‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 36 sur 439 · BA.GO · texte numérisé non relu

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faille s'arrêter au point où ils ont cessé de travailler : ils ont planté l'arbre de la science, c'est à d'autres à lui faire produire tous ses rameaux et tous ses fruits; la tâche est infinie, <■ et quand un homme vivrait pendant des milliers de siècles, il apprendrait toujours sans parvenir à la perfection de la science. » Les anciens sont donc nos maîtres, à condition qu'on les dépasse, et, en réalité, «ce sont les derniers venus qui sont les anciens, puisqu'ils profitent des travaux de ceux qui les ont précédés. » Ainsi, il propose à des esprits satisfaits de leur immobilité la perspective du progrès, et en trouve une formule presque aussi nette que celle de Pascal. Mais, en attendant, il comprend qu'il faut faire sortir de son isolement la civilisation chrétienne, exposée à mourir d'inanition, depuis qu'elle a brisé la chaîne des traditions de l'antiquité. Il veut la retremper aux sources du génie grec, hébreu, arabe, lui faire connaître tant d'ouvrages, écrits dans des idiomes qu'elle ne comprend pas, lui rendre avec un Aristote authentique les philosophes de la Grèce, et tous les Juifs, et tous les Arabes qui ont traduit, commenté ou développé leurs doctrines. Lui-même a appris l'hébreu, le chaldéen, l'arabe, le grec: il a fait chercher partout des livres ; mais il faudrait pour cette œuvre la richesse et la puissance d'un roi ou d'un pape ; il y a là des trésors que l'Orient réserve aux peuples latins, et Bacon se désespère de l'indifférence qui en fait négliger la recherche. Qu'on ouvre des écoles, qu'on cherche des maîtres, qu'on l'emploie lui-même, et qu'on inscrive surtout au premier rang parmi les études obligatoires « celle des langues savantes. » Il pressent donc et il appelle la révolution que le xvie siècle consommera en retrouvant, par delà les ténèbres du moyen âge, les grandes lumières du génie antique.

On ne peut adresser à la scolastique aucun autre reproche que Bacon ne lui ait déjà fait, souvent en l'exagérant. Les scolastiques se défient des mathématiques, qu'ils confondent volontiers avec la magie ; il les exalte, et dans son plan d'études, il leur donne la première place après la connaissance des langues. Ils ont le culte de la logique abstraite ; il la dédaigne, estime que l'homme le plus simple en remontrerait aux raisonneurs de profession, et va jusqu'à mettre au-dessus de tout YOryanon d'Aristote, ses deux traités de la Rhétorique et de la Poétique, qui sont, dit-il, sa véritable et pure logique. Le même contraste entre leur pensée et la sienne éclate dans l'idée qu'il se fait de l'usage des sciences : il les apprécie surtout, en véritable Anglais, parce qu'elles contribuent au bien-être et aux agréments de la vie. La métaphysique, qu'il a pourtant approfondie, lui paraît devoir être une sorte de philosophie des sciences, « comprenant les idées qui leur sont communes, et propre à leur donner leur forme, leurs limites et leur méthode. » A la physique générale, celle d'Aristote et de l'école, il préfère l'alchimie, non pas seulement celle qui poursuit la transmutation des métaux, mais celle qu'il appelle théorique, qui traite clés combinaisons des minéraux, de la. structure des tissus des animaux et des végétaux, et qui est profondément ignorée dans les universités. En toutechoscil tient en honneur les sciences (|u 'on dédaigne, et qui peu vent s'appliquer à la construction des villes et des maisons, à La fabrication de machines destinées à augmenter la puissance de l'homme, à l'art de cultiver 1;. terre <'t d'élever des troupeaux, à la connaissance et à la mesure du temps; on peut même dire, sans forcer sa pensée, qu'il devine qu< ! essor elles peuvent donner à l'industrie

humaine. Bref, il est, comme on l'a écrit, un positiviste à sa manière, il a pourtant le ment de la forme littéraire; il fait des efforts, le plus souvent inutiles, pour retrouver en écrivant les traditions de l'antiquité; il déplore le langage barbare des auteurs, sans pouvoir en employerun beaucoup meilleur; il gémit de leur dédain pour la « beauté rhétorique, » se raille du mauvais goût des prédicateurs et de la grossièreté des chants d'église. L'antiquité, si peu qu'il l'ait connue, réveille en lui cette délicatesse, et il n'est pas moins révolté de la pauvreté de la forme que de la stérilité du fond.

