‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 373 sur 439 · SL'IC · texte numérisé non relu

SL'IC

cipe de causalité et d'identité à un fait dont nous avons parfaitement conscience et dont il nous est aussi impossible de douter que de nous-mêmes : nous voulons dire le fait de la sensation. Elle détruit le panthéisme , de quelque origine et de quelque nature qu'il puisse être, en réunissant la substance à la cause, et en donnant pour origine, conséquemment pour type à l'une et à l'autre, la conscience que nous avons de notre personnalité. Comment Dieu serait-il confondu avec le monde, puisque Dieu, en sa qualité de substance infinie, ne peut être que la cause infinie, c'est-à-dire la cause absolument libre qui se suffit à elle-même, qui a conscience d'elle-même, et qui, dans tous ses actes, ne prend conseil que de sa bonté et de sa sagesse, en un mot le Créateur ? Comment l'homme serait-il un simple mode de la vie divine, un mode de la pensée correspondant à un certain mode de l'étendue, lui qui ne peut s'apercevoir que comme une personne , comme une cause identique, intelligente et responsable? Laissez pénétrer en philosophie l'idée de la liberté, et il n'y a plus de place pour le panthéisme. A plus forte raison , n'y en a-t-il point pour le matérialisme : car la matière, comme nous venons de le démontrer, c'est précisément ce qui est hors de nous, ce qui n'est pas nous, c'est l'obstacle et la limite que rencontre notre activité personnelle.

Consultez les mots Être, Essence, Métaphysique et surtout Cause.

SUICIDE (de cœdes, meurtre, et sui, de soi : le meurtre de soi-même; aùxo-/w£ipîa, en grec). C'est l'action d'un homme qui se donne volontairement la mort pour se soustraire aux contrariétés et aux misères de la vie. En dehors de ces conditions, il n'y a pas de suicide ; car on n'appelle pas de ce nom le fait de celui qui se tue par imprudence, dans un accès de délire, ou qui affronte la mort pour accomplir un devoir. Le caractère moral de cette action restant le même, soit qu'on emploie pour l'accomplir des moyens violents ou détournés, nous ne voyons aucune utilité dans la distinction qu'on établit ordinairement entre le suicide direct et le suicide indirect.

Le suicide est coupable pour la même raison et au même degré que l'homicide : car, pourquoi est-ce un crime d'ôter la vie à son semblable, quand il y a profit à le faire, non-seulement pour soi, mais pour d'autres? Pourquoi, lorsque nous n'y voyons aucun danger, ou que nous sommes résolus à le braver, et que, de plus, la pitié a abandonné notre cœur, ne disposerionsnous pas, pour nos intérêts, de la vie des hommes, comme nous disposons de celle des animaux, comme nous disposons des choses inanimées? Parce que la vie humaine a un but moral, c'est-à-dire un but vers lequel il nous est absolument commandé de diriger toutes nos facultés, et auquel, par conséquent, doivent être subordonnés nos intérêts et nos passions; en d'autres termes, parce que tout homme a des devoirs à remplir envers lui-même, et que tant qu'il reste dans la limite de ces devoirs, qui se résument dans le perfectionnement de son être, sa vie est inviolable et sacrée comme eux. Retranchez cette idée suprême du but moral de la vie, des devoirs qui nous sont imposés envers nous-mêmes, l'i'ndammcnt de toute condition extérieure, vous supprimez par là même toute idée de >: et i i ni de devoir envers nos sembla-

b es Mais s'il en est ainsi, ma propre vie m'est aussi sacn i autres, et je ne me

la pas plus coupable en attentant à celle-ci e là. Nous qc de L'avis des

théologiens qui soutiennent que la défense du

suicide est comprise dans ce précepte général : « Tu ne tueras point. »

Comment donc se fait-il que la criminalité du suicide ait été si souvent mise en question, tandis que celle du meurtre n'a jamais excité un doute ? C'est qu'il est dans notre nature d'être beaucoup plus effrayés des attentats que les autres peuvent exécuter sur nous, que de ceux que nous pouvons commettre sur nous-mêmes. Dans le premier cas, c'est nous qui sommes engagés, et notre conscience, secourue par notre égoïsme alarmé, n'éprouve aucune hésitation. Dans l'autre cas, au contraire, comme nous comptons beaucoup, pour nous protéger contre nos propres mains, sur l'instinct naturel qui nous attache à la vie, il n'y a de véritablement engagé que la morale, et son principe le plus élevé, le plus abstrait, le plus désintéressé; alors nous voyons moins clair, et nous sommes aussi moins soucieux d'y Voir. Aussi, ceux-là mêmes qui ont combattu le suicide, l'ont-ils fait avec de si faibles et souvent de si mauvaises raisons, que ceux qui en prenaient la défense ont pu facilement s'attribuer la victoire. Pour qu'on en puisse juger, nous rapporterons brièvement les principaux arguments des uns et des autres. Nous commençons par les adversaires du suicide.

