‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 375 sur 439 · C. Bs · texte numérisé non relu

C. Bs

SUSO (Henri), né à Constance en 1300, est plutôt un illuminé qu'un philosophe. Il appartenait à la famille des seigneurs de Berg; son père était un homme à l'humeur chevaleresque, passionné pour les aventures et l'action; sa mère, une femme pieuse et résignée, en qui, dit-il lui-même, Dieu opérait visiblement des miracles. A treize ans, il entra au couvent des Bénédictins de Constance, puis il alla étudier la théologie à Cologne. Il y avait dès lors en son âme des inclinations contraires; il tenait de son père un besoin insatiable d'agitation; de sa mère le goût de la contemplation et des effusions mystiques; et partagé entre ces penchants opposés, à la fois ardent et contenu, il était en proie ;1 ïçs déchirements intérieurs qui jetaient le trouble dans sa vie. La mort de sa mère, et

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les prédications de maître Eckart qu'il entendit à Cologne, étouffèrent en lui les ardeurs monet il ne lui resta plus de tendresse que pour Dieu. Il quitta le nom de son père, et prit, en le modifiant, celui de sa mère, Seuss, ou der Susse, en latin Suso, le doux. Ses instincts d'homme de guerre et de chevalier errant, sans rien perdre de leur chaleur, se tournent vers « la sagesse éternelle », il l'adepte pour la maitresse de ses pensées; il veut affronter tous les périls et subir toutes les épreuves pour « la plus belle et la plus aimable des amantes ». Son imagination donne une forme vivante à celte idée : il la voit, il l'entend, et converse avec elle dans des visions qui le ravissent; il lui jure fidélité, il grave avec un couteau son nom sur sa poitrine : il devient le paladin et le troubadour de l'amour de Dieu. Pourtant il y a en lui des moments où la raison se révolte, et, comme la plupart des mystiques, il ne peut ni supporter le doute ni s'en affranchir. Il faut dompter cette nature rebelle, inspirer silence à cette voix importune. 11 rentre alors au monastère de Constance, et commence contre lui-même cette guerre, qui va se continuer pendant des années, et qu'il appelle « sa passion ». Les austérités, le jeûne, les macérations, toutes les pratiques les plus barbares de l'ascétisme, voilà les armes qu'il emploie contre l'ennemi, c'est-à-dire contre le corps, qu'il est résolu à briser. Enfin, lorsque la chair est exténuée, que la vie n'est plus en lui qu'un souffle qui n'a plus rien d'orageux, Dieu lui-même lui annonce que désormais sa sensualité est morte. Il a quarante ans; il a longuement médité la parole d'Eckart; il a plus d'une fois cherché à Strasbourg, auprès de Tauler et « des amis de Dieu », des paroles et des sentiments pour exciter sa ferveur; il peut sans danger se risquer dans le monde, sans craindre de détourner vers les créatures un amour qui appartient à leur auteur. Alors commence sa vie d'aventures : il va de ville en ville, en Souabe, en Suisse, en Alsace, rompre des lances en l'honneur de * la sagesse éternelle », recrutant des adeptes pour l'association mystique « des amis de Dieu », bravant tous les périls, chutes dans les ravins, attaques des meurtriers, accusations et calomnies, passionnant parfois les hommes, mais surtout réussissant auprès des femmes, jusqu'à encourir d'injustes soupçons, et succombant enfin, comme son maître, sous le repro.-he d'hérésie. Epuisé, plutôt que découragé, il passa les derniers temps de sa vie à recueillir ses livres, à écrire sa biographie, d'où l'on a extrait cette courte notice, et mourut en lo6ô dans le couvent des Dominicains d'Ulm.

Son ouvrage principal, composé sur l'ordre exprès de D:eu, est le Livre de la sagesse éternelle, d'abord écrit en allemand, puis traduit par lui-même en latin sous ce titre bizarre : Horologium œternœ sapientiœ. Dès 1389 il était traduit en français, et imprimé plus d'un siècle après : YOrrelogc de Sapience, par Jean de Souhaube, Paris, 1494, 1499, 1530. On en fit plus tard une autre version. Il faut y joindre son autobiographie, un Dialogue de la sagesse éternelle, le Livre de la vérité; le Livre des épîtres. 11 avait lui-même formé ce recueil avant de mourir. Ses ouvrages allemands ont été souvent imprimés à partir de 1482: ils furent paraphrasés en latin par le chartreux Surius, Cologne, lôôô. Celte paraphrase a été de nouveau traduite en français, en italien, et même en allemand (publiée à Paris en lô80 par le chartreux Lecerf). 11 y avait à la bibliothèque de Strasbourg un magnifique manuscrit de cette collection. Diepenbrock a publié ses œuvres complètes à Ra-

tisbonne en 1829. Enfin G. Préger a édile ses lettres d'après un manuscrit du xv° siècle, Leipzig, 1867.

Si doctrine n'est originale que dans la forme : au fond elle ne diffère pas de celle de maître Eckart. C'est le panthéisme mystique, un Dieu sans attributs, realité et néant tout à la fois, se manifestant dans le monde et en nous, contenant en lui toutes les créatures, qui reçoivent leur forme par émanation, et en même temps un désir invincible de retourner à leur source Mais ce qui est propre à Suso, ce sont les éclairs de poésie, les élans lyriques, les images gracieuses ou sublimes : nul n'a exprimé aussi vivement les ravissements de l'àme en face d'un Dieu qui pour lui est surtout le type de la beauté et la source de la joie ; nul n'a décrit en traits aussi brûlants l'ivresse de la vie céleste « les jeux de l'amour, les danses joyeuses du ciel ». Suso a beau proclamer l'excellence de la douleur, et proposer pour règle de la vie l'imitation de la Passion de Jésus-Christ; il a beau recommander aux autres les austérités qu'il s'est imposées, au fond c'est une âme éprise du bonheur, un artiste aimant Dieu avec sensualité. Voy. Ch. Schmidt, Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques, 1847, t. II, Savants étrangers. C'est M. Schmidt qui a le premier fait connaître dans ce beau travail intitulé Études sur le mysticisme allemand au quatorzième siècle, maître Eckart et ses disciples. Depuis lors beaucoup d'études ont paru en Allemagne sur le même sujet, sans y ajouter rien d'important. Nous n'en citerons qu'une : Wilh. Wolkmann, le Mystique Henri Suso , Duisbourg, 1869. Comparer dans ce dictionnaire l'article Eckart. E. C.

