‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 356 sur 439 · S1GN · texte numérisé non relu

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la terre, puis pousser un faible rejeton, se couvrir de bourgeons, se revêtir de feuilles; vous vous écrierez aussi : Cela est divin ! mais d'une manière plus digne et plus intelligente. »

Non-seulement les langues en général lui paraissent d'une telle diversité qu'il est impossible de les faire dériver d'une source unique, mais chacune d'elles, considérée à part, a, comme les individus et les peuples, ses âges successifs, son enfance, sa jeunesse, sa maturité et sa décrépitude.

L'homme sent avant de penser ; il a des passions avant d'avoir des idées. Or, les passions se manifestent surtout par les sons et les gestes, les idées par la parole. Il y a donc, ou du moins il y a eu un temps où le langage naturel suffisait presque à nos passions bornées , où des mots en petit nombre, affranchis des lois de la syntaxe et indifférents à toute construction déterminée, nous présentaient les objets matériels, les seuls à peu près que nous connussions, dans l'ordre même où ils viennent frapper nos sens. Ce temps, c'est le premier âge ou l'enfance des langues.

Une seconde période s'ouvre ensuite où des idées qui ne viennent pas des sens sont exprimées sous des images sensibles; où les inversions plus limitées obéissent à des règles, quoique variables encore et propres à peindre tous les mouvements de l'âme ; où l'accent lui-même est soumis à des lois, et devient la prosodie C'est l'âge de la poésie et de la jeunesse.

A la poésie succède la prose : car la prose est l'état viril des langues. Alors les mots abstraits se multiplient, la période chasse le rhythme poétique, et une syntaxe inflexible détruit les inversions; les passions elles-mêmes sont obligées d'accepter la discipline de la raison. Enfin, il y a aussi pour les langues une époque de décrépitude : c'est celle où elles préfèrent l'exactitude à la beauté et le mot propre à l'image la plus juste. Elles sont revenues des péchés de leur jeunesse, mais aussi elles ont perdu tous leurs charmes.

Les principaux traits de ce système avaient déjà été esquissés par J. J. Rousseau. En effet, si dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les Iwmmes , Rousseau développe cette proposition entièrement identique à celle de de Bonald : « La parole paraît avoir été fort nécessaire pour établir l'usage de la parole; » s'il se montre convaincu « de l'impossibilité presque démontrée que les langues aient pu naître et s'établir par des moyens purement humains, » il entreprend, dans un des derniers écrits de sa vie, son Essai sur l'origine des langues, de démontrer précisément le contraire. « La parole, dit-il, étant la première institution sociale, ne doit sa forme qu'à des causes naturelles. » Mais la parole a été précédée par les sons inarticulés, qui, à leur tour, ont été précédés par les gestes. Le geste a été le premier langage, parce qu'il est plus propre à peindre nos besoins, et les sons à peindre nos passions et nos sentiments. Or, l'homme a des besoins avant d'avoir des passions. « 11 est donc à croire, dit Rousseau, que les besoins dictèrent les premiers gestes et (pie les passions arrachèrent les premières voix. » A ces deux classes de signes viennent se mêler plus lard les sons articulés ou mots, mai s en petit nombre, appropriés aux objets Les plus nécessaires et dominés par le lannaturel. Dr là le caractère poétique des premières langues: car l'accent y est maintenu 1 harmonie, dans le rhythme. et le geste dans la métaphore ou l'image. Mais peu à peu notre intelligence se développe et les mois se

multiplient en même temps que les i termes abstraits succèdent aux figures^ la p remplace le chant ou l'accent, et l'écriture ellemême, la langue écrite, remplace la langue parlée. Rousseau marque très-bien la dififérem e de ces deux langues. « L'on rend ses sentiments, dit-il, quand on parle, et ses idées quand on écrit. » — « On n'invente les accents que quand l'accent est déjà perdu. » Il explique également, à l'aide de sa théorie, les caractères qui distinguent les langues du Midi de celles du Nord. Dans les climats où la nature prodigue ses bienfaits, les passions l'emportent sur les besoins; les langues du Midi sont donc filles de la passion, c'est-à-dire poétiques et musicales. « Les langues du Nord, tristes filles de la nécessité, se sentent de leur dure origine. » Des sons rudes y expriment de rudes sensations ; la clarté y est plus nécessaire que l'harmonie.

