‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 383 sur 439 · TATI · texte numérisé non relu

TATI

nomie ; du système éléatique, la métaphysique proprement dite.

Ce qui est vrai, c'est qu'il y a deux espèces de systèmes : les uns légitimes, et les autres qui ne le sont point. Les premiers commencent par l'analyse, c'est-à-dire par l'observation, et finissent par la synthèse, une synthèse qui s'applique exactement aux faits et aux rapports constatés par l'analyse. Les autres, au contraire, voulant commencer par la synthèse et se passer de l'analyse, débutent, en effet, par l'hypothèse : car ce que l'esprit ne tire pas de la nature même des choses par une observation rigoureuse, il est obligé de l'inventer. A vrai dire, une hypothèse n'est pas même une invention, mais un fait unique ou un petit nombre de laits mal étudiés dont on veut faire dériver tous les autres. Ce n'est donc pas l'esprit de système, mais l'esprit d'hypothèse qu'il faut bannir de la philosophie et de toutes les autres sciences.

Les systèmes de philosophie, si nombreux et si variés qu'ils soient en apparence, peuvent tous se réduire à quelques types généraux, qu'on rencontre à toutes les époques de l'histoire, et qui se développent, se transforment et quelquefois se mêlent sans jamais changer au fond. En logique, car c'est de là que tout le reste dépend, il n'y a que trois systèmes principaux : celui qui consiste à admettre l'autorité de la raison et la possibilité de la science, c'est-à-dire le dogmatisme; celui qui consiste à nier ces deux choses, ou le scepticisme; et celui qui cherche la vérité dans une faculté supérieure à la raison, ou le mysticisme. En métaphysique (voy. Métaphysique), on distingue : le dualisme, qui considère comme deux principes éternels, et non moins nécessaires l'un que l'autre, l'esprit et la matière; le matérialisme, qui ne reconnaît que la matière comme principe des choses; l'idéalisme, qui ne reconnaît que l'esprit ou plutôt la pensée; le panthéisme, pour qui la matière et l'esprit, les corps et les âmes, ne sont que des attributs et des modes, ou des aspects particuliers d'un principe unique ; enfin le spiritualisme, qui reconnaît dans l'esprit, non-seulement la pensée, les idées, mais une puissance active, libre, personnelle, qui a créé la matière et le monde. La psychologie suit les destinées de la métaphysique et se confond le plus souvent avec elle, au moins en ce qui concerne la substance de l'âme. Enfin, en morale, les uns n'admettent pour règle que l'intérêt ou le plaisir, c'est-à-dire la voix des sens, ce sont les épicuriens; les autres, la raison, le devoir, ce sont les stoïciens; et d'autres le sentiment ou l'amour, dont la plus haute expression, en morale comme en logique, est le mysticisme. On peut arriver à des types plus généraux encore : car tout système se rattache ou aux sens, ou au sentiment, ou à la raison, ou enfin à la conscience, qui embrasse et qui domine toutes les autres facultés. Les sens nous donnent le matérialisme, le sensualisme, l'épicurisme, le scepticisme ; le sentiment nous donne le mysticisme ; la raison, détachée des autres facultés et employée toute seule, dans ses principes abstraits, conduit à l'idéalisme et au panthéisme. La vraie philosophie est celle de la conscience, qui consacre, en psychologie, l'idée de 1 1 liberté : en métaphysique celle de la créa- 'h n, et réunit, en morale, le devoir avec le sen-

li.'IH ht.

TATIEN. ami et disciple de saint Justin, né

en Assyrie, vett l'an \'JQ de J. C, fit dès sa

jeunesse une étude sérieuse et approfox

li littérature <\ de la philosophie des Grecs.

■ voir, dans de longs voyages, visité les

villes les plus célèbres de l'Orient, il se rendit à Rome, comme au centre des lumières. C'est là qu'il connut saint Justin et qu'il embrassa le christianisme. Peu après le martyre de son maître, il quitta Rome et retourna dans l'Assyrie, sa patrie, où il mourut vers l'an 1 7 G. Quand on suit Tatien dans les phases diverses de sa vie, on reconnaît en lui un esprit curieux et inquiet, qui ne put s'arrêter à rien, pas même à la vérité. En cherchant une idée de perfection, il finit par tomber dans l'ascétisme, et se séparer de la doctrine chrétienne, dont il avait été un ardent apôtre.