Ses doctrines philosophiques, il est facile de le prévoir, sont surtout remarquables par leur caractère critique: il semble moins désireux de résoudre les questions alors agitées que de les supprimer, ou du moins de les simplifier. Il ne manque pas de subtilité ni de profondeur, mais il n'a pas le génie de saint Thomas ou de Duns Scot. Ses opinions l'inclinent naturellement vers le nominalisme, mais il a des retours imprévus vers l'autre doctrine, et généralement il prend le contre-pied des théories thomistes. Voici, du reste, un court exposé de ses idées sur l'universel, sur la matière et la forme, sur la connaissance.

Les idées universelles sont l'objet de la science ; si elles sont de simples mots, la science n'est qu'une combinaison de paroles; si elles sont de pures conceptions, elle n'a pas de valeur hors de l'esprit, et Bacon repousse ces deux opinions qui la détruisent. D'un autre côté, il est convaincu que l'individu seul est réel; il a même le vif sentiment de la personnalité, et l'exprime d'une manière qui n'est pas commune en son temps. Il veut, dit-il, se fonder sur la dignité de l'individu, super dignitalem individui. Le monde a été fait pour des individus et non pour l'homme universel; ce sont des personnes et non des universaux qui ont été rachetées par un Dieu, et quand il n'y en aurait qu'une seule, elle vaudrait mieux que tous les universaux du monde. L'espèce et le genre ne sont-ils donc que des abstractions ? Non ; l'individu est double, et il y a en lui deux sortes de caractères : les uns lui sont propres, constituent son unité et son identité, et subsisteraient encore quand même il serait seul ; les autres lui sont pour ainsi dire extérieurs et résultent de sa ressemblance avec d'autres êtres; les uns ont en euxmêmes une existence fixe et absolue; les autres, sans être tout à fait des accidents, ne sont pas cependant l'essence même des choses auxquelles ils appartiennent ; en d'autres termes, d'un côté il y a un être, et de l'autre un rapport. Les universaux sont des rapports ; mais des rapports entre des choses réelles sont très-réels ; ce n'est pas l'esprit qui les crée, en les connaissant; ils subsistent aussi bien que les termes qu'ils relient.

Mais, parmi les idées universelles, il en est deux qui préoccupent toutes les écoles depuis qu'elles connaissent la physique et la métaphysique d'Aristote. Les docteurs y ont lu que toute substance est composée de matière et de forme, et que, par exemple, pour réaliser une sphère d'airain, il faut la matière, c'est-à-dire l'airain lui-même, et la forme qui la fait passer de la puissance à l'acte. Voilà des universaux bien plus mystérieux que ceux de Porphyre, et une belle occasion pour les philosophes de poser des « questions» et de satisfaire leur penchant à réaliser des abstractions. Y a-t-il une ou plusieurs matii une ou plusieurs formes, l'un de ces éléments subsiste-t-il sans l'autre, l'âme les reunit-elle, et comment se combinent-ils pour former un indi-