SWEDENBORG (Emmanuel de), né à Stockholm en 1688, est plus connu comme fondateur d'une secte d'illuminés que comme philosophe. On n'a pas ici à raconter sa vie , si intéressante qu'elle soit, mais à rappeler que cet esprit puissant, qui devait se perdre dans la folie visionnaire, a eu une période de raison, et a produit des travaux qui ne ressemblent en rien aux aberrations des Arcanes célestes. Il n'est pas inutile non plus d'indiquer comment il fut conduit à la théosophie. 11 y a bien des manières de devenir mystique jusqu'à prendre pour des réalités les fantômes de l'imagination; mais, ordinairement, les âmes qui sont destinées aux ravissements du pur amour y sont portées par nature, ou par penchant, ou par éducation ; le sentiment s'excite en elles peu à peu, et finit par subjuguer la réflexion. Swedenborg, au contraire, a été initié brusquement à la vie surnaturelle: il a suffi d'un jour, d'une heure, pour l'introduire dans le monde des esprits; il s'y est enfoncé tout d'un coup. Un si brusque changement ne s'explique plus par des causes intellectuelles, dont l'action est toujours lente; il suppose un mal organique dont l'invasion est comme foudroyante. Jusqu'en l'année 174Ô, aucun symptôme n'annonce en lui cette révolution. Elevé par un père qui, milgré son caractère ecclésiastique, lui enseigne une sorte de religion ra plus voisine du déisme que de l'orthodoxie, il achève ses éludes à l'université d'Upsal, y présente pour le doctorat une thèse sur les sentences de Sénèque et de Publius Syrus, puis se met à voyager pour s'instruire, mais évite de fréquenter un seul des mystiques qui fleurissent en diverses villes, au milieu du xvnie siècle. Il se distrait en écrivant en latin des poésies frivoles; puis il se livre à l'étude des sciences exactes qu'il apprend avec passion, mais avec un grau 1 dédain pour la pure spéculation; il ? l'esprit positif, et vise aux applications. Ses connaissances

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en minéralogie décident Charles XII à le nommer membre du Collège des mines; et il rend à ce prince de grands services, comme ingénieur, au siège de Frédérickshall. Il reçoit plus tard des lettres de noblesse, publie de nouveaux ouvrages, surtout sur le traitement des métaux, est nommé membre de diverses académies; et celle de Paris fait même traduire un de ses mémoires. Il écrit aussi quelques traités de philosophie qui sont loin de toute exagération idéaliste, et qui, tout au contraire, inclinent vers des explications naturalistes. Eu un mot, il est alors riche, bien portant, de caractère bienveillant et gai, de mœurs pures; il est savant, toujours plus disposé à agir qu'à rêver. Ce n'est pas une nature tendre, ni un solitaire mélancolique ; c'est une âme saine dans un corps sain. La tempête qui va bouleverser l'équilibre de ses facultés ne s'annonce par aucun signe précurseur; elle éclate à Londres, en 1745. Swedenborg est à table et achève son repas, quand tout à coup il aperçoit de tous côtés, autour de lui, de hideux reptiles; la salle est ensuite plongée dans une obscurité profonde au milieu de laquelle apparaît un homme radieux qui lui crie : « Ne mange pas tant! » Cette hallucination trouble à jamais son cerveau; et désormais le philosophe devient un voyant devant qui les cieux sont ouverts, qui s'entretient avec les anges, va jusqu'aux enfers converser avec les morts, assiste, de Gothembourg, à l'incendie de Stockholm, et fonde une sorte de religion qui a encore aujourd'hui des fidèles. Le reste de sa vie, terminée en 1772, peut encore servir d'exemple et de sujet à une étude psychologique; mais elle appartient à l'histoire du merveilleux, et non plus à celle de la philosophie. Il avait, avant ce temps, publié plusieurs ouvrages où il aborde quelques problèmes philosophiques : Opéra philosophica et mineralia, Dresde et Leipzig, 1734; c'est un recueil de mémoires sur les divers métaux; mais le premier de ces trois gros volumes est un essai de philosophie naturelle ; il a un titre particulier : Principîa rcrum naturalium, sive novorum tentaminum phœnomena m undi elementaris philosophice explicandi. Toutefois, malgré les promesses du titre, il y a peu de philosophie dans ce volumineux ouvrage, et il n'en faut chercher que dans les deux premiers chapitres; — Prodromus philosophiœ ratiocinanlis de infînilo et causa ftnali crealionis, deque mechanismo operationis animez et corporis, Dresde, 1734. Ce petit livre, écrit en un latin détestable, est l'exposition la plus claire de la philosophie de Swedenborg; — Œconornia regni animalis, la Haye, 1745; on y remarque une Introduction à la psychologie rationnelle. II suffira de peu de mots pour caractériser la doctrine de Swedenborg, qui manque moins d'originalité que de profondeur : il a proposé quelques opinions qui sont bien à lui, mais il ne leur a donné aucune consistance. La philosophie, suivant lui, a pour but « la connaissance de notre monde mécanique » ; et elle dispose de trois moyens pour y atteindre : l'expérience, sans laquelle on ne peut rien savoir, unice per expcricnliam sapimus; la géométrie, qui donne les lois du mécanisme universel; et le raisonnement, qui "M\ re un accès i ausi s du mouvement, et aux choses insensibles qui constituent i,-i nature élémentaire de l'uniyeçs. Si l'on franchit celte limite, si l'on s'élève jusqu'à l'infini, c'esl encore grâce au raisonnemer en certifie e, mais qui <'n même temps nous laisse tout à fail

de 1 1 nature de cette cause première de toul moi t. Les philosophes qui ont voulu

en savi ii se sont révoltés contre la

raison, dont l'objet propre est le fini, qum se semper terminât inter limites fmilos, et ont imaginé l'infini sous une forme humaine. Mais en renonçant à comprendre l'essence de Dieu. peut-on du moins expliquer ses rapports avec le monde? La science n'en ] eut rien savoir, e lien (nexus) qui rattache le monde à son auteur est 'ui-même quelque chose d'infini, et la religion seule répondrait à cette question en montrant dans le Fils de Dieu ce lien mystérieux. Mais la philosophie se borne à affirmer que le monde est l'œuvre de Dieu; elle peut en conclure que cette œuvre, si elle'est immédiatement produite par lui, doit être de nature divine; car l'effet direct d'une cause conserve quelque chose de la cause elle-même. Cet élément divin, on peut le retrouver dans l'univers, en décomposant les êtres complexes qui le composent. On arrive aussi, par analyse, à des éléments simples, qui sont comme des points, qui ressemblent aux monades de Leibniz, bien que Swedenborg n'accuse pas cette analogie, qui, en tout cas, sont des minima auxquels il faut s'arrêter, et quelque chose d'absolument simple dont tout le reste est fait. Ces éléments enferment en eux une disposition au mouvement, conatus vel statu* intérims ad motum; ils sont en germe toute la réalité : la nature entière n'est que leur développement. Dieu n'a donc pas créé directement le monde tel qu'il est; il a créé les causes qui le produisent d'après les lois de la géométrie; et même peutêtre ce principe universel n'est-il pas multiple ; en tout cas, il est à proprement dire quelque chose de Dieu, et par suite, le monde lui-même qui en dérive est divin : « Tout ce que nous appelons naturel est médiatement divin; Dieu est toute chose en toute chose, Dcus est omnè in omnibus. » Quelle est la place de l'âme humaine dans cet univers? L'âme est la cause finale de la création, du moins sur cette terre; c'est le terme suprême où aboutit le mouvement. Mais elle est, comme tout le reste, soumise à des lois, et ces lois sont « géométriques et mécaniques ». Elle n'est pas purement simple, car alors elle serait infime; elle a une simplicité relative, et, comme toute œuvre a au fond pour nature cette substance élémentaire dont on a parlé, il ne peut y avoir d'autre différence entre elle et les autres parties du corps que le degré de pureté : elle est « la partie la plus subtile de notre corps ». Ce qui aggrave ces paroles, c'est que Swedenborg la compare à l'infini dans ses rapports avec le monde; et, si on pressait toutes ses affirmations, on en viendrait à un naturalisme complet. Ce qui est sûr, du moins, c'est que l'âme est pour lui matérielle, qu'elle est répandue dans toute la membrane du cerveau, et même formée par le mouvement qu'elle reçoit des organes; elle i même qu'une sorte de membrane où arrivent toutes les vibrations, ou pour mieux dire, un appareil vibratoire. Pourtant, on peut se conformer au langage de ceux qui aiment à dire qu'elle est « spirituelle, et non matérielle». On voit que les critiques qui ont affirmé que Swedenborg avait été philosophe spiritualiste avant d'être thaumaturge, ne l'ont pas lu; il a passé, sans transition, du naturalisme à la théurgie. Voy. ilatter, Emmanuel de Swedenborg, sa vie, ses ouvrages et sa doctrine, Paris, 1 863. E. I !,

