il y a quelque chose hors de nous qui la provoque; mais ce quelque chose, nous en ignorons la nature. Il n'en est pas de même des qualités premières : l'idée de l'éiendue, par exemple, est adéquate à son objet, et le reproduit avec une admirable clarté. La théorie de Locke, si conforme d'ailleurs aux préjugés du vulgaire et aux habitudes de la langue, avait donc été généralement admise, lorsque Berkeley lui fit rendre des conséquences inattendues, et la tourna contre l'existence du monde extérieur. A quel titre, en effet, maintient-on l'autorité des qualités premières? A ce titre seul, qu'elles sont la représentation exacte de la forme et de l'étendue des corps. Mais cette prétention est-elle fondée? Si l'idée des qualités secondes ne représente rien qui, dans la nature des choses, offre avec elles la moindre analogie ; si l'idée de la saveur n'est pas sapide, ni celle du son, sonore, en quoi l'idée de la résistance, de la solidité, de l'étendue , qui en paraît à Locke une si fidèle image, ressemble-t-elle à quoi que ce soit de résistant , de solide et d'étendu situé hors de nous? Donc celles-ci, non plus que celles-là, n'ayant aucune des propriétés qu'on suppose appartenir aux corps, il est impossible d'en rien conclure relativement à l'existence de ces derniers. Tel est le résultat auquel aboutit la théorie des idées représentatives, et Berkeley, met-
tant a bon droit .sur la même ligne les qualités premières et les qualités secondes, montra que rien dans la nature des idées que nous en avons n'implique la croyance à l'extériorité. Il alla plus loin, et nia résolument la matière, cause inconnue de nos sensations, pour ne laisser subsister que les esprits et Dieu, l'esprit qui perçoit les idées, et Dieu qui nous les donne. Cet idéalisme de Berkeley était une conséquence rigoureuse de la théorie de Locke, et Reid l'avait d'abord adopté, comme il nous l'apprend lui-même : « Si j'ose parler de mes propres sentiments, dit-il, il fut un temps où je croyais si bien à la doctrine des idées, que j'embrassai, pour être conséquent, tout le système de Berkeley. Mais de nouvelles conséquences, tout aussi rigoureuses, mais pour moi plus pénibles à adopter que la non-existence de la matière, s'étant révélées à mon esprit, je m'avisai de demander sur quelle évidence reposait donc ce principe célèbre que les idées sont les seuls objets de la connaissance. Depuis quarante ans que cette pensée m'est venue, j'ai cherché cette évidence avec impartialité et bonne foi, mais je n'ai rien trouvé que l'autorité des philosophes. » [Essais sur les facultés intellectuelles, trad. de Jouffroy, t. III, p. 190.) Ce fut donc, de son propre aveu , le scepticisme de Hume qui lui ouvrit les yeux sur les vices cachés de la doctrine de l'école. Hume, en effet, s'emparant de l'argumentation de Berkeley contre le monde extérieur, s'en était servi à son tour pour battre en brèche la croyance à l'existence des esprits et de Dieu. Est-on en droit de nier, avec Locke, la réalité des qualités secondes, et, avec Berkeley, celle des qualités premières, parce que les idées que nous avons des unes et des autres ne ressemblent en rien aux objets matériels? nie-t-on, enfin, l'existence de ces objets, parce que nous ne les connaissons pas directement, mais seulement par l'intermédiaire des idées? il faudra nier, au même titre, les esprits et Dieu. qui ne nous sont pas en eux-mêmes plus accessibles que les corps : la conséquence est inévitable. S'il n'y a pas de ressemblance entre l'idée de corps et le corps proprement dit, à plus forte raison n'y en a-t-il pas et ne peut-il y en avoir entre l'esprit et l'idée. Quelle représentation possible d'un être spirituel? Donc, ni Dieu, l'auteur prétendu des esprits, ni l'esprit, cause ou substance prétendue des idées, n'existent plus que les corps. L'argument qui porte contre la réalité de ceux-ci, porte également contre la réalité de ceux-là. Ainsi , tout s'évanouit au sein de ce scepticisme universel, nos plus