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rent la révélation de la raison. La religion était l'œuvre de la poésie ou de la politique; et, hors de ces deux choses, il n'y avait de place que l"jur la philosophie. D'un autre côté, l'esprit religieux du moyen âge et de la Réformation , quoique allié dans une certaine mesure à la philosophie, ne pouvait pas admettre que la connaissance de Dieu, de ses attributs, de ses rapports avec le monde fût l'objet d'une science tout à fait distincte et indépendante de la révélation. Aussi n'est-ce guère qu'après l'avènement du cartésianisme que non? trouvons , que nous voyons acceptée la distinction de la théologie naturelle et de la théologie positive. Chez Leibniz, dans l<s Essais de théodicëc, les deux choses sont encore confondues; mais elles sont parfaitement séparées dans la Théologie naturelle de Wolf : Thcologia naturalis melhodo scienlifica pertractata, 2 vol. in-4, Francfort et Leipzig, 1736-37. « Tout ce qu'on enseigne, dit cet écrivain, dans la théologie naturelle, doit être démontré. La théologie naturelle doit être une science. Or une science consistant dans la démonstration de ce qu'on affirme et de ce qu'on nie, il faut démontrer ce qu'on enseigne dans la théologie naturelle. » Cette science a pour objet, selon Wolf ( Prolegomena, § 4 ) , l'existence de Dieu, ses attributs, les conséquences de ces attributs par rapport aux autres êtres, et la réfutation des erreurs contraires à la véritable idée de Dieu; en un mot, tout ce que nous comprenons aujourd'hui sous le nom de théodicée (voy. ce mot).
La théologie naturelle n'est pas la même chose que la théologie rationnelle. La première ne porte aucune atteinte à la théologie positive, et ne demande pour elle que le droit de se mouvoir dans le cercle de nos facultés naturelles, sans attaquer et sans essayer de démontrer les dogmes révélés. La seconde, au contraire, porte dans le sein même de la révélation la critique de la raison; elle analyse, elle dissèque, elle commente, elle explique comme il lui convient les textes sacrés, les monuments et les traditions sur lesquels repose l'enseignement religieux. C'est particulièrement en Allemagne, au sein du protestantisme, que cette manière de comprendre la théologie a pris tout son développement.
Le domaine de la théologie positive nous étant interdit par la nature et par le plan de ce recueil, la théologie naturelle se confondant avec la théodicée et la métaphysique, nous nous bornerons ici à cette simple observation historique: partout où il a existé une théologie dans la véritable acception de ce mot, elle a été le berceau de la philosophie. Dans l'Inde, tous les systèmes philosophiques sont autant d'interprétations des védas, c'est-à-dire autant de systèmes théologiques. Il en est de même de la Perse, autant que !; us en pouvons juger par les deux monuments qui nous restent du mouvement philosophique de ce pays, l'un d'une authenticité prubléniatique, l'autre d'une date assez récente, le Désalir et le Dabislan. Chez les Juifs, la kabbale, cette audacieuse doctrine qui nie la création et affirme l'unité de substance, n'est qu'un simple commentaire de l'Écriture sainte. Il n'y a pas jusqu'à la théologie poétique de la Grèce qui ne puisse être considérée comme la source des systèmes informes de l'école ionienne. Enfin c'est la théologie chrétienne, faisant servir à son usage YOrganon d'Aristote, qui a donné naissance à la philosophie scolastique, devenue à son tour la mère de la philosophie moderne.