SYLLOGISME, du grec o-y/loyiiLiô;, réunion de jugements, assemblage et enchaînement de lions.

mot syllogisme se trouve déjà dans l'i mais il n'y signifie que raisonnement, jugement j H n'y a pas le sens spécial (jue lui a tote, i i qu'il a depuis lors conservé pour ne plus

oei dre désorm

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Voici la définition qu'Aristote a faite du syllogisme, au début des Premiers Analytiques, liv. I, eh. i, § 8 : « Le syllogisme est une enonciation d ■ ns laquelle certaines propositions étant posées, on en conclut nécessairement quelque autre proposition différente de celles-là, par cela seul que celles-là ont été posées. » Cette définition fondamentale est encore la meilleure qu'on puisse trouver du syllogisme; et nous n'essayerons pas de la remplacer par une autre, d'abord par respect pour le père de la logique, mais surtout par respect pour la vérité. Elle nous suffit pour comprendre la théorie du syllogisme dans toute son étendue, et pour y porter la lumière jusque dans les moindres détails.

Pour résumer les questions principales que ce grand mot soulève, nous suivrons ici la même méthode que nous avons suivie dans l'article de la logique. Nous expliquerons d'abord la nature propre du syllogisme, et ensuite nous en tracerons l'histoire. Le syllogisme ne tient pas seulement une place considérable dans la science; il a, de plus, été l'objet d'études et de controverses infinies. Tantôt on l'a entouré de vénération et de louanges, tantôt on l'a couvert d'outrages; et, comme tout ce qui est puissant dans le monde, il a excité les passions les plus diverses et les plus violentes. On lui a tour à tour accordé et arraché le sceptre de l'intelligence; on l'a tour à tour adoré comme une sorte de monarque bienfaisant, ou combattu comme un despote; et le récit des fortunes différentes par lesquelles il a passé n'est pas un des épisodes les moins curieux <le l'histoire de la philosophie.

La nature du syllogisme est bien simple : il se compose essentiellement de trois propositions qui ont entre elles certaines relations précises; et ces relations doivent être de telle nature, que la troisième proposition soit la conséquence et la conclusion nécessaire des deux autres. Pour que la nécessité de cette conclusion apparaisse dans toute son évidence et dans toute sa force, il faut que la seconde proposition soit implicitement contenue dans la première, et que la troisième soit contenue de même dans la seconde. Cette seule condition étant remplie, les liens qui unissent les propositions sont tellement évidents, que l'intelligence passe de l'une à l'autre par une sorte d'assentiment fatal, et que la vérité aperçue dans la première proposition est également éclatante et irrésistible dans la seconde et dans la troisième. En effet, il est d'évidence matérielle que, trois choses étant données, si la troisième est contenue dans la seconde et que la seconde soit elle-même contenue dans la première, la troisième est nécessairement aussi contenue dans la première.

Voilà tout le mécanisme et !e mystère du raisonnement humain; et le génie d'Euler l'a représenté, d'une manière frappante et sensible, en assimilant les trois propositions du^syllogisme à trois cercles concentriques dont le premier contient le second, qui contient à son tour le troisième.

Dans la réalité matérielle, il suffit qu'une chose soit contenue dans une autre pour que les sens, qui aperçoivent les deux choses simultanément, aperçoivent sur-le-champ et avec une immédiate ê\ idence les rapports qui les unissent. Mais, pour les idées, pour les jugements, pour les choses de l'esprit, deux termes ne suffiraient pis. L'esprit pourrait bien voir que l'un des termes est contenu dans l'autre; mais il n'y aurait point là de conclusion logique, il n'y aurait point de nécessité. Pour qu'il y ait nécessité, il faut tout au moins trois objets; et la conclusion nécessaire s'établit du premiei au troisième nar l'intermé-

diaire du second, sans lequel elle ne saurait être obtenue.

Ainsi, dans le syllogisme, c'est-à-dire dans un raisonnement enchaîné, dans une série de jugements liés les uns aux autres par des relations nécessaires, il y a toujours trois proposii- Or, la proposition, à son tour, se compose essentiellement de deux termes, un sujet et un attribut. Pour que la seconde proposition soit unir à la première, il faut qu'elle emprunte à celle-ci l'un de ses termes, et se l'approprie. A ce terme emprunté de la première proposition, la seconde en ajoute un nouveau qui lui appartient à ellemême; et ce nouveau terme passe dans La sième proposition ou conclusion, où il est uni au terme restant de la première. De celte façon, la trame ne se rompt pas; son tissu est indissoluble. La seconde proposition est enchaînée à la première par l'emprunt qu'elle lui fait : et la troisième est enchaînée aux précédentes par emprunts qu'elle leur fait à toutes deux.

Telle est la forme la plus générale et la plus claire du syllogisme. Le plus grand terme ou attribut de la première proposition se nomme le majeur, parce qu'il contient les deux autres; le dernier terme se nomme le mineur, parce qu'il est le plus petit des trois. Considérés tous deux ensemble, on les appelle les extrêmes. Le terme intermédiaire, qui est contenu dans le mojeur et qui contient le mineur, est le moyen. Les propositions tirent leur nom des deux termes extrêmes : celle qui renferme le plus grand terme dans toute sa compréhension se nomme la majeure ; celle qui renferme le plus petit terme se nomme la mineure ; considérées toutes deux sous un point de vue commun, on les appelle les prémisses, parce qu'elles précèdent la conclusion, qui en sort logiquement et fatalement.

Mais ici se présentent plusieurs complications :

D'abord, les propositions peuvent être ou affirmatives, ou négatives ; ensuite, elles peuvent être ou universelles, ou particulières. De là, dans l'enchaînement syllogistique, des différences trèsvariées et très-importantes. Selon que les deux propositions qu'on assemble seront affirmatives ou négatives, selon qu'elles seront universelles ou particulières, la conclusion en sera conséquemment affectée. En décrivant d'une manière toute générale la forme du syllogisme, nous avons supposé que les deux prémisses étaient affirmatives, nous avons supposé qu'elles étaient universelles; mais elles peuvent être négatives, elles peuvent être particulières; elles peuvent être toutes deux de forme pareille, elles peuvent être de forme différente. L'une peut être négative tandis que l'autre est affirmative; l'une peut être particulière tandis que l'autre est universelle. Quels sont, dans ces divers cas, les changements que subit la conclusion? Et que devient la nécessité logique qui la produit? C'est là, évidemment, une partie considérable de la théorie du syllogisme, ou plutôt ce sont là des parties indispensables de cette théorie.

