‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 344 sur 439 · SAIS · texte numérisé non relu

SAIS

d'Holbach, dépouillés de l'apparente logique qu'ils ont su leur donner dans leurs écrits, compromis par la faiblesse intellectuelle de l'auteur, et noyés dans un style diffus. En voici pourtant un résumé. Le Catéchisme est divisé en trois parties : la première traite des natures ou idées générales relatives à la nature, à la destinée et aux mobiles d'action de l'homme ; la seconde contient les préceptes qui dérivent de ces principes, et la troisième indique le moyen de pratiquer ces préceptes. Les notions sont celles de la philosophie qui domine alors, appliquées à la science des mœurs, à laquelle elles doivent donner une évidence égale à celle de la géométrie, et une indépendance complète à l'égard de la religion. La confusion entre les questions morales et les questions religieuses est une erreur qui nous a été léguée par les anciens philosophes, Pythagore, Socrate, Platon et les stoïciens ; Aristote s'en est préservé; elle est devenue inexcusable depuis les travaux de Hobbes et de Locke. Pour fonder une doctrine des mœurs il suffit d'observer la nature humaine. Qu'est-ce que l'homme? « Une masse organisée et sensible qui reçoit de tout ce qui l'environne et de ses besoins cet esprit dont il est si fier. » Les impressions extérieures déterminent en lui les deux sentiments primitifs du plaisir et de la douleur ; ceux-ci à leur tour font naître l'amour de l'être et du bien-être, et l'activité qui recherche les moyens de se satisfaire. Cette activité, issue de la sensation, prend les deux formes de l'idée et de la passion : elle a un but unique, le bonheur, « état dans lequel nos réflexions sur notre sort et sur nous-mêmes sont accompagnées d'une douce joie et du sentiment agréable de la vie qui tient surtout à la satisfaction des trois sens, le goût, le toucher et le sixième sens. »

Pour ne pas être injuste, il faut dire que Saint- Lambert y ajoute la satisfaction des penchants, et des affections bienveillantes, et que souvent il prêche la modération dans les plaisirs, et semble même entrevoir un état idéal qui ressemble à la continence : mais cette vertu n'est recommandable que parce qu'elle est une forme plus raffinée et plus sûre du bonheur. Les préceptes qui résultent de ce principe comprennent nos devoirs envers nous-mêmes, qu'on peut résumer en un mot : se conserver; nos devoirs envers nos semblables fondés sur ce fait que sans eux nous ne pouvons être heureux, qu'ils sont des moyens pour notre félicité ; quant à nos obligations envers Dieu, elles ne sont ni niées, ni décrites : Saint-Lambert les oublie. Toutefois, pour mettre encore ici le bien à côté du mal, ce moraliste qui donne pour fondement à la société la réciprocité du plaisir, prescrit par inconséquence la justice, la bienfaisance, la discrétion, la bonté qui ne va pas pourtant jusqu'à l'oubli des offenses nuisibles au bonheur de la vie ; il parle avec sensibilité des affections de famille, et expose une morale conjugale sans reproches. Enfin, le moyen qu'il indique pour transformer la pratique du devoir en habitude, est celui-là même que les stoïciens avaient déjà recommandé, que le christianisme a consacré, l'examen de conscience, la confession à soi-même. Voilà la vraie prière, celle qui nous assure d'un ferme propos, et nous rend sévères à nous-mêmes. Chacun peut ainsi se suffire à soi-même. Cependant il pourrait être nécessaire de créer dans la société des « officiers de morale » chargés d'expliquer le devoir, et d'éveiller la conscience. Quant à la récompense promise à la vertu, il est inutile de la chercher dans un avenir impénétrable. Les hommes méconnus, les pauvres et les malheureux ont ici-bas pour se consoler d'autres moyens

que les rêveries d'une autre vie; qu'ils contemplent le monde avec sa grandeur et sa beauté. Si le mal devient insupportable, n'ont-ils pas en main le remède souverain? La murale du plaisir a ici sa conclusion forcée, die excuse le suicide, on pourrait démontrer qu'elle le consacre, et se confond en ce point avec les formes les plu.s désolantes du pessimisme.

Les Œuvres philosophiques de Saint-Lambert ont été publiées à Paris en 1801, 5 volumes. On consultera sur sa doctrine : Damiron, Mémoires pour servir à l'histoire de la philosophie au xvme siècle, Paris, 1858; — Bersot, Éludes sur le XVIIIe siècle, Paris, 1865; — Barni, la Morale au xvm° siècle, Paris, 1872. e. C.

SAINT-SIMON, voyez le Supplément.

SAINT-SIMON. Voy. Socialisme.

SAISSET (Emile-Edmond), philosophe français, né en 1814 à Montpellier, mort en 1863, entra en 1833 à l'Ecole normale, où il eut pour maîtres Cousin et Jouffroy, et en sortit avec le titre d'agrégé de philosophie. Il professa cette science à Cahors, à Caen et bientôt à Paris, aux collèges Stanislas, Charlemagne et Henri IV. Il était en même temps charge d'une conférence à l'École normale. En 1840, il présentait à la Faculté des thèses pour ledoctorat, une étude sur Œnésidème, où il commençait cette critique persévérante du scepticisme qui est l'un de ses titres les plus sérieux, et une histoire de l'Argument de saint Anselme, qui ouvrait la voie à ses travaux de philosophie religieuse. En 1843, il obtenait, après un concours resté mémorable dans l'Université, le titre d'agrégé de la Faculté des lettres do Paris, et après un enseignement provisoire au Collège de France et à la Faculté, il remplaçait, en 1856, M. Damiron dans la chaire de philosophie de la Sorbonne, qu'il devait occuper pendant le reste de sa vie. Ses qualités d'écrivain et de professeur, son ardeur à soutenir le spiritualisme contre les attaques de l'école théologique, et contre l'invasion menaçante des doctrines du panthéisme, lui avaient valu une renommée qui chaque jour s'appuyait sur des œuvres plus considérables. Il aurait pu, en suivant d'illustres exemples, en profiter pour entrer dans la vie politique où son éloquence lui assurait le succès. Mais, comme l'a dit M. Naudet, «il n'eut, tant qu'il vécut, qu'un seul état, le professorat; une seule vocation, la philosophie; un seul dogme, le spiritualisme; une seule passion, la vérité. » Pourtant son caractère n'était pas fait pour la seule contemplation; il n'avait pour les événements au milieu desquels il vivait ni dédain ni indifférence; il souffrait vivement chaque fois qu'il voyait la raison méconnue ou le droit violé ; il ne reculait pas devant la lutte, mais il l'entreprenait plus volontiers sur les principes que sur les faits. Les débats philosophiques ont aussi leur passion; il s'y portait avec une ardeur qui souvent excita la colère de ses adversaires. Une première fois il ne craignit pas de contredire un de ses maîtres de l'Ecole normale, M. Michelet, et d'encourir le reproche de trahir la philosophie; plus tard, il ne cessa de prouver à ceux qui auraient pu s'y méprendre et l'associer à leur haine pour la liberté de penser, qu'il n'entendait m la sacrifier ni la défendre par des représailles propresàla discréditer. Peut-être risquait-il ainsi de déplaire aux deux partis; mais il s'y rés content de se satisfaire lui-même. Du reste la dignité de son caractère, la loyauté et la bonté de son cœur avaient fini par lui concilier l'estime même de ses adversaires : en môme temps son talent, soutenu par un travail acharné, entrait dans sa pleine maturité et promettait les œuvres les plus durables. Une mort précoce le saisit au

Page 1