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vidu ? Bacon soutient contre les thomistes que dans la réalité, il n'y a ni matière ni forme, mais seulement des substances composées de l'une et de l'autre : il n'y en a pas d'autres ni sur la terre, ni dans le ciel, ni dans l'âme humaine, qui elle-même, si elle est quelque chose; est à la l'ois matière et forme. Séparer ces deux éléments l'un de l'autre, et tous deux de la substance, c'est isoler la toile, les couleurs et le tableau. Il professe donc avec Avicebron qu'il y a une matière spirituelle, comme il y en a une corporelle ; et il n'y a aucune contradiction dans ces termes, si on prend le mot de matière au sens où il 1 entend. Maintenant, chaque substance a en elle un principe d'individualité et de différence, et il n'y a de commun entre elles toutes, que l'unité du genre et non celle de l'être.^ Si l'on soutient qu'il y a en toutes choses un élément identique qui persiste malgré d'apparentes diversités, on est obligé de choisir entre l'opinion d'Avicebron et d'Averroès , et celles des thomistes. Les uns appellent matière ce principe universel qui se retrouve le même dans chaque être, qui dès lors devient infini, éternel, et par suite égal à Dieu ou Dieu lui-même; les autres confondent tous les êtres dans l'unité d'un même principe formel, qui est Dieu luimême, qui sans cesse fait passer la matière de la puissance à lacté, ou, pour mieux dire, est l'acte de la matière, s'engendre et périt avec chaque corps, de façon que l'univers n'est que l'acte de Dieu. La vérité c'est que toutes les choses créées ont en elles-mêmes leurs principes d'existence, tous individuels, et que tous les phénomènes naturels s'expliquent par leurs propriétés absolues. Hors d'elles, il n'y a que la cause première, la cause efficiente qui n'est ni la forme, ni la matière du monde, mais l'artisan et l'exemplaire qui dirige les opérations de la nature vers une fin que Dieu seul connaît, et réalise par elle. C'est dans le monde lui-même qu'il faut chercher le secret de ses lois. Ces conclusions ne tendent à rien moins qu'à ruiner la théorie des formes substantielles, et des causes occultes, dont Bacon se moque ouvertement, à simplifier les questions de la science en les séparant des hypothèses métaphysiques, et à supprimer les spéculations de l'école sur les substances séparées, et sur le principe d'individuation. On sait quelles disputes a soulevées ce dernier problème, avant et après Bacon. Pour lui, il n'existe pas. Ce qui constitue l'individu, ce n'est pas la matière, comme l'enseigne saint Thomas, ni la forme, comme Boèce l'a prétendu : l'individu est à lui-même sa propre cause après Dieu; il est tel parce qu'il existe, parce que l'existence est individuelle ; se demander pourquoi, c'est chercher pourquoi il y a quelque chose, c'est vouloir forcer la pensée à remonter au delà de l'être, «c'est remuer une question absurde. » Cette solution sera celle d'Ockam, celle de Fénelon lui-même. En admettant qu'elle ne soit pas la bonne, il est certain qu'on n'en a trouvé guère de meilleure, même après les dissertations des scotistes sur Yhacceité.

La doctrine des idées représentatives, ou des espèces, qui n'est guère contestée au moyen âge, n'a pas' trouvé grâce devant Bacon, et ses travaux sur ce sujet mériteraient d'être plus connus. Les scolastiques admettent, bien persuadés de suivre Aristote, qu'entre l'âme et les objets connus il y a des intermédiaires, qui représententleschoses,etsontletermeimmédiat de la connaissance, que laformeseuleestperceptibleetnon la matière. On sait déjàce que Bacon pense de cette distinction de la forme et de la matière qui embrouille toute la philosophie. Pour lui, il n'y a

que des substances qui toutes sont actives, omnis substantia est activa, et des rapports entre elles, fixes, immuables et généraux, comme des lois. Ces relations que la science peut déterminer avec une rigueur mathématique, s'établissent d'un corps à un autre, ou à un autre esprit, ou même entre les esprits eux-mêmes. Tout ce que nous appelons phénomène dans l'ordre physique ou moral est un cas particulier de cette loi universelle des actions réciproques. Quand elles ont lieu entre un corps et notre entendement, par l'intermédiaire des nerfs et du cerveau, il en résulte une idée. Sa connaissance s'ajoute à l'effet primitif; elle ne provient donc pas de l'objet, mais de l'âme, et si on l'appelle une idée, l'idée sera une action de l'âme provoquée par une action de l'objet. Elle n'est dont pas un intermédiaire entre l'une et l'autre, ou} comme le dit saint Thomas, un moyen de connaître : elle est la connaissance elle-même. S'il fallait un tiers à l'objet pour agir sur l'esprit, pourquoi ne pas imaginer un nouveau ministre à ce tiers, et ainsi de suite jusqu'à l'infini? il y aura toujours un moment ou le sens et les choses extérieures seront en rapport, pourquoi ne pas commencer par reconnaître cette communication. Bacon, dans une théorie qui forme à elle seule un long traité, devance le jugement d'Ockam et celui d'Arnauld; il ne faut pas sans doute chercher chez lui l'explication vraie de la connaissance des corps, mais une critique singulièrement forte d'une fausse explication.

