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yeux l'exemple de la théorie mathématique des sons, formulée par les pythagoriciens; mais il croyait sans doute que cette théorie avait été trouvée a priori, et que l'expérience n'était qu'imparfaitement d'accord avec elle. 11 avait aussi sous les yeux l'exemple du légitime succès qu'Hippocrate avait obtenu, par l'induction expérimentale dans une science éminemment utile, dans la médecine. Mais Platon la considérait sans doute moins comme une science que comme un art conjectural. La médecine avait, en effet, beaucoup trop ce caractère dans les écrits des philosophes ioniens et pythagoriciens qui s'en étaient occupés avant Platon. Mais, philosophe lui-même, Hippocrate était entré avec une rectitude d'esprit et une perspicacité merveilleuse dans la voie de l'observation médicale, dont il avait su faire prédominer les résultats au milieu des hypothèses, physiologiques nécessairement fort inexactes de son temps, et malgré l'insuffisance des connaissances anatomiques de cette époque.
Avec des vues moins justes que celles de Platon sur quelques questions, par exemple sur la Providence divine, Aristote porta dans l'enseignement philosophique plus de précision et de rigueur. Il embrassa plus complètement l'ensemble et les diverses parties de la philosophie, et il étendit ses études d'une manière plus sérieuse aux sciences physiques. Il organisa ce que Platon n'avait fait qu'esquisser avec génie. Il fonda la métaphysique sur une analyse puissante, bien qu'imparfaite, des notions naturelles de l'esprit humain. Il établit l'histoire naturelle et la météorologie descriptives, la psychologie, la morale, la politique, la rhétorique et la poétique sur l'observation et la comparaison des faits. Il formula les lois de la méthode déductive d'après un examen approfondi de ses procédés; il indiqua la méthode inductive, mais sans en tracer les règles si compliquées, sans en montrer les conditions et les ressources, sans en marquer toute la portée, et sans signaler toute l'étendue de ses applications. Dans les sciences physiques, il n'assigna à l'induction qu'un rôle préliminaire pour atteindre les idées générales et pour dégager les principes nécessaires: mais c'est par la déduction et en partant de la métaphysique qu'il voulut construire les théories physiques, et c'est ainsi qu'il leur donna une apparence trompeuse d'exactitude et de rigueur. Son œuvre immense excita l'admiration plutôt que l'émulation : il eut beaucoup de commentateurs, mais non d'imitateurs ou de continuateurs dignes de lui.
Depuis la fondation d'Alexandrie, les sciences prirent chez les Grecs un nouvel essor. Il est vrai que l'histoire naturelle, abandonnée de la philosophie, ou bien empruntant au stoïcisme la doctrine superstitieuse des sympathies et des antipathies occultes, se perdit dans les petits détails et dans les compilations plus ou moins érudites, ou bien dans la recherche plus curieuse que critique des faits réputés extraordinaires ou merveilleux ; mais les sciences mathématiques pures, désormais sûres de leur méthode et indépendantes de toute hypothèse philosophique, accomplirent d'admirables progrès, auxquels, du reste, les philosophes ne furent pas étrangers. On Yit aussi se perfectionner, plus ou moins rapidement, la mécanique, l'optique, l'astronomie, la géographie mathématique, en un mot toutes les sciences où il s'agissait de déduire mathématiquement les conséquences de quelques données physiques qui ne dépassaient pas les procédés et les moyens d'observation alors connus, et qui n'exigeaient pas de grands efforts d'induction expérimentale. L'astronomie avait
besoin de la trigonométrie : Ilipparque l'inventa. Elle avait besoin d'observateurs : elle en eut un de premier ordre; ce fut Hipparque. Dans Ptolémée, elle trouva un organisateur habile, mais
inexact, qui pourtant en optique fut observateur en même temps que théoricien. La plupart autres branches de la physique restèrent dans le domaine de la philosophie et ne purent acquérir une existence propre. L'anatomic, délivrée enfin d'entraves superstitieuses, lit de grands progrès. Ceux de la physiologie et de la thérapeutique furent aussi assez étendus, mais plus contestables et plus mêlés d'erreurs, parce que ces deux sciences, dont la première doit tant à Galien, mais dont la seconde ne retrouva pas, si ce n'est peut-être dans Arétée, un génie observateur comparable à celui d'IIippocrate, auraient eu besoin toutes deux d'une méthode inductive plus sûre et d'une philosophie plus vraie que celles qui dominaient alors. Les stoïciens et les épicuriens procédaient dans les sciences naturelles par l'hypothèse, les premiers avec le dogmatisme présomptueux de leur panthéisme matérialiste ; les derniers avec un scepticisme insouciant pour tout, si ce n'est pour leur théorie des atomes et pour leur négation de la Providence. Le péripatétisme languissait. La nouvelle Académie concentrait des efforts stériles sur le problème de la certitude, et préparait la voie au scepticisme absolu; qui allait ébranler toutes les sciences, et qui, s'ajoutant à la dépravation générale et au désordre profond de la société, menaçait de compléter la destruction de toutes les croyances religieuses et morales du monde païen.