Suivant les accouplements divers des propositions, la conclusion logique et nécessaire subsiste, ou bien elle est détruite. Selon la qualité et la quantité des propositions qu'on assemble, le syllogisme conclut ou ne conclu! pas; en d'autres termes, le syllogisme a lieu OU il n'a pis lieu.

Une théorie complète du syllogisme doit donc examiner toutes ces combinaisons possibles. C'est là précisément ce qu'a fait le fondateur de la logique, Aristote; et il a fixé d'une manière exacte et incontestable le nombre des combinaisons concluantes, c'est-à-dire de celles où la chaîne logique n'est pas rompue et donne une conclusion nécessaire. Ces combinaisons sont quatorze en

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tout, et il a fallu éliminer de la théorie trentequatre autres combinaisons qui ne donnent pas de syllogisme et qui ne concluent pas. Aristote a consacré à cette étude les premiers chapitres de l'ouvrage qu'on appelle les Premiers Analytiques; et je ne crois pas que dans l'histoire de l'esprit humain il y ait un autre exemple d'une analyse aussi profonde et aussi parfaite. Les siècles ne l'ont ni ébranlée ni corrigée. Elle a passé des mains d'Aristote dans tous les ouvrages de logique qui, pendant deux mille ans. se sont succédé; et elle passera dans tous ceux qu'enf.mtera la science humaine, parce que, comme l'a dit Aristote lui-même, une vérité démontrée est une vérité éternelle.

Ces combinaisons diverses des propositions entre elles sont soumises à certaines règles qu'on a généralisées, et qui ressortent toutes de la définition même 'du syllogisme. Ainsi, l'une de ces règles, c'est qu'aucun terme ne peut être plus étendu dans la conclusion qu'il ne l'est dans les prémisses; ce qui se conçoit sans peine, puisque la conclusion doit être implicitement contenue dans les prémisses, et qu'évidemment un objet plus grand ne peut être compris dans un objet plus petit. Une autre règle qui repose encore sur le même fondement, c'est que le terme moyen doit être pris au moins une fois universellement dans les prémisses; car il n'y a qu'un terme universel dont on connaisse exactement la compréhension et les limites, et dont on puisse affirmer qu'un autre terme, qui en est la conclusion, y est ou n'y est pas contenu. Les limites d'un terme particulier sont indéterminées et variables, puisqu'on peut en prendre plus ou moins ; et dès lors il est impossible que l'esprit aperçoive si un autre terme y est ou n'y est pas nécessairement contenu.

Voilà pour une première espèce de complications dans le syllogisme, celles qui résultent de la qualité et de la quantité diverses des propositions accouplées entre elles pour le constituer.

Mais il y a une autre complication qu'il est tout aussi facile de reconnaître. Dans les quatorze combinaisons concluantes ou syllogistiques. le moven terme n'occupe pas toujours la même place. La diversité des propositions fait qu'il peut indifféremment, et sans que la nécessité logique de la conclusion soit détruite, se trouver entre les deux extrêmes, ou après les deux extrêmes, ou avant les d'eux extrêmes. Dans le premier cas, c'est-à-dire si le moyen terme est sujet dans la majeure et attribut dans la mineure, il tient vraiment une place intermédiaire, et il est moyen dans toute la force de l'expression. Mais, au lieu d'être ainsi entre les deux extrêmes, il peut être attribut de tous deux, dans l'une et dans l'autre prémisse; la conclusion alors n'est pas aussi évidente que dans la première hypothèse; mais elle est encore assez claire pour que il n'hésite pas à l'adopter nécessairement. Enfin le moyen terme peut être sujet des deux extrêmes dans les prémisses; et la conclusion, bien que toujours nécessaire, est moins nette encore que dans le second cas.

Cette diversité de positions du moyen terme constitue ce qu'on appelle les figures du syllogisme; et, comme on le Voit, il n'y en a que trois, il est vrai que le moyen lé¥tae peut encore une quatrième position : au lieu d'être sujel du majeur et attribut du mineur, il peut être attribut du majeur et sujet du mineur;

cette cornl i on esl m peu naturelle, elle est

si embarrassée, qu'Aristote n'a pas cru deVeir la ■ M me rang que les autres, il l'a décrite cependant : mais il n'en a pas composé fine figure, il n'a iiit qu'indiquer lés conclusions

indirectes et bâtardes que produisait celte position du moyen terme. Plus tard, on a cru faire une grande découverte en signalant ces combinaisons que le génie d'Aristote avait estimées à leur véritable valeur, quand il les avait laissées dans l'ombre; et l'on a attribué à Galien l'honneur de celte invention. Mais cette prétendue quatrième figure doit être reléguée au rani,' pu l'a mise le fondateur de la logique, et le nombre des figures doit rester fixé à trois.

Les quatorze combinaisons concluantes se partagent inégalement entre les trois figures. La première figure en a quatre ; la seconde, quatre également, et la troisième en a six. C'est ce qu'on appelle les modes du syllogisme ; et, comme ces modes divers ne peuvent provenir que de la diversité des propositions, c'est la nature de la conclusion qui détermine le mode dans les trois ligures. Ainsi la première figure a les quatre modes possibles de la proposition, c'est-à-dire qu'elle a une conclusion universelle affirmative, une conclusion universelle négative, une conclusion particulière affirmative et une conclusion particulière négative. La seconde figure est déjà beaucoup moins complète que la première : elle n'a que des conclusions universelles négatives. Enfin, la troisième, encore plus incomplète, n'a que des conclusions particulières affirmatives et négatives.

Quant aux modes de la prétendue quatrième figure, ils sont au nombre de cinq, et ils sont tous particuliers négatifs.

On peut reconnaître que tout ceci est assez compliqué, et que ce n'est pas sans quelque peine que l'esprit s'oriente au milieu de tous ces modes et de toutes ces figures du syllogisme. La mémoire a fort à faire de retenir toutes ces distinctions, qui sont réelles sans doute, mais qui sont assez subtiles. On a donc pensé de bonne heure à trouver quelques procédés expéditifs et faciles pour soulager l'attention de l'esprit et fixer plus aisément les idées. Aristote, inventeur de cette vaste et profonde théorie, n'avait pas cru qu'il fût besoin d'une mnémonique particulière; et le seul appui qu'il offre à l'intelligence engagée dans cette pénible étude, c'est le changement des signes qu'il emploie pour désigner les diverses figures. Représentant les propositions par des lettres, il emprunte au début de l'alphabet les trois lettres de la première figure ; au milieu, les trois lettres de la seconde ; et, à la fin, les lettres de la troisième. Ainsi ABC représentent, pour lui, la première figure, celle où le moyen terme est sujet du majeur et attribut du mineur; MNO représentent la seconde figure; PUS représentent la troisième.