THÉON le Smyrne, philosophe platonicien qui vivait vers le commencement du n° siècle de notre ère, a composé un manuel des sciences
mathématiques, destiné spécialement à faciliter la lecture de ce qui concerne ces scie.nces dans les œuvres de Platon, ou, en d'autres termes, il a rédigé un cours élémentaire de mathématiques plus particulièrement à l'usage des philosophes platoniciens. Suivant lui, les sciences mathématiques sont l'arithmétique, la géométrie la stéréométrie, l'astronomie et la musique 11 annonce l'intention de consacrer un traité spécial à chacune des quatre premières sciences. Quant à la musique, il la subdivise en trois parties : 1° musique arithmétique (théorie des nombres qui représentent les rapports des sons musicaux); 2° musique organique (c'est-à-dire réalisée par l'organe de la voix ou par des instruments); 3° musique cosmique (application de la musique arithmétique à l'harmonie des sphères célestes). De ces trois parties, il écarte la seconde, comme inutile aux philosophes platoniciens; il déclare qu'il joindra la première à l'arithmétique, dont elle fait partie, et qu'il consacrera à la musique cosmique seule son cinquième traité. Il existe de nombreux manuscrits et une édition, donnée par Ismaël Boulliiu (in-4, Paris, 1644), du Manuel arithmétique rédigé parThéon de Smyrne, à l'usage des philosophes platoniciens. Cet ouvrage, important pour l'histoire des spéculations de l'antiquité sur les propriétés des nombres, se compose de quatre-vingt-treize chapitres, dont trente-six, savoir, les chapitres trente-trois à soixante-huit, concernent principalement les nombres musicaux. C'est donc à tort que l'éditeur a divisé cet ouvrage en deux parties, et qu'il a intitulé l'ensemble des soixante et un derniers chapitres ïlcpi jj.ouatxrj;, tandis que c'est là le titre particulier du premier de ces chapitres, et que les vingt-cinq derniers ne concernent nullement la musique. C'est donc à tort aussi que M. de Gelder, en publiant les trentedeux premiers chapitres seulement (in-8, Leyde, 1827), a cru publier l'Arithmétique de Théon tout entière. Si Théon a réellement composé les traités annoncés par lui sur la géométrie plane et sur la stéréométrie, il n'en est resté aucune trace. La fin du chapitre 93e et dernier de l'Arithmétique manque, et ce chapitre incomplet est suivi d'une annonce du Traité d'astronomie. On connaît deux manuscrits de ce dernier traité , mais qui tous deux offrent les mêmes fautes, extrêmement nombreuses, et les mêmes lacunes : le manuscrit de Paris est une copie peu exacte du manuscrit déjà très-défectueux de la bibliothèque Ambrosienne de Milan. C'est un manuel d'astronomie, tel qu'un philosophe platonicien pouvait le faire après l'époque d'Hipptrque et immédiatement avant celle de Ptolémée. On y trouve une multitude de documents nouveaux et précieux pour l'histoire de l'astronomie , de la, philosophie et de la littérature grecque on général, des citations de prosateurs et de poètes perdus, et notamment d'amples extraits des ouvrages astronomiques du péripatéticien Adraste d'Aphrodisias et du platonicien Dercyllidès, qui interprétaient diversement les opinions astronomiques de Platon, en tâchant de les concilier avec les découvertes d'Hipparque. A la fin de ce traité, on trouve une annonce du Traité sur la musique cosmique, rédigé par notre ai surtout d'après les travaux du platonicien Thrasylle de Phlionte ; mais ce dernier traité a péri. L'astronomie de Théon de Smyrne a été publiée pour la première fois, traduite et commentée, par M. Th. H. Martin. Paris, 184'J. Impr. nat.. in-8. Plusieurs conjectures de l'éditeur, corrigeant des fautes propres au manuscrit de Paris, ont été justifiées par les variantes du manuscrit de Milan, publiées par M. Tischendorf Tu H. M
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théophraste, fils d'un foulon nommé Mé-
