‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 342 sur 439 · SADO · texte numérisé non relu

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haute antiquité ; tous les historiens sont d'accord pour en placer le berceau dans l'Orient, et il n'est pas dilficile d'en démêler les traces dans les religions qui lui ont succédé : car la plupart des divinités de l'Inde, de la Perse, de la Chaldée, de la Syrie, de l'Egypte et même de la Grèce, ne sont guère que des personnifications mythologiques des planètes et des constellations. De même que le fétichisme, c'est-à-dire l'adoration des objets terrestres, des fleuves, des montagnes, des animaux, paraît avoir précédé le sabéisme ; de même le sabéisme paraît avoir précédé les différents cultes mythologiques. Souvent on aperçoit ces trois degrés l'un à côté de l'autre dans une même religion. Mais il est impossible de ne pas reconnaître une secte relativement très-moderne dans ce que Maimonide appelle le sabéisme philosophique. Tout porte à croire que cette secte ne remonte pas au delà des premiers siècles de l'ère chrétienne , et qu'elle s'est formée en même temps et à peu près des mêmes éléments que le gnosticisme. En effet, comme ce dernier système, elle nous offre un mélange de vieilles traditions orientales, de noms bibliques et de notions empruntées à la philosophie grecque : c'est la Grèce, évidemment, et particulièrement le platonisme, qui a fourni l'idée d'une âme du monde; c'est la Bible qui a fourni les noms des patriarches et la tradition rabbinique des légendes d'Abraham; enlin, les cérémonies magiques et astrologiques sont un reste de l'ancien culte populaire. 11 n'est pas jusqu'aux livres supposés invoqués par les Sahéens qui ne soient une preuve de leur récente origine; car les falsifications de ce genre étaient très-fréquentes pendant les premiers siècles du christianisme, et appartiennent à toutes les sectes qui ont cherché à se vieillir.

Les Sabéens paraissent être à l'Arabie ce que les Sipasiens, dont parle le Dabistan, sont à la Perse. Voy. Perse.

Les auteurs modernes qu'on peut consulter sur les Sabéens sont : Pocock, Spécimen historiée Arabum in-4, Oxford, 1649, p. 138; — Thomas Hyde, Velerum Persarura et magorum religiotus historia, in-8, ib., 1700 et 1760; — Jean Spencer, de Legibus Hebrœorum ritualibus, 2 vol. in-f°, Cambridge, 1727, t. XXII, p. 277 et suiv. ; — Prideaux, Histoire des Juifs, trad. de l'anglais, 6 vol. in-12, Amst. et Paris, 1722, 42, 44 ; — Bock (le baron de), Essai sur l histoire du sabéisme, in-12, Metz, 1788. Tous ces écrivains, à l'exception du dernier, s'appuient sur les mêmes textes, et ne diffèrent entre eux que par des hypothèses plus ou moins hasardées. Quant au baron de Bock, outre qu'il comprend sous le nom de sabéisme à peu près toutes les religions de l'antiquité, son ouvrage est rempli de digressions étrangères au sujet. Le travail le plus récent et le plus utile à consulter sur cette question est le mémoire de M. Quatremère : Sur l'origine, la langue et les livres des Nabatéens, dans le tome XV du Journal asiatique, in-8, Paris, 1835.

Il ne faut pas confondre les Sabéens avec les sabians ou maudaïtes, secte à demi chrétienne, à demi gnostique, qui reconnaît pour rédempteur du monde saint Jean-Baptiste, et qu'on appelle pour cette raison les chrétiens de Saint- Jean. Les sabians invoquent aussi plusieurs livres supposés, auxquels ils donnent pour auteurs Adam et Seth.

