‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 329 sur 439 · I. De l'origine des hommes et des animaux · texte numérisé non relu

I. De l'origine des hommes et des animaux

II. Ni les hommes ni les animaux ne tirent leur origine du monde on de la nature. — ■ III. Le monde physique est par lui-même inanimé, et, par conséquent, incapable d'une perfection interne, sans indépendance, sans nécessité éternelle; et,

Il Kl M

RKIN

par conséquent aussi, produit par un autre être et à cause d'un autre être. — IV. De Dieu et de ses desseins dans le monde. — V. Des vues particulières de la Divinité sur le règne animal. — VI. De l'homme en lui-même, et spécialement de son âme. — VII. Comparaison des nommes et des animaux, quant à leur genre de vie et à leur destination. — VIII. De la Providence. — IX. Impuissance des doutes contre la divine Providence. — X. De l'immortalité des âmes et des avantages de la religion.

Le point de vue qui domine chacune de ces dix parties, c'est le principe des causes finales, ce qu'on appelait la téléologie. Le point d'où l'auteur part, c'est le l'ait qu'il existe un monde physique, des animaux et des hommes; que tous les animaux et tous les hommes, ayant existé avant nous, sont morts, mais ont eu tous une fin, un but, et, par conséquent, un commencement; qu'ainsi ils ont leur raison dans un être indépendant dont ils dérivent et relèvent. Or, il est aisé de montrer que cet être indépendant ne saurait être le monde, mais qu'il doit se trouver hors du monde, son ouvrage. On disserte beaucoup, à la vérité, sur cette génération équivoque, par laquelle les animaux et les hommes seraient sortis du limon; mais cette hypothèse est insoutenable, puisque la matière inanimée ne contient pas tous les cléments des corps vivants, et que, d'ailleurs, toute chose doit évidemment répondre à une certaine intention et réaliser un dessein arrêté. Dans le monde extérieur et sensible, considéré d'une façon abstraite, il n'y a que du mécanisme : ce monde est une immense machine. Comme tel, tous ses mouvements se rapportent à un but, à un dessein. Si ce but était renfermé dans la machine même, celle-ci serait douée d'une perfection intérieure, c'est-à-dired'uneperfectionqu'elle ne manifeste point, puisqu'elle ne manifeste ni véritable sensibilité ni véritable intelligence. Par soi-même, le monde n'est pas plus parfait qu'un chaos sans ordre. Mais comme l'idée de but se confond avec l'idée de raison suffisante, le monde inanimé n'a pas en lui-même une raison suffisante de son existence ; et il n'a qu'une perfection extérieure, parce que son but est situé hors de lui, dans les êtres vivants. « La perfection des êtres inanimés consiste uniquement dans l'utilité qu'ils procurent aux êtres vivants.... Ces derniers contiennent donc la raison de toutes les propriétés et déterminations que présente le monde. » Dieu est l'être qui créa le monde inanimé pour le bien des êtres vivants. C'est en contemplant les voies par lesquelles tout ce qui est animé sert à ce qui est vivant, qu'on se convainc le mieux de l'existence de Dieu. Le monde, n'ayant pas en lui-même la raison de son existence et de sa nature, mais l'ayant hors de lui, dans sa fin dernière, est nécessairement l'effet d 'une cause effective et infiniment sage.

De même que le principe de la téléologie, aux yeux de Reimarus, démontre seul l'existence de Dieu d'une façon invincible, de même seul il nous procure une véritable connaissance de la nature. Il en est des productions de la nature comme des produits de l'industrie : on ne les connaît qu'en sachant à quoi ils servent. On confond souvent la simple utilité avec la destination réelle; toutefois les productions de la nature n'ont leur raison définitive que dans l'usage qu'ils peuvent avoir pour nous. Aussi Reimarus tracet-il un tableau détaillé des intentions divines réalisées dans le monde animé et animal. La principale différence entre l'homme et l'animal, il la met dans la raison, cette faculté qui permet à l'homme d'abstraire, de dépasser le présent, de goûter des plaisirs spirituels. Le rapport de

DICT. philos.

l'âme et du corps est une influence mutuelle, peut-être inexplicable, mais incontestable cependant : il ne peut y avoir contradiction à penser qu'une substance simple, comme l'âme, entretienne un commerce réciproque avec une constitution composée, telle que le corps.... Si le monde subsiste, c'est qu'il est conservé, c'est-à-dire toujours créé de nouveau. Le soin constant que Dieu prend pour la conservation et le bonbeur des êtres s'appelle la providence. Tous les doutes formés contre la providence, fondés sur la présence du mal, se dissipent lorsqu'on fait voir que les maux, pris isolément et spécialement, ont un but salutaire. L'immortalité des âmes est montrée comme possible par la simplicité desâmes; comme réelle, parce qu'il y aurait un être inutile, sans but, si l'âme humaine était mortelle. Si notre désir de science et de félicité n'est pas satisfait, l'animal va plus loin que nous : car il n'a pas de contradiction dans sa destinée. La disproportion entre le méiite et la récompense exige aussi une réparation future. Quant à la religion, elle a pour effet, entre beaucoup d'autres, d'accroître la jouissance des biens terrestres, et non de la troubler ou de l'interdire.