lantas, naquit à Ërèsc, ville maritime de l'île de Lesbos, vers l'an 372 avant J. C, et mourut à Athènes dans un âge fort avancé, mais qu'il est impossible de marquer aujourd'hui avec précision au milieu des témoignages contradictoires qui nous sont parvenus sur ce sujet. Sa vie, comme celle de presque tous les philosophes célèbres de l'antiquité, ne nous est connue que par des récits incomplets et mêlés de fables. Nous n'en signalerons que les traits les plus importants et les plus vraisemblables. Théophraste passa sa première enfance àErèse. où il eut pour maître un certain Lcucippe ou Alcippe ; puis, étant venu à Athènes, il y écouta d'abord les leçons de Platon; ensuite celles d'Aristote, dont il devint le meilleur élève et l'ami. On lui attribue l'honneur d'avoir deux fois délivré sa patrie de tyrans qui l'opprimaient. Ces glorieux souvenirs se rapportent sans doute à la première période de sa vie; car, depuis la mort d'Aristote, peut-être même depuis la retraite de ce philosophe à Chalcis, nous trouvons Théophraste à la tète du Lycée. Son enseignement y eut un succès immense, interrompu toutefois à deux reprises par la persécution, ou du moins par de haineuses attaques. Ainsi que tant d'autres philosophes, avant lui et après, Théophraste fut un jour cité devant les tribunaux comme coupable d'impiété ; mais Agonidès, l'auteur de cette accusation, ne put la soutenir, et faillit être condamné luimême. On doit avouer que, parmi les sentences qui nous sont parvenues sous le nom de Théophraste, il s'en trouve une où la Fortune est proclamée la maîtresse du monde; mais si cette sentence est authentique, il y faut voir plutôt quelque boutade passagère que l'expression d'un dogme formel. En effet, soit dans ses Caractères . où il se moque de la superstition, soit dans le fragment de sa Mêla-physique, soit dans un fragment conservé par Stobée (sect. III, §50), soit, dans un témoignage historique cité par Simplicius [Commentaire sur Epictèle), Théophraste se montre déiste au sens le plus clair et le plus raisonnable de ce mot. C'était peut-être '. pour lui valoir la haine des zélés païens, comme Agonidès et comme ceux que Platon nous représente dans YEulhyphron; mais ce n'est pas assez pour que la critique moderne souscrive à ces vieilles calomnies. Au reste, la tentative d'Agonidès n'est pas le plus grave indice de l'esprit d'hostilité qui régnait alors dans cer- ■ ai nés régions d'Athènes contre les philosophes. Vers le même temps, un certain Sophocle, fils d'Arnphiclide, réussit à faire porter par le peuple une loi qui défendait, sous peine de mil, d'enseigner la philosophie sans ce que nous appellerions aujourd'hui l'autorisation préalable de l'État. Sa loi équivalait à un décret do bannissement contre les professeurs; tous, en effet, s'exilèrent, et Théophraste à leur léte. Mais la liberté était trop dans les mœurs d'Athènes pour qu'une loi pareille pût rester en vigueur. Attaquée, dès l'année suivante, par Philon, et vainement défendue par Démocharès, neveu de Démosthène (il reste quelques fragments de son étrange défense), elle succombai et les philo ophes rentrèrent dans leur
phraste était la plus nombreuse ; Diogène Laércc prétend qu'elle réunissait près de deux mille
lire qu'il est bien difficile d'admettre,
us qu'il n exprime h' nombre total de ceux
plu ieur i annéi -, se succédèrent
le de notre philosophe. Ce qui est ix attesté, c'est que Théophraste apportait à
aement, outre une érudition universelle et w aiment comparable à celle de son maî-
tre Aristote, toutes les recherches d'une exposition savante, qui ne se refusait même pas certaines séductions de mise en scène. 1> doute, la fable, plus gracieuse que vraisemblable, suivant laquelle Théophraste , primitivement appelé Tyrtamus, aurait dû son nouveau nom à la divinité de son langage, comme a dit Cicéron. Une partie au moins de ce charme avait passé dans ses écrits, dont les anciens ont loué à l'envi l'élégant et pur atticisme; mais il est difficile d'en juger aujourd'hui, après les ravages que le temps a faits dans cette riche collection. Comme écrivain, Théophraste n'est guère signalé à l'estime des gens de goût que par le petit livre des Caractères; mais, soit qu'on reconnaisse dans ce livre un recueil de portraits à l'usage des orateurs (l'auteur avait écrit d'autres ouvrages de rhétorique qui n'étaient pas sans originalité), ou à l'usage des auteurs comiques (l'auteur eut, dit-on, Ménandre pour disciple), ou une analyse en prose des portraits tant de fois tracés par les comiques contemporains ; soit qu'on y reconnaisse le fragment de quelque traité de morale, ces trente pages, souvent mutilées et obscures, ne donnent pas une idée exacte de l'exquise perfection de style dont