‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 389 sur 439 · XII. Philosophie du xvin* siècle, B'arrêtant à · texte numérisé non relu

XII. Philosophie du xvin* siècle, B'arrêtant à

l'école écossaise et avant Kant. Voy. la préfacede la traduction française du Manuel de Tennemann, et les Fragments de philosophie contemporaine de M. V. Cousin. C. Bs.

TERRASSON (l'abbé Jean) naquit à Lyon en 1670, et mourut en 1750. A l'âge de dix-huit ans il entra dans la congrégation de l'Oratoire, dont il sortit quelque temps après. Nous n'avons pas à parler ici de son roman de Sethos, Télémaquc égyptien, qui est une imitation un peu froide du Télémaque grec de Fénelon. Membre de l'Académie française, de l'Académie des sciences, professeur et lecteur royal de philosophie, Terrasson n'est pas seulement un littérateur et un savant, mais encore un philosophe. Sa philosophie, dit d'Alembert dans son éloge, était le cartésianisme. C'est surtout dans un petit ouvrage posthume intitulé la Philosophie applicable à tous les objets de l'esprit et de la raison, que l'abbé Terrasson se montre philosophe et cartésien. Cet ouvrage est sous forme de réflexions détachées, et se divise en deux parties : Introduction à la Philosophie et Philosophie de V esprit. Il y porte quelques jugements remarquables sur Descartes, sur son génie et son influence, exprimés avec une certaine force et une certaine éloquence. « La philosophie de ce recueil consiste, dit-il, à préférer, dans les doctrines humaines, l'examen à la prévention, et la raison à l'autorité.» C'est à ce point de vue de la méthode et de l'esprit qu'il exalte Descartes. «La philosophie n'est pas autre chose que l'esprit de Descartes cultivé et porté à son plus haut point par x'Académie des sciences, cet esprit qui, se répandant peu à peu dans le public, laisse dans la bou« tout ce qui lui est opposé et même tout ce qw n'y participe pas. » Il attribue à l'Académie des sciences le principal honneur de l'établissement de la philosophie nouvelle, ce qui est vrai, sans doute, de la physique et des nouvelles méthodes géométriques, mais non de la métaphysique. L'Académie des sciences n'a contribué au triomphe de la métaphysique de Descartes qu'en faisant triompher sa physique. Il n'apprécie pas moins bien l'heureuse et féconde influence de Descartes sur les lettres que sur la physique et les mathématiques. 11 le loue d'avoir perfectionné l'éloquence française et fait, pour ainsi dire, sortir de l'enfance le raisonnement en matière littéraire. En effet, c'est Descartes qui, selon lui, a créé cette prose noble et ferme qui convient à l'éloquence, et c'est depuis la propagation de sa philosophie et de sa méthode qu'il y a du goût, de l'ordre, de la méthode dans la plupart des ouvrages de l'esprit. C'était la mode au xvme siècle de sacrifier Descartes à Newton. Terrasson tâche de faire avec équité la part de l'un et de l'autre. Il remarque que la philosophie de Newton ne s'est pas trouvée propre, comme celle de Descartes, à toute espèce de doctrine, parce que le système de Descartes est un système philosophique, au lieu que celui de Newton n'est que physique et géométrique. Il proclame Descartes, avec raison, le premier auteur de ce qu'il y a de bon dans le newtonisme, et cela dans les points mêmes où le newtonisme lui est contraire. D'ailleurs il n'approuve pas les physiciens aveuglément attachés à Descartes, comme L'ancienne école l'était à Aristote : ces gens-là, dit-il, sont dans la nouvelle philosophie sans en avoir l'esprit, et ils vont contre l'intention de Descartes même, qui a voulu faire non mis des philosophes. Mais ce qui semble lui plaire par-dessus tout le reste dans la physique de Descartes, c'est l'idée de l'infinité ,ln monde : de là seulement on pourrait tirer une conjecture à l'appui dï l'assertion de l'auteur

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d'une lettre adressée à l'éditeur, en tête de l'ouvrage où nous puisons, qui attribue à l'abbé Terrasson le fameux traité de V Infini créé. Ce traité de Vln/lni créé, attribué à différents auteurs, est certainement l'ouvrage de quelque inalebranchiste excessif qui soutient hardiment l'infinité de la création dans le temps et dans l'espace, dans l'ordre des esprits et des corps, et qui fait les plus grands et les plus singuliers efforts d'imagination pour mettre ce système en harmonie avez la religion. Nous avons encore à montrer l'abbé Terrasson comme un de ceux qui des premiers, et avec le plus de rigueur philosophique, ont formulé la loi de la perfectibilité de l'esprit humain. Il voit dans le cartésianisme même la suite et la preuve des progrès accomplis par l'esprit humain. Mêlé à la querelle des anciens et des modernes, il a écrit une dissertation critique sur l'Iliade, où, de même que Perrault, Fontenelle. Lamotte, il a le tort de vouloir réagir contre Homère, comme on réagissait contre Aristote, et de confondre la poésie avec la science, l'inspiration individuelle et intransmissible du poëte avec les idées et les inventions qui se transmettent et se perfectionnent de siècle en siècle ; mais, d'ailleurs, il envisage la question de plus haut et d'un point de vue un peu plus philosophique. Il reproche à Perrault, Lamotte et Fontenelle de n'avoir pas assez établi que la supériorité des modernes sur les anciens est un effet naturel et nécessaire de la constitution de Fesprit humain; d'avoir bien dit la chose en observateurs et en historiens, mais non pas en philosophes. Selon Terrasson, les progrès de l'esprit humain dans le cours des siècles sont la suite d'une loi naturelle exactement semblable à celle qui fait croître un homme particulier en expérience et en sagesse depuis son enfance jusqu'à sa vieillesse. Us sont aussi nécessaires que la croissance des arbres et des plantes. « Il faut abandonner, dit-il dans la préface de sa Dissertation critique sur Homère, le vieux système qui non-seulement fait regarder l'antiquité comme le modèle, mais comme le terme du beau ; il faut prendre, au contraire, celui qui fait regarder le monde en général comme un homme en particulier, qui a son enfance, son adolescence, sa maturité, et à qui, dans sa maturité même, le temps donne tous les jours de l'expérience. Le sens commun doit comprendre que cela doit être, et l'examen fera voir que cela est. » Jusqu'à présent on n'a pas assez remarqué que la querelle des anciens et des modernes est sortie de la réaction excitée par le cartésianisme contre l'antiquité et Aristote, et que la loi de la perfectibilité est sortie de la querelle des anciens et des modernes. Les partisans des modernes, Perrault, Fontenelle, Terrasson, tous plus ou moins cartésiens, n'ont pas sans doute entrevu les premiers, mais les premiers ils ont essayé de formuler et de démontrer la perfectibilité du genre humain. Il faut donc faire honneur à Descartes, à la philosophie spirilualisle du xvn* siècle, el non pas son à la philosophie empirique du xvm% de la croyance à la perfectibilité.