Sa conversion au christianisme fut le résultat d'une étude longue et sérieuse de toutes les religions et de toutes les sectes philosophiques, mises en regard avec la religion nouvelle. La comparaison qu'il fit des mœurs et des idées des peuples païens avec celles des chrétiens fut tout à l'avantage de ces derniers. C'est alors, vers l'an 168, qu'il composa son Discours contre les Grecs, le seul de ses ouvrages qui nous soit parvenu. Ce livre a pour but de prouver l'ancienneté et l'excellence du christianisme et sa supériorité sur toutes les autres doctrines. Tatien s'efforce de prouver que les Grecs se vantent à tort d'avoir donné naissance aux sciences et aux arts ; il prétend qu'ils ont appris des peuples étrangers tout ce qu'ils savent; qu'au lieu de perfectionner les sciences, et en particulier la philosophie, ils l'ont altérée et en ont fait un mauvais usage. 11 reproche amèrement aux philosophes les contradictions de leurs sectes diverses ; puis il développe la doctrine chrétienne de Dieu et du Fils de Dieu, non sans y mêler beaucoup d'idées platoniciennes, notamment celles des trois essences dont se compose l'homme, savoir : le corps, qui est formé de Ja matière; lame matérielle et l'esprit divin. Tout ce morceau est écrit d'ailleurs avec violence et respire une sorte d'inimitié contre la civilisation grecque. L'auteur y exhale surtout son indignation contre les mœurs relâchées qui régnaient encore à Rome, et contre la licence effrénée répandue alors parmi les païens.

Après avoir continué quelque temps à Rome l'enseignement de son maître, Tatien se retira dans sa patrie, où il commença, l'an 170, à répandre les premiers germes de son hérésie; car la naissance de l'hérésie des montanistes, que les témoignages les plus respectables s'accordent à rapporter à l'an 171, parait un peu plus récente que celle de Tatien. Celui-ci jeta les fondements de la secte des encratites, qui de la Mésopotamie s'étendit dans les provinces de l'Asie Mineure et en Occident, jusque dans les Gaules et dans l'Espagne. Le nom d'encratites înt donné aux sectateurs de Tatien, en raison de la continence et de certaines abstinences qu'il ,leur imposait S'appuyant sur ce passage de YÊpître aux Gâtâtes, ch. vi, * 87 : « Celui qui sème dans la chair recueillera la corruption de la chair, » il proscrivit le mariage à l'égal de l'adultère : il interdit à ses disciples l'usage de tout ce qui avait eu vie; il leur interdit aussi l'usage du vin, se fondant sur ce que le prophète Amos reproche aux Juifs d'en avoir fait boue aux Nazaréens.

Dans sa doctrine entraient plusieurs dogmes empruntés à quelques autres sectes. 11 admettait avec Marcion deux dieux : l'un bon, l'autre mauvais, et dont l'un et ùt subordonné à l'autre. Dans l'explication qu'il donnait de la création du monde, il parait s'être inspiré des rêveries des valmtiniens. Ceux-ci disaient, que le vrai Dieu a .ut tOUl créé |'ir son Verbe, en employant toutefois le ministère d'un démiurge ou créateur, qu'ils Supposaient avoir ignoré ainsi l'opération

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de la divine sagesse, en sorte qu'il se parut à luimême seul créateur. Taticn disait d'une manière un peu différente, mais non moins erronée, que ce mot de l'Ivriturc, fait lux, était un vœu et une prière et non un commandement : de là ce mot de Tertullien, que « tout en lui respire le valentinianisme •. En effet, outre ce démiurge qui ne fait pas la lumière, mais qui désire qu'elle se fasse, Tatien admettait aussi l'intervention des éons dans le développement du monde, et partageait l'opinion des dokètes, que le corps du Christ n'est qu'une apparence.

Il s'était séparé des païens, parce qu'il les voyait en lutte et en contradiction les uns avec les autres; il s'attacha aux chrétiens, parce qu'il crut trouver en eux l'unité de doctrine et d'autorité L'idéal qu'il cherchait, c'est-à-dire le modèle parfait de la vie en commun, ne lui paraissant pas non plus exister là, il s'adressa à une secte qui lui promettait d'entretenir dans son àme les mœurs les plus pures, à l'aide de la plus austère continence. C'est alors qu'il composa son livre, aujourd'hui perdu, de la Perfection selon le Sauveur. 11 y condamnait le mariage comme une impudicité; il y mettait en regard l'ancien et le nouvel homme : celui-ci vivait selon les préceptes d'une loi différente de celle de l'homme ancien, à qui il reprochait la sensualité, l'usage du vin, le luxe des habits. Le germe de ces erreurs se trouvait déjà dans son Discours contre les Grecs, où il prétendait que la sagesse des philosophes païens était empruntée des livres hébreux.

Il y a dans la doctrine de Tatien un fond de tristesse; il semble croire que l'âme humaine appartient naturellement aux ténèbres, et que lorsqu'elle est abandonnée à elle-même, elle penche vers la matière; qu'elle tombe alors sous la domination des mauvais génies, et s'adonne au culte des idoles. L'esprit de Dieu ne réside pas dans tous les hommes; il s'est uni à quelques justes seulement; et par eux les autres hommes ont connu ce qui était caché. Au fond de cette séparation profonde entre ceux qui possèdent dans leur sein l'esprit divin et immortel, et ceux qui ne participent pas à cet esprit, réside un principe analogue à celui qui creusait une séparation non moins profonde entre les Grecs et les Orientaux, ou comme Tatien les appelle, les barbares. Ici encore apparaît la distinction que les gnostiques reconnaissaient entre les hommes spirituels et les hommes psychiques.