C'est donc par une espèce d'algèbre qu'Aristote procède, et ces formules littérales sont déjà d'une assez grande commodité; mais dans les écoles, quand les études logiques devinrent aussi générales qu'assidues, on dut aller plus loin, et au lieu de désigner simplement par une lettre la proposition, quelle qu'en fût la nature, on désigna plus spécialement la qualité et la quantité de la proposition. A représenta la proposition universelle affirmative ; K. la proposition universelle négative; 1. la proposition particulière aflirmativc, et 0.' la proposition particulière négatirei D'un autre côté, comme les propositions dans le syllogisme sont au nombre do trois, il suffisait, pour constituer une mnémonique de la logique, de trouver des mots de trois syllabes ili.nt l'orihographe reproduisît exactement la - il ton îles propositions elies-mémes et leur rapport dans le syllogisme. Ainsi, un mot où les trois vovelles dos trois Syllabes étaient des A.

pouvait représenter un syllogisme ou les, :

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propositions étaient universelles affirmatives; un mot de trois syllabes où la première voyelle était un E, la seconde un A et la troisième un E, représentait un syllogisme où la majeure était universelle négative; la mineure, universelle .'iflinnative , et la conclusion, universelle négative, etc.

L'invention de ces mots symboliques, qui sont fort commodes pour l'enseignement et l'étude des règles du syllogisme, remonte peut-être aux écoles grecques elles-mêmes; mais c'est surtout la scolastique qui en fit us:ige. Tout ingénieuse qu'était cette invention, elle n'a pas laissé que de tomber dans le ridicule. Aujourd'hui même c'est à peine si l'on ose parler dans les livres de logique d'un syllogisme en barbant et en celavent : et cependant le secours de ces symboles est à peu près indispensable, bien qu'Aristote ne s'en soit pas servi. Chacun des quatorze modes concluants a son mot particulier; et il suffit d'énoncer ce mot pour qu'on sache aussitôt dans quelle figure et dans quel mode est formé le syllogisme.

Ces diverses complications que je viens d'exposer sont assez grandes ; mais le génie d' Aristote, qui les a toutes analysées, a trouvé aussi le moyen d'y porter quelque simplification. Il a remarqué que la proposition, composée d'un sujet et d'un attribut, avait cette propriété qu'à certaines conditions le sujet pouvait devenir l'attribut, et que l'attribut pouvait devenir le sujet. C'est ce qu'on nomme la conversion. Ainsi dans cette proposition : « Tous les hommes sont mortels, » les deux termes peuvent êlre convertis de telle manière, qu'il est vrai de dire que quelques êtres mortels sont hommes. Dans cette autre proposition : « Quelques hommes sont vicieux, » les deux termes peuvent être convertis de telle manière qu'il est également vrai de dire que quelques êtres vicieux sont hommes. Par conséquent, on peut poser ces deux règles, que la proposition universelle affirmative se convertiten particulière affirmative, et que la particulière affirmative se convertit sous sa propre forme. Une analyse toute pareille nous conduirait à reconnaître encore que la proposition universelle négative se convertit simplement sous sa propre l'orme, et que la proposition particulière négative n'est pas susceptible de conversion.

De la conversion des propositions, Aristote a tiré cette conséquence, que les modes d'une ligure du syllogisme pouvaient se réduire aux modes d'une autre figure; et de réduction en réduction, il en arrive à ne laisser subsister que les deux modes universels de la première figure, le mode universel affirmatif et le mode universel négatif. Us sont les deux seuls auxquels on peut ramener tous les autres, soit directement par la conversion des propositions, soit indirectement par la transposition des prémisses, la majeure devenant la mineure ou la mineure devenant la majeure; soit enfin par la réduction à l'absurde, qui prouve hypothétiquementque, si l'on n'admet pas la proposition en discussion, on est nécessairement conduit à une absurdité insoutenable. Ces rapporls des modes entre eux pouvant être ramenés les uns aux autres, ont été indiqués dans les mots symboliques par des identités de lettres ou par des lettres spéciales. Ainsi le mode cesare de la seconde figure est ramené au mode eclarent de la première, comme l'indique la lettre C, identique au début de l'un et de l'autre mot. De plus, la lettre s de la seconde syllabe de cesare indique que la majeure doit se convertir simplement en universelle négative pour passer de la seconde figure à la première. On pourrait faire des observations tout à fait ana-

logues sur le mode camestres de la seconde figure ; et pour le ramener aussi à eclarent, comme l'indique la première lettre C, il faudrait d'abord transposer les prémisses, comme l'indique la lettre M, et ensuite convertir la mineure et la conclusion.

Jusqu'ici nous n'avons considéré le syllogisme que sous sa forme la plus simple, c'est-à-dire en tant qu'il est compose de propositions où le sujet et l'attribut sont absolus et sans modification; mais à coté des propositions absolues, il y a les propositions modales, c'est-à-dire celles où l'attribut est modifié d'une certaine manière. Ces modifications de l'attribut peuvent être fort nombreuses, ou plutôt elles peuvent être aussi nombreuses que les aspects infinis sous lesquels l'esprit considère les choses. L'attribut peut être ou nécessaire ou contingent, il peut être vrai ou faux, etc., etc. Quels changements ces modifications de l'attribut apporteroni-elles dans le syllogisme et dans sa conclusion? Si l'une des propositions est modale et que l'autre soit absolue, que sera la conclusion qui sortira nécessairement de toutes deux"? Voilà des séries nouvelles de questions et, par conséquent, des développements nouveaux de la théorie syllogistique. Aristote n'a pas négligé, non plus, cette partie de la science, et il y a consacré une portion considérable des Premiers Analytiques. Bien des logiciens l'en ont blâmé, et la théorie des modales leur a paru tout à la fois un embarras inextricable et une superfétation inutile. Ces logiciens se sont trompés, et leur critique n'est pas juste. Aristote a vu plus profondément qu'eux les problèmes que soulevait l'étude du syllogisme; et il aurait tronqué cette étude en ne donnant pas aux modales l'attention qu'il leur a donnée. Puisqu'il y a deux espèces de propositions, et qu'elles peuvent l'une et l'autre entrer dans le syllogisme en l'affectant de façons très-différentes, il faut les analyser toutes deux. En omettre une, c'est s'arrêter à moitié route; et quelles que soient les difficultés du chemin, il faut le parcourir tout entier. D'ailleurs, il est possible qu'Aristote, d'ordinaire si concis, ne l'ait point été dans cette partie de son œuvre autant qu'il pouvait l'être.

A côté des syllogismes absolus et modaux, il y a encore les syllogismes où la majeure est hypothétique, et dont la conclusion^ n'est nécessaire que dans la mesure même où l'hypothèse est vraie De là naissent des complications nouvelles, qu'Aristote n'a pas étudiées, bien qu'il ait promis à plusieurs reprises de s'en occuper. Elles mériteraient, comme toutes les autres, l'attention la plus sérieuse du logicien; mais, depuis Aristote, aucun philosophe illustre, si ce n'est Boëce, n'a cherché à les approfondir; et c'est dans ia science une sorte de desideratum qui n'est pas encore comblé. La démonstration par réduction à l'absurde n'est qu'un cas particulier du syllogisme hypothétique; mais la condition, l'hypothèse, au lieu d'être mise dans le syllogisme lui-même, est faite en dehors du syllogisme; et la conclusion est supposée vraie en vertu de la convention préalable qu'ont admise les deux interlocuteurs.

Il ne faut pas pousser plus loin tous ces détails; ceux qui précèdent suffisent pour qu'on voie d'une manière assez nette quelles sont les pièces principales de l'échafaudage syllogistique.

