‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 390 sur 439 · THAL · texte numérisé non relu

THAL

mémoire que de jugement, plus de pénétration et plus d'étendue d'imagination que de pénétration et d'étendue d'esprit. On ne peut douter qu'il ne lut visionnaire et qu'il n'eût presque toutes les qualités que j'ai attribuées aux esprits visionnaires. Le respect qu'il eut pour les visions de Montanus et pour ses prophéties est une preuve incontestable de la faiblesse de son jugement. Ce l'eu, ces emportements, ces enthousiasmes sur de petits sujets, marquent sensiblement le dérèglement de son imagination. Combien de mouvements irréguliers dans ses hyperboles et dans ses figures! combien de raisons pompeuses et magnifiques qui ne prouvent que par leur éclat sensible, et qui ne persuadent qu'en étourdissant et qu'en éblouissant l'esprit!»

Tertullien passe pour avoir exercé quelque temps le sacerdoce à Rome. Il avait assisté aux jeux publics que l'empereur Sévère fit célébrer en 204; c'est à cette occasion qu'il composa son traité Contre les spectacles. Les jeux du cirque et ses spectacles sanglants, qui étaient une passion générale pour les Romains, excitent son indignation ; mais il attaque surtout le théâtre, qu'il appelle le sanctuaire de Vénus, où naissent et fermentent toutes les passions. Le rigorisme de Tertullien fut mal accueilli du clergé de Rome; ce fut alors qu'il retourna en Afrique, peu édifié des mœurs des populations de l'Italie; et quelque temps après, au dire de saint Jérôme, irrité par l'envie et par les injures des clercs de l'Église romaine, il tomba dans l'erreur des montanistes. Il adopta cette hérésie dans la maturité de l'âge, et y persista, tout en se séparant, plus tard, de Montanus lui-même. Ainsi il veut que, dans la persécution, chaque fidèle meure à son poste : il n'est jamais permis de fuir le martyre. 11 proscrit les secondes noces, qui sont à ses yeux des adultères déguisés. Dans son livre Sur le voile des vierges, on reconnaît un reflet des moeurs africaines : «Toute vierge, dit-il, qui se montre, s'expose à ne l'être plus; elle a cessé d'être vierge. »

Tout schismatique qu'il était lui-même, Tertullien fut l'adversaire le plus rude, le plus opiniâtre et le plus passionné des hérétiques. Il écrivit tour à tour contre Hermogène, Praxéas, Mareion, et contre les valentiniens. Il est l'ennemi déclaré des gnostiques, il les poursuit avec une haine ardente et tout africaine; dans le début de son traité Contre Mareion, parlant des peuples féroces qui habitent les bords du Pont-Euxin, il ajoute ces mots, qui donneront une idée de la nec de sa polémique: « Mais ce qui peut se dire de plus funeste et de plus barbare de cette contrée, c'est qu'elle a donné le jour à Mareion, homme plus hideux qu'un Scythe, plus inhumain qu'un Massagète. plus audacieux qu'une Amazone, plus obsCur qu'un nuage, et plus fallacieux que l'Ister. »

L'Église catholique, défendue par lui avec une

si farouche énergie, dut le désavouer. Il avait

dépassé le but; la mesure lui manque en toutes

choses. Dans son livre Sur VIdolâîric, Tertullien,

en vrai barbare, attaque avec fureur les plaisirs

de l'imagination et les œuvres de l'industrie.

Avec l'idolâtrie, il proscrit tout art, tout com-

■ , toute profession. Il prohibe la lecture des

oëtea comme imprégnée de paganisme :

différent de saint Basile, qui se plaît à

montrer comment les lettres sacrées peu

pirer des lettres profanes; el de Grégoire de Nazianze, qui reproene surtout à Julien d'avoir ■ ■ ul h déshériter les chrétiens du trésor de la nce. il voudrai! anéantir l'art . comme si la contemplation de l'idéal ue lendail pas a nous dégager des liens de la matière; comme s'il ne

nous élevait pas au Créateur en nous dévoilant les beautés de la créature. Étrange illusion, de croire qu'il soit possible de mutiler l'homme, el d'étouffer dans son germe le génie actif et inventeur de l'humanité!