SADOLET (Jacques), né à Modène en 1477, mort à Rome en 1547, après avoir été successivement secrétaire de Léon X et de Clément VII, évèque de Carpentras, cardinal et légat du pape près de François Ier, a été un des écrivains les plus élégants et les plus féconds du X-vr' siècle. Avec

Bembo, dont il était l'ami intime, avec Érasme, dont il fut le correspondant, et les hommes les plus éclairés de cette époque, il a contribué, par ses^ encouragements et son exemple, à rele goût des lettres antiques; mais il a aussi rendu quelques services à la saine philosophie par les ouvrages suivant : de Liberis instituendis, in-8, Venise, 1533, Paris, même année, et Lyon, 1533; — Phœdrus, sive de laudibus philosophiez libri duo, in-4, Lyon, 1538. Le premier de ces écrits est un traite complet d'éducation, ou, comme on dirait aujourd'hui, de pédagogie: il renferme les observations les plus sages sur les mœurs et les facultés des enfants. Le second, beaucoup plus important, et remarquable par le style, nous offre un plaidoyer éloquent en faveur de la philosophie : il est destiné, dans la pensée de l'auteur, à réparer la perte du traité que Cicéron avait composé sur le même sujet. Des deux livres dont il est formé, le premier écarte de la philosophie les reproches dont elle est habituellement l'objet ; le second en montre les avantages. Nous citerons encore une production de la jeunesse de Sadolet qui a pour titre : Philosophicœ consolationes et meditationes inadversis, in-8, Francfort, 1577. L'édition la plus complète des oeuvres de cet écrivain est celle de Rome, 4 vol. in-4, 1737. On peut consulter : Perrin, de Jacobq Sadoleto cardinali, etc., in-8, 1847 ; — Joly, Élude sur Sadolet, Caen, 1857, in-8. X.

SAGES (les sept). Une légende naïve, conservée par Diogène Laërce, nous fait connaître les rapports d'amitié et de haute estime qui existaient entre les hommes à qui les Grecs firent l'honneur de les compter au nombre des sept sages. Voici ce qu'elle rapporte : « On connaît l'histoire du trépied trouvé par des pêcheurs, et que les Milésiens offrirent aux sept sages. Des jeunes gens achetèrent, dit-on, un coup de filet à des pêcheurs de Milet ; un trépied ayant été tiré de l'eau, une contestation s'éleva, et les Milésiens, ne pouvant accorder les parties, envoyèrent consulter l'oracle de Delphes. Le Dieu répondit en ces termes : Enfants de Milet, vous m'interrogez au sujet du trépied : je l'adjuge au pAus sage. En conséquence, on le donna à Thaïes qui le transmit à un autre, et celui-ci à un troisième ; enfin Solon le reçut et l'envoya à Delphes, en disant que le premier des sages était le Dieu. » (Diogène Laërce, liv. I, ch. i.)

Le même auteur donne plusieurs variantes de la même anecdote. Mais une autorité plus grave, Platon, dans son Prolagoras, nous a conserve les noms de ceux qui furent les sept sages. Socrate, dans un dialogue où il se joue si spirituellement de Protagoras, veut établir que le caractère de la philosophie ancienne a été une brièveté vraiment laconique; et il s'exprime ainsi : «On n'a qu'à converser avec le dernier Lacédémonien, dans presque tout l'entretien on verra un homme dont les discours n'ont rien que de très-médiocre; mais à la première occasion qui se présente, il jette un mot court, serré et plein de sens, tel qu'un trait lancé d'une main habile, et celui avec lequel il s'entretient ne paraît plus qu'un enlant. Aussi a-t-on remarqué de nos jours, comme déjà anciennement, que l'institution lacedémonienne consiste beaucoup plus dans l'étude de la sagesse que dans l'exercice delà gymnastique : car il est évident que le talent de proi" oareilles

sentences suppose en ceux qui Le possèdent une éducation parfaite. De ce nombre uni eie Thaïes de Milet, Pittacus de Mitylène, Bias de Priene, notre Solon, Cléobule deLinde, Myson de Chênes, Cléobule de Lacédémone, que l'on compte pour le septième de ces sages. »

Cependant une tradition plus générale, et qui

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a prévalu, substitue le nom de Périandre, tyran de Corinthc, à celui de Myson, dans la liste des sept sages. A cet égard, les divers auteurs fournissent plus d'une variante, et Diogène Laërcc, tout en rétablissant à sa place le nom de Périandre, ne laisse pas d'admettre Myson, avec deux ou trois autres, tels qu'Épiménide, Phérécyde de Scyros, et même le Scythe Anacharsis, pour compléter sa liste. Si l'on admettait le témoif du Banquet des sept sages, écrit attribué à Plutarque, la liste s'élèverait jusqu'à seize.