chères croyances et les plus simples données du sens commun. Rien ne reste que les idées, c'est-à-dire de purs phénomènes, de vains fantômes, un néant. De telles conséquences étaient la condamnation de la doctrine qui les avait engendrées. Reid le vit bien, et il en démêla l'artifice avec une sagacité supérieure. Quelle hypothèse invoque-t-on au point de départ? La prétendue nécessité de l'idée, comme intermédiaire entre nous et les choses. Or, cette hypothèse, qui parait si simple au premier abord, n'explique rien, après tout. Voilà l'idée devenue un être distinct, et elle est ou une substance matérielle, ou une substance spirituelle, ou l'une et l'autre à la fois. En faiton un être matériel ? Du moment qu'il y a communication entre elle et l'esprit, on peut admettre aussi bien que l'esprit communique directement avec les corps. En fait-on un être spirituel? Même réponse. Suppose-t-on qu'elle participe à la fois des deux natures? C'est se payer de mots que de répondre qu'elle communique par son être matériel avec le corps, car c'est le problème qu'il s'agit précisément de résoudre. Il y a donc
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une autre solution à chercher, et Rcid la trouva par une analyse approfondie de la perception extérieure et des circonstances qui l'accompagnent. Nous ne concluons pas de la ressemblance d'une idée avec son objet à la connaissance réelle de cet objet, car la ressemblance est chimérique; et pour la constater, d'ailleurs, il nous faudrait préalablement connaître l'objet lui-même, ce qui, dans la théorie des idées représentatives, implique un perpétuel cercle vicieux. Mais, outre le l'ait de sentir, à la suite d'une impression produite sur l'un de nos organes, a lieu le fait de percevoir, non moins certain que le premier, fait en vertu duquel nous jugeons que l'objet de la sensation éprouvée existe réellement. Ainsi, nous croyons à l'existence des objets du dehors aussi invinciblement qu'à la nôtre, sans avoir besoin d'autre preuve que l'attestation même des facultés qui nous la donnent. La perception est, comme la conscience, un fait primitif, sui generis, absolument incontestable, et contre lequel ne saurait prévaloir aucune hypothèse ; il est enfin, dans l'ordre des vérités empiriques, ce que sont, dans l'ordre des vérités démonstratives, les axiomes ou premiers principes indémontrables, dont la science accepte sans les discuter l'autorité souveraine et l'infaillible certitude.
La théorie des idées représentatives ainsi ruinée par sa base, c'en était fait de l'idéalisme de Berkeley et du scepticisme de Hume. Reid retrouvait et légitimait avec la même simplicité la croyance à l'existence des objets extérieurs, et la croyance à l'existence des esprits et de Dieu. En vain Hume avait-il prétendu nier la réalité des notions de substance et de cause en les réduisant soit à une collection de qualités, soit à une succession de phénomènes. Nous n'avons pas seulement l'idée d'actes successifs, de modifications diverses, mais nous les attribuons et nous ne pouvons nous empêcher de les attribuer à nous-mêmes, c'est-à-dire à un sujet identique et un. Tous les sophismes viennent échouer contre ce sentiment profond de notre personnalité, le plus essentiel et le plus intime caractère de l'homme. Je veux et j'agis : n'y a-t-il qu'un rapport de succession entre la détermination que je prends et l'acte qui en résulte? L'une précède et i'autre suit, sans aucun doute; mais une relation plus étroite les unit encore. L'acte effectué dérive immédiatement, directement de l'acte voulu, ou plutôt c'est le même acte qui provient de mon initiative, et que je parfais en l'accomplissant. Ici, la succession n'est qu'une condition extérieure de l'acte ; ma volonté seule en est la condition réelle, absolue. Maintenant, s'il ne nous est pas donné de savoir quelle est, dans son essence, la réalité de cet être qui s'appelle le moi, du moins la croyance au moi lui-même est-elle invincible, irrécusable.