C'est ainsi que Tertullien, dans son horreur du monde païen, interdit aux chrétiens toute fonction publique, tout service militaire. Après avoir si brutalement condamné la poésie, il ne devait pas épargner davantage la philosophie : aussi, voyez comme il la traite. Pour lui, la philosophie est l'hérésie; c'est l'œuvre des démons; le désir de connaître n'est qu'une curiosité criminelle; les philosophes sont des patriarches d'hérésies {Prœscript. , ch. vu). Et dans ce traité de Anima, où il ne voit en Socrate qu'un sophiste, ce même Tertullien, qui dédaigne la philosophie, qui l'anathématise et qui a réfuté Epicure, fait l'ânie corporelle. Il est impossible de tirer un autre sens de la définition qu'il en donne (ch. ix) : Ostensa est mihi anima corporaliter, et spiritus videbatur ; sed non inanis et vanœ qualitatis, imo quee etiam leneri repromit teret. tenera et lucida, et aerii coloris, et forma per omnia humana.

Cette ridicule théorie de l'âme humaine est complétée par une doctrine non moins puérile sur la nature divine. Dans son livre Contre Mareion (liv. I, ch. xxv), non-seulement il la montre assujettie à des affections tout à fait semblables aux nôtres, au courroux, à la haine, à la douleur, mais il lui attribue une substance corporelle : Quis negabit Deum corpus esse, si spiritus est (lib. II, c. xvi)? Aussi finit-il par dire absolument (Adv. Hermog., ch. xxv) qu'il n'y a pas de substance qui ne soit corporelle : Quum ipsa substantiel corpus sit cujuscjue.

Tertullien mourut en 245, âgé de plus de quatre-vingts ans, sans être retourné augiron de l'Église. Il existe deux éditions des Œuvres complètes de Tertullien : Paris, 1628. in-fol., Rigault ; et Venise, 1746, in-fol. — On peut consulter : Charpentier, Études historiques el iillér a sur Tertullien, Paris, 1839, in-8; — De Margerie, De Q. S. F. Tertulliano opusculum philusopliicum, Paris, 1835, in-8. A....D.

THAXÈS. un des sept sages et le premier des philosophes de la Grèce, le fondateur de l'école ionienne, descendait d'une famille phénicienne, et naquit à Milet, l'une des villes les plus florissantes alors parmi les cités ioniennes de l'Asie Mineure, dans la première année de la xxxv olympiade, c'est-à-dire vers l'an 640 avant J. C. Cette dite, adoptée, sur la foi d'Apollodore, par la plupart des historiens de la philosophie, s'accorde assez bien avec la tradition que Thaïes aurait prédit l'éclipsé de soleil qui, sous le roi Alyatte II, mit fin à la guerre des Lydiens et des Mèdes. En effet, d'après de récents calculs, cette éclipse aurait eu lieu en 609, époque où Thaïes avait trente et un ans. Les traditions qui nous sont parvenues sur la vie de ce philosophe n'attestent guère qu'un seul fait, la réputation de science cl de sagesse dont il jouissait. Nous avons une preuve de son sens politique dans le conseil qu'il donna aux Ioniens. menacés paT la puissance des mis de Lydie do faire de Téos le centre de la nation ci drj tenii .les assemblées générales. Des écrivains du Ier et cl ix rr* siècle de l'ère chrétienne racontent qu'il

l'Egypte, la Crète el une partie de l'Asie. L'en n'a aucune raison de nier ce récit, quand On songe que les voyages remplaçaient alors livrés, et étaient à peu près une pour

teii s ceui qui voulaient s instruire ; mais il 1 1 difficile de dire quelles connaissances Thaïes rapporta des contrées uu'ua lui fait parcourir, car

TIIAL

TIIAL

l'état intellectuel de ces contrées, au commencement du vie siècle avant notre ère, est lui-même un problème. On ignore également la date précise de la mort de Thaïes; mais on suppose, d'après les événements auxquels il assista, qu'il arriva à un âge très-avancé.