Le christianisme naissait, mais il lui fallait subir trois siècles de persécutions pour s'emparer du monde romairf. En attendant, il y eut un essai de renaissance de tous les systèmes philosophiques du passé. Ayant fait l'épreuve individuelle de leur insuffisance, ils essayèrent de se rapprocher, de s'unir entre eux et d'absorber toutes les sciences et toutes les religions des peuples païens, en faisant en même temps quelques emprunts au christianisme. Mais, pour opérer cette fusion, il fallait une doctrine. Cette doctrine puissante, mais erronée, ce fut le néoplatonisme, empreint à la fois de la subtilité grecque et de l'imagination orientale, conciliant en apparence, exclusif en réalité, puisqu'il changeait complètement, par des interprétations forcées, les doctrines qu'il prétendait réunir dans la sienne. Le panthéisme idéaliste des néoplatoniciens, en même temps qu'il falsifiait l'histoire^de la philosophie et des sciences, leur enlevait leur méthode rationnelle et quelques-uns de leurs résultats les plus avérés, pour y introduire toutes les superstitions et pour les soumettre au joug d'une autorité illusoire. Par exemple, en astronomie, il niait la précession des équinoxes au nom de la science des Égyptiens et des Chaldéens, science qui, fondée d'abord sur une révélation des dieux, ensuite sur des observations prolongées pendant plusieurs grandes années du monde, et prouvée infaillible par les prédictions astrologiques des événements publics et privés, devait l'emporter sur les observations peu nombreuses d'Hipparque et de Ptolémée : et ce n'était pas le thaumaturge Jamblique qui s'exprimait ainsi, c'était le savant Proclus. Les astronomes grecs avaient trouvé que les étoiles fixes n'ont pas de parallaxe sensible et que le soleil en a une, et que, par conséquent, le soleil est plus près de nous que les étoiles fixes; mais, dit l'empereur Julien, cette opinion grecque, reposant seulement sur des conjectures tirées de l'observation des phé-
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nomènes, doit le céder à un dogme révélé aux mages par les dieux, ou tout au moins par les génies, dogme d'après lequel le soleil se meut dans une région située au-dessus de celle des étoiles fixes. Voilà comment les néo-platoniciens et leurs disciples traitaient la science.
Pendant le moyen âge, l'esprit humain, ayant conscience de sa faiblesse présente , se rattacha de toutes parts au principe de l'autorité, principe qui, en effet, l'empêcha de se perdre entièrement dans l'ignorance, l'erreur et le désordre. Dans le domaine de l'intelligence, au-dessous de l'autorité suprême de la religion et de l'Église, il y eut l'autorité des anciens, surtout d'Aristote, et l'autorité des docteurs de la scolastique. La théologie fut la science dominatrice : elle part et doit partir du principe d'autorité ; les autres sciences se soumirent à ce même principe, non sans quelques révoltes : elles perdirent ainsi leur méthode et leurs principaux moyens de progrès, mais elles ne périrent pas , et c'était beaucoup alors. L'esprit humain épuisé se fortifia par la gymnastique de la logique, par les luttes de la scolastique, par une étude patiente de quelques textes anciens. Cette longue compression prépara son essor, auquel il avait préludé par un travail latent, par une accumulation lente de quelques découvertes , dues surtout aux Arabes musulmans, qui, non contents d'étudier et de commenter les Grecs, les imitèrent quelquefois avec succès dans les procédés mathématiques et dans les observations astronomiques, et qui transmirent à l'Occident quelques connaissances pratiques de l'Inde et de la Chine.
Le moyen âge avait connu imparfaitement une faible partie des trésors de l'antiquité. Une connaissance plus complète divpassé prépara l'émancipation de l'esprit humain. Pendant cette époque de transition, l'on vit tous les systèmes antiques se reproduire, se combattre, se détruire dans ce qu'ils avaient de plus défectueux, et faire place peu à peu aux idées nouvelles qui jaillirent de cette lutte, aux observations et aux découvertes physiques, astronomiques , géographiques, qui peu à peu vinrent contredire les anciennes hypothèses. Au milieu de ces efforts, d'abord incertains, l'esprit scientifique trouva enfin sa voie. La. méthode philosophique et la méthode inductive des sciences naturelles furent esquissées dans leurs principaux traits : l'une par Descartes, qui joignit avec succès l'exemple au précepte ; et l'autre par Bacon, qui généralisa et étendit, mais en théorie seulement, les procédés déjà suivis par Galilée, et bientôt après perfectionnés par Newton. En même temps, la méthode analytique, aidée des signes algébriques, laissa bien loin en arrière les résultats obtenus jusque-là par l'emploi presque exclusif de la méthode synthétique dans les sciences mathématiques. Dès lors, ces sciences ont pu prêter aux sciences naturelles un bien plus utile concours. Ces diverses méthodes ont été confirmées? complétées et rectifiées par les progrès ultérieurs de la science jusqu'à nos jours. Elles sont acceptées et pratiquées par tous les peuples de l'Europe et par leurs colonies. Désormais, grâce à l'imprimerie et à la facilité des communications, la science n'a qu'un seul et même développement , auquel chaque nation contribue pour sa part. A la faveur de ce concours, du perfectionnement des méthodes et des instruments, et de la spécialité des recherches, le champ de la science, en même temps qu'il s'est immensément agrandi par la création de sciences nouvelles, a été fouille à des profondeurs jusqu'alors inconnues.