Roger Bacon a donc découvert quelques-unes des erreurs dont on ne s'est débarrassé que longtemps après lui ; il a même deviné quelques vérités qui auraient pu abréger pour l'humanité la longue et dure épreuve du moyen âge. Peutêtre n'a-t-il été que l'écho d'un petit groupe d'hommes, demeurés inconnus, et il n'est pas probable qu'il ait été le seul à avertir une soj ciété qui se fourvoyait. En tout cas, il a.devancé son temps, comme il est possible, par des vues générales qu'un génie inventif peut tirer de son propre fonds et soustraire à l'empire des préjugés régnants ; mais il ne lui a pas été donné de s'élever beaucoup au-dessus de lui par ses connaissances. Les découvertes merveilleuses qu'on lui prête, outre qu'elles sont une erreur historique, seraient la négation de la loi du progrès, qui ne comporte pas ces soudaines anticipations. Bacon n'a inventé ni les lunettes, ni le télescope, ni la cloche à plongeur, ni les aérostats, ni les locomotives, ni la boussole, pas même la poudre à canon; il a pourtant proposé quelques idées nouvelles dans les sciences, et il serait juste de les lui restituer. Mais ses prétendues inventions, ou bien appartiennent à d'autres, ou bien ne sont que les prévisions d'une imagination puissante, qui conçoit les progrès futurs de l'étude de la nature, en décrit d'avance les effets, et, parmi beaucoup d'illusions, rencontre parfois les résultats où la science n'arrivera qu'après de longs efforts. Les erreurs étranges où il se complaît, ses rapprochements puérils, ses croyances superstitieuses, sa crédulité, et sa foi au merveilleux et aux sciences occultes, témoignent, aussi vivement que ses critiques, contre un siècle où le génie ne pouvait se défendre de pareilles aberrations.

On a cité plus haut les ouvrages imprimes de Roger Bacon. Pour sa vie et ses œuvres, on peut consulter: Victor Cousin, Fragments philosophiques, philosophie du moyen âge, Paris, \§ob. — E. Saisset, Précurseurs et disciples de Descaries, Paris, 1862. — E. Charles, Roger Bacon, sa vie, ses œuvres et ses doctrines, Paris,

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1861.— G. Lewes, Histoire de la philosophie

((Mi anglais). Londres, 1871, t. XI, p. 77. E. C. BACON (François^ célèbre philosophe anglais, regardé comme le perc de la philosophie expérimentale, naquit à Londres le 22 janvier 1560. 11 était fils de Nicolas Bacon, jurisconsulte distingué, garde des sceaux sous Elisabeth, el d'Anna Cook, femme d'une grande instruction et d'un rare mérite. Il se fit remarquer, dès son enfance, par la vivacité de son esprit et la précocité de son intelligence, et fut envoyé à treize ans au collège de la Trinité, à Cambridge, où il fit de rapides progrès. Il n'avait pas encore seize ans qu'il commença à sentir le vide de la philosophie scolastique; il la déclara dès lors stérile et bonne tout au plus pour la dispute. C'est ce que nous apprend le plus ancien de ses biographes, le révérend W. Rawley, son secrétaire, qui le tenait de lui-même. Destiné aux affaires, il l'ut envoyé en France, et attaché à l'ambassade d'Angleterre; mais il perdit son père à vingt ans, au moment même où un tel appui lui eût été le plus utile. Laissé sans fortune, il abandonna la carrière diplomatique, revint dans sa patrie et se mit à étudier le droit afin de se créer des moyens d'existence. Il ne tarda pas à devenir un avocat habile, et fut nommé avocat au conseil extraordinaire de la reine, fonctions honorifiques plutôt que lucratives; il se vit aussi, vers le même temps, chargé par la Société de Gray's Inn de professer un cours de droit. Ses nouvelles études ne lui faisaient pourtant pas perdre de vue l'intérêt de la philosophie, qui avait toutes ses prédilections : on le voit à l'âge de vingt-cinq ans tracer la première ébauche de VInslauratio magna dans un opuscule auquel il donnait le titre ambitieux de Temporis partus maximus (La plus grande production du temps).