les anciens ont parlé. Divers fragments, épars dans Stobée et les compilateurs, offrent, comme les grands Traités sur les plantes, le caractère d'une simplicité rapide et correcte : mais il y manque cette vigueur de trait, ce sublime de pensée, qui relèvent souvent, même dans les sujets les plus arides, la sécheresse du style d'Aristote. Comme' philosophe. Théophraste n'est guère moins difficile à juger sur ce qui nous reste de ses ouvrages, et nous regrettons que ces débris insuffisants, mais nombreux encore, n'aient pas été jusqu'ici réunis et étudiés avec toute l'attention qu'appelait le grand nom de l'auteur. Les Caractères, composés vraisemblablement vers l'an 308 ou 307. attestent une observation malicieuse et fine du cœur humain. On y a remarqué l'absence de tout caractère honnête, et l'on s'est trop hâté de voir li une règle même de ce genre d'écrit, en s'appuyant sur le texte d'Hermogène (des Formes du discours, liv. II, ch. n), qui est loin d'autoriser une telle conclusion. On y a noté aussi l'absence de tout caractère de femme, comme un signe de l'indifférence ou du mépris des philosophes anciens pour cette moitié de l'espèce humaine; on oubliait que les poètes comiques, surtout ceux de la nouvelle comédie, qui sont bien, eux aussi, des moralistes à leur manière, représentaient mainte fois sur la scène la mère, la jeune fille, la courtisane, et que rien ne manquait à leurs peintures d'une société élégante et corrompue : on oubliait que, sans s'être spécialement occupé des femmes dans sa Morale, Aristote y a pourtant semé plusieurs belles observations sur l'amour maternel et sur l'amour conjugal. Quoi qu'il en soit, ce g' irac-
tères en prose, dont Aristote offrait déjà quelques exemples et que Théophraste avait animé de couleurs plusvives, garde désormais une place dans la littérature grecque. Sans parler d'un ouv rage composé sous le n:; être sur un sujet différent, p H de de Pont,
disciple de Platon et contemporain de Théophraste, on peut citer, comme ayant écrit de
'ailles Caractères, le péripatéticien Lycon, au m" siècle avant J. C; Satyrus, sous Plolemée I'hilométor, et, au temps île Ciceron, L:épie»rien Phili i son traité des Vertus et des
Vices, dont les papyrus d'Herculanum non
rvé plusieurs pages fort intéressantes; puis Dion Curysostàme, Plutarque, i m unes
les Homains, Cicéron et Sénèque en offrent aussi
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des exemples. Mais, assurément, le principal honneur de notre philosophe est d'avoir inspiré l'ouvrage immortel de La Bruyère; l'ingénieuse préface que celui-ci a mise en tête de son ouvrage atteste ce qu'il devait au modèle grec et le livre montre comment le génie sait tirer de l'imitation même une nouvelle originalité.
Quant à la morale théorique et pratique de Théophraste, Cicéron lui reproche une sorte de relâchement qui semblerait la rapprocher de celle d'É] icure, et cependant Épicure écrivit contre Théophraste. Il est probable qu'elle se tenait, moins justement que celle d'Aristote, dans ce milieu où réside la vraie sagesse, et que déjà elle accordait aux plaisirs du corps et aux biens de fortune plus d'importance qu'ils n'en doivent avoir pour le bonheur. Parmi les rares fragments qui nous restent de cette morale, on remarque une décision fort dure contre le mariage ; mais celte décision ne s'adresse qu'au sage, et Théophraste paraît l'avoir mise en pratique, pour vaquer plus librement à ses vastes travaux. Un autre jugement, que rapporte Marc Aurèle (Pensées, liv. II, ch. x), sur les fautes commises par concupiscence ou par colère, nous laisse voir l'emploi de cette méthode qui est devenue plus tard le casuisme, et que pratiquèrent souvent les moralistes anciens, surtout dans l'école stoïcienne, comme on peut le voir dans le de Officiis de Cicéron. Sur l'éducation et sur la vie de famille (Stobée, sect. III, § 50 ; Appendice, n° 116), les préceptes de Théophraste sont justes, mais d'une honnêteté plus vulgaire. On en peut dire autant d'un morceau sur la colère (Stobée, sect. XIX, $ 12); mais un autre fragment (Stobée, sect. XLIV, § 22), qui paraît extrait de l'ouvrage sur les Législateurs ou du / de lois, suppose la plus minutieuse étude
des législations étrangères, et semble, en quelque sorte, annoncer la manière de Montesquieu.