De plus en plus, les sciences doivent toutes concourir vers un même but, en gardant cha-
cune leur méthode propre et leur indépendance, en même temps que leurs; rapports naturels les unes avec les autres. C'est la science des facultés de l'homme, de leur portée, de leurs limites ei de leur but, c'est la philosophie vraie, qui peut produire et maintenir entre les sciences cette unité et cette harmonie; mais il faut que la philosophie soit à la hauteur de cette missi qu'elle ne s'y refuse pas; il faut aussi que son concours soit accepté par les autres sciences. Ces conditions ont été remplies plus ou moins à diverses époques depuis la Renaissance, mais jamais d'une manière pleinement satisfaisante. Descartes avait eu le tort de croire que les lois physiques pouvaient et devaient être trouvées a priori. Bacon formula d'une manière vraie dans son ensemble, quoique défectueuse en beaucoup de points, la méthode des sciences naturelles, mais sans en marquer convenablement les rapports avec la philosophie, sans reconnaître pour elles la nécessité des mesures exactes et du calcul, sans comprendre la valeur de la recherche des causes efficientes, et en écartant trop la considération des causes finales. Leibniz établit la contingence des lois physiques; mais, au lieu d'en conclure la nécessité de la méthode expérimentale, il en conclut qu'il fallait partir des causes finales pour trouver les lois physiques : il voulut faire des causes finales l'instrument des sciences naturelles, tandis qu'elles en sont la conclusion. L'école de Locke appliqua à la philosophie la méthode de Bacon, mais d'une manière étroite et exclusive : en méconnaissant le rôle légitime des notions a priori et de la déduction, cette école tomba dans le matérialisme. Ce fut elle qui s'empara de la direction des sciences naturelles ; elle les affermit dans la méthode expérimentale et elle leur laissa le concours des mathématiques; mais elle les priva des vues élevées du spiritualisme, seul capable de perfectionner leur méthode générale, d'interpréter leurs résultats, de diriger leurs recherches de la manière la plus utile et la plus sûre, et de les faire conspirer ensemble vers un même but conforme à la destinée générale de l'homme. Elles se développèrent d'une manière trop isolée; elles se perdirent dans des détails infinis, avec trop peu de vues d'ensemble, ou bien avec des vues étroites ou fausses; elles prirent quelquefois des hypothèses mal faites, par exemple les hypothèses phrênologiquts , pour des résultats légitimes de l'expérience. Dans leurs conclusions, elles furent trop souvent superficielles, ou même erronées, et agressives contre les doctrines morales, philosophiques et religieuses.
La nouvelle philosophie allemande voulut s'opposer à cette action dissolvante du matérialisme; mais la philosophie de Kant enlevait à toutes les sciences, excepté à la psychologie et à la morale, la certitude objective. Fichte réduisait toul au moi, et niait ainsi l'objet même de toute science autre que celle du moi. L'idéalisme Iranscendantal des successeurs de Kant et de Fichte a voulu rabaisser la méthode expérimentale, dont il a nié les plus beaux résultats; il a voulu la remplacer dans toutes les sciences par sa méthode illusoire de construction a priori; il a nié la liberté humaine et la Providence divine, et finalement, poussé à ses dernières conséquences, il a abouti aux mêmes conclusions que le matérialisme pur.
Pendant ce temps, surtout en Angleterre et en France, le spiritualisme renaissait, timide d'abord, et soucieux, avant tout, de se défendre. La philosophie écossaise a gardé trop fortement ['empreinte de cette timidité ; l'école française moderne s'en est un peu affranchie; mais elle a
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laissé la philosophie trop isolée des autres sciences : c'est pourquoi l'influence du spiritualisme sur les sciences naturelles et sociales a été trop médiate, trop restreinte; mais elle a été j m tant déjà bien salutaire. Il y a lieu d'espérer qu'elle le sera de plus en plus à l'avenir, depuis que les philosophes ont compris la nécessité de se préoccuper des rapports de leur science avec les sciences voisines.
Le besoin de conciliation et d'harmonie se fait de plus en plus sentir entre tous les ordres divers de connaissances humaines. On sent mieux que jamais, dans chaque genre d'étude, le besoin de spécialité pour approfondir, et le besoin de notions étendues et variées pour que les pri de toutes les sciences servent à chacune d'elles. La popularisation de toutes les sciences par des résumés exacts, clairs, concis et accessibles à tous, vient en aide à ce besoin. Les sciences justifient sans cesse aux yeux de tous leur utilité par des applications pratiques , au-dessus desquelles la théorie pure se maintient dans ses droits; car on comprend que, d'une part, elle fortifie la pensée, instrument de toutes connaissances, et que, d'autre part, c'est par elle qu'on arrive aux connaissances applicables, et souvent aux applications les plus imprévues.