Afin de concilier son amour pour la science avec le soin de sa fortune, Bacon sollicitait un emploi avantageux qui lui laissât du loisir. Il s'attacha pour réussir à des personnages influents, notamment à William Cécil et à Robert Cécil, ministres tout-puissants ; mais ceux-ci, quoique étant ses parents, ne firent rien pour lui. Il se tourna ensuite vers le comte d'Essex, favori de la reine, qui, avec plus de bonne volonté, ne put rien obtenir. Mieux traité par ses concitoyens, il fut nommé, en 1592, membre de la Chambre des communes par le comté de Middlesex.

C'est à trente-sept ans seulement que Bacon débuta comme auteur. Il fit paraître à cette époque (1597) des Essais de morale el de politique, écrits originairement en anglais, et qu'il mit plus tard en latin sous le titre de Sermones fidèles, sive Inleriora rerum (1625), ouvrage rempli de réflexions justes, de conseils d'une utilité pratique qui lui fit prendre rang parmi les premiers écrivains de son pays comme parmi les plus profonds penseurs. Il composa aussi vers le même temps, sur des matières de jurisprudence et d'administration, divers ouvrages qui n'ont vu le jour qu'après sa mort, et il conçut le vaste projet de refondre toute la législation anglaise; mais ce projet, auquel il revint plusieurs fois par la suite, resta sans exécution.

Lorsque le malheureux comte d'Essex . poussé au désespoir, eut tramé la plus folle des conspirations, Elisabeth exigea que Bacon, en sa qualité de conseiller extraordinaire de la reii sistàt le ministère public dans l'instruction du procès, et le courtisan consentit à devenir un des accusateurs de celui dont il avait recherché la protection. Malgré cette lâche complaisance, il n'obtint rien t int que vécut Elisabeth.

Plus beureux sous Jacques Ier, il plut par sa

vaste instruction et son esprit à ce prince qui avait de grandes prétentions à la science, et sut bientôt se concilier toute sa faveur, n fendant avec chaleur auprès de la Chambre des communes l'important projet que le roi avait formé de réunir l'Angleterre et l'Ecosse, soit en travaillant par ses écrits à faire cesser les dissensions religieuses, soit en publiant sous les auspices du roi un ouvrage qui devait honorer son règne : nous voulons parler du traité of the Proficienceand Advancement of learning divine and human (1605), que l'auteur refondit pins tard en le mettant en latin sous ce titre : de Dignitate et Augmentis scienliarum (1623). Dans ce livre, qui est le premier fondement de sa gloire comme philosophe, il s'attachait à montrer le prix de l'instruction en repoussant les accusations des ennemis des lumières, et passait en revue toutes les parties de la science, afin de reconnaître les lacunes ou les vices qu'elle pouvait offrir, et d'indiquer les moyens d'accroître ou de perfectionner les connaissances humaines. En même temps qu'il méritait ainsi la faveur du roi, il ne dédaignait pas de se concilier son indigne favori, Villiers, duc de Buckingham, et il obtenait ses bonnes grâces en lui rendant avec un empressement obséquieux des services qui faisaient pressentir ce qu'on pourrait attendre de sa complaisance s'il arrivait un jour au pouvoir.

Jacques Ier, qui, dès son avènement (1603), avait créé Fr. Bacon chevalier, ne tarda pas à accumuler sur lui les faveurs. En 1604, il lui donna le titre de conseil ou avocat ordinaire du roi, au lieu de celui de conseil extraordinaire, qu'il avait porté jusque-là, l'appelant ainsi à un service plus actif auprès de sa personne; il lui accorda en même temps une pension de 100 livres sterling. En 1607, il le nomma sollicitor général; en 1613, attorney général; en 1616, membre du Conseil privé; en 1617, garde du grand sceau; enfin, lord grand chancelier (1618); en outre, il le créa baron de Vérulam (1618), puis vicomte de Saint-Alban (1621), et le dota d'une riche pension.