En métaphysique, Brucker, et tout récemment M. Ritter, paraissent croire que Théophraste s'éloignait beaucoup des doctrines du Stagirite; il est plus facile d'affirmer ces différences que de les prouver. On n'en trouve aucune trace dans le fragment qui nous reste de la Métaphysique de Théophraste. Seulement, tandis qu'Aristote voit dans le mouvement régulier des sphères célestes le plus haut degré de perfection, et n'hésite pas à mettre la condition des astres au-dessus de celle des humains, Théophraste se demande si le mouvement circulaire n'est pas, au contraire, d'une nature inférieure à celui de l'âme, surtout au mouvement de la pensée. Nous citerons encore cette réflexion : « Ceux qui cherchent la raison de toute chose ruinent la raison, et, du même coup, la science. » De telles phrases et d'autres semblables répondent, ce nous semble, aux doutes d'Hermippus et d'Andronicus, qui n'avaient pas osé comprendre cet opuscule parmi les écrits de Théophraste; et Nicolas de Damas l'avait mieux apprécié lorsqu'il le tenait pour authentique. Le peu qu'on sait des théories de noire philosophe sur la rhétorique et sur la poétique, ne mérite pas de nous arrêter ici; nuis nous devons signaler, en terminant, son traité Sur la sensation et les choses sensibles, où ses opinions ne se montrent guère, niais où les opinions de ses devanciers sont longuement analysées. C'est là un chapitre saut de l'histoire de la philosophie grecque En général, de toutes les qualités de Théophraste, l'érudition est sans doute celle qui ressort le mieux des titres seuls de ses nombreux ouvrages et des fragments qui nous en sont parvenus; mais il reste à cet égard d'utiles travaux à faire L'unique recueil publié par Meursius,
sous le titre de Tlieophrastus (Lcyde, 1638), et reproduit au tome X des Antiquités grecque» de Gronovius, mériterait d'être revu et complété à L'aide d'une foule de publications récentes. Aucune édition des œu\res de Thé ne contient tousses fragments; la plus i de toutes, celle de Schneider (Leipzig, 1818- 1821), ne renferme pas la Métaphysique, dont le meilleur texte se lit à la suite de la Metaphysique d'Aristote, édit. de Brandis (in-8, Berlin, 1823). La plus complète édition jusqu'à ce jour, celle de Wimmer, qui fait partie de la Bibliothèque grecque-latine de Firmin-Didot, renferme la Métaphysique, mais non pas les Caractères. Elle laisse encore à désirer pour le recueil des fragments : ceux du traité des Lois ont été réunis plus exactement par M. Darcsse dans sa Revue de législation ancienne et moderne, mai-juin 1870; et M. J. Bernays, dans une dissertation spéciale publiée à Berlin en 1866, nous induit à augmenter les fragments du livre sur la Piété d'un certain nombre de pages contenues dans le livre de Porphyre sur l'Abstinence, où l'auteur paraît avoir copié Théophraste plus souvent qu'il ne l'a cité.
Consultez, en outre, les éditions des Caractères, par Coray (Paris, 1799) ; par Ast (Leipzig, 1816) ; par F. Dùbner (avec les autres moralistes grecs, dans la Bibliothèque Didot, Paris, 1840); et surtout par Stiévenart (Paris, 1842); l'édition de Y Histoire des plantes, par Wimmer (Breslau, 1842) ; Diogène Laërce, liv. V, § 36 et suivants (avec les notes de ses commentateurs); C. Zell, de Vera Theophrastcorum Characterum indole, etc. (Fribourg, 1823 et 1825); M. Schmidt, , de Theophraslo ihelore (Halle, 1839) ; Fabricius, Bibliothèque grecque, t. III, p. 408-457 (édition Harles); Visconti, Iconographie grecque (Paris, 1811, t. I, p. 190); A. Hoffmann, de Lcge contra philosophos imprimis Theophrastum, auctorc Sophocle, Amphiclidœ filio, Athenislata (Carlsruhe, 1842) ; Ritter, Histoire de la philosophie, t. III, p. 330-342 de la traduction française. L'article de Brucker est trop superficiel. — Sur Théophraste, considéré comme naturaliste, voy. Histoire des sciences naturelles, par G. Cuvier, leçons publiées par Magdelaine de Sainl-Agy (Paris, 1841), t. I, p. 179, 9e leçon ; l'article Théophraste dans la Biographie universelle, dont l'auteur était un naturaliste de profession. E. E.