1° L'homme, disent-ils, ne s'est pas donné la vie; il n'a donc pas le droit de se la ravir. Dieu seul est l'arbitre suprême de la vie et de la mort ;

2° La vie est comme un dépôt ou comme un poste qui nous a été confié par la Providence ; il y aurait infidélité ou désertion à l'abandonner;

3° L'homme se doit à Dieu: il doit vivre pour manifester les perfections infinies de son créateur;

4° L'homme se doit à ses semblables, à l'humanité en général, à sa patrie, à sa famille ; et quand même il serait hors d'état de leur être utile aujourd'hui, ce n'est pas une raison de croire que cette impuissance durera toujours ;

5° L'homme se doit à son propre bonheur : or, si malheureux qu'il soit dans un certain moment, qui peut lui assurer que son sort ne changera pas?

6° Le suicide est une lâcheté; car il y a bien plus de courage à supporter la Vie qu'à" l'abandonner lorsqu'elle est malheureuse;

7° Le suicide est une révolte contre les lois de la nature qui nous attachent à la vie : or, les lois de la nature sont encore les lois de Dieu, puisque c'est lui qui les a établies;

8° Les maux de la vie présente sont une épreuve nécessaire pour en mériter une autre, qui sera le bonheur sans mélange.

A chacun de ces arguments les apologistes du suicide ont une réponse qui, sans résoudre la question dans leur sens, appelle au moins un nouvel examen. Voici sous quelle forme on pourra résumer leurs objections.

11 est vrai que Dieu nous a donné la vie ; mais par cela seul qu'il nous l'a donnée, elle nous appartient, et nous avons le droit d'en disposer. — Si la vie, au lieu d'être un don, n'est qu'an dépôt, nous avons le droit de la rendre. Puis, un dépôt doit être accepté par le dépositaire, et je n'ai pas même été consulté. — La vie, dit-on, est une faction qu'on ne peut abandonner s ins la permission de Dieu, qui nous y a placés. Mais n'en peut-on pas dire autant de la condition, du pays, de la ville où il nous a l'ait naître? et cependant, qui se lait scrupule d'en chai Puis, le soldat en faction veille sur le salut de l'armée; je vois, au contraire, que le inonde peut très-bien se passer de moi. — Vous voulez

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que je manifeste les perfections de Dieu ! alors 1 u^sez-moi mourir; car ma misère et mes souffrances pourraient accuser sa sagesse. Je serai plus digne de lui dans une autre vie, et j'observerai mieux ses lois quand, débarrasse du fardeau du corps, je pourrai donner l'essor aux plus nobles-facultés de mon être. — Quant à mes devoirs envers mes semblables, il est des cas où, loin de condamner le suicide, ils semblent le justifier et le commander. « Quand la faim, les maux, la misère, permettraient à un malheureux estropié de consommer dans son lit le pain d'une famille qui peut à peine en gagner pour elle, celui qui ne tient à rien, celui que le ciel réduit à vivre seul sur la terre, celui dont la malheureuse existence ne peut produire aucun bien, pourquoi n'aurait-il pas au moins le droit de quitter un séjour où ses plaintes sont importunes et ses maux sans utilité? » (Nouvelle Héloise, 3e partie, lettre 21.) On peut encore assombrir le tableau en ajoutant à la misère et à l'impuissance l'infamie ou le dégoût qui s'attache à certaines maladies incurables. — La même objection s'élève contre l'argument tiré de notre propre bonheur. Il y a des existences tellement malheureuses, tellement accablées sous le poids de la honte, de la misère, de la douleur, qu'il n'y a rien à attendre de l'avenir. Puis, la vie n'est-elle pas un grand mal, comme dit Rousseau (ubi supra), par cela seul que l'ennui de vivre l'emporte sur l'horreur de mourir? — On dit que c'est une lâcheté de chercher dans la mort la fin de ses peines. On peut répondre qu'il y a des suicides qui honorent l'espèce humaine et qui sont glorifiés par l'histoire. On peut citer l'exemple des Lucrèce, des Brutus^ des Cassius, des Caton ; mais il y a une réponse plus générale : « Sans doute il y a du courage à souffrir avec constance les maux qu'on ne peut éviter ; mais il n'y a qu'un insensé qui souffre volontairement ceux dont il peut s'exempter sans mal faire, et c'est souvent uu très-grand mal d'endurer un mal sans nécessité. » (Rousseau, ubi supra.) — Que dire maintenant de cette loi de la nature qui nous inspire l'horreur de la mort? N'y a-t-il pas une autre loi de la nature qui nous inspire l'horreur de la souffrance et nous commande de nous en délivrer quand nous le pouvons? — Enfin, si les maux de la vie présente étaient une condition sans laquelle on ne peut obtenir le bonheur d'une autre vie, il faudrait courir au-devant de tout ce qui peut nous faire souffrir, et regarder la prudence, la prévoyance, la félicite ici-bas comme un crime. Mais qui oserait porter jusque-là le mépris de la raison et des lois les plus irrésistibles de notre nature? Cette dernière preuve n'est donc pas mieux fondée que la précédente; et ce qu'on peut dire de plus juste, en présence de cette controverse, c'est que les arguments avancés de part et d'autre se neutralisent.