Tout en remplissant avec zèle les diverses fonctions qui lui furent confiées successivement, Bacon trouvait encore des loisirs pour se livrer à ses études favorites : ainsi, en 1609, il publia l'ingénieux opuscule de Sapientia veterum (de la Sagesse des anciens), où il voulut montrer que les vérités les plus importantes de la philosophie, aussi bien que de la morale, étaient cachées sous les fables que l'antiquité nous a transmises, s'efforçant de propager ainsi à l'aide de l'allégorie les> principaux dogmes d'une philosophie nouvelle. En 1620, il fit paraître, sous le titre de Novum Organum, sive Indicia vera de interpretatione naturœ et regno hominis, un ouvrage qu'il méditait depuis bien des années, et dont il avait déjà tracé plusieurs ébauches (notamment l'opuscule intitulé Cogitala et visa de inlerpretalione naturœ, sive de lnvenlione rerum et artium, rédigé dès 1606, mais resté inédit). Dans ce livre, qui devait commencer la révolution des sciences, Bacon se propose, comme l'indiquo le titre même, de substituer à la logique scolastique, au célèbre Organon d'Aristote, une logique toute nouvelle, un Organon nouveau. L'auteur l'écrivit en latin, afin que ses conseils pussent être lus et mis en pratique par tous les savants de l'Europe; il le partagea en aphorismes afin que les préceptes qu'il contenait fussent plus frappants et pussent se graver plus facilement dans la mémoire.

La gloire de Bacon comme savant, son crédit et sa puissance comme homme d'État étaient au

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comble, lorsqu'il se vit attaqué dans son honneur par une accusation flétrissante, et précipité du faite des grandeurs par le coup le plus inattendu. Pour se conserver les bonnes grâces du roi, ainsi que celles de Buckingham, il avait prêté son concours à des mesures vexatoires. et avait, par une complaisance servile, appose le sceau royal à d'injustes concessions de privilèges et de monopoles, qui pouvaient remplir les coffres du roi et de son favori, mais qui irritaient la nation. En outre, le grand chancelier, peu scrupuleux sur les moyens de s'enrichir ou d'enrichir les siens, avait, avec une coupable facilité, accepté lui-même des plaideurs, ou laissé recevoir par ses gens, des dons qu'on pouvait regarder comme des arrhes d'iniquité.

Au commencement de l'an 1621, un nouveau parlement, élu sous l'influence du mécontentement universel, résolut de mettre un terme à tous ces abus. Bacon, dénoncé à la Chambre des communes par des plaideurs déçus, fut accusé par celle-ci, devant la Chambre des lords, de corruption et de vénalité. Sur le conseil du roi, qui craignait lui-même d'être compromis si une discussion s'engageait, Bacon renonça à toute défense, et s'avoua humblement coupable. Il fut, par une sentence du 3 mai 1621, condamné à perdre les sceaux, à payer une amende de 40 000 livres sterling, et a être enfermé à la tour de Londres.

Sans aucun doute, le chancelier n'était pas innocent ; mais la haine et l'envie furent pour beaucoup dans sa condamnation : longtemps, ses prédécesseurs avaient reçu des présents sans être inquiétés ; il est d'ailleurs certain que Bacon ne fut. pour ainsi dire, qu'une victime expiatoire; ce ne fut pas, comme il le dit lui-même dans une de ses lettres , sur les plus grands coupables que tombèrent les ruines de Silo. Le roi, pour lequel il s'était dévoué, ne tarda pas à lui rendre sa liberté et à le décharger des peines portées contre lui : mais il n'osa le rappeler au pouvoir.

Rentré dans la vie privée, Bacon se remit avec plus d'ardeur que jamais à ses études, se félicitant de pouvoir enfin suivre librement l'impulsion de son génie. Après avoir terminé une histoire de Henri VII, qu'il n'avait rédigée que pour plaire au roi Jacques, issu de ce prince, il revint à sa grande entreprise de la restauration des sciences. Sentant que pour travailler efficacement à l'avancement de la philosophie, il devait donner l'exemple comme il avait donné le précepte, il se mit lui-même à l'œuvre, et s'imposa l'obligation de traiter chaque mois quelqu'un des sujets qui lui semblaient avoir le plus d'importance; c'est ainsi qu'il rédigea, dès 1622, V Histoire des Vents, l'Histoire de la Vie et de la Mort, et, dans les années suivantes, l'Histoire de la Densité et de la Rareté; de la Pesanteur et de la Légèreté; l'Histoire du Son, et qu'il entreprit des recherches sur la chaleur, la lumière, le magnétisme, etc. Dans ces essais, qui ne sont guère que des tables d'observations, on trouve quelques expériences curieuses, et le germe de précieuses découvertes. En même temps, il recueillait et consignait par écrit, à mesure que l'occasion les lui présentait, les faits de toute espèce qui pouvaient avoir quelque intérêt pour la science : c'est ce qui compose le recueil que William Rawley, son secrétaire, publia après sa mort sous le titre de Sylva sylva r um , sive Historia naturalis (la Forât des forêts, ou Histoire naturelle) ; on y trouve mille observations distribuées en dix centuries. A la même époque, il revisait, étendait et mettait en latin, avec le secours d'habiles collaborateurs, parmi lesquels on remarque