THÉOSOPHES, THÉOSOPHIE (de (U6:, Dieu, et croçîa, sagesse, science). On entend par théosophie tout autre chose que par théohj n'est pas la science qui se rapporte à Dieu, mais celle qui vient de Dieu, qui est inspirée par lui, sans être l'objet d'une révélation positive; et l'on donne le nom de théosophes à ceux qui ont la prétention de posséder une telle science. A vrai dire, les théosophes ne sont qu'une école de vhes qui ont voulu mêler ensemble l'enthousiasme et l'observation de la nature, la tradition et le raisonnement, l'alchimie et la théologie, la métaphysique et la médecine, ri le tout d'une forme mystique et inspiré, école commence avec Paracelse, au début du xvie siècle, ce se proloi Saint-Martin,
jusqu'à la fin du xvin". Elle se divise < , branches : l'une populaire et plus que philosophique, plus mystique que sa l'autre, érudite, raisonneuse, plus pb que théologique, plus mystique en app qu'en réalité^ A la première se rattachent Paracelse, Jacob J; i i rit-Martin; à la seconde, Cornélius Agrippa, ValentinWeigel, Robert Fludd, Van Helmont. Ce qu'il y a de commun entre tous ces penseurs est plutôt dans la forme que
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dans le fond, et dans le besoin d'unir ensemble la science de Dieu et celle de la nature, que dans les doctrines mêmes auxquelles ce sentiment les a conduits. Aussi rien ne serait plus téméraire que d'aller au delà d'une simple définition et de chercher à réunir dans une exposition générale tous les principes essentiels de cette école. Chacun des noms que nous venons de citer représente véritablement un système distinct, qui demande d'être étudié séparément. Nous dirons seulement ici, pour compléter notre définition, qu'il ne- faut pas confondre la théosophie avec le mysticisme en général, et donner, par rétroactivité, le nom de théosophes aux mystiques des temps les plus reculés. Le mysticisme est un fait impérissable de la nature humaine, qui se manifeste à toutes les époques, sous mille formes diverses. La théosophie n'est qu'un fait historique qui n'a eu qu'une durée déterminée, et dont le mysticisme n'est qu'un élément.
THÉRAPEUTES, voy. JUIFS.
THOMAS (Saint), le plus grand théologien de l'Église d'Occident, le plus grand philosophe du moyen âge, naquit vers l'année 1227, au pays de Naples, dans la ville ou sur le territoire d'Aquino, et fit ses premières études chez les religieux du Monl-Cassin. Ayant connu plus tard les confrères de saint Dominique, fondateurs zélés d'un nouvel ordre, il ne résista pas à l'enthousiasme que les choses nouvelles inspirent toujours à la jeunesse, et il prit leur habit. On l'envoya d'abord à Paris, puis à Cologne, où il fut placé sous la discipline d'Albert le Grand. Albert interprétait Aristote avec un immense succès, enseignant à la fois la logique, la physique et la métaphysique. A cette instruction universelle il joignait un esprit vif sans fougue, entreprenant sans témérité, qui n'exerçait pas moins de charme que d'empire. On le distinguait, à bon droit, comme le plus habile des maîtres, et l'on accourait de toutes parts pour assister à ses leçons. Thomas ne se montra pas d'abord un de ses meilleurs élèves. Il marchait la tête basse et le dos incliné, promenant sur toutes choses un regard qui semblait dépourvu d'intelligence, et recherchant la solitude au sein de l'école. Ses condisciples l'appelaient « le grand bœuf muet de la Sicile ». Mais ils reconnurent bientôt qu'ils l'avaient mal jugé. Albert lavant un jour interrogé sur quelques problèmes difficiles, Thomas fit de si sages ré- )> ii^es aux questions de son maître, qu'il remplit l'auditoire d'élonnement et même, dit-on, d'admiration.