Les philosophes dont nous venons de parler, et dont il nous serait facile de grossir la liste, se sont attachés à un seul point : à montrer que les langues sont un fait naturel qui s'est développé en même temps, d'après les mêmes lois et par la même cause que l'intelligence. Mais une autre question se présente, sans laquelle la première a été résolue d'une manière insuffisante : où est la raison de chacun des sons, des articulations primitives et des mots radicaux qui entrent dans la formation des langues? car, pour les mots composés, ils s'expliquent par les rapports qui existent entre leurs racines. Pourquoi tel ou tel son, telle ou telle articulation, tel ou tel mot radical est-il devenu le signe de telle ou telle idée, et non pas d'une autre? Est-ce par un effet du hasard, ou par une loi fondée sur la nature des choses? Deux écrivains modernes, de Brosses et Court de Gébelin, se sont particulièrement occupés de ce problème, qui a aussi arrêté un instant le génie de Platon.

Platon, dans le Cratyle, nous montre le philosophe qui a donné son nom à ce dialogue, en discussion avec Hermogène. Selon le premier, les mots ont un sens naturel, et chaque chose a reçu dans toutes les langues un nom conforme à sa nature. Le second pense, au contraire, que les langues sont une œuvre de pure convention. Survient Socrate qui, non content de donner raison à Cratyle, veut prouver que chaque son pris à part, voyelle ou consonne, a un rapport de similitude ou d'analogie avec certains objets; en sorte que les onomatopées forment la base du langage. Ainsi la lettre R, que nous prononçons avec un certain tremblement- de la langue, exprime le mouvement ; la lettre 1, la ténuité et la petitesse; l'S, le Z, l'F (<1>) et la double lettre M". tout bruit fait dans l'air; le D et le T, la cessation de mouvement; l'L, ce qui est fluide, ce qui s'échappe aisément ; la même lettre précédée d'un G (r), l'adhérence, ce qui est visqueux; l'N, tout ce qui est intérieur; A la largeur, 0 la rondeur, et E (H) la longueur. Mais tel est le ton de l'ouvrage où cette théorie est exposée, qu'on ne sait s'il faut la prendre pour une satire ou une conviction sérieuse.

Le président de Brosses, dans son Traité de la formation tnéchanique des longues (2 vol. in-12, Paris, 1765), a élevé non pas un système, mais une véritable science sur le principe que Platon n'a fait qu'indiquer. Voici en quels termes cet ingénieux et savant observateur a essayé de résumer, dans son Discours préliminaire, les principes les pins généraux de sa doctrine. 11 déclare « que le système de la première fabrique du langage humi in el de l'imposition des noms aux choses n'est pas arbitraire bI conventionnel, comme on a coutume de se le figurer, mais un

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vrai système de nécessité déterminé par deux causes : l'une est la construction des organes vocaux, qui ne peuvent rendre que certains sons analogues à leur structure; l'autre est la nature et la propriété des choses réelles qu'on veut nommer; elle oblige d'employer à leur nom des sons qui les dépeignent, en établissant entre la chose et le mot un^ rapport par lequel le mot puisse exciter une idée de la chose; que la première fabrique du langage humain n'a donc pu consister, comme l'expérience et les observations le démontrent, qu'en une peinture plus ou moins complète des choses nommées, telle qu'il était possible aux organes vocaux de l'effectuer par un bruit imitatif des objets réels; que cette peinture imitative s'est étendue de degrés en degrés, de nuances en nuances, par tous les moyens possibles, bons ou mauvais, depuis les noms des choses le plus susceptibles d'être imitées par le son vocal, jusqu'aux noms des choses qui le sont le

moins; que les choses étant ainsi, il existe

une langue primitive, organique, physique et nécessaire, commune à tout le genre humain, qu'aucun peuple au monde ne connaît ni ne pratique dans sa première simplicité, que tous les hommes parlent néanmoins, et qui fait le premier fonds du langage de tous les pays. »