Une autre théorie, qui tient de près à la précédente, avait été également consacrée par l'autorité de Locke, à savoir, la théorie du jugement comparatif. Locke admet dans l'esprit deux opérations^ : la première, par laquelle il acquiert des idées ; la seconde, par laquelle il constate leurs rapports et prononce qu'il y a convenance ou disconvenance entre elles. Ainsi, la connaissance résulte du jugement, et le jugement de la comparaison des termes fournis par la simple appréhension. C'est toujours, on le voit, le même procédé d'analyse artificielle qui néglige le fond pour s'en tenir exclusivement à la forme. Le jugement exprimé dans la proposition grammaticale se prête bien à la décomposition qu'on lui ait subir: il comporte un certain nombre d'é- ■ements déterminés, le sujet et l'a t tri but, que le verbe réunit ou sépare, affirme ou nie Fui: de
l'autre; cl, dans ce sens, il esl vrai que la Bérie des opérations intellectuelles a poui générateur les termes simples, qui donnent lieu aux propositions, et celles-ci aux formes les plus compliquées du langage. Mais cette génération selon la logique et l'analyse verbale n'est pas la génération selon les faits. Reid se chargea de le montrer. Non, l'esprit ne débute point par des notions abstraites, comme le veut Locke, pour déterminer ensuite la réalité des êtres auxquels on suppose que ces notions correspondent; car .s'il n'atteint pas immédiatement cette réalité , comment pourrait-il l'atteindre? Il y a là manifestement un cercle vicieux. Loin que les jugements soient le résultat de la comparaison des idées, et celles-ci la matière première sur laquelle opère l'entendement, ce sont les idées qui sont le résultat de l'analyse de nos jugements naturels et primitifs. Avant d'avoir l'idée abstraite d'existence ou de pensée, l'homme s'est connu comme être pensant. Il en est, à cet égard, des opérations de l'esprit, dit Reid. comme des corps, qui sont composés d'éléments simples. La nature ne nous donne pas les éléments simples séparés et, pour ainsi dire, abstraits les uns des autres; mais, au contraire, mêlés et combinés sous la forme des corps concrets, et c'est sous celte forme que l'analyse chimique cherche à les atteindre. Ainsi les idées sont enveloppées dans les jugements. L'esprit s'y applique et les en dégage au moyen de l'abstraction; mais ce travail analytique ultérieur suppose évidemment des notions concrètes préalablement fournies par la perception, soit interne, soit externe. Ce n'est pas en vertu d'un raisonnement ni à la suite d'une comparaison que l'esprit juge, affirme ou nie, mais directement en vertu des lois de sa nature, et sous le coup de l'évidence des choses.
Cette réfutation de la théorie du jugement comparatif était le complément de la réfutation de la théorie des idées représentatives. Reid avait fait justice de l'une et de l'autre par une critique aussi solide qu'ingénieuse; il lui restait encore à ruiner sur un dernier point le dogmatisme de Locke. Suivant Locke et son école, l'esprit est une table rase. Il n'y a que deux sources de nos idées : la sensation et la réflexion; ou plutôt il n'y en a qu'une seule, puisque le rôle de la réflexion se borne à opérer sur les données de la sensation. Or, la sensation exclut, avec les idées de substance, de cause et d'infini, toutes vérités nécessaires. Substance et cause ne sont que des mots, car ils ne représentent, dans l'hypothèse, aucune réalité perceptible ; et Hume, acceptant ce point de départ, avait eu raison de nier qu'il fût permis de transformer un simple rapport de concomitance ou de succession, dut-il, aux yeux de l'observateur, se reproduire toujours le même, en un rapport invariable et absolu. Ce fut donc la tâche de Reid de faire voir que tout jugement implique, outre l'élément a posteriori résultat de l'expérience, un élément a priori que l'expérience ne donne pas et qu'elle ne saurait expliquer. Locke s'était mépris pour avoir voulu déterminer de prime abord l'origine même de nos idées; il en avait altéré ou méconnu la vraie nature dans l'intérêt d'une explication systématique. Reid, invariablement fidèle à la méthode cx-périmcntalej si souvent invoquée et toujours si négligée depuis Bacon, se renferme dans l'étude des faits, et à côté des principes contingents empiriques, issus de l'observation et de la comparaison des faits particuliers, il distingua des principes marques d'un caractère tout mirèrent. Les uns sont généraux; les autres, universels. Tandis que l'autorité des premiers croit en raison directe