On l'admira bien plus encore quand, ayant achevé ses études, il fit profession d'instruire l> s autres. Interprétant avec le même succès les Catégories et les Sentences, il s'exprimait sur toute matière avec tant de précision et de clarté, qu'il ne laissait aucune incertitude dans l'esprit de ceux qui l'avaient entendu : ses décisions paraissaient toutes être celles du bon sens, et, sans faire parade du savoir, il produisait assez de textes pour montrer qu'il avait épuisé toutes les sources de l'érudition. Les adversaires de la doctrine dominicaine, les maîtres franciscaina confessaient eux-mêmes qu'il y avait grand péril à se commettre avec ce jeune docteur. Personne ne savail comme lui poser les t'Tines d'un dilemme et manier un syllogisme. lil là surtout ce qui le rendait redoutable. Sans être verbeux et diffus comme celui d'Alexandre de Haies, le discours d'Albert ne manquai | pas d'abondance, e1 recherchai! quelquefois 1 1 pon m : le langage de Thomas •'t. ut plus Biraple, et offrait. ■■> cause de cela, moins de prise :i ia contradiction. Voici quelle
était sa manière d'argumenter. Une question étant à résoudre, quelles solutions sont proposées? On les attend, on les provoque; puis on les discute tour à tour, en peu de mots, et la conclusion vient, après cet examen, s'offrir d'elle-même. Point de rhétorique, point de digressions, et point de confusion. Chaque problème devant être l'objet d'une critique particulière, il n'est pas besoin d'invoquer à l'appui d'une démonstration des preuves contingentes 3 il faut aller au but par le chemin le plus court. C'était le perfectionnement de la méthode scolastique.
Tous les historiens nous parlent des grands succès obtenus par Thomas aux écoles de Paris et de Cologne. On était alors conduit aux plus hautes situations par les applaudissements de la jeunesse ; tous les professeurs renommés étaient appelés à quitter leurs chaires pour aller occuper les premiers emplois de l'Église et de l'JËtat. Thomas ne voulut pas être autre chose que simple docteur; mais il n'obtint pas facilement ce titre modeste. L'Université de Paris était en guerre ouverte avec les ordres mendiants et plaid ii t contre eux devant le pape. Et quel était le principal orateur des religieux mendiants près de la cour romaine? c'était frère Thomas. On résolut de ne pas l'admettre au nombre des docteurs ; mais cette résolution, inspirée par l'esprit de vengeance, allait compromettre l'Université de Paris devant le saint-siége et devant toute l'Europe lettrée, quand on l'abandonna. Reçu docteur au mois d'octobre de l'année 1257, Thomas quitta bientôt Paris pour aller se faire entendre dans les principales chaires d'Italie. Il revenait en France, en 1274, quand il fut surpris, durant son voyage, par la maladie qui l'emporta. Il fut canonisé sous le pontificat de Jean XXII, le 18 juillet 1323.
Tel est le simple récit de la vie de saint Thomas. Il paraîtra sans doute trop simple pour un aussi grand nom. Mais saint Thomas doit sa gloire tout entière à ses leçons publiques et à ses écrits. A peine sait-on s'il a pris quelque part aux grandes affaires de son temps. On ne le voit sortir de sa chaire que pour aller défendre les intérêts de son ordre contre les prétentions peu libérales de l'Université de Paris. Hàtons-nous donc de parler de ses livres.
Il en a laissé beaucoup, et ses confrères en religion en ont encore augmenté le nombre par des attributions fort aventureuses. On trouvera dans la plupart de ses ouvrages des principes et des conclusions philosophiques. Il n'est pas de problème que cet éminent théologien considère comme tout à fait étranger à la philosophie ; ou, du moins, si curieux qu'il se montre de faire valoir l'autorité de la foi. il lui semble toujours bon que la foi prenne la raison pour compagne et profite de ses avis. Parmi ses ouvrages exclusivement philosophiques, nous désignerons des gloses continues sur l'Interprétalion, les Seconds Analytiques, la Métaphysique, la Physique, le Traité de l'a me, les Parva .Xaluralia, la Politique, la Morale et le Livre des l'inses, et des traités spéciaux sur V Étant ci l'h'sscncc, la Nature de /«/ matière, le Principe d'individualion, l'Intellect et l Intelligible, la Nature de l'accident, etc., etc. Mais on aurait une connaissance très-imparfaite de la doctrine philosophique de saint Thomas, si l'on se contentait de la rechercher dans ces gloses et dans ces opuscules. Elle n'est là, pour ainsi parler, qu'à l'état de principe. Où elle se produit avec tous ses développements, c'est dans le commentaire sur les Sentences, dans La Somme conli le» ('•'■utils et dans la Somme de théologie. Quel Ni est donc cette doctrine?