Maintenant il reste à se demander si cet échafaudage est aussi solide qu'il est ingénieux. Estce la nature qui nous l'a fourni? Est-ce une pure invention de l'esprit humain? Est-ce une de ses lois essentielles et toutes-puissantes- auxquelles

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il ne peut se soustraire? Selon que Ton répond à ces questions dans un sens ou dans l'autre, on affirme ou l'on nie la vérité et l'importance de la logique.

Un premier l'ait incontestable, c'est que l'intelligence, dans son développement spontané et naturel, n'adopte pas les formes de la syllogistique. Je ne sais si l'on pourrait citer un seul raisonnement en forme dans les œuvres immortelles qui font la gloire de l'esprit humain. Il est par trop évident que, dans les poètes, et même dans les historiens, le syllogisme n'a jamais trouvé place. J'ajoute qu'il en est encore ainsi dans les savants et dans les philosophes. Pour ne citer que ceux qui sont antérieurs^ Aristote, on peut' affirmer sans la moindre hésitation. qu'Homère, Pindare, Sophocle, Hérodote, Thucydide, Hippocrate et même Platon, n'ont jamais emprunté à la forme syllogistique ni les inspirations de leurs chants, ni les charmes de leurs récits, ni l'exactitude de leurs descriptions, ni même la force de leurs arguments. Bien plus, on ne voit pas qu'Aristote. l'inventeur du syllogisme, en ait fait usage, ni qu'après lui le syllogisme ait pénétré ailleurs que dans les livres de logique.

Quelle est donc la place que tient véritablement le syllogisme dans l'esprit humain? On pense, on écrit sans faire de syllogisme: et l'on écrit, l'on parle, l'on pense tout aussi bien. Qu'est-ce donc que le syllogisme?

Le voici :

L'esprit humain ne raisonne pas toujours : il se contente, le plus souvent, de voir passer sous ses yeux une suite d'idées qui lui plaisent ou qui l'instruisent. Il ne cherche pas toujours à enchaîner ces idées les unes aux autres par des liens étroits et nécessaires. Mais toutes les fois qu'il l'essaye, c'est-à-dire qu'il raisonne, il faut absolument qu'il emploie le syllogisme; et sans les fortes chaînes que le syllogisme impose aux idées qu'il rassemble, il n'y a point de raisonnement concluant, en d'autres termes, de démonstration. Partout où l'on prétend démontrer quelque chose et prouver une vérité quelle qu'elle soit, il y a toujours un syllogisme qui fonde la démonstration et la rend irréfragable, si les éléments qui le constituent sont bien choisis et s'ils s'appuient sur la vérité. Seulement, il peut très-bien se faire que ce syllogisme soit caché, et que la force secrète qu'il renferme guide l'esprit à son propre insu. Il n'est pas à supposer que Démosthène, dans l'argumentation irrésistible de ses plaidoyers véhéments, se rendît un compte exact des syllogismes qu'il employait, et qu'il sût précisément à quelle source il puisait sa victoire. Mais, pour être cachés à l'orateur lai -même, ces arguments n'en étaient ni moins réels ni moins puissants; et, sous l'enveloppe dont le génie de l'éloquence les a couverts, il est possible de les retrouver et de les suivre, avec autant d'exactitude que le scalpel de l'anatomiste suit et retrouve les muscles qu'il met à nu en les disséquant.

Ainsi, point de raisonnement proprement dit. point de démonstration sans syllogisme. De là vient qu'Aristide a toujours uni le syllogisme et la démonstration. Mais il a traité du sylloe en premier lieu, parce que toute démoni ration est un syllogisme, tandis que tout sylloa'esl pas une démonstration. La différence, c'est que le syllogisme, dans ses règles générales, ne que de la forme du raisonnement, su, s rechercher en rien la vérité ou tandis que la démonstration, loin de B'en tenir ■< La nui le forme, pousse jusqu'au fond des choses, et ne poursuit que la \<

L'espèce supérieure de syllogisme, c'est donc le syllogisme démonstratif, et, comme l'appelle Aristote, le syllogisme scientifique, le syllogisme qui produit la science.

Si, dans les mathématiques, la forme syllogistique est plus apparente que dans aucune autre s:ience, et si même elle s'y montre parfois dans toute sa sécheresse et sa nudité, c'est que les mathématiques, par leur nature même, font un grand usage de la démonstration. Elles ont des principes évidents et incontestables; ces principes, étant de toute évidence, n'ont pas besoin d'être démontrés; ils ne peuvent l'être; et, par conséquent, ils servent admirablement à démontrer le reste, en l'éclairant de leur propre lumière. Mais les mathématiques ont des théorèmes, des propositions dont la vérité doit être prouvée. Il suffit de rapporter ces propositions secondaires aux principes évidents, aux axiomes; et ces liens, par lesquels on rattache les théorèmes aux principes, sont précisément les formes mêmes du syllogisme. C'est là ce qui fait que souvent les mathématiques ont réclamé poui elles les règles de la syllogistique, et qu'elles ont prétendu communiquer à toutes les autres sciences la certitude dont elles sont si fières et dont elles se croyaient le monopole. Mais c'est là une erreur énorme des mathématiques. Ce ne sont pas elles qui, en tant que mathématiques, font le syllogisme ; ce ne sont pas elles qui, tout en l'employant si utilement, en ont connu et décrit les règles; seulement, par leur essence propre, et par la nature des matériaux dont elles disposent, elles font un usage continuel et tout-puissant de la forme démonstrative, dont elles n'ont pas le secret.

Par une erreur plus singulière encore, il y a des philosophes qui se sont imaginé qu'ils donneraient à leurs systèmes plus de puissance et de vigueur en les mettant sous forme mathématique. Spinoza en est un exemple frappant et déplorable, même à la fin du xvne siècle; mais il a eu beau démontrer ses théories more geomelrico, elles n'en ont pas été plus vraies, ni surtout elles n'en ont pas été mieux comprises.

Le syllogisme et la démonstration n'appartiennent donc qu'à la logique; et c'est à la logique, qui seule les a découverts et les explique, que les mathématiques doivent recourir pour connaître toute la valeur des procédés qui les guident et qui les conduisent à la vérité. Les mathématiques remontent, en général, des conclusions aux majeures, sans s'inquiéter desavoir d'où viennent ces majeures, et par quels liens elles sont unies aux conclusions qu'elles servent à démontrer.

Voici donc précisément à quoi servent le syllogisme et la démonstration : une proposition étant donnée dont la vérité est douteuse, rattacher cette proposition à des vérités certaines; et ensuite de ces vérités évidentes et indémontrables, déduire, selon toutes les règles de la syllogistique, la conclusion que l'on veut démontrer. Le syllogisme et la démonstration descendent des principes aux conséquences, et c'est ce que l'on appelle la déduction.

Il suit de là qu'à proprement parler, le syllogisme ne l'ait rien découvrir de nouveau. La conclusion est donnée comme un fait d'expérience, comme un résultat de la sensation, comme une conséquence d'idées supérieures; les principes sont connus également; il ne reste qu'à joindre les conséquences aux principes par i euds indissolubles et nécessaires. C'est là l'office propre de la démonstration.; et c'est rendre un immense service à l'esprit humain que d'affermir pour lui la vente qui chancelle, cl de

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lui donner une certitude qu'il n'aurait pas sans cet appui.