Quoi qu'il en soit des fables dont on a enveloppé l'histoire de ces sages, il esta remarquer que les noms les plus accrédités qui figurent sur ces listes nous rappellent des législateurs, ou des hommes qui ont exercé de grandes fonctions publiques dans leur patrie. Les renseignements biographiques que les divers auteurs de l'antiquité nous fournissent sur chacun d'eux, nous les montrent comme des hommes d'État, à l'expérience, aux lumières et à la vertu desquels on avait recours dans les circonstances critiques, lorsqu'il s'agissait, soit de relever des villes détruites, soit de rétablir l'ordre par des lois équitables. Les dates que l'on a recueillies sur la naissance ' ou la mort de ces hommes célèbres les placent tous dans le cours du vie siècle avant l'ère chrétienne, à cette époque de fermentation où les cités de la Grèce et de l'Ionie, travaillées d'un besoin d'améliorations politiques, cherchaient à s'affranchir du joug des vieux gouvernements, et où l'histoire nous révèle dans ces pays un mouvement général vers la liberté et vers la démocratie.

Périandre était né la première année de la xxixe olympiade, ou 613 ans avant J. C; il vécut quatre-vingts ans, et mourut l'an 535; la Chronique d'Eusèbe le fait mourir quatre ans plus tôt, ol. xlviii, 1 = 539. D'après le témoignage d'Apollodore, Thaïes était né ol. xxxv, 1=639 av. J. C. ; il mourut à soixante -dix- huit ans, ol. liv, 3 = 561. Pittacus, né également ol. xxxv, 1 = 639, est mort à soixante-dix ans, ol. lu. 3 = 569. Solon, né dans l'île de Salamine, ol. xxxv, 2=638, donna ses lois dans la xlvi6 olympiade, et mourut à quatre-vingts ans dans l'île de Chypre, ol. lv, 2=558. Les dates sont moins précises pour les autres; mais tous les témoignages attestent qu'ils furent contemporains.

Le rôle de Solon, comme législateur, est bien connu : rien n'est plus authentique dans l'histoire que les témoignages réunis d'Hérodote, de Platon, d'Aristote, de Plutarque sur le compte de ce sage. Nous renvoyons, pour l'examen de ses maximes et de sa législation, à l'article spécial qui lui est consacré dans ce recueil.

Avant d'entrer dans quelques détails nécessaires pour donner une idée suffisante de chacun des sept sages, il est à propos de remarquer que le caractère général de leur philosophie était tout pratique. Elle se résume en quelques maximes d'une application usuelle, sous la forme de sentences concises, propres à se graver dans la mémoire. La plupart d'entre eux n'étaient ni des philosophes proprement dits, ni des écrivains; c'étaient des hommes distingués par leurs talents, et respectables surtout par leur caractère, et par les services qu'ils avaient rendus à leur patrie. A cette époque de la jeunesse des peuples, où ils vivaient, le caractère de l'enseignement moral ne peut être que d'une extrême simplicité. C'étaient donc les résultats de leur expérience personnelle qu'ils communiquaient à leurs concitoyens, ou à ceux qui les approchaient : c'est ainsi qu'ils rédigeaient un petit nombre de vérités de la morale et de la politique en maximes assez claires pour être facilement saisies, et assez précises pour être

pu paraître profondes. Four mieux les fixer dans la mémoire, dans ces temps où l'art d'écrire n'était pas encore très-commun, où les mettait

le plus souvent en vers; on les gravait sur des plaques en mark dans les temples, et

particulièrement dans celui d'Apollon à Del] Ces règles de prudence pratique, exprimées avec énergie et brièveté, ne sont pas encore la philosophie ; mais elles l'annoncent, elles la préparent : c'est la naissance de la réflexion, qui marque déjà un progrès dans la civilisation, et une raison déjà assez formée pour entrer dans les voies de la science, dès qu'un esprit supérieur les ouvrira.

