‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 340 sur 439 · RUYS · texte numérisé non relu

RUYS

suivait pas lui-même toutes les pratiques. Quels étaient ses motifs? Nul ne peut le dire, car il a souvent répété qu'il ne s'était révélé à personne tout entier. Quoi qu'il en soit, il se trouvait ainsi dans une contradiction pénible pour lui et surtout pour ses filles. Il leur disait : « J'ai la foi qui croit, mais je n'ai pas la foi qui voit; elle est si précieuse, cette foi, qu'il faudrait aller la chercher jusque dans les entrailles de la terre. Je ne suis pas tel que je le voudrais pour m'approcher de l'autel; si je voulais y aller, je tomberais.» On lui répondait « qu'à force de respecter la loi, il la violait. » Il voulut cependant, trois ou quatre ans avant sa mort, recevoir les entretiens d'un prêtre; et l'année qui précéda sa fin, il dit à sa fille, car il n'en avait plus qu'une alors : « Je suis maintenant résolu d'accomplir ce que j'ai toujours différé par la remise au lendemain. » Mais, soit par un reste d'hésitation, soit par la répugnance naturelle à la secte de sa mère pour la fréquence des sacrements, il ajourna pour lui la communion aux derniers moments de sa vie.

Dans l'été de 1845, M. Royer-Collard partit pour la campagne, devançant comme à l'ordinaire le départ de sa famille. Il dit, en arrivant dans la cour du château, qui était comme le rendez-vous des métayers au moment du repos , et qu'il trouva remplie de paysans : « Mes amis, je viens mourir au milieu de vous. J'ai voulu vous revoir encore une fois, m'occuper de pourvoir à vos besoins de cet hiver et vous faire profiter des dépenses et des libéralités inséparables même des plus simples funérailles. » Il se fit porter dans sa chambre et n'en sortit presque plus; il n'admit auprès de lui que le médecin et le curé. Il dit à celui-ci : «Ne demandez pas au ciel pour moi la guérison; demandez-lui la patience et la soumission. » et il ne s'occupa plus que des préparatifs de sa mort, disposant lui-même, soit les objets qui devaient servir aux cérémonies funèbres, soit les dons qu'il voulait laisser après lui. Il n'entretint sa pensée que de méditations sur le moment suprême, et l'on trouva, quand il ne fut plus, tous ses livres marqués par les signets aux passages qui traitent de la mort.

Lorsque sa famille vint le rejoindre, il ordonna que son gendre fût d'abord admis seul auprès de lui. Il voulait compter exactement le nombre de moments qu'il lui restait à vivre. Il exigeaune réponse sérieuse, et comme on la doit faire à un homme qui ne craint pas la mort. Il reçut alors le reste de sa famille. Il fixa lui-même la nuit où l'on devait lui donner les sacrements, fit dresser un autel dans sa chambre par les mains de ses proches, et il leur disait avec sérénité : « Je suis pas à pas les progrès de ma mort, j'apprends petit à petit à me séparer de toutes choses; je me vois déjà dans le cimetière du village et je m'y mets. » Ses dernières paroles furent celles-ci : «Il n'y a dans ce monde de solide que les idées religieuses; ne les abandonnez jamais, ou si vous en sortez, rentrez-y. »

Les Fragments philosophiques de M. Royer- Collard ont été publiés dans la traduction française en six volumes qu'a donnée M. Jouffroy des Œuvres de Th. Rcid.

Consultez : de Barante, Royer-Collard, sa vie politique, ses discoui^s et ses écrits, Paris, 2 vol. in-8; — Baudrillart, Publicistes modernes, Paris, 1862. in-8;— H. Taine, les Philosophes français du aix-neuvi''me siècle, Paris, 1857, in-12. A. G.