Il ne nous reste absolument rien, ni un ouvrage, ni un fragment qui émane directement de Thaïes; peut-être même n'a-t-il jamais rien écrit, quoiqu'on cite de lui des vers sur l'astronomie nautique, et qu'on lui ait attribué un poème sur la nature, comme celui de Xénophaoe et de Parménide. De même que sa vie, son enseignement ne nous est connu que par des traditions transmises par des écrivains de différents âges, mais qui s'accordenl assez bien sur les points les plus essentiels pour ne laisser aucun duute dans l'esprit.

Thaïes est. tout à la fois, le fondateur de la physique, c'est-à-dire de la philosophie naturelle (sy<îio/oYvi). comme l'affirme Aristote, et de la géométrie et de l'astronomie, comme le pensait Eudème dans son Histoire de l'astronomie. Ses connaissances géométriques paraissent avoir été assez avancées pour lui permettre de mesurer la hauteur des pyramides par leur ombre. On dit aussi qu'il a découvert quelques-unes des propriétés des triangles sphériques, et qu'il a donné la première démonstration de l'égalité de deux angles adjacents à la base du triangle isocèle. Comme astronome, nous venons de voir qu'il passa pour avoir prédit une éclipse de soleil. Il savait donc calculer les révolutions de cet astre ainsi que celles de la lune. Il regardait la lune comme un corps opaque qui emprunte sa lumière du soleil, et divisait Tannée en trois cent soixante-cinq jours. Mais ce qui nous intéressse surtout, c'est son essai de philosophie naturelle.

S'appuyant sur cette croyance, commune à toute l'antiquité, que rien ne vient, du néant et n'y peut retourner (Aristote, Mélaph., liv. II, ch. m), Thaïes cherchait dans la nature un élément (cttoixeïov) dont tous les êtres sont engendrés et dans lequel ils doivent se résoudre. Nous disons qu'il cherchait un élément, et non pas un principe (àpyr,) ; car ce dernier mot n'apparaît que plus tard dans la langue philosophique. Cet élément que cherchait Thaïes lui paraissait être l'eau; et voici, si nous en croyons Plutarque (de Placitis philosophorum, lib. I, c. m), sur quelles observations il fondait son hypothèse : 1° L'eau est la source de l'humidité, et Ton remarque que la semence de tous les animaux est humide. Or, si les animaux naissent de l'humidité, pourquoi n'en serait-il pas ainsi de l'univers tout entier? 2° L'humidité est nécessaire à la nourriture et à la fécondité des plantes comme à la semence des animaux, car nous les voyons périr dès qu'elles se dessèchent. 3° La chaleur même il el des astres semble se nourrir des vapeurs de la terre, c'est-à-dire de l'humidité. A ces trois arguments, Simplicius, dans son Commentaire sur la Physique d'Aristolc (f° 8), en ajoute un quatrième : que l'eau admet facilement toutes les formes (eÙTÙ7twTov toù GSocto:), et par conséquent, que ce sont les formes diverses de ce corps unique que nous prenons pour des corps différents. Il est possible, comme le supposent quelques historiens de la philosophie, entre autres Aristote, que Thaïes ait subi l'influence des croyances mythologiques : que l'Océan est le père et Thétis la mère de tous les êtres; que l'Océan environne la terre comme une ceinture. Mais, sans les observations que nous venons de rapporter, ces croyances n'auraient jamais pris rang dans l'histoire de la philosophie.