Cet esprit supérieur, nous le trouvons parmi nos sages eux-mêmes : c'est Thaïes de Milet, le père de la philosophie naturelle. Issu d'une famille phénicienne venue en Grèce avec Cadmus, et fixée d'abord à Athènes, puis établie à Milet, lors de la fondation de celte ville par Nélée, fils de Codrus, Thaïes avait été éievé dans une des villes les plus florissantes de cette riche et commerçante Ionie, où brillait déjà l'aurore des lumières qui devaient éclairer la civilisation grecque. Animé du désir d'apprendre et de connaître, il fit ce que firent presque tous les hommes les plus éclairés de son temps : il se mit à voyager; il alla chercher la science dans le pays qui passait alors pour en être l'asile et le berceau : il alla en Egypte. Il obtint, dit-on, d'être initié aux mystères des prêtres égyptiens.

Un article spécial étant consacré à l'exposition des opinions philosophiques et spéculatives de Thaïes, fondateur de l'école ionienne, nous ne rapporterons ici que les maximes de sagesse qui lui sont attribuées dans le sens antique et primitif du mot.

« Il y a trois choses, avait-il coutume de dire, dont je remercie la fortune : de m'avoir fait membre de l'espèce humaine, plutôt que bête; homme plutôt que femme, Grec et non barbare.»

Voici quelques-unes de ses sentences, rédigées sous forme de réponses à des questions qu'on lui adressait : «Qu'y a-t-il de plus ancien? — Dieu, car il n'a point eu de commencement. — De plus beau? — Le monde, car c'est l'œuvre de Dieu. — De plus grand? — L'espace, car il contient tout.

— De plus rapide? — La pensée, car elle s'élance partout. — De plus fort ? — La nécessité, car elle soumet tout. — De plus sage? — Le temps, car il découvre tout. — De plus commun? — L'espérance, car elle reste même à ceux qui n'ont plus rien.

— De plus utile? — La vertu, car elle fait bien user de tout. — Déplus nuisible? — Le vice, car il corrompt tout. — De plus facile? — Ce qui est selon la nature, car on se lasse même du plaisir.»

Aristote nous apprend [Politique, liv. II, ch. ix) que Pittacus de Mitylène a fait des lois, mais n'a pas fondé de gouvernement. Une loi qui lui est propre est celle qui punit d'une peine double les fautes commises pendant l'ivresse. Le même auteur, à propos de la tyrannie élective, rapporte (ib., liv. III, ch. ix) que Mitylène élut Pittacus pour repousser l'invasion des bannis que commandaient Antiménide et le poète Alcée. Alcée lui-même, ce poète violent et passionné, dans un de ses Scolies (chansons), dont il nous reste un fragment, reproche à ses concitoyens « d'avoir pris un Pittacus, l'ennemi de son pays, pour en faire le tyran de cette ville, qui ne sent ni le poids de ses maux, ni le poids de sa honte, et qui n'a pas assez de louanges pour son oppresseur. » Le souvenir de la haine dont Alcée poursuivait Pittacus, s'est conservé dans quelques épithètes ou surnoms, d'assez mauvais goût, dont il se plaisait à l'affubler; cependant, au dire d'Héraclile, cité par Diogène Laërcc, Pittacus aurait