On attribue aussi à Reimarus la composition des fameux Fragments de Wolfenbultcl, publiés par Lessing en 1774 et années suivantes.

Reimarus eut pour éditeur de plusieurs de ses ouvrages son fils Jean-Albert-Henri, connu comme naturaliste, et, à quelques égards, continuateur des recherches philosophiques de son père.

Plusieurs éditions du Traité des vérités de la Religion naturelle de Samuel Reimarus sont enrichis d'une Dissertation d'Albert Reimarus sur l'existence de Dieu et de l'âme humaine. C. Bs.

REINBECK (Jean-Gustave), né en 1682 àZelle, selon d'autres à Berlin, mort dans cette dernière ville en 1741, est un théologien attaché à la philosophie de Leibniz et de Wolf. Membre de la commission ecclésiastique qui fut instituée à Berlin, par les ordres du roi Frédéric-Guillaume Ie', pour examiner l'accusation d'athéisme portée par Lange contre Wolf, il se prononça hautement en faveur du philosophe. Cependant il ne partageait point toutes les opinions du professeur de Halle. Ainsi, à la doctrine de l'harmonie préétablie, il préférait celle de l'influence physique. Ses Considérations sur les vérités divines contenues dans la confession d'Augsbourg et celles qui s'y rapportent, etc., Leipzig, 1731, in-4, sont précédées d'une préface, qui est une œuvre purement philosophique. L'auteur y expose ses Pensées sur l'âme, et défend les droits de la raison dans un Traité sur l'usage de la raison et de la philosophie en théologie. X.

REINHARD (François- Volkmar) , le plus célèbre prédicateur de l'Allemagne protestante, né en 1753, mort à Dresde en 1812, a mêlé son nom et son utile influence à la philosophie contemporaine par plusieurs ouvrages très-estimés au commencement de notre siècle. Élève de l'école de Leibniz et de Wolf, il se distingua néanmoins par un savant éclectisme et par une inclination heureuse pour la philosophie pratique. Adversaire véhément du scepticisme, il est en même temps théologien doux et tolérant. Ses qualités, solides à la fois et brillantes, paraissent surtout dans son Système de la morale chrétienne (in-8, 1788 et 1789; 5e édition, 181.')). Là se trouve une des plus belles et des plus judicieuses comparaisons de la morale philosophique avec les préceptes de l'Évangile.

Le principe commun assigné à l'une et à l'antre morale est emprunté à la doctrine de Wolf: c'est le perfectionnement indéfini et harmonieux de toutes les facultés de l'homme. L'analyse que

liKIN

KKLN

Reinhard fait do ces facultés et de leurs rapports atteste qu'il avait autant de pénétration en psychologie que d'élévation en morale.

Reinhard est, de tous les orateurs allemands, celui qui popularisa la plus grande somme de saines connaissances sur la nature de l'homme et sur ses rapports avec Dieu.

Un autre écrivain du même nom, également disciple de Leibniz, est l'auteur d'une Dissertation qui a remporté un prix proposé par l'Académie royale des sciences de Prusse sur VOptimisme. Berlin, 1755, in-4. C. Bs.

REINHOLD (Charles-Léonard) joua un rôle assez considérable dans l'histoire de la philosophie allemande, surtout comme commentateur et propagateur de la philosophie de Kant. Sa vie, d'ailleurs, n'est pas sans intérêt, et plusieurs de ses écrits méritent encore d'être étudiés. 'Né à Vienne en 1758, fils d'un ancien sousofficier de l'armée de Marie-Thérèse, s'étant fait remarquer au gymnase par son talent et sa do- -cilité, il fut reçu en 1772 comme novice au collège des jésuites de Sainte-Anne. Il y était depuis une année à peine, lorsque arriva la nouvelle de la suppression de l'ordre, par suite de laquelle il fut rendu à ses parents. La lettre qu'il écrivit en cette occasion est une pièce très -remarquable, qui peut servir à caractériser l'éducation donnée par les jésuites. En 1774, le jeune Reinhold entra au collège des barnabites, où il passa huit années

■ et où il servit vers la fin comme maître des novices et comme professeur de philosophie. Ayant été admis dans une société de libres penseurs, dite la Loge de la concorde, qui se forma vers 1780, et qui combattait surtout l'esprit monastique (son président, Jean de Born. est l'auteur de la fameuse Histoire naturelle des moines), il se fit en lui une révolution complète en matière de religion. Alors l'honnêteté de son caractère ne lui permit plus de rester dans son ordre. Il résolut de s'enfuir, et se rendit secrètement à Leipzig en 1783. Bientôt après, Wieland l'associa à la

•rédaction du Mercure allemand, et lui donna sa fille en mariage. Ses Lettres sur la philosophie de Kant, insérées dans cette feuille en 1786 et l'année suivante, lui valurent une prompte célébrité et une chaire de philosophie à l'université d'Iéna, où il enseigna avec un grand succès, et qu'il quitta en 1794 pour celle le Kiel. Il mourut en 1823.