Ce fonds primitif, et, si l'on peut ainsi parler, cette matière première de toutes les langues, se compose des éléments suivants : 1" les interjections, c'est-à-dire les sons inarticulés par lesquels se trahissent spontanément nos passions, nos sentiments, nos sensations intérieures, et qui appartiennent aussi au langage des animaux; 2° les mots enfantins qui se prêtent le mieux aux premiers efforts de la voix, et qu'on rencontre à peu près dans tous les idiomes, comme un premier essai que l'homme fait de la parole : papa, maman, dada, ou, par transposition, ab, am; d'où l'on a l'ait Jupiter Ammon, c'est-à-dire Jupiter omnium parens; 3° les noms donnés aux organes de la parole d'après le son même que ces organes produisent d'après l'articulation qui leur est propre. On reconnaîtra facilement ce caractère dans la lettre radicale ou dominante des mots gorge, langue, dent, bouche. Il en est de même des noms que ces organes présentent dans les autres langues : garon, laschon, pé, etc. Ces noms ont été ensuite étendus à toutes les choses qui ont quelque analogie avec les organes qu'ils désignent. Au quatrième rang nous trouvons les onomatopées, ou les mots qui peignent matériellement les objets par l'imitation des bruits que ces objets produisent : tels sont les mots souffler, siffler, crier, fredonner, coq, choc, etc. Enfin, comme il y a des sons qui représentent des modes et des objets extérieurs, il y en a d'autres qui expriment par analogie des modes et des qualités intérieures : ceux-là forment la cinquième et dernière classe. Ainsi, la fixité et la fermeté sont le plus souvent désignées par les consonnes st, comme dans stable, stabilité, stirps, slamen, stagnum, oTotTYjp, a-zr\\r,, etc. Les mêmes consonnes sont le signe de l'interjection dont on se sert pour faire rester quelqu'un dans l'immobilité. Les lettres se sont affectées à l'idée d'excavation, à tout ce qui est creux, et par suite à ce qui est sonore : <tx<£>Xw, oxaTitio, scutum, scaturire, schneiden, schallen; les lettres fl à tout ce qui coule, à tout ce qui est fluide et léger : flamma, fluo, flatus, feuille, flèche, etc. Les choses dures se peignent par l'articulation r : rude, âoe, âpre, roc, rompre, racler, irriter; les choses profondes, entr'ouvertes, par l'articulation g, signe de la gorge, et l'aspiration h : gouffre, golfe, hiatus.

De Brosses ne dit pas que ces différents sons

apparaissent successivement dans la pai a voulu seulement les classer d'après leui tères les plus généraux. Ils entrent, encore une fois, à titre de racines et de premiers éléments. dans toutes les langues, sans former par euxune langue arrêtée. , dont on

puisse eu donl on ait jamais pu se servir, liai. s cet état, l'on comprend qu'ils se soient pn des modifications sans nombre, suivant les différents degrés d'intelligence, les mélanges produits par la migration ou la conquête. Chaque peuple a donc sa manière de se servir de l'instrument général. Il y a dans chaque langue un caractère particulier à la nation qui i usage, et des éléments, des signes communs à toute l'humanité.

On peut admettre celte théorie dans ses traits essentiels, et, toutes réserves faites, quant aux détails. Elle est à la fois une conséquence et une preuve de tout ce qui a été dit sur l'origine naturelle du langage. Elle s'accorde en même temps avec la raison et avec les faits : avec la raison, qui ne saurait admettre l'arbitraire et le hasard dans la formation des premiers signes de la pensée; avec les faits, qui résultent de la comparaison d'un certain nombre de langues, et qui nous montrent sous leur diversité un fond identique et invariable.

Dans son Manuel primitif et dans l'extrait qu'il en a publié sous Je titre d'Histoire naturelle de la parole, ou Précis de l'origine du langage et de la grammaire (in-8, Pans. 1776), Court de Gébelin reproduit la plupart des idées et des observations du président de Brosses. Il pense, comme celui-ci, que la parole est d'origine divine, en ce sens que Dieu créa l'homme parlant, qu'il lui donna la faculté, les instruments et le besoin de la parole, comme il lui donna la faculté et le besoin de voir, d'entendre et de marcher. Il croit que l'arbitraire n'a aucune part dans la formation des premières langues, ou tout au moins des premiers mots, et que les choses eurent d'abord pour signes les sons qui peignent leurs qualités, soit directement, soit par analogie. Il admet enfin une langue primitive qui, sans avoir jamais été parlée, esteomposéede sons pris dans la nature, de mots en quelque sorte inachevés, et contient les racines de toutes les autres langues. Mais en tant ces principes, l'auteur du Monde primitif y a associé des rêveries et des subtilités qui n'y ont aucun rapport et dont il faut laisser toute la responsabilité à sa bizarre imagination. La pensée dominante de son système, c'est que chaque lettre considérée séparément, chaque taire de la parole, a un sens par lieu lier. esl l'expression d'une idée ou d'une sensation ; que les sensations sont exprimées par les voyelles ci les consonnes. Mais il suffit de deux pour renverser cette proposition: l°les voyelles et

les consonnes saut des éléments iiilangage ; sauf un petit nom .lions,

elles entrent dans la formation de tous les mots; or un mot ne peut exprimer à la fois qu'une seule idée; 2° nos idées, même, les plus raies et les plus métaphysiques, se pn -entent d'abord à notre esprit sous il i t ne

peuvent être traduites que par des mél I qui intéressent autant notre sensibilité que entendement. Au reste, on ne comprendra jamais mieux ce qu'il y a de chimérique dans ce principe qu'en voyant les applications qu'en a faites Court de Gébelin.

4° De l'écriture. — Ce que nous avons dit de la parole peut s'appliquer en grande partie à l'écriture et se démontrer par les mêmes preuves : nous n'avons donc point à nous occuper

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