L'eau étant la seule matière ou la semence de l'univers, c'est en se raréfiant et en se condensant qu'elle produit tous les corps. A son plus haut degré de dilatation elle est le feu; à son plus haut degré de condensation, la terre; l'air tient le milieu entre ces deux extrêmes: Mais malgré ces transformations, elle conserve 1ou jours ses propriétés distinctes; autrement on ht concevrait pas le rôle qu'on lui fait jouer ri ms l . nutrition et la génération, ëi Le motîf'qtii l a fait préférer, comme principe de l'univers, au\ autres éléments : aussi ne pouvons-nous pas admettre l'assertion de Plutarque, que Thaïes, de même qu'Heraclite, regardait la matière comme un (lux perpétue], c'est-à-dire comme un phéno~ mène sans réalité.

Thaïes est surtout un physicien; ce qui ne veut pas dire, comme on Ta supposé plus tard, un philosophe matérialiste ou sensualiste. Il recherchait la matière première, ou, pour parler son langage, la semence de l'univers; mais il ne niait en aucune façon l'intervention d'une puissance immatérielle. Tout au contraire, selon le témoignage unanime des auteurs de l'antiquité à qui nous devons la connaissance de sa doctrine. Aristote {de Anima, lib. I, c. n), Simplicius (in Physic. Arist., f° 20), Diogène Laerce (lib. I, § 27), Cicéron (de Nal. Deorum, lib. I, c. xx; de Legibus, lib. II, c. xi), etc., il ne concevait pas le mouvement sans une force motrice vivante, qu'il se représentait également comme une âme, comme une divinité, comme une puissance invisible ou un démon. Aussi enseignait-il que Taimant et l'ambre jaune ont une âme, puisqu'ils attirent les autres corps; que le monde entier est animé ou plein de dieux, xoù tôv v.ôawi hi'b-jyo-i Y.a.1 6ai[j.ôvwv lùxipri (Diogène Laerce). Croyait-il, comme Aristote le suppose (de Anima, lib. I, c. v) et comme le répète après lui Stobée (Eclog. physic., lib. I, p. 54, éd. Heeren.), qu'il n'y a qu'une seule âme mêlée à la matière ; ou, comme Cicéron l'assure (de Nat. Deorum, lib. I, c. x), qu'il n'y a qu'une seule intelligence qui a formé toutes choses de Teau, aquam esse initium rerum, Deum eam mentem quœ ex aqua cuncta fingeret? Nous n'osons rien affirmer à cet égard; mais la première de ces deux opinions ne nous paraît pas s'accorder avec les expressions mythologiques, « tout est plein de dieux ou de démons « ; et quant à la seconde, elle contredit le témoignage de l'antiquité, qu'Anaxagore est le premier qui ait parlé de l'intelligence. Nous pensons qu'il s'est contenté d'affirmer l'existence des dieux et des âmes, sans chercher à en déterminer la nature; son esprit était tourné vers la physique générale, non vers la métaphysique. Admettant l'existence des âmes, il a dû, selon toute vraisemblance, croire à leur immortalité; mais ce déjà reconnu dans les mystères, il n'ësl pis vrai, comme quelques-uns l'ont supposé (I Laerce, liv. I, $ 24), qu'il en soit le prem teur dans la Grèce.

On peut consulter, sur Thaïes, outre les histoires générales de la philosophie et les histoires' particulières de l'école ionienne : de I Recherches sur la philosophie de Thaïes, dans le tome X des Mémoires </<• l'Aca inscrip-

tions; — Plourquet, du Dogmalibus Thaletis iMilesii cl Anaxagorœ, etc., in-4, Tnbingue, 17o3; — Millier, de Aqua, principio Thaletis. in-4, Altdorf, 1719; — Doederlin, Animudversiones historico-criticœ de Thaletis n Pylhayorœ theologica ralione, in-8 (sans nom de ville). 1 7 50 ;

— Harlesius, de Thaletis doctrina de principio rerum, imprimis de Deo, in-4. Erlangen, 1780:

— Flattais. d<: Theismo 'Ilmlrti <il>ju<Jir,tntJ'>; in-4, Tubingue, 178Ô; — G.-P.-D. Goess, Traité

Page 1