Mais, à côté de ces tendances heureuses, il y a pour la science des causes de dangers, qu'il est bon de signaler. C'est cet esprit de négation et de destruction qui, produit par le matérialisme et les passions subversives du siècle dernier, est observable encore aujourd'hui dans trop d'intelligences attardées. C'est ce scepticisme inconséquent de l'école sensualiste, qui ne veut croire qu'aux résultats de l'observation sensible ou du calcul mathématique et qui prend pour résultats de l'observation et du calcul de détestables hypothèses et des négations sans preuves; qui prétend réduire l'induction à la généralisation et interdire la recherche des causes, et qui fait ellemême inévitablement ce qu'elle défend de faire, mais qui , le faisant sans le savoir, le fait aii hasard et avec de grandes chances d'erreur ; par exemple lorsque, défendant de chercher la cause de l'existence et de l'ordre du monde, elle la montre dans la matière éternelle et dans la nécessité aveugle, ou bien lorsque, défendant de chercher la cause de la pensée elle la montre dans la pulpe cérébrale, dont la pensée serait un mouvement ou même une sécrétion; de sorte que, suivant la logique de cette école, il n'est pas besoin de preuves pour nier l'existence de Dieu et des âmes, et les preuves sur lesquelles on s'appuie pour affirmer ces vérités doivent être rejetées sans examen. C'est aussi cet esprit de superstition qui , soufflant toujours là ou le scepticisme a ébranlé l'autorité de la raison et celle de la religion, substitue à la science et à la foi raisonnable, aujourd'hui sous le nom de spiritisme, demain sous un autre nom, les fantaisies d'une imagination malade, et livre à leurs propres illusions et aux duperies des charlatans des intelligences qui auraient été capables d'un meilleur emploi de leurs facultés. C'est surtout l'indifférence, trop commune de nos jours, pour la vérité considérée en elle-même, indépendamment de ce qu'elle rapporte. Le principe utilitaire, quand il est isolé des principes du vrai, du beau et du bien moral } conduit à escompter l'avenir au profil du présent, en ne s'occupant que des ap- 1 'Internent productives, et en négligeant les théories dont les applications pratiques ne pourront se produire que plus tard et sont ' : ' imprévues. Cet égoïsme, s'il n'était I'''1- heureusement combattu par des tendances plus m Mes, deviendrait un principe d'impuis-
sance, de désordre et de mort pour la science, de même que pour la société.
Voy. les articles Nature, Ampère et Gauler. Outre les ouvrages cités à la lin de l'article Nature, comparez M. A. M. Ampère. Philosophie des sciences (1838-1843, 2 vol. in-8), et M. Chcvreul. Connexion des sciences du domaine de la philosophie naturelle (1866, in-8, Histoire des connaissances chimiques, Introduction, tome I).
Tu. H. M.
scioppius, voy. Schoppe.
SCOLASTIQUE '( Philosophie). C'est la philosophie qu'on professait dans les écoles du moyen âge. On est aujourd'hui considéré comme philosophe des qu'on pense avec quelque liberté, et l'on a vu décerner ce titre à des gens qui, n'ayant pas d'études, ne soupçonnaient pas que la philosophie pût être la matière d'un enseignement. Au moyen âge il ne suffisait pas même , pour être compté parmi les philosophes , d'avoir à grand labeur étudié diverses doctrines, et pris entre elles un parti ; il fallait encore, après avoir subi plus d'une épreuve, avoir acquis le droit de lire en public, ou d'enseigner. Dans ce temps, la philosophie scolastique était, à proprement parler, toute la philosophie; elle ne se distinguait d'aucune autre. La distinction devint nécessaire aussitôt qu'on n'eut plus besoin de monter en chaire pour adresser la parole au public. L'imprimerie venait d'être inventée, et l'un des premiers résultats de cette invention était de compromettre la situation des écoles : désormais la parole allait franchir toutes les distances, et des docteurs sans diplôme, clercs ou laïques, al- laient avoir le monde entier pour auditoire, tandis" que les régents universitaires verraient diminuer chaque jour le nombre de leurs jeunes clients Les anciennes méthodes ne pouvaient guère s'ac^ commoder à cette nouvelle forme de l'enseignement : aussi les nouveaux maîtres ne tardèrentils pas aies abandonner pour en chercher d'autres, et ils en trouvèrent facilement de plus simples : de sorte que la philosophie scolastique devint bientôt tout à fait étrangère, par ses procédés, à la philosophie qu'on enseignait au moyen des livres. Dès le xvr siècle, il y eut entre l'une et l'autre une telle différence, que la méthode scolastique , décriée par tous les beaux esprits , n'eut plus d'autre objet que de préparer la jeunesse à de plus hautes et plus nobles études. Jalouse de rétablir ses affaires et de reconstituer son empire, elle fit alors promulguer de solennels décrets contre toutes les nouveautés ; mais ces menaces de l'impuissance n'arrêtèrent pas les novateurs, et le xvme siècle les vit envahir peu à peu toutes les écoles séculières. Telles furent les grandeurs, telle fut la décadence de la philosophie scolastique.