Mais, cependant, il reste à savoir comment l'esprit connaît ces majeures indémontrables d'où sortent, dans le syllogisme, la mineure et la conclusion. Tant que cette question n'est pas résolue, la théorie du syllogisme n'est point achevée, et elle présente une lacune regrettable. Grâce au syllogisme, on comprend très-bien par quel procédé on acquiert la connaissance des propositions médiates, c'est-à-dire de ces propositions entre les deux termes desquelles on peut insérer un moyen terme, un terme intermédiaire qui montre l'union nécessaire du sujet et de l'attribut dans la conclusion. Mais comment obtient-on la connaissance de ces autres propositions qui sont immédiates, c'est-à-dire où il est impossible d'insérer un terme moyen qui lie le sujet et l'attribut dont elles sont composées? C'est encore le syllogisme qui seul explique cet autre procédé de l'esprit; mais ce syllogisme diffère un peu de celui que nous venons d'étudier. Au lieu que le moyen terme y contienne le mineur, il se trouve, dans ce syllogisme d'une espèce nouvelle, que le mineur et le moyen terme sont égaux. Or, cette égalité ne

fieut avoir lieu que d'une seule façon : c'est que e moyen terme représente tous les individus qui composent une espèce, tandis que le mineur représente cette espèce elle-même. L'espèce étant parfaitement égale à la totalité des individus qui la composent, il s'ensuit que le mineur est égal au moyen, parce que la totalité des parties est égale au tout lui-même. Il est alors possible dans la conclusion d'attribuer le majeur au moyen, et non plus au mineur comme dans le

- sme ordinaire.

" C'est là ce qu'on appelle l'induction ; et Aristote. à qui rien n'a échappé, a décrit le syllogisme de l'induction comme il a décrit l'autre. Il a parfaitement dit (Premiers Analytiques, liv. II, ch. xxiii, § 5) que « l'induction est le syllogisme de la proposition immédiate et primitive. "Ha ajouté avec tout autant de profondeur et de vérité que « l'induction est le chemin qui mène aux principes (Derniers Analytiques, liv. II, ch. xix, ^ 7 in fine), en ce qu'elle nous fait passer toujours du particulier à l'universel. » (Topiques, liv. I, ch. xn, § 4.) Il se trouve donc que, sans l'induction, le syllogisme ne se comprend pas tout entier, puisqu'on ne sait d'où vient la majeure indémontrable qui lui donne naissance; et réciproquement, sans le syllogisme, l'induction ne se comprend pas davantage; car on ne sait point précisément ce que vaut la conclusion immédiate à laquelle on se fie. Par conséquent, le syllogisme et l'induction sont étroitement liés, ils se complètent mutuellement ; et le même raisonnement peut être mis sous l'une ou l'autre forme, quand les termes s'y prêtent.

Cela suffit pour faire voir combien sont vaines ces théories qui ont prétendu et qui parfois prétendent encore en logique opposer l'un à l'autre le syllogisme et l'induction, comme si l'esprit humain avait jamais pu se passer de l'une ou de l'autre de ces deux espèces de raisonnements. « Toutes nos connaissances, comme l'a dit Aristote {Premiers Analylujucs, liv. II, ch. xxnt, § 1er), viennent du syllogisme ou de l'induction. » L'esprit humain, constitué comme il l'est, a donc toujours fait et fera toujours usage de ces deux organes; et c'était le mutiler et le méconnaître, que de vouloir le doter de l'un au détriment de l'autre.

La nature du syllogisme étant ainsi connue, passons à son histoire.

Avant Aristote, cette grande théorie n'existait pas ; c'est à peine si quelques matériaux épars avaient été déposés dans ce vaste champ par les sophistes et par Platon; et le fondateur de la logique pouvait, à bon droit, en terminant VOrganon, revendiquer la gloire d'avoir créé la science tout entière. Dans les siècles qui suivirent, il ne paraît pas que le syllogisme ait provoqué ni de fortes études ni de vives discussions, malgré les travaux des disciples immédiats du maître, Théophraste et Eudème, et malgré les recherches assez neuves des stoïciens. Rien n'indique, jusqu'au second ou troisième siècle de notre ère, qu'on se soit, dans le monde grec, beaucoup occupé de ces théories, toutes curieuses qu'elles étaient. Dès lors, cependant, les commentateurs furent nombreux; et, parmi eux, Alexandre d'Aphrodisias, qu'on ne peut guère placer au delà du second siècle, se fit un nom illustre en essayant d'éclaircir les difficultés principales de la syllogistique. Mais, du second au septième siècle, les travaux furent considérables, et l'on peut citer, même au déclin et à la mort de la philosophie grecque, Simplicius et Philopon, dont les ouvrages sont les plus utiles parmi ceux de ce temps qui nous sont parvenus.

Les Latins, jusqu'à Boëce, s'inquiétèrent assez peu de ces recherches difficiles et obscures. Mais, après la ruine de l'empire romain et après les premières ténèbres du moyen âge, c'està-dire dans les xie et xii" siècles, l'étude de la syllogistique devint générale, pour durer, dans toutes les écoles, pendant plus de cinq cents ans. On la cultiva chez les Arabes, qu: l'avaient commencée dès le ixe siècle, avec autant d'ardeur que chez les chrétiens ; et les Commentaires d'Averroès, développés et complets comme ils le sont, attestent une succession et sont le résumé de travaux bien antérieurs aux siens. Dans l'Europe chrétienne, l'assiduité des commentateurs n'est pas moins vive, comme le prouvent les ouvrages d'Abailard; et, à cette première renaissance de l'esprit moderne qui éclate au xme siècle, la logique d'Aristote tient une place immense dans les études et dans les controverses du temps. Les commentaires d'Albert le Grand sur toutes les parties de VOrganon en sont un des monuments les plus considérables et les plus beaux. Ceux de saint Thomas d'Aquin, quoique moins étendus, ont néanmoins une trèsgrande importance. A dater de cette époque, jusqu'à la fin du xve siècle, l'empire de la logique péripatéticienne, et en particulier de la syllogistique, est aussi absolu qu'il est universel. Durant toute cette époque, il n'y eut pas une école en Europe où, sur les traces des écoles de France et Paris, qui les premières avaient donne l'exemple, on n'appliquât à la théorie du syllogisme les plus ardentes et les plus longues élucubrations.

Malgré toutes ces recherches, et, plus tard, malgré l'esprit d'inncvition et d'indépendance, on n'ajouta rien, et même on ne changea rien à l'œuvre d'Aristote. H avait si profondément et si complètement découvert la vérité, qu'il n'y avait ni à détruire ni à modifier ses théories. On se contenta de recevoir ses leçons, et l'esprit moderne se fit humblement le disciple d'un maître qui avait enseigné quinze ou seize, siècles auparavant. Il n'y a peut-être pis dais l'histoire des sciences un autre exemple d'une domination aussi puissante et aussi féconde. 11 serait difficile de dire tout le profit que l'esprit européen tira de ces études assidues de logique, qui l'absorbèrent depuis le temps de saint Bernard jusqu'à celui de Ramus. Les langues, les sciences,

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le goût, les méthodes, en reçurent une empreinte ineffaçable ; et c'est dans cette communauté et cette durée de travaux logiques qu'il faut chercher les raisons de cette ressemblance fraternelle qui unit tous les peuples civilisés de l'Europe, et de cette exactitude d'observation qui a fait faire tant de progrès à la science sous toutes les formes. Plus tard, il a été de bon goût de dénigrer la logique, et, aujourd'hui même, elle n'est point encore tout à fait réhabilitée ; mais ce dédain superbe est à la fois une preuve d'ignorance et un acte d'ingratitude. La logique, présidant aux premiers pas de l'intelligence moderne, et lui communiquant ses régulières et fortes allures, lui a rendu d'incalculables services; et les nier, aujourd'hui qu'on en a profité, c'est en quelque sorte méconnaître les leçons et les enseignements d'un précepteur austère et habile à qui l'on doit à peu près tout ce que l'on est.