Le Discours contre les Grecs a été publié par W. Worth, Oxford, 1700. A....D.

TAULER (Jean), né en 1290 à Strasbourg, entra en 1308 aux dominicains, étudia au collège de Saint-Jacques, puis quitta les maîtres de Paris pour suivre à Strasbourg les leçons d'Eckart. Il y vécut dans l'intimité de plusieurs frères dominicains d'Alsace, qui cherchaient à rendre pratique et populaire le mysticisme spéculatif d'Eckart. Il s'associa à eux pour prêcher le renoncement au monde, l'imitation de Jésus-Christ, et l'union de l'âme avec Dieu. En 1338, dans la querelle de Louis de Bavière et de Jean XXII, il fut du petit nombre des dominicains qui continuèrent, malgré l'interdit, à célébrer le culte. En 1340, il entra en relation avec les Yaudois; il étendit parmi eux l'association mystique des Amis de Dieu, qui voulaient pour le peuple, alors délaissé par le clergé, un culte plus pur et plus simple, et la prédication dans la langue vulgaire. Nicolas de Bàle, chef des Amis de Dieu vaudois, qui plus tard fut brûlé en France comme hérétique, trouvant Tauler encore trop timide, prit peu à peu sur lui un grand empire, et lui lit pratiquer plus ouvertement les conséquences de

sa doctrine mystique. Toutefois, Tauler resta en apparence fidèle à l'orthodoxie catholique, sans jamais se laisser entraîner vers l'hérésie des bégards, ou frères du libre esprit, que maître Eckart avait tenté d'introduire au sein de l'Église. Il manifesta même une répugnance constante contre le panthéisme, vers lequel inclinaient toujours les théories renouvelées de l'école d'Alexandrie.

Les œuvres principales de Tauler sont :

1° Des sermons, la plupart manuscrits, conservés à Strasbourg, à Cologne, à Munich, à Vienne, à Berlin, à Leipzig. La première édition parut à Leipzig en 1498. Laurent Surius, chartreux de Cologne, la paraphrasa en latin en 1548;

2° L'Imitation de la pauvre vie de Jésus-Christ, exposition, sous une forme encore scolastique, de la théorie et de la pratique du mysticisme de Tauler, publiée à Francfort en 1621, puis en 1833.

Les sermons de Tauler ne manquent point d'éloquence. Dans ses dernières années surtout, il quitte les abstractions métaphysiques pour les conseils de morale pratique, sans tomber dans l'ascétisme de Suso ou les rêveries contemplatives de Ruysbroeck. Il s'élève aussi fortement contre le relâchement des mœurs et de la discipline du clergé. — Le livre de V Imitation est un monument curieux des doctrines philosophiques du xive siècle, et par conséquent, celle des œuvres de Tauler sur laquelle nous devons le plus insister.

Chez tous les mystiques allemands de cette époque, Eckart, Suso, Tauler, Ruysbroeck, le dogme chrétien n'est que le cadre, la forme dont la spéculation découvrira le sens, le contenu métaphysique. Chez tous, Dieu est conçu, à la manière des alexandrins, comme l'Unité ineffable, qui se développe nécessairement, et se manifeste dans la Trinité.

Dieu se connaît, se différencie de lui-même par l'intelligence, le Verbe; et annule cette différence, rentre en lui-même, par l'amour. Les créatures émanent de Dieu et retournent à lui.

Mais Tauler insiste fortement sur la distinction nominale du Créateur el de son œuvre, sur l'indépendance de Dieu, croyant échapper par ces contradictions verbales au panthéisme qui l'attire.

L'homme est l'image de la Trinité.

Par la mémoire, ou plutôt la réminiscence, il retient le souvenir de Dieu et espère le recouvrer.

Par la raison, il a foi en Dieu et le connaît médiatement.

Par l'amour ou la volonté, deux facultés que Tauler confond l'une avec l'autre comme tous les mystiques, il tend vers Dieu.

Enfin, cette Trinité, cette triple faculté devient une par la syndérèse ou vue suprême immédiate de Dieu, sorte d'extase.

Cette division est le résultat du péché, qui de possible est devenu actuel, réel^ par la libre volonté de l'homnie.

L'instrument de la régénération, c'est le détachement absolu, l'abstraction, l'ignorance si vante et volontaire de toutes les choses créées, condition de la Véritable et divine science. Cette abstraction théorique, jointe à l'abnégation pratique, constitue la vraie et féconde pauvreté qui déifie l'âme humaine et la fait eonsubstantielle à Dieu, imparfaitement durant cette vie, mais absolument après la mort.

On voit que ce qui caractérise le mysticisme de Tauler, c'est un effort constant pour sauvegarder le libre arbitre, et échapper à la prédestination et au panthéisme. Ce n'est qu'au prix de contradictions choquantes en théorie, et grâce à

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