Cela fait assez connaître quel est le véritable caractère de cette philosophie. On s'est occupé souvent de la définir, et la plupart des définitions qu'on a proposées sont bien loin d'être satisfaisantes.
Beaucoup de gens croient encore que ce nom de scolastique est celui d'un système; que les docteurs scolastiques professent des principes communs, et argumentent concurremment sur les mêmes thèses pour aboutir aux mêmes conséquences. Entre ces docteurs il en est un, saint Thomas, qui surpasse tous les autres par l'éclat de son génie : aucune renommée ne fut égale à la sienne; et, quand finirent les orageux débats auxquels il prit une part si considérable, la majorité se déclara pour ses conclusions. Cela est vrai; mais saint Thomas n'eut-il pas de nombreux contradicteurs? Descartes est assurémen' le plus grand nom de la philosophie moderne,.
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mais combien de systèmes ne connaît-on pas qui diffèrent de celui de Descartes , et qui doivent leur succès à. ces différences? Il en est de même de saint Thomas : c'est le plus illustre des maîtres scolastiques. et pourtant, même de son temps, il n'exerça qu'une influence disputée. Tous les systèmes sont représentés dans la philosophie scolastique : elle n'est donc pas un système.
On l'a définie une certaine manière de disserter sur toute question dans un intérêt étranger à la véritable science, et l'on a dit que, sous un titre emprunté, les philosophes scolastiques n'avaient été que des théologiens raffinés, cherchant des armes pour la foi dans l'arsenal de la raison, et brisant en secret celles qui ne pouvaient servir à cet usage. On a même été jusqu'à prétendre que le but final de leurs constants efforts avait été de fabriquer une fausse philosophie, pour la mettre au service d'une certaine théologie. C'est la définition qu'Heumann donne de la scolastique : Philosophiam in servitutem theologiœ papeœ rcdactam; et Chrétien Kortholt ne la traite pas mieux (Leibniz, Recueil de diverses pièces, 1734). C'est une accusation mal fondée. 11 est certain que tous ces docteurs du moyen âge avaient des préoccupations théologiques ; le reconnaître, c'est simplement avouer qu'ils étaient de leur temps. Quand toutes les sciences, quand tous les arts voulaient être les auxiliaires du dogme ou du culte religieux, la philosophie ne pouvait seule prétendre a l'indépendance. Il faut donc s'empresser de déclarer que la philosophie du moyen âge n'a pas les allures dégagées de la philosophie moderne. Cependant son obséquieusesoumission va-t-elle, comme on l'a dit, jusqu'à la * servilité? il s'en faut bien. Elle respecte les pouvoirs établis, elle s'incline devant les dogmes traditionnels , et ces témoignages de déférence sont d'une parfaite sincérité. Mais, d'où la philosophie nous est-elle venue ? Elle prend son origine, suîvant Aristote, dans le désir naturel de connaître; or, quelque précaution que l'on prenne dans cette recherche des choses ignorées, quelque surveillance qu'on exerce sur soi-même, on s'écarte toujours des voies frayées ; on se complaît toujours en des idées qu'on ne doit qu'à ses propres efforts. C'est ce qui devait arriver à nos philosophes scolastiques. La réformation du xvie siècle eut pour premiers apôtres Guillaume d'Ockam et ses disciples; quelques-uns même des plus fervents thomistes ont été portés par les historiens protestants à leur célèbre Catalogue des témoins de la vérité.
La définition qui convient le mieux à la philosophie scolastique est donc la plus simple : c'est, ' comme nous l'avons dit, la philosophie qu'on enseignait dans les écoles du moyen âge. Disons maintenant, en peu de mots, suivant quelle méthode cet enseignement était distribué.
C'était la méthode herméneutique, ou interprétative. Aux écoliers de la classe de grammaire, on lisait Donat et Priscien, et l'on accompagnait cette lecture d'un commentaire : commentaire littéral ou digressif, suivant l'étendue des connaissances acquises par le maître ou par ses élèves. Pour la rhétorique, on interprétait quelques traités de Cicéron ou de Boëce. Ptolémée servait aux leçons d'astronomie, et la philosophie proprement dite était enseignée d'après les livres d' Aristote. Cette méthode n'a pas toujours été fidèlement observée : dans les écoles du xvie siècle, on ne faisait plus guère usage des textes originaux; les professeurs avaient alors quelques manuels de philosophie péripatéticienne, qu'ils mettaient aux mains de leurs élèves et qu'ils paraphrasaient devant eux. Mais on ne connaissait pas cette pratique au xme siècle : enseigner la
grammaire, l'arithmétique, la philosophie se disait alors lire en philosophie, légère m philosophia, lire en arithmétique et en grammaire ; on faisait même usage de celte locution plus singulière encore, lire en musique, légère in musica. Les détracteurs de la scolastique ont beaucoup déclamé contre cette méthode. Elle offrait de grands avantages; mais nous ne voulons pas dire qu'elle fût sans défauts. Cependant on l'a condamnée sur des griefs imaginaires.