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du nombre des observations et des expériences sur lesquelles ils reposent, l'autorité des seconds ne souffre ni augmentation, ni diminution : elle est aussi entière le premier jour que le dernier. Or, ces principes que la réflexion découvre à la racine de tous nos jugements, et qu'atteste le sens commun, d'où proviennent-ils? De la sensation, de l'expérience? Non, car ils lui sont virtuellement antérieurs ; ils la règlent et la dominent. De la réflexion? Mais la réflexion, n'opérant que sur des données empiriques, est impuissante à les atteindre. Ce n'est pas, d'ailleurs, à la suite de longues recherches, ni par de laborieux procédés que l'entendement les saisit. Sans doute, l'analyse peut les dégager et les exprimer par des formules plus ou m'oins rigoureuses; matis formulées ou non, l'intelligence les applique avec une certitude égale. A la place de la logique artificielle de l'école qui partait de l'idée de l'objet pour aboutir à l'objet lui-même, de la comparaison des idées pour aboutir au jugement, et du jugement pour arriver à la découverte de vérités nécessairement incompatibles avec le point de départ et le procédé qui les donne, Reid, on le voit, restituait la logique naturelle de l'esprit humain, pris, en quelque sorte, sur le fait, dans le développement de ses opérations spontanées. Ainsi, l'homme dit naturellement la vérité, quand ni la passion ni l'intérêt ne lui ont encore appris le mensonge; naturellement, il ajoute foi à la parole de ses semblables; naturellement encore, il se confie à la stabilité des lois de la nature. Que deviendrait-il autrement, s'il lui fallait attendre les leçons de l'expérience et les enseignements de la raison pour se conduire
fondant les premières années, sinon pendant tout e cours de la vie? Principe de véracité, principe de crédulité, principe de causes finales, voilà quelques-unes des croyances primitives que Reid oppose à la théorie de la table rase, et que l'école écossaise, à sa suite, a désignées sous les noms de lois fondamentales de l'intelligence, vérités du sens commun, principes de la croyance humaine. C'est toujours à l'aide de la même méthode que Reid traite ensuite la question du langage, et qu'il reconnaît dans l'esprit humain une double faculté interprétative et expressive : celle-ci nous permet de traduire nos pensées au dehors, cellelà de comprendre les signes naturels dont se servent nos semblables. En un mot, à l'origine de chacune de nos connaissances, il retrouve et signale, avec le sens commun, l'intervention décisive de quelque principe, croyance ou faculté qui, loin de provenir de la sensation, la précède virtuellement, et, dans la réalité, l'explique et la constitue.
Telle est, dans tous ses points essentiels, la doctrine du principal ouvrage de Reid, Recherclies sur V entendement humain. Nous ferons connaître plus sommairement le contenu des deux autres, à savoir, les .Essais sur les facultés intellectuelles et les Essais sur les facultés actives. Dans les Essais sur les facultés intellectuelles, Reid reprend et développe les thèses précédemment exposées sur le rôle et les caractères de la simple appréhension, du jugement et du raisonnement. Il y fait la critique de la théorie de Locke sur les questions de la perception extérieure et de la mémoire, et s'attache surtout, ce qui constitue la partie la plus originale de son livre, à la distinction des vérités contingentes et des vérités nécessaires. On a déjà vu plus haut avec quel soin Reid avait déterminé l'existence et les fonctions de certaines croyances naturelles en dehors desquelles l'esprit ne saurait rien concevoir; ici, nous en trouvons le catalogue détaillé. Voici d'abord la liste des vérités contin-
gentes : 1° Tout ce qui nous est attesté par la conscience ou par le sens intime existe réellement; 2° les pensées dont j'ai la conscience sont les pensées d'un être que i'appeile mon esprit, ma personne, moi; 3" les choses que la mém<> rappelle distinctement sont réellement arrivées; 4° nous sommes certains de notre identiir personnelle et de la continuité de notre existence depuis l'époque la plus reculée que notre mémoire puisse atteindre; 5° les objets que nous percevons par le ministère des sens existent réellement, et ils sont tels que nous les percevons; 6° nous exerçons quelque degréde pouvoir sur nos actes et sur les déterminations de notre volonté; 7° les facultés naturelles par lesquelles nous distinguons la vérité de l'erreur ne sont pas illusoires; 8° nos semblables sont des créatures vivantes et intelligentes comme nous; 9° certains traits du visage, certains sons de la voix, certains gestes indiquent certaines pensées et certaines dispositions de l'esprit; 10" nous avons naturellement quelque égard au témoignage humain en matière de faits, et même à l'autorité humaine en matière d'opinion; 11° beaucoup d'événements qui dépendent de la volonté libre de nos semblables ne laissent pas de pouvoir être prévus avec une probabilité plus ou moins grande; 12° dans l'ordre de la nature, ce qui arrivera ressemblera probablement à ce qui est arrivé dans des circonstances semblables.