KXJCKERT (Joseph), né à Beckstein, dans la Franconie, en 1771, mort à Wurtzbourg, professeur d'histoire de la philosophie, en 1813 ou 1823, essaya de fonder, au commencement de ce siècle, une nouvelle philosophie sur des bases purement pratiques. Après avoir fait la critique de tous les

philosophes, ses devanciers, depuisïhalès jusqu'à Ficbte, il arrive à l'exposition de sa propre doctrine dans un ouvrage intitule : le Réalisme, ou Fondement d'une philosophie exclusivement pratique, in-8, Leipzig, 1801 (ail.). Il publia plus tard un autre écrit : du Caractère de toute vraie phir losophie, in-8, Bamberg et Wurtzbourg, 1805. Mais la tentative de Ruckert n'eut aucun succès. Elle rencontra un seul partisan, dans la personne de Weiss, qui ne tarda pas à l'abandonner pour d'autres idées. X.

RUYSBROEK (Jean), et non pas Rusbrok, un des plus célèbres mystiques du xive siècle, naquit en 1293, dans le village dont il porte le nom, entre Bruxelles et Halle. Dès l'âge de quinze ans, montrant déjà un goût prononce pour la vie contemplative, il quitta l'étude des lettres pour celle de la théologie; mais là même son esprit ne put se plier à aucune règle, à aucune méthode précise, et se laissa entraîner dans les voies de la rêverie et de la spéculation solitaire. Aussi n'est-ce point à son savoir qu'il a dû sa renommée. Ses lectures ne s'étendaient pas au delà de saint Augustin, du prétendu Denis l'Aréopagite, et de quelques Pères de l'Église. Il écrivait en flamand, sa langue maternelle, et c'est à Surius, un de ses disciples, qu'on doit la traduction latine de ses œuvres. Consacré prêtre à vingt -quatre ans, nommé vicaire, puis curé de Sainte-Gudule, à Bruxelles, Ruysbroek arriva promptement à la plus haute réputation de sainteté. De toute part on venait le voir ou on lui écrivait pour le consulter sur les mystères de la vie spirituelle. Parvenu à l'âge de soixante ans, il quitta sa modeste cure pour entrer au monastère nouvellement fondé des chanoines réguliers de Groendal (Viridis vallis), dont il fut le premier prieur. Il y demeura, partagé entre les austérités de la vie ascétique et les douceurs de la contemplation, jusqu'à sa mort, arrivée le 1er décembre 1387. Retiré, le plus souvent, dans quelque sombre réduit de la forêt de Soignies, qui entourait son monastère, il se livrait entièrement au pouvoir de l'extase, croyant que chaque parole qu'il écrivait lui était dictée par le Saint-Esprit.

Ruysbroek. se place à cette hauteur où la théologie et la philosophie se confondent; mais, à sa manière de composer, on ne doit pas s'attendre à trouver chez lui un système ou un corps de doctrine présenté avec ordre et clarté. Son langage est constamment allégorique. Son mysticisme est une sorte d'ivresse, au milieu de laquelle il semble avoir à peine conscience des paroles qui lui échappent. Cependant, à travers ces ténèbres, on distingue un certain nombre d'idées dominantes, les mêmes qui forment à peu près le fond invariable de tout mysticisme spéculatif. L'essenje divine est une unité simple, qui ne peut être exprimée par aucune parole, ni représentée par aucune image. Pour la concevoir, la raison ne suffit pas; il faut le secours d'une illumination surnaturelle. C'est, eneffet.au nom de cette faculté supérieure que Ruysbroek expose toutes ses conviaiuns. Un dans son essence, Dieu est triple dans ses manifestations; il forme trois personnes : le l'ère est \eprincipe; leFils est la sagesse éternelle, mereée du Père; le Saint-Esprit, c'est Vamoy.r, émanant à la fois du Père et du Fils, et les unissant en un seul Dieu. En conservant le nom de 1 c'est véritablement à l'idée de l'émanation que Ruysbroek semble se rattacher, comme la plupart des mystiques. La création, selon lui. est éternelle. Les créatures, quoique différentes de Dieu, comme existences finies, doivent cependant rentrer en Dieu, d'où elles sont sorties, qui est leur centre commun, et au sein duquel elles perdent leur nom et leur différence. Dans l'homme, il

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