Hobbes, Herbert et Ben-Johnson, son traité de l'Avancement des sciences ; ses Essais moraux. son Histoire de Henri VII, et quelques opuscules.

Accablé par tant de travaux, et déjà affaibli par une maladie épidémique qui avait régné dans Londres en 1625, Bacon ne tarda pas à succomber. Au commencement de 1626, il fut saisi d'un mal subit pendant qu'il faisait des expériences en plein air. Il expira le 9 avril 1626, âgé de soixante-six ans. Il avait été marié, mais n'eut pas d'enfants. Dans son testament, qui offre plusieurs dispositions remarquables, il lègue sa mémoire aux discours des hommes charitables, aux nations étrangères, et aux âges futurs. Il créait, par le même acte, diverses chaires pour l'enseignement des sciences naturelles; mais le peu de fortune qu'il laissa ne permit pas de remplir ses intentions.

Pour apprécier complètement Fr. Bacon, il faudrait distinguer en lui l'homme, le jurisconsulte, le politique, l'orateur, l'historien , l'écrivain et le philosophe. Devant surtout ici nous occuper du philosophe, nous nous bornerons à dire que, comme jurisconsulte, Bacon a laissé des travaux qui lui assignent le rang le plus éminent, et que, portant partout son génie rénovateur, il voulut réformer et refondre les lois de l'Angleterre; que, comme politique, il montra de la souplesse et de l'habileté, qu'il accueillit toutes les idées grandes, et concourut de tout son pouvoir à une mesure de laquelle date la puissance de la Grande-Bretagne, l'union de l'Ecosse avec l'Angleterre ; qu'en écrivant son Histoire de Henri VII, il donna à son pays le premier ouvrage qui mérite le nom d'histoire ; que, comme orateur et écrivain, il n'eut point d'égal en son siècle ; qu'à la force, à la profondeur, il unit l'éclat, et qu'il n'a d'autre défaut que de prodiguer les images et les métaphores ; que, comme homme, il nous apprend, par son ingratitude, par ses lâches complaisances et ses prévarications, jusqu'où peut aller la faiblesse humaine, et nous offre un affligeant exemple du divorce trop fréquent des qualités du cœur et des dons de l'esprit; ajoutons cependant que, au témoignage de ses contemporains, il avait toutes les qualités qui rendent un homme aimable ; il était affable, bon jusqu'à la faiblesse, généreux jusqu'à la prodigalité.

Comme philosophe, Fr. Bacon a attaché son nom à une grande révolution. Frappé de l'état déplorable dans lequel se trouvaient la plupart des sciences, il reconnut qu'il fallait reprendre l'édifice par la base, et il tenta d'accomplir cette œuvre immense. C'est là que tendent tous ses travaux scientifiques, sous quelque titre et à quelque époque qu'ils aient été publiés. Tous ne sont que des fragments de VInstauratio magna, vaste ouvrage divisé en six parties, dont nous allons tracer le plan.

I. L'auteur sent avant tout le besoin de réhabiliter dans l'opinion publique les sciences qui étaient tombées dans un grand discrédit, de reconnaître les vices de la philosophie du temps pour les corriger, de signaler les lacunes afin de les combler. C'est là l'objet d'une première partie de VInstauratio; on la trouve exécutée dans le traité de Dignitate et Augmentis scientiarum, qui est comme l'introduction et le vestibule de tout l'édifice. — II. Le mal connu, il fallait en indiquer le remède : ce remède se trouve dans l'emploi d'une meilleure méthode, dans la substitution de l'observation à l'hypothèse, de l'induction au syllogisme. Une seconde partie de VInstauratio est consacrée à l'exposition de la méthode nouvelle : c'est le Novum Orgonum.

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