SAUT
tout ce que cet esprit original et inventif a dû trouver de vérités délicates ou profondes dans un sujet qu'il avait créé, pour ainsi dire, et dont les questions inépuisables touchent aux plus chers intérêts de la vie des peuples. Quelques indications rapides suffiront pour en donner idée.
L'ouvrage se divise en cinq livres. Le premier traite des causes générales de la formation, de l'accroissement et de la diminution des richesses, de leur distribution entre les différentes classes et sortes de personnes dont se compose la société. Le second traite de la nature du capital, de la manière dont il s'accumule graduellement, et de son rôle dans les différentes quantités de travail qu'il met en jeu. Le troisième et le quatrième sont consacrés à l'examen des théories d'économie politique qui ont successivement prévalu chez les différents peuples aux diverses époques de l'histoire, et des effets qu'elles ont produits dans le développement des arts , de l'agriculture, de l'industrie et du commerce. Le cinquième, enfin, traite des revenus de l'État, de la meilleure répartition, des impôts et des dépenses qui doivent frapper, soit l'universalité de citoyens, soit telle classe d'entre eux.
Le cadre, on le voit, est immense ; mais un seul principe domine toutes ces recherches, et permet d'en apprécier l'ensemble et la portée. Smith, au début même de son livre, l'énonce en ces termes : a Toutes les choses qui servent aux besoins et aux commodités de la vie sont ou le produit immédiat .du travail, ou achetées des autres nations avec ce produit. » Il ajoute un peu plus loin : « En tout temps et en tout lieu, ce qui est difficile à obtenir, ou qui coûte beaucoup de travail à acquérir, est cher; et ce qu'on peut se procurer aisément, ou avec peu de travail, est à bon marché. Ainsi, le travail, ne variant jamais dans sa valeur propre, est la seule mesure réelle et définitive qui puisse servir dans tous les temps et dans tous les lieux à apprécier et à comparer la valeur de toutes les marchandises. Il est leur prix réel. » Ce principe, Hume l'avait déjà reconnu; Voltaire aussi l'avait indiqué en quelques traits vifs et nets, mais il se trouve ici pour la première fois scientifiquement établi et justifié par l'infinité même des applications auxquelles il donne lieu. La richesse ou la pauvreté d'un peuple ne dépend pas, en effet, de la fertilité ou de la stérilité du sol, de l'abondance ou de la rareté des produits bruts, mais surtout, et l'on peut dire exclusivement, du travail et de son emploi. C'est en cela précisément que consiste l'erreur des physiocrates qui n'attachent l'idée de valeur qu'aux choses, à la nature, et particulièrement à la terre. La terre et les choses contribuent sans doute à la formation de la valeur, elles en sont un des éléments, une des conditions, puisque sans elles l'homme ne pourrait rien; mais elles ne la créent pas, et ne sauraient jamais la constituer indépendamment de nos besoins et de notre activité propre. Les exemples abondent à l'appui. N'est-il pas vrai que les circonstances et les conditions extérieures les plus favorables ne deviennent que trop souvent uu obstacle à la prospérité des peuples; qu'elles entretiennent l'oisiveté, l'apathie, pour aboutir finalement à la misère; tandis qu'une nature inculte et sauvage, âpre, en provoquant les efforts de l'homme, lui rend au centuple, en bien-être et en civilisation, ce qu'il a pu dépenser d'énergie pour la vaincre"? Les sauvages qui vivent au jour le jour, de la chasse et de la pêche, et qui, dans l'immensité des solitudes, n'ont à pourvoir pour eux et pour leurs familles qu'aux indispensables né-
de la vie, n'endurent-ils pas d'ordinaire
les plus cruelles extrémités, et la faim, et la soif, et l'attaque des bêtes féroces^ et l'intempérie des saisons? Chez toute nation civilisée, au contraire, le produit du travail total croît dans une telle proportion avec le progrès des arts et de l'industrie, qu'il permet au dernier des citoyens, s'il est économe et laborieux, de se procurer aisément, soit pour les besoins, soit pour l'agrément de la vie, une somme de choses ou d'objets de beaucoup supérieure à celle que pourra jamais posséder un sauvage. Le fait est incontestable, et, malgré quelques exceptions plus apparentes que réelles, confirme de tout point la. théorie. La vraie mesure de la valeur n'est donc ni dans les choses qui ne sont rien indépendamment de nos besoins, ni même dans nos besoins indépendamment de la faculté de les satisfaire; mais elle réside dans cette faculté, ou puissance productive de la force qui nous constitue, c'est-à-dire l'esprit ou l'âme. Et c'est pour cela que le travail n'est pas seulement l'instrument et la source du bien-être matériel de l'homme, mais aussi le plus sûr garant de son amélioration morale au sein de la société dont il fait partie. Voilà le principe que Smith a eu le mérite de mettre en lumière, et dont il a poursuivi les applications avec une rare sagacité dans diverses branches de l'activité humaine, agriculture, industrie, commerce. Il ne les sépare pas, conformément aux préjugés reçus, pour sacrifier ou pour exalter l'une aux dépens de l'autre ; il les proclame également nécessaires, également légitimes, comme concourant à la formation de la richesse publique. Acquisition des matières premières, fabrication, échange, produits en nature, produits manufacturés, produits réalisés et accumulés sous forme de capital, Smith fait la part de chacun de ces éléments, et les montre se développant et se perfectionnant chaque jour sous une double loi, celle de la division et de la liberté du travail. 11 n'est pas j^soin de dire quelle est l'importance de ces difl'eionts points de vue. Cependant Smith est peut-être allé trop loin dans sa Théorie du selfgovernment, si conforme d'ailleurs au caractère et aux traditions de la race anglo-saxonne. 11 amoindrit outre mesure le rôle et l'influence de l'État : en paraissant l'exonérer d'une charge, il le prive en réalité d'un droit, et du plus sacré de tous, le droit de surveillance, de protection, de direction des intérêts intellectuels, moraux et religieux. Il se préoccupe exclusivement de l'utile, et des seuls devoirs de stricte justice, oubliant qu'il en est d'autres d'un ordre supérieur, et qu'aucune société ne saurait déserter impunément sans abdiquer ce qu'il y a de meilleur dans notre nature, la vertu de l'abnégation, du sacrifice, la toute-puissance de l'amour et de la charité. Mais, si Smith a poussé à l'extrême certaines conséquences de son principe, le principe en lui-même n'en demeure pas moins profondément vrai. Il appartenait à un philosophe de le dégager des faits complexes sous lesquels il se dérobe à l'attention de l'observateur; i tient toujours à la philosophie d'en compléter ou d'en rectiner les applications par une étude plus approfondie de la nature humaine, de ses facultés et de ses lois.
Les Œuvres complètes de Smith, précédées de sa biographie, ont été publiées, par Dugald Stewart, en 5 vol. in-8, Edimbourg, 1812. Cette biographie a été traduite en français par Prévost de Genève, et placée par lui à la tète de sa traduction des Essais philosophiques de Smith, 2 vol. in-8, Paris, 1797. — La Théorie des sentimuitts moraux a été plusieurs fois traduite eu