On a dit qu'elle était ingrate, répulsive, qu'elle ■ inspirait le dégoût de la science. Cela n'est pas suffisamment prouvé. Quel professeur de philosophie dogmatique rassembla jamais autour de sa chaire plus d'auditeurs, plus de disciples qu'Abailard, Albert le Grand, saint Thomas, Duns- Scot, Guillaume d'Ockam? Des textes irrécusables nous apprennent qu'on accourait des terres les plus lointaines pour venir entendre ces illustres lecteurs, et qu'il n'y avait pas de salles assez vastes pour contenir leur auditoire. En quel temps, d'ailleurs, la philosophie paraît-elle avoir eu plus de charmes pour la jeunesse qu'elle n'en eut au moyen âge? Sous quelle méthode témoigna-t-on plus de zèle, plus de passion pour l'étude des grands problèmes, que sous la méthode scolastique? On n'a qu'à venir dans nos bibliothèques inventorier les monuments de la controverse qui commence avec le xe siècle et finit avec le xvie : que de gros et que de petits livres! Cet amas prodigieux d'écrits de toutes sortes et sur toutes questions prouve qu'en aucun temps l'intelligence n'eut un égal besoin de raisonner, et n'éprouva moins de gêne à se satisfaire.
On a dit encore que, pour s'être tenus trop près du texte d'Aristote, nos docteurs scolastiques n'ont laissé que des gloses, et que l'originalité manque à tous leurs ouvrages. C'est une critique qui se fonde sur des apparences, et qui est contredite par la réalité. La méthode interprétative ne semble pas, en effet, offrir de grandes facilités à la liberté du jugement; mais ne sait-on pas que les systèmes les plus opposés ont été recommandés au moyen âge sous le nom d'Aristote, et que, sur tous les points, nos scolastiques se sont efforcés de le mettre en contradiction avec luimême, pour légitimer les plus aventureuses et les moins péripatéticiennes de toutes les solutions? N'est-ce pas sous la responsabilité d'Aristote que s'est produit, à la fin du xir3 siècle, le panthéisme d'Amaury de Bène? N'est-ce pas la même autorité qui fut invoquée par Duns-Scot en faveur de la même doctrine? Qu'ils soient nominalistes, conceptualistes, réalistes et même mystiques, tous ou presque tous les maîtres du moyen âge ne se prétendent-ils pas disciples fidèles d'Aristote, et leur principale affaire n'estelle pas de justifier cette prétention?
Il y a donc plus d'une erreur de fait dans les considérants de la sentence prononcée contre la méthode scolastique. Mais dirons-nous que c'est la plus parfaite des méthodes? Non, assurément, et c'est ici qu'il faut condamner un des grands abus commis au préjudice de la saine philosophie par le plus grand nombre de nos docteurs du moyen âge. L'interprétation exerce et développe particulièrement une des énergies de l'intelligence, l'énergie subtile, et celle-ci ne peut être réglée que par la logique : c'est ce qui leur recommanda l'étude de la logique, et ils ont excellé dans cette partie de la science. Mais en toute chose l'excès est un vice. Les plus délies des dialecticiens eurent pour disciples immédiats les plus effrontés des sophistes. Le mal est venu de l'importance exagérée qu'ils attribuaient à la logique. Les épicuriens n'avaient voulu se fier qu'au sentiment; les alexandrins avaient placé
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chms l'imagination le fondement et le critérium de toute certitude; un grand nombre de philosophes scolostiqucs méconnurent d'une autre manière l'économie de l'intelligence, c'est-à-dire la variété de ses formes, lorsqu'ils réduisirent toute la science à l'art de raisonner, et proclamèrent qu'un syllogisme régulier est l'unique mesure de l'évidence. Nous ne reprochons pas seulement aux docteurs scolastiques d'avoir été des logiciens outrés; nous leur reprochons encore d'avoir compromis l'usage, le bon et légitime usage de la logique, et d'avoir, par leurs écarts, suscité cette intempérante réaction, qui, sous les auspices d'Agrippa et de Paracelse, poussa le berceau de la philosophie moderne sur les écueils du scepticisme et du mysticisme, et faillit l'y briser. Que de clameurs ceux-ci firent entendre contre la logique! Un de leurs disciples les plus modérés. Joseph Martini, vint proposer de la reléguer, avec la grammaire et la mécanique, parmi les sciences de second ordre, et d'affranchir complètement la philosophie de son pernicieux concours : Ncque logica, dit-il, sive disserendi subiilitas, philosophiœ pars est {Exercit. mêl'i/'lnjs., lib. I, exerc. 1, thor. 5). Autre exagération, autre folie, et la responsabilité de l'une et de l'autre appartient, suivant nous, aux docteurs scolastiques. Les réactions ne viennent jamais sans être provoquées, et l'on s'excuse mal quand on impute à la force des choses les déplorables entraînements auxquels succèdent toujours les excès contraires.