Quant aux vérités ou principes nécessaires , Reid a essayé de les classer d'après les sciences auxquelles ils se rapportent, et il les distingue : 1 ° en principes grammaticaux ; 2° logiques ; 3° mathématiques; 4° esthétiques ; 5° moraux; 6° métaphysiques. 11 se contente, pour la plupart, de quelques indications sommaires. Trois seulement, à cause du rôle important qu'ils jouent dans l'acquisition des connaissances humaines, sont l'objet d'un examen approfondi : le principe de substance, le principe de causalité et le principe des causes finales. Toujours préoccupé du scepticisme de Hume, Reid insiste avec force sur les deux premiers, et remet en honneur le troisième, qu'avaient semblé proscrire Bacon et Descartes. Cette double liste des vérités contingentes et des vérités nécessaires n'est ni toujours justifiée, ni suffisamment rigoureuse. Il serait facile d'y signaler ou des repétitions ou des lacunes; mais le travail de Reid n'en est pas moins remarquable ; et s'il n'a pas résolu le problème, il a mis, du moins, sur la voie pour le résoudre, en faisant la part des éléments a priori de toute connaissance possédée par l'esprit humain.
Dans les Essais sur les facultés actives, Reid combat encore la théorie de la sensation, qui ruine, avec la liberté, le fondement même de toute morale. Prouver que l'homme est libre. qu'il est tenu de conformer ses actes à une loi du juste et du bien, et que la sanction de cette loi suprême a son complément dans une autre vie, tel est le but qu'il se propose. On sait quels nombreux systèmes de philosophie morale avaient vu le jour en Angleterre et en Ecosse au xvme siècle; il suffit de citer les noms de Shaftesbury, de Butler, d'Hutcheson, de Smith. Révoltés des conséquences sauvages de la doctrine de Hobbes, presque tous les philosophes écossais avaient cherché dans la nature de l'homme un principe désintéressé d'action, et ils avaient cru le trouver soit dans les perceptions particulières d'un sens qui serait affecté par la bonté ou la méchanceté des actes, comme les sens physiques le sont par les propriétés des corps, soit dans les sentiments de bienveillance naturels au cœur humain, soit dans les irrésistibles entraînements de la sympathie. L'œuvre était méritoire, sans
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doute; ruais ils s'étaient mépris sur les vrais caractères de ce principe, et leurs explications les plus ingénieuses ne pouvaient convertir la simple absence d'égoïsmecn un désintéressement réel. Il fallait donc creuser plus avant pour découvrir les bases de la morale, et c'est ce que Reid tenta de faire en analysant avec une rare sagacité les différents principes d'action qui sont en nous. Les principes primitifs d'action sont, suivant Reid, au nombre de sept : les instincts, les habitudes, les appétits, les désirs, les affections, les intérêts, le devoir. Il les divise encore en trois classes, et les généralise de la manière suivante : principes d'action mécaniques, prin Jpés d'action animaux, principes d'action rationnels. Dans la première classe sont compris les principes d'action qui, pour entrer en jeu, ne supposent ni délibération ni volonté; la seconde comprend les principes communs à l'homme et à l'animal; la troisième, les principes qui n'appartiennent qu'à l'homme en tant qu'être raisonnable. Reid distingue d'abord, sous le titre de principes mécaniques d'action, les instincts et les habitudes; l'instinct, ou impulsion naturelle et aveugle qui nous pousse à certains actes, sans que nous nous proposions aucun but, et, très-souvent, sans que nous ayons aucune idée de ce que nous faisons; l'habitude, qui n'agit pas avec moins de sûreté que l'instinct lui-même, et qui n'en diffère au point de départ que parce qu'elle est acquise. Viennent ensuite les principes animaux d'action, à savoir : les appétits, les désirs, et les affections. Reid traite, en dernier lieu, des principes rationnels d'action, qui sont l'intérêt nien entendu et le devoir. Toute cette analyse est, on peut le dire, irréprochable, et la théorie de la liberté des agents moraux, qui la couronne, est la réfutation la plus solide des objections dirigées de tout temps par les sceptiques contre ce dogme essentiel. On doit seulement regretter que Reid n'ait pas élevé sur ces fondements un système complet de morale. Sa réserve et son extrême circonspection l'ont ici retenu, comme dans toutes les questions qu'il a traitées. Dans la crainte de l'hypothèse, il se refuse parfois aux plus légitimes inductions. Mais c'était le caractère même de cet excellent esprit de ne se fier qu'à l'évidence immédiate des faits et aux plus irrécusables données du sens commun ; ce qui explique en même temps les mérites et les défauts de son œuvre.