Il faut avouer cependant que cette culture de la logique n'avait pas été toujours parfaitement intelligente. Sur la fin de la scolastique, c'est-à-dire vers le xve siècle, cette habitude des formes syllogistiques était devenue si constante et si tyrannique, qu'on s'imaginait que le syllogisme était le seul vêtement que dût prendre la pensée, et on essaya de l'appliquer, sans discernement comme sans succès, à presque toutes les œuvres de l'esprit. C'était une tentative déraisonnable et inutile. Elle échoua, comme tout ce qui est faux ; mais le ridicule de ces ouvrages pédantesques et illisibles ne contribua pas peu à ôter à la scolastique les derniers restes d'un crédit qui lui échappait.

Ce fut là ce qui fit en partie la force des novateurs : mais c'est là aussi ce qui causa leur erreur et leur défaite. Sans doute, la forme qu'on prétendait imposer à l'expression de toute pensée était absurde, et l'on faisait bien de la repousser. Mais Je syllogisme n'en restait pas moins une admirable vérité, et c'est ce que ne virent pas assez les adversaires du péripatétisme. 11 fallait débarrasser le domaine de la science de toutes les idées fausses et de tous les principes erronés dont il était encombré ; mais il ne fallait pas méconnaître les principes vrais, et on devait les conserver avec soin, bien loin de chercher à les détruire.

Dans les attaques acharnées contre le syllogisme et la logique d'Aristote, quelques noms se sont rendus fameux. Au xve siècle, Laurentius Valla, en Italie, avait commencé ia guerre, bien qu'avec réserve ; elle fut continuée en Allemagne par Rodolphe Agricola, qui ne sut pas, d'ailleurs, y montrer autant d'habileté. Dans le xvie siècle, Louis Vives, professeur à Louvain, la poursuivit avec gravité comme l'avait fait Laurentius Valla. Ramus, au contraire, emporté par l'ardeur et la liberté de son esprit, y compromit héroïquement sa carrière, son repos et sa vie. Nizzoli, que le grand Leibniz a beaucoup trop estimé en l'honorant d'une réimpression et d'une préface, se distingua par la violence de ses invectives, que Palnzzi luinu nie n'a point surpassées. Mais ces agressions contre le syllogisme, bien que soutenues par beaucoup d'esprit et quelquefois par une vaste érudition, ne réussirent qu à demi. Le manteau dont la scolastique avait défiguré Aristote fut déchiré ; mais le véritable Aristote n'en resta pas moins puissant auprès des esprits éclairés ges. Jamais la logique péripatéticienne ne tut cultivée avec plus de sagacité ni de véritable avantage qu'au x\lc siècle i l ni début du roil par les catholiques dans les écoles des lésuites à Coïmbre et à I.ouvam, soit par les

protestants dans toutes les universités réformées sur l'avis du prudent Mélancbthon. Des chaires spéciales d'Organon furent créées à Leipzig, à Witlemberg, à Rostock, à Tubingue, à Kœnigsberg et dans presque toutes les universités d'Allemagne, de Hollande, de Suisse, d'Angleterre et d'Ecosse.

Mais avec le xvne siècle et Bacon, le règne de la logique péripatéticienne cessa pour ne plus renaître. Les esprits, emportés vers l'étude des sciences naturelles, désertèrent ces études plus profondes et tout abstraites qui avaient charmé et fortifié le moyen âge. On fit plus que de négliger la logique, on se fit gloire de la mépriser, comme si l'on pouvait se passer d'elle. Bacon, dans son orgueil, avait prétendu détrôner le syllogisme, « instrument trop faible et trop grossier pour pénétrer dans les secrets de la nature; » et, sans s'expliquer bien nettement, il s'imaginait pouvoir substituer à la méthode syllogistique, qui n'avait jamais existé, une autre méthode qu'il appelait la méthode inductive, et dont il n'a tracé les règles que très-incomplétement. La gloire de Bacon se réduit en réalité à des titres bien différents de ceux qu'il croyait avoir. Il n'a pas détruit la logique ; il n'a pas ébranlé le syllogisme; il n'a pas inventé l'induction ; mais il a conseillé à l'esprit moderne de s'en fier plus à l'étude de la nature qu'à l'étude des livres, de consulter les faits au lieu de consulter les auteurs. 11 a substitué l'observation des phénomènes à l'autorité des maîtres. C'était sans doute de très-féconds et de très-sages conseils; mais ils n'avaient rien d'incompatible avec la théorie du syllogisme, et Bacon lui-même, s'il y avait regardé d'un peu plus près, aurait vu sans peine qu'en observant la nature, l'esprit humain ne faisait que continuer ce qu'il avait presque toujours fait avec plus ou moins de bonheur. Il aurait vu que lui-même, tout adversaire qu'il était du syllogisme, ne pouvait faire sans lui une seule de ses démonstrations.

Mais quelle que fût l'erreur de Bacon, elle triompha ; ou plutôt l'étude de la logique, minée par bien d'autres causes, périt, ou à peu près, depuis la première moitié du xvne siècle. Descartes, quoique beaucoup plus réservé que Bacon, et sans insulter comme lui à toute la tradition et à l'antiquité, partageait au fond les mêmes préjugés, et il montra le même dédain. Il crut remplacer par les quatre règles du Discours de la Méthode toutes les règles de la logique ancienne; et il la répudia tout entière, bien qu'il y « trouvât beaucoup de préceptes très-vrais et très-bons ». (Discours de ta Méthode, p. 140 et 141, éd. Cousin.) Mais ces règles de Descaries, toutes prudentes, tout utiles qu'elles étaient, ne remplaçaient pas plus le syllogisme que ne le remplaçait l'induction baconienne. C'étaient d'excellentes instructions pour la direction de l'esprit; mais elles ne touchaient en rien à la science du raisonnement, à la théorie de la démonstration; et Descartes, admirateur des mathématiques comme il l'était, inventeur de génie en géométrie et en algèbre, aurait pu, du moins, faire grâce à la logique, dont il appliquait sans cesse les règles nécessaires en démontrant ses plus solides théorèmes. Mais Descaries cédait à l'esprit du temps, comme Bacon y avait cédé, comme y cédèrent les sages eux-mêmes de Port-Royal, qui, tout en faisant un livre excellent de" logique, ne croyaient satisfaire que leur propre curiosité et celle d'un de leurs élèves les plus illustres.

Malgré les efforts do quelques grands esprits, tels que Leibniz et Euler, de plusieurs malhé-

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