Consultez YEloge de Terrasson, par d'Alembert ; la Philosophie applicable à tous les objets de l'esprit et de la raison, 1 vol. in-1'2. Paris, 1754: et la préface de la Dissertation critique sur VIliade, 2 vol. in-12, ib., 1715. F. B.

TERTULLIEN (Quintus Septimius Florens), l'un des plus célèbres docteurs de l'Église latine aux iic et ine siècles, naquit vers l'an 160, à Carqui était alors la Rome et l'Athènes de l'Afrique. C'est dans ses écoles renommées qu'il reçut une brillante éducation, grâce au de sa mère, car il avait perdu fort jeune si

ceutenier dans une légion du proconsu.. Doué d'une imagination vive, d'un espritjénétrant, et d'une ame ardente comme le climat sous lequel il était né, il lit de rapides progrès dans toutes les sciences: il étudia avec un soin particulier les opinions des diverses sectes philosophiques qui régnaient alors; il acquit surtout une connaissance approfondie des lois romaines, et parai; avoir suivi quelque temps le barreau. 11 était païen par sa naissance, et l'on sait qu'il fut marié, car plusieurs de ses écrits sont adressés à sa femme.

C'est sous le règne de Septime Sévère, de l'an 193 à l'an 211, qu'il publia les premiers ouvrages auxquels il a dû sa célébrité. Le témoignage formel de saint Jérôme, dans son traité des Écrivains ecclésiastiques, nous apprend que Tertullien fut ordonné prêtre, et qu'il exerça le sacerdoce jusqu'au moment où il tomba dans l'hérésie de Montanus. Il est assez difficile d'assigner une date précise à chacun de ses livres; toutefois, quant à l'ordre chronologique, on peut les diviser en deux grandes classes : la première comprend ceux qu'il composa lorsqu'il était encore catholique; la seconde, ceux qu'il a écrits depuis qu'il fut devenu montaniste. Ces derniers sont faciles à reconnaître, car il ne manque jamais d'y parler du saint esprit de Montanus, des prophéties des montanistes et de leurs jeûnes extraordinaires, de déclamer contre les secondes noces et contre l'absolution donnée par les catholiques à ceux qui avaient péché depuis le baptême, et, enfin, contre les catholiques, qu'il appelle psychiques, c'est-à-dire charnels et grossiers.

C'est à l'époque de la persécution provoquée, vers l'an 200, contre les chrétiens, par Plautien, favori de Septime Sévère, queTertullien composa le plus connu de tous ses ouvrages, Y Apologétique, où, en réclamant la liberté de conscience au nom des chrétiens, il les justifie avec chaleur des crimes qui leur sont imputés. Tertullien déploie dans cet écrit une véritable éloquence : « Nous ne sommes que d'hier, dit-il, et déjà nous remplissons les villes et les villages, l'armée et les palais, le sénat et le Forum; nous ne vous avons laissé que vos temples. Si, pourtant, nous voulions faire la guerre, ce nous serait chose facile : nous aurions moins de troupes que vous, mais nous savons mourir : avec quelle persévérance ne combattrions-nous pas! » — « Vous nous punissez, s'écrie-t-il ailleurs, parce, que nous n'adorons pis vos dieux, et vous-mêmes ne les reconnaissez pas pour des dieux! » Il déi cette pensée avec puissance, en déroulant la série de vices et de crimes qui sont personnifiés sous les symboles du vieux polythéisme. A la fin de ce traité, l'auteur nous montre l'idée de la fraternité du genre humain, appelée à remplacer le principe étroit et égoïste du patriotisme antique : le chrétien brise l'unité de la cité romaine, pour se faire citoyen de l'univers : Unam omnium 'ublicam agn rnundum.

Comme écrivain, Tertullien à d'énormes défauts joint quelques qualités, la vivacité et une certaine énergie originale; mais il est obscur, incorrect. Un de ses éditeurs a composé un ■ africain peur l'expliquer. Chez lui, la verve et les mouvements de lapassion triomphent des as] ''rites d'une langue inculte, et la rudesse réfléchit en quelque sorte l'âpreté de son caractère. Malebran lie, dans un chapitre de sa Recherche de la vérité, où il traite de la force de l'imagination (ch. m de la 3° partie du IIe livre), a fait du génie de Tertullien une appréciation pleine à la fois de justesse et de finesse : « Tertullien, dit-il, était à la vérité un homme d'une profonde érudition; mais il avait plus de

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