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rendu la liberté à Alcée, devenu son prisonnier, en disant : « 11 vaut mieux pardonner que punir.» Plusieurs des sentences conservées sous le nom de Pittacus sont surtout les conseils d'un homme politique, qui enseigne l'esprit de conduite à ceux qui veulent faire leur chemin. Par exemple : « Saisis l'à-propos. — N'annonce jamais ce que tu dois faire; car, si tu échoues, on se moquerait de toi. — Ne dis pas de mal de ton ami, ni de bien de ton ennemi. — Supporte les légers inconvénients de tes voisins. » Dans d'autres maximes pourtant, il montre un esprit plus généreux : «Ne fais pas, toi-même ce que tu reproches à ton prochain. — Ne reproche pas au malheureux sa mauvaise fortune, car c'est un tort que punit la vengeance des dieux. — De tous les animaux sauvages, le pire est le tyran; des animaux domestiques, c'est le flatteur. » On lui demandait si les mauvaises actions échappaient aux dieux : « Pas même les mauvaises pensées, répondit-il. — Qu'y a-t-il de plus obscur? — L'avenir. — Le commandement est l'épreuve de l'homme. — En quoi consiste la perfection? — A bien faire ce qu'on fait naturellement. — Les véritables victoires sont celles qui ne coûtent pas de sang. » Crésus lui demandait quelle est l'autorité la plus grande. «C'est celle des tables gravées (par allusion aux lois). » Une de ses maximes était aussi, qu'il est difficile de rester vertueux. On peut voir dans le Protagoras de Platon, la réponse en vers que fit Simonide à Pittacus, et le spirituel commentaire de Socrate sur ces vers.

On ignore si Bias de Priènc exerça des fonctions publiques dans sa patrie, mais le témoignage d'Hérodote (liv. I, ch. xxvii et clxx) ne laisse pas à douter qu'il n'ait exercé une influence heureuse par ses conseils. Pendant la guerre que fit à Priène le roi de Lydie Alyatte, père de Crésus. qui tenait la ville assiégée, on raconte que Bias fit engraisser deux mulets, qu'il chassa ensuite vers le camp des assiégeants. Alyatte fut surpris de voir les animaux eux-mêmes si bien nourris, et, songeant à lever le siège, il envoya un messager reconnaître l'état de la place. Bias avait fait recouvrir de blé des monceaux de sable qu'il montra a l'envoyé ; et, sur le rapport de ce dernier, Alyatte fit la paix avec Priène. Lors de l'invasion de l'Ionie par les Perses, sous la conduite d'Harpagon, dans une assemblée générale du Panionium, Bias avait ouvert un avis plein de sagesse. Il conseillait aux Grecs de cette province de réunir leurs vaisseaux en une seule flotte, de s'y embarquer tous, et de se rendre en Sardaigne pour y fonder une ville, qui serait l'asile commun de tous les fugitifs de l'Ionie. 11 leur montrait que ce parti était le seul par lequel ils pussent se soustraire à la servitude, et assurer en même temps leur existence, en cultivant une grande île, où ils pourraient fonder avec le temps une puissance redoutable. Bias se distinguait par son talent oratoire; et ce qui le faisait surtout honorer, c'est qu'il ne le consacrait qu'à défendre de bonnes causes. De là ce mot de Démodicus de Léros : « Si vous êtes juge, rendez la justice comme à Priène. » Hipponax dit aussi : « Dans vos jugements, surpassez même Bias de Priène.» Un jour. Bias était en mer avec des impies; une tempête s'éleva, et ses compagnons de voyage se mirent à invoquer les dieux : «Silence! leur dit-il; les dieux pourraient s'apercevoir que vous êtes ici.» Un impie lui demandait ce que c'était que la piété; il garda le silence. L'autre voulut en savoir la raison : « Je me tais, dit-il, parce que tu m'interroges sur des choses qui ne te regardent pas.» Il se plaisait à dire : « Pendant que vous êtes jeunes, faites-vous de la sagesse un viatique pour la vieillesse; car c'est là le moins fragile de tous

