‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 361 sur 439 · S.MIT · texte numérisé non relu

S.MIT

sentiments d'accord avec ceux des personnes qui nous entourent, à partager leurs émotions en élevant notre sensibilité au niveau de la leur, et dont la bienveillance est la source; les secondes, qui dépendent de l'effort que nous faisons pour contenir dans de justes limites l'expression des sentiments qui nous affectent, et qui ont pour principe l'empire sur soi. Mais il n'est pas nécessaire d'insister davantage ni de poursuivre jusque dans ses derniers détails la doctrine de Smith. Un seul point mérite encore d'appeler l'attention. Smith n'a pu se dissimuler que dans certains cas nous encourons la désapprobation de nos semblables au moment même où la conscience nous atteste que nous avons rempli notre devoir, et il n'hésite pas à déclarer qu'il faut, dans cette occasion, préférer à l'opinion du monde le témoignage de notre conscience. Cet aveu, s'il fait honneur à la probité de l'homme, ne semblc-t-il pas condamner la théorie du philosophe? Par quelle inconséquence vient-on substituer au critérium de la sympathie d'autrui les impressions de la sympathie individuelle dans l'appréciation des actes moraux? Smith répond qu'il ne s'agit pas tant de la sympathie de nos semblables ou de la nôtre propre, que de celle d'un spectateur impartial à la place duquel nous devons toujours nous mettre en idée, si nous voulons apprécier à sa juste valeur la convenance et la moralité d'un acte. Ce spectateur impartial, dont la sympathie véritablement, désintéressée fait loi , représente en quelque sorte l'humanité tout entière, et enfin se personnifie en Dieu, l'arbitre et le juge suprême de notre conduite.

Toute cette doctrine est fort ingénieuse et, pour la finesse de l'analyse et l'originalité des détails, l'une des plus remarquables assurément que présente l'histoire de la philosophie moderne. On sait qu'Hutcheson, pour échapper aux tristes conséquences de l'égoïsme de Hobbes en politique et en morale, avait cherché an principe désintéressé d'action, et l'avait cru rencontrer dans le sentiment de la bienveillance, qui nous fait trouver notre bonheur dans le bonheur d'autrui. 11 avait également signalé la sympathie comme l'un des sentiments désintéressés de notre nature; mais il ne l'avait pas jugé suffisant pour rendre compte de tous nos actes moraux. La difficulté même de l'entreprise dut séduire un esprit aussi pénétrant et aussi souple que celui de Smith; et l'on a vu quelles heureuses applications il avait su tirer de l'étude d'un fait en apparence si restreint, et qui avait passé presque inaperçu jusqu'alors. Mais, au fond, sa théorie n'est pas plus acceptable que celle de son maître. Les objections qu'elle soulève peuvent aisément se résumer. Suivant l'auteur écossais, la qualification des actes moraux dépend de l'approbation ou de la désapprobation qui leur est donnée, ou, ce qui en est l'équivalent, des impressions de symp illne ou d'antipathie qu'ils excitent en nous. Smith confond manifestement ici des faits en réalité très-distincts : il prend le conséquent pour l'antécédent, l'effet pour la cause. Est-ce parce que nous l'approuvons ou le désapprouvons qu'un acte est réputé bon ou mauvais, juste ou injuste? Loin de là; l'approbation et la désapprobation supposent un terme antérieur qui en est le motif et la raison d'être, à savoir : la conception préalable du bien et du mal, de la justice ou de l'injustice, sans laquelle nous ne saurions approuver ni désapprouver ce qui resterait de soi-même indifférent. L'idée de bien est, en outre, obligatoire. Smith le sait; et, une fois maître de la notion de bien, laquelle dérive de l'approbation qui est à son tour engendrée par la sympathie,

il n'a pas de peine à conclure que ce qui ei : doit être fait. Mais cette conclusion sort elle rigoureusement des prémisses? A.queltitl pathie aurait-elle plus d'autorité qu'aucun autres faits sensibles de notre nature? N'est-elle pas éminemment relative et variable suivant l'âge, le tempérament, le sexe, l'état de santé ou de maladie, le temps, le lieu et ces mille circonstances d'où dépendent le caractère, l'humeur et, pour tout dire d'un seul mot, l'opinion? Smith a si bien compris l'objection, qu'il essaye d'y répondre par l'hypothèse de son spectateur impartial. Ce n'est qu'une difficulté de plus, et une contradiction dans son système. Pour qui ne reconnaît d'autre règle que les mouvements de la sensibilité ou les impulsions d'un instinct, l'impartiaUté ne s'entend pas. En quoi consisteraitelle? Être impartial, quand il s'agit de juger, de discerner le vrai d'avec le faux, c'est se tenir en garde contre toute passion, tout intérêt dont l'influence pourrait offusquer la lumière naturelle de l'entendement. Mais la sympathie peut-elle être impartiale, se contenir, se modérer, se régler, quand elle entre enjeu sous le coup même des impressions qui la provoquent? Et, s'il est vrai que nos jugements moraux sur les actions d'autrui sont antérieurs à ceux que nous portons sur nous-mêmes, de quel droit Smith veut-il substituer au critérium de la sympathie de nos sem blables (le seul légitime dans l'hypothèse), je ne dis pas seulement la sympathie de l'individu, mais celle d"un spectateur abstrait qui n'est ni vous, ni moi, ni personne au monde ? Xe rèriverse-t-il pas d'une main ce qu'il a construit de l'autre? Nous voilà, dans tous les cas, bien loin de la sympathie; car ce prétendu spectateur ne représente rien, ou il est la raison même personnifiée. Est-il vrai, d'ailleurs, en nous plaçant avec lui sur le terrain des faits, que nous ayons recours au témoignage de la sympathie pour appfe» icr la moralité, soit de nos propres actes, soit de cevï dont nous sommes témoins? C'est le contraire qui a lieu. Nous ne pensons pouvoir bien juger qu'à la condition de faire taire nos sympathies et nos antipathies, ou de résister à leur entraînement. L'expérience de chaque jour est là qui l'atteste. Enfin, Smith s'est mépris en croyant trouver dans la sympathie un principe d'action véritablement désintéressé. Si on la compare avec le motif égoïste, il est certain que la sympathie n'implique aucun calcul de notre intérêt personnel, puisqu'elle se développe spontanément ; mais autre chose est la privation ou l'absence du motif de l'intérêt, et autre chose le sacrifice que nous en ferons pour obéir à la loi morale. La doctrine de Smith est donc insuffisante et inexacte; mais on ne peut assez admirer la finesse de l'analyse et l'originalité des aperçus de l'auteur. 11 a mis en complète lumière un des faits les plus délicats de la nature humaine, et les résultats de son observation restent désormais acquis à la science.

Tous les mérites que nous avons signalés dans la Théorie des sentiments moraux se retrouvent au plus haut degré dans les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Accueilli par le plus éclatant succès lors de sa publication, en 1776, cet ouvrage fut aussitôt traduit dans presque toutes les langues de l'Europe, et il a valu à son auteur le titre de fondateur d'une science nouvelle, l'économie politique. Du moins Smith est-il le premier qui, par une méthode rigoureuse, ait essayé d'en déterminer le principe fondamental et les conditions essentielles. S'il a pu tirer de l'analyse d'un seul fait de conscience jusque-là négligé, tant de lins aperçus, d'explications ingénieuses, on conçoit

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