Encore une fois, il n'y a qu'un seul argument contre le suicide : c'est la loi qui m'assigne un but en rapport avec mes facultés, et qui veut < qu'il soit poursuivi dans toutes les conditions où je puis être placé, parce qu'elle n'admet point d'ajournement ni d'exception ; c'est la loi qui me dit : Cultive de plus en plus ta raison, ta liberté et les sentiments qui te font aimer ce que la raison te fait comprendre; c'est la loi qui me dit : Perfectionne-toi, afin d'approcher de plus en plus du divin modèle dont tu portes en toi l'idée ; c'est la loi morale, en un mot, qui rend sainte et inviolable la vie humaine, soit chez les autres, soit chez moi, par la tâche absolue qu'elle nous impose. Tous les sopbismes imaginés pour défendre le suicide s'évanouissent !

devant celte idée. Vous souffrez et vous ne prévoyez pas la fin de vos peines? Mais vous n'êtes pas ici-bas pour être heureux au gré de vos passions; vous devez, au contraire, vous élever au-dessus d'elles et être plus fort que la douleur. — Vous désespérez d'être utile à vos semblables et même votre existence est pour eux un fardeau? D'abord on conçoit dilficilement qu'un homme capable de se tuer pour un pareil motif ne tienne absolument à rien dans ce monde et ne soit cher à personne, n'ait personne à aimer, à consoler, à conseiller, à édifier par ses exemples. Mais quand cela serait! la loi du devoir ne consiste pas uniquement à être utile aux autres; vous avez votre âme à purifier, à développer, à agrandir; et les bienfaits qu'on est obligé de recevoir ne servent pas moins à ce but que ceux qu'on répand soi-même. — Vous êtes Caton ou Brutus, et vous ne voulez pas survivre à la liberté de votre pays. Vous vous rappelez Lucrèce, et vous ne pouvez supporter votre propre honte. Mais quand la carrière du citoyen est fermée, en supposant qu'elle le soit jamais, ne reste-t-il pas celle de l'homme? Quand nous avons perdu toute espérance pour la patrie, la conscience n'a-t-elle plus de droits sur nous? Quant à la honte, elle est méritée ou non. Si elle est méritée, il faut la supporter comme un mal salutaire et améliorer son âme par l'expiation. Si elle n'est pas méritée, il faut mettre sa conscience au-dessus de l'opinion, et éviter d'être injuste parce qu'on est victime de l'injustice.

Le suicide était déjà condamné dans l'antiquité par les pythagoriciens et les platoniciens. C'est aux premiers qu'appartient la comparaison, reproduite dans le Phédon, entre la vie et une faction qu'on ne peut quitter sans ordre. Virgile, s'inspirant de Platon, a placé dans son enfer, livrés au supplice d'éternels regrets, ceux qui se sont donné la mort. Les stoïciens regardaient le suicide comme innocent de la part du sage. Ils croyaient avoir le droit de sortir de la vie comme d'une chambre pleine de fumée, ou de la déposer comme un vêtement incommode.

Cette opinion s'accorde avec le rôle tout d'abstraction et de contemplation que le stoïcisme fait à l'homme. Les lois civiles, chez certains peuples de la Grèce, étaient plus sévères : car les Thébains flétrissaient la mémoire de celui qui s'était soustrait aux devoirs de la vie ; les Athéniens mutilaient son cadavre et le privaient des honneurs de la sépulture.

Mais ce n'est pas assez, pour combattre le suicide, de lui opposer des raisonnements, et même des lois; lois injustes, comme l'observe Beccaria, parce qu'elles frappent les vivants et non les morts; le suicide entre quelquefois dans les mœurs, il se propage à certaines époques comme une contagion de l'âme, et parait être, chez certains peuples, un trait du cai national. Alors il faut l'attaquer dms les faiblesses, dans les passions, dans les perturbations de l'âme qui en sont le principe; car, à moins d'être, comme il arrive souvent, un effet du délire, de la folie, le suicide multiplié n'est qu'un signe infaillible de désordre moral : il n'y a pas d'individus ni de peuples, ni d'époques fatalement voués au suicide. Mais atteindre le suicide dans sa cause, c'est-à-dire dans les passions mêmes qui en font le princi] améliorant la grande œuvre de l'éducation, en travaillant à développer non-seulement les intelligences, mais les caractères, non-seulement les idées, mais les convictions, et en corroborant les idées, les convictions mêmes par des habitudes d'ordre, de travail, de régularité, et par les sentiments naturels qui nous attachent à la vie,

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