les biens. — Soyez lent à entreprendre, mais ce que vous avez commencé, poursuivez -le avec persévérance. — C'est le propre d'une âme malade de désirer l'impossible et de ne pas songer aux maux d'autrui.— -Les gens de bien sont faciles à tromper. » A côté de ces maximes, où l'on reconnaît une saine morale avec l'expérience de la vie, on est surpris de trouver cette sentence d'une philosophie pessimiste qu'on attribue aussi à Bias : « Il faut aimer comme si l'on devait haïr un jour, parce que la plupart des hommes sont pervers. » C'était sans doute à la suite de quelque déception que ce mot avait échappé au sage qui avait dit : « Quand tu fais quelque chose de bien, fais-en honneur aux dieux, non à toi-même. »

Bayle a témoigné son étonnement de voir figurer au nombre des sept sages Périandre, tyran de Corinthe, qui avait asservi sa patrie, et dont la vie est souillée de plusieurs crimes : ainsi, dans un accès de colère brutale, il fit périr sa femme enceinte, en la précipitant du haut des degrés de son palais ; il a été convaincu d'inceste avec sa mère Cratéa. Mais dans le récit de Parthénius (Erotica, ch. xvn), c'est par une ruse de Cratéa qu'est consommé l'inceste, qui de la part de Périandre aurait été involontaire. Hérodote (liv. III. ch. xlvii) raconte qu'un habitant de Corcyre ayant fait périr Lycophron, fils de Périandre, celui-ci fut si irrité, qu'il envoya les enfants des Corcy riens, qu'il gardait en otage, au roi de Lydie, Alyatte, pour en faire des eunuques. Hérodote ajoute qu'ils étaient au nombre de trois cents, des meilleures familles. Mais le vaisseau qui les portait ayant relâché à Samos, le sort de ces jeunes gens inspira un intérêt général, et ils furent délivrés par les Sartriens. A cette nouvelle, selon Diogène Laërce, Périandre mourut de douleur à quatre-vingts ans.

Le même auteur dit que Périandre est le premier qui ait établi la tyrannie à Corinthe et qui se soit entouré de gardes. Mais le témoignage formel d'Hérodote (liv. V, ch. xcn) nous apprend qu'avant lui son père Cypsèle avait régné trente ans à Corinthe, et exercé assez durement son autorité. Aristote confirme le fait (Politiques, liv. V, ch. ix). « Périandre, ajoute ce philosophe, était un despote, mais un grand général.... » C'est à lui qu'on rapporte l'invention de ces expédients politiques dont la monarchie des Perses peut offrir bon nombre d'exemples. Périandre avait trouvé dans ïhrasybule. tyran de Milet, un conseiller digne de lui, comme le témoigne cette lettre citée par Hérodote (liv. II, ch. xx) : « Je n'ai rien répondu à ton envoyé, mais je l'ai mené dans un champ de blé, où, tandis qu'il me suivait, j'abattais avec un bâton les épis les plus élevés ; après cela, je lui ai dit de te rapporter ce qu'il avait vu et entendu. Fais de même, si tu veux conserver le pouvoir : débarrasse-toi des principaux citoyens, amis ou ennemis. L'ami même d'un tyran doit lui être suspect. » Voilà un échantillon de la politique antique. Selon Aristote (Politiques, liv. III, ch. vm), c'est Périandre qui donna ce conseil à Thrasybule. Et plus loin (liv. V, ch. vm), Aristote ajoute cette explication : -.. La tyrannie emprunte à la démocratie ce système de guerre continuelle contre les citoyens puissants, cette lutte secrète et publique contre eux, les bannissements qui les frappent, sous prétexte qu'ils sont factieux et ennemis du pouvoir : car elle n'ignore pas que c est des rangs des hautes classes que sortiront contre elle les conspirations dont les chers voudront, les uns se saisir du pouvoir à leur profit, les autres se soustraire à l'esclavage politique. Voila ce que signifiait le conseil de Périandre à Thrasybule ; et ce nivellement des épis qui dépas-

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