Après avoir présenté ces considérations sommaires sur le caractère particulier de la philosophie scolastique et sur la méthode uniformément pratiquée dans les écoles rivales, devons-nous exposer en détail les problèmes qui ont agité ces i écoles? On les connaît déjà. Des articles spéciaux ont été consacrés à l'examen des principaux objets de toute cette controverse, et l'on y trouvera sous leur formule consacrée, les conclusions diverses qui furent soutenues avec une égale énergie par les sectes belligérantes. Des articles historiques placés à la suite des noms propres indiquent le rôle qui a été rempli par chaque docteur. Qu'il nous suffise de distinguer ici deux périodes dans l'histoire de la philosophie au moyen âge, de signaler en quoi l'une et l'autre diffèrent, et de rechercher ensuite ce qui, malgré les différences, constitue l'unité de la scolastique.
Nous avons dit que les philosophes du moyen âge étaient des professeurs, et qu'ils professaient en interprétant Aristote. Or, du xe au xme siècle, ils n'eurent entre les mains que certaines parties de YOrganon; en conséquence, leur enseignement fut circonscrit dans cette étroite limite. Us lisaient d'abord à leurs élèves Ylsagoge de Porphyre; ensuite les Catégories et YHcrmencia d'Aristôte; et puis ils s'arrêtaient, sachant bien que les frontières de la philosophie s'étendaient beaucoup plus loin, mais n'osant guère s'aventurer au delà avec un guide aussi peu sûr que Boëce. Toute question était donc pour eux de l'ordre logique; aussi, dans leur vocabulaire, logique et philosophie sont-ils deux termes synonymes.
On apprécie tout d'abord quelles devaient être les lacunes d'une telle science; on soupçonne combien elle devait laisser de questions vagues, de solutions incertaines, dans l'esprit des maîtres et de leurs écoliers. Les premiers chapitres des Catégories, qui, plus que les autres, ont excité l'attention des docteurs scolastiques, ne peuvent être parfaitement compris sans le secours des autres traités d'Aristôte. I.e vrai sens des mots éi happe à qui ne sait pas en distinquer l'acception logiqui cl l'acception métaphysique. A quoi donc pouvait aboutir l'élude exclusive de YOrga-
n "a '.' aune science imparfaile. Cependant le plus grand malheur des anciens maîtres fut-il de n'avoir possédé ni la Métaphysique, ni la Physique d'Aristôte? Non, sans doute. Ce lut. n'hésitons pas à le dire, d'avoir possédé le Timée de Platon. Ayant, en effet, sous les yeux ces deux monuments de la sagesse antique, VOryanon et le Timée, et ne supposant guère qu'il eût existé d'aussi graves dissentiments entre Platon et son disciple Aristote, ils prétendirent concilier la doctrine de l'un et de l'autre ouvrage, et les efforts qu'ils liront dans ce but les jetèrent dans une grande confusion. C'est une tentative qui fut renouvelée plusieurs fois au xii" siècle, et toujours avec aussi peu de succès, comme nous l'atteste Jean de Salisbury; et quand ce témoignage nous manquerait, quand le temps n'aurait épargné ni les écrits de Guillaume de Conches, ni ceux de Gilbert de La Porrée. nous serait-il difficile de soupçonner en quelles incohérences, en quels paralogismes durent tomber des esprits inexpérimentés travaillant à démontrer l'accord des Catégories et du Timée?
Dans les premières années du xmc siècle, les éludes prirent tout à coup un développement inattendu. Des juifs espagnols venaient de traduire, d'arabe en latin, le plus grand nombre des ouvrages d'Aristôte que n'avait pas connus l'école d'Abailard, c'est-à-dire la Physique, le traité de VAme, la Métaphysique, Y Ethique à Nicomaque, la Politique, les deux livres des Analytiques, etc.. etc. La possession de telles richesses troubla d'abord les esprits. Ce qui contribua surtout à ce fâcheux résultat, c'est que les nouveaux textes se présentaient avec des gloses : les gloses d'Avicenne et d'Averroès, qui, surchargées de paraphrases orientales, ne convenaient guère à des professeurs de logique. Transportés subitement aux plus hautes régions de la fantaisie, ils eurent le vertige, et tinrent alors de tels discours que l'Église en frémit d'épouvante. Elle n'avait pas été trompée par de vaines apparences; les paroles étranges qu'elle avait entendues étaient bien des blasphèmes. Mais quand elle eut condamné l'auteur et les complices de ces témérités, elle se laissa facilement persuader qu'elle avait flétri le nom d'Aristôte sur des rapports infidèles. On rechercha dès lors, avec une nouvelle ardeur, les livres interdits; on les dégagea de leurs abominables gloses, et l'on ne s'employa plus qu'à les interpréter d'une manière satisfaisante pour les oreilles orthodoxes. C'est ce que firent Robert de Lincoln, Jean de La Rochelle, Albert le Grand, saint Thomas, et tant d'autres après eux.