En 1785, la philosophie de Kant, si nouvelle pour le fond et si difficile dans sa nouveauté, ne comptait encore que peu de partisans, et avait pour adversaires les philosophes les plus respectés de la nation. Les Lettres de Reinhold

■ concoururent puissamment à la propager, en la faisant mieux comprendre. Elles reparurent revues et augmentées, à Leipzig, de 1790 à 1792, en 2 volumes. Les huit premières sont les plus

intéressantes. Ainsi que Reinhold l'a dit ailleurs [Mémoire sur les progrès de la métaphysique depuis Leibniz et Wolf), une sorte de syncrétisme régnait dans le domaine de la philosophie au moment où parut la première critique de Kant. La métaphysique avait cessé d'être une science; ce n'était plus qu'un agrégat incohérent d'opinions disparates. Un retour à Wolf était impossible. Cet état de choses appelait une l 'forme, et cette réforme devait commencer par une nouvelle théorie de la raison et de la science. Reinhold se persuada que Kant, dans sa Critit/ue de la raison pure, avait mis à découvert l'organisme le plus secret de l'esprit humain, et parfaitement mesuré le domaine légitime de la connaissance: qu'il avait ainsi résolu heureusement le problème principal de la philosophie, et concilié en même temps le dogmatisme et le

scepticisme, l'empirisme et le rationalisme, la science et la foi. La Critique satisfait à la fois sa raison et son cœur; il applaudissait surtout à l'esprit pratique de la nouvelle philosophie, qui, loin de faire dépendre la morale de la spéculation, relevait au-dessus de celle-ci, et fon dait la religion elle-même sur la foi inviolable dans la loi morale. Cette satisfaction, Reinhold désirait la communiquer aux autres, en exposant dans un langage clair et souvent élégant les principaux résultats de la philosophie de Kant. Ses Lettres eurent un grand succès, dû autant au talent de l'écrivain qu'à l'importa nce du sujet. Dans la première, l'auteur insiste sur l'ébranlement sans exemple qu'avaient subi vers ce temps toutes les doctrines, tous les principes, toutes les idées reçues. Selon lui, la cause en était dans l'état de décadence, d'incohérence et de déconsidération où i tait tombée la métaphysique. Toutes les autres sciences souffraient de cet état de la philosophie générale en proportion de leurs rapports plus ou moins intimes avec elle. La psychologie, la cosmologie et la théologie rationnelles, la philosophie religieuse ou la science du fondement de nos espérances d'une vie future, y tenant de plus près, devaient en souffrir le plus. L'esthétique, la morale, le droit naturel, s'en ressentaient visiblement, ainsi que la jurisprudence et la théologie positives ellesmêmes. L'histoire et les sciences physiques semblaient seules à l'abri de toute atteinte; car, pensait-on, qu'y a-t-il de plus certain que les faits, de plus immuable que la nature? Delà l'empire croissant du sensualisme. Mais qu'estce que la nature? quel en est le principe, et qu'est-ce que l'histoire sans philosophie ? Une nouvelle philosophie première et fondamentale était donc devenue nécessaire dans l'intérêt de toutes les sciences, surtout dans celui de la religion, de la morale, du droit, de l'esthétique, et elle n'était possible qu'en se fondant sur une bonne théorie de la connaissance. Reinhold expose ensuite les résultats de la Critique pour toutes les sciences philosophiques, et montre partout comment la solution vraie de toutes les questions dépend de la théorie de la raison.

Le premier volume des Lettres est encore aujourd'hui un des exposés les plus clairs et les plus naïfs, si ce n'est des plus complets, de la Critique de la raison pure, et Kant lui-même rendit à l'auteur le témoignage qu'il l'avait parfaitement compris. Le second est consacré à la philosophie pratique, et on le consulterait utilement pour l'histoire de la morale et du droit philosophique.

Cependant, bien que la philosophie de Kant eût encore tout son assentiment, elle lui semblait laisser quelque chose à désirer. La nouvelle théorie de la connaissance avait besoin d'être ramenée à son principe, principe universel, sur lequel repose la critique, que Kant n'a pas énoncé, mais qu'il suppose partout. Reinhold prétendit suppléer à ce défaut dans sa Nouvelle théorie de la faculté représentalice, Prague et Iéna, 1789 et 1795, in-8, ouvrage auquel se rattachent trois autres écrits : des Destinées de la philosophie de Kant, 1789; — du Fondement de la science philosophique, 1791 ," — Mémoires pour servir à la conciliation des mésintelligences entre les philosophes, 2 vol., 1790-1794.

En remontant à l'origine de nos connaissances, Kant en avait nettement distingué les sources diverses, selon la psychologie reçue; mais il n'avait pas songé à les déduire d'un principe commun, à les ramener à un fait unique et primitif. Cependant la vie intellectuelle et morale est une dans son origine comme dans sa

Page 1