Pour Reid, les sciences philosophiques sont des sciences de fait exactement au même titre que les sciences physiques et naturelles, et la seule méthode qui leur soit applicable est la méthode d'observation et d'induction. Cette méthode, il l'a pratiquée, pour son propre compte, avec une rigueur et une loyauté dont tous ses écrits témoignent hautement. Il a combattu sans relâche l'esprit de conjecture et d'hypothèse, et montré que tous les problèmes philosophiques ont leurs éléments de solution dans la connaissance préalable des phénomènes de la nature humaine et de ses lois. Il a constitué définitivement la psychologie, et noblement réclamé contre le scepticisme métaphysique et inoral, au nom du sens commun et de sa conscience indignée. Ce sont là d'incontestables services. Mais Reid a eu trop peur du dogmatisme à son tour. Dans la crainte de compromettre la science par des spéculations aventureuses, il l'a réduite et mutilée. Toute question qui dépasse la portée de l'expérience vulgaire lui fait ombrage. Il veut bien décrire avec un soin minutieux les phénomènes et les facultés du moi, et il se résigne à ignorer la nature du moi lui-môme, comme n'étant pas immédiatement accessible a l'observation. Cette extrême prudence lui fait ajourner, sinon proscrire, les
recherches de la métaphysique. Mais la prud< a ses dangers, comme la hardiesse, et Reid est bien près de sacrifier les vérités essentielles qu'il avait voulu d'abord arracher au scepticisme de Hume. La psychologie toute seule, si elle ne doit aboutir à un système sur toutes les grandes tionsqui préoccupent si justement l'esprit humain^ n'est plus qu'une œuvre stérile : c'est le fondement moins l'édifice; et l'on peut appliquer à la doctrine du philosophe écossais ce que disait Leibniz de la philosophie de Descartes, qu'elle est ['antichambre <lr la vérité.
Voy. Œuvra de lieid, trad. par Jouffroy, avec une vie de l'auteur par Dugald Stewart et une Introduction du traducteur, G vol. in-8. Pans, 1818-183o ; — Cousin, Cours d'histoire de la philosophie moderne: école écossaise, Impartie, t. IV, ib., 1846; — Rémusat, Mélanges, 2 vol. in-8, ib., 1842; — W. Hamilton, Fragments de philosophie, trad. par L. Peisse (Préface), in-8, ib., 1840; — Adolphe Garnier, Critique de la philosophie de Th. Reid, in-8, ib.. 1840. A. B.
REIMARUS (Hermann- Samuel) mérite une place distinguée dans l'histoire de la philosophie, comme disciple de Leibniz et comme maître de Kant. Né à Hambourg le 22 décembre 1694, il fit ses études dans différentes universités et les compléta par de savants voyages. Revenu dans sa ville natale en 1727, il y professa la littérature classique et la philosophie pendant plus de quarante ans, et y mourut, après de longues années de souffrances, le 1er mars 1768. Gendre du célèbre helléniste Fabricius, il l'aida puissamment dans ses travaux philologiques. Un goût précoce et constant pour les sciences physiques lui fit consacrer ses loisirs à l'histoire naturelle, et le sentiment religieux qui se développait à travers ces recherches opiniâtres et fécondes le prépara à l'avancement de ce que l'on appelait la théologie 'naturelle. C'est à cette branche d'études que le nom de Reimarus demeure attaché; car c'est elle qu'enrichit véritablement son principal écrit, son Traité des vérités capitales de la religion naturelle, Hambourg, 1754, in-8 (ail.), 7e édition,
Ses autres ouvrages de philosophie sont une Logique, ou Instruction sur le droit usage de la raison dans la connaissance delà vérité, dérivét des deux principes de l'identité et de la contradiction, Hambourg et Kiel (in-8, 1756, in-8 (ail.); 5e édition, 1790); puis des Considérations générales sur l'instinct des animaux, particulièrement sur leurs iyislincls d'industrie et d'art, 1760, 2 vol. in-12 (ail.). Dans ces Considérations, pleines de faits bien choisis et d'ingénieuses inductions, Reimarus établit que l'instinct propre à chaque animal tend au bien-être et à la conservation de son espèce; qu'il est quelque chose d'inné et d'ineffaçable, en même temps qu'il est incapable de perlectionnement. Il passe aussi en revue, pour les réfuter ordinairement, les systèmes successivement imaginés en vue d'expliquer l'organisation des animaux. Les philosophes modernes qui l'occupent spécialement sont Descartes, Cudworth, Leibniz, Malebranche, Buffon et Condillac.
Au reste, ces Considérations ne sont que le développement de l'une des parties les plus intéressantes du grand ouvrage de Reimarus. Cet ouvrage, Sur la religion naturelle, se compose, en effet, de dix traités, dont voici le sommaire :