Le cercle des études étant considérablement agrandi, il fallut songer à classer dans leur ordre naturel les diverses parties de la science. La logique péripatéticienne ayant pour objet la recherche des principes qui règlent l'existence et la manière d'être des choses, on lui donna le nom de science élémentaire, et on la chargea d'occuper la première étape de l'enseignement. Ensuite on plaça la physique, qui traite des choses comme elles se comportent dans la nature phénoménale, et la psychologie fut considérée comme une section de la physique. Enfin, le degré le plus élevé de la science fut pour la métaphysique, dont l'objet spécial est de remonter aux causes des choses et de sonder les divins mystères de l'être. Les plus fameux logiciens du xne siècle conservèrent peu de crédit auprès des physiciens et des métaphysiciens du xme: on les méprisa tant, qu'on ne les nomma plus; et les questions, si vivement débattues entre Roscelin et saint Anselme, entre Abailard et Guillaume de Champcaux, n'eurent plus qu'un médiocre intérêt pour des gens à l'esprit desquels avaient clé présentes les l.irmi-
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dables problèmes de l'origine et de la nature des idées, de l'essence et de l'être, de la matière première et du principe individuant, des idées divines et de leur éternelle permanence, opposée à l'existence éphémère des choses naturelles. Introduites au sein de l'école avec le traité de l'Ame, la Physique et la Métaphysique d'Aristote, ces questions et quelques autres du même ordre eurent seules désormais le privilège d'inquiéter les esprits et de susciter de vives controverses.
La différence des époques est donc assez marquée par la diversité des sujets de la dispute : elle l'est peut-être plus encore par les formes du langage. Jusqu'au xne siècle, l'idiome des philosophes se distingue peu de celui des rhéteurs : ils s'expriment dans cette langue quelquefois solennelle, plus souvent triviale, toujours embarrassée de locutions bibliques, que leur ont enseignée les Pères latins : leur phrase est longue, pesante, et non moins dépourvue d'élégance que de précision; ils ne discutent pas, ils dissertent ou pérorent. Avec le xme siècle, la langue philosophique prend des formes nouvelles. Elle s'enrichit d'abord de mots barbares, mais techniques, empruntés aux versions latines des gloses arabes. Alexandre de Halès, qui, le premier, a fait usage de cette terminologie, ne l'a pas toujours bien comprise, et ses ouvrages offrent un mélange obscur de l'ancien et du nouveau style. Le temps et la pratique corrigèrent ensuite ces imperfections. Pour satisfaire aux exigences de la démonstration syllogistique, il fallait employer des mots d'un sens clair, c'est-à-dire bien déterminé, fuir les périphrases et réduire la formule de toute l'argumentation aux termes nécessaires. Or, cela fut observé avec tant de rigueur par saint Thomas, par Duns Scot et par le plus grand nombre de leurs disciples, que l'addition ou le retranchement d'un seul mot suffisait bien souvent pour altérer le sens d'une de leurs distinctions. C'est ainsi que se forma, dans les écoles du xiue siècle, cette langue nette, fière et pleine d'énergie, qui devait, avec le temps, perdre sa rudesse, mais non sa précision . et devenir, après quelques autres transformations, notre langue nationale.
Il faut dire maintenant en quoi consiste l'unité de la scolastique. Sous les problèmes différents qui tour à tour ont occupé les esprits, il n'y a jamais eu qu'une recherche, la recherche de l'être. S'agit-il des genres, des espèces, des universaux? On se demande quelle est la véritable nature de la substance; en d'autres termes, si le premier et le dernier terme de la réalité est l'être en général des platoniciens, ou l'être individuel des péripatéticiens. S'agit-il d'analyser les opérations de la cause génératrice, et d'apprécier la part de la matière et celle de la forme dans la constitution de la substance? c'est encore la même recherche faite à un point de vue différent; non plus dans les choses, mais dans la cause et dans les éléments des choses. Qu'ils traitent ensuite du principe d'individuation, de l'origine et de la nature des idées humaines, des idées divines, de l'essence même de Dieu, etc., etc., nos docteurs discutent toujours la même question en des termes nouveaux. Cette question, ils l'avaient rencontrée, en commençant leurs études, dans l'Introduction de Porphyre. Elle n'y eût pas été, qu'elle se fût présentée d'elle-même à leur intelligence et l'eût aussitôt remplie d'inquiétude. Non-seulement, en effet, toute philosophie suppose une définition préalable de l'être, mais encore toute autre science a l'être pour objet; il était donc nécessaire qu'ils fissent cette information sur la nature et les modes de l'être au début même de toute enquête scientifique. Ils la firent avec succès, et, quand elle fut ache-