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Pour la désigner tout de suite par le nom qu'elle porte dans l'histoire des systèmes, c'est le nominalïsme éclairé. Mais c'est un nom qu'il faut définir, car il exprime plutôt une tendance que l'ensemble d'une doctrine, et comme une tendance est toujours mal appréciée à l'écart des circonstances qui l'ont déterminée, nous devons dire en peu de mots ce qui se passait au sein de l'école au moment où saint Thomas parut. Il y régnait une assez grande confusion. Après bien des hésitations et des tâtonnements, le xiic siècle avait fini par comprendre la Logique d'Aristote. Les uns l'approuvaient, les autres la combattaient; mois les uns et les autres savaient justifier leurs sentiments contraires. Avec le xm° siècle, le domaine de la science s'était considérablement agrandi, et les premiers docteurs qui s'étaient engagés dans les régions nouvelles de la physique, de la psychologie, de la métaphysique, en avaient été rappelés par la voix de l'Église, et puis condamnés comme des téméraires par les tuteurs officiels de l'orthodoxie. L'Église avait reconnu d'abord dans le nominalisme d'Abailard le germe d'une hérésie ; elle avait ensuite foudroyé le réalisme d'Amaury de Bène comme coupable des plus monstrueux blasphèmes. Cependant on n'avait encore trouvé que deux solutions aux problèmes controversés : la solution nominaliste et la solution réaliste. 11 était donc périlleux de faire un choix; et, d'autre part, comment placer en dehors de la philosophie cette question fondamentale : Quel est le premier objet de la science? En d'autres termes : Qu'est-ce que la substance? qu'est-ce que la réalité? Dès que cette question avait été de nouveau posée, après les événements de l'année 1210, on avait entendu reproduire les formules contraires, mais avec des réserves et des ménagements. Comme on connaissait le chemin qui conduit aux abîmes, on ne s'engageait qu'avec prudence. Or, il est plus facile de transiger avec le réalisme qu'avec le système opposé. C'est à cause de cela, sans doute, que la plupart des nouveaux docteurs inclinèrent vers le réalisme. Mais, évitant les déclarations absolues, ils n'arrivèrent pas à formuler une doctrine. Le chef de ces réalistes tempérés et inconséquents, c'est Alexandre de Halès, noble esprit qui, fuyant le joug de l'austère logique, croyait penser avec les philosophes lorsqu'il rêvait avec les poètes. Ses leçons et ses livres avaient obtenu dans l'école franciscaine des hommages enthousiastes, et, pour échapper à tout péril, il fallait, disait-on, s'en tenir à ses décisions. Cependant elles avaient été combattues par Albert le Grand, et l'autorité d'un maître aussi considérable les avait bien compromises. Mais quand saint Thomas vint occuper la chaire du couvent de Saint-Jacques, le parti franciscain, conduit par Jean de La Rochelle et par saint Bonaventure, avait repris l'avantage.
Ce qui divisait ainsi les esprits n'était pas, il faut le dire, une médiocre affaire. Aux abords de toute science se présente d'elle-même la question de la nature de l'être. Or, si l'on adopte la définition de l'être donnée par les réalistes conséquents, cet être, objet de l'étude et de la science, est ce qui répond, dans la nature, au concept le plus général, le plus universel, de l'esprit humain. Amsi, toutes les choses qui subsistent ont un même sujet : elles paraissent, il est vrai, séparées, et, jusqu'à un certain point, distinctes les unes des autres ; mais ces différences n'existent qu'à leur surface, et sont purement accidentelles : au fond, les choses possèdent toutes la même essence
indivisément et en participation. Les conclusions extrêmes de cette doctrine sont effroyables. Refuse-t-on au syllogisme le droit de les produire? Soit. Qu'on s'en tienne donc aux pré-< misses. La science demande à ces préi quel est son objet. Elles répondent que l'objet de la science est l'être pris absolument, i de périssables phénomènes n'étant pas dignes d'occuper la pensée de l'homme, il ne s'agit que de considérer l'universel sous ses formes nécessaires, pour arriver par le plus court chemin à la notion pure et simple do l'être en soi. Est-ce là toute la science? Assurément, et sur ce point les réalistes s'expriment avec une entière franchise : ils ne connaissent, ils ne veulent connaître que l'oùpavôç â.n).G>c, et déclarent ouvertement qu'ils ont en mépris ces chercheurs d'atomes dont l'analyse frivole s'emploie à décomposer l'essence, pour étudier particulièrement la manière d'être de Socrate ou de Callias. Mépris fort mal justifié ! s'écrient les nominalistes ; et ils n'ont pas de peine à démontrer que la thèse de l'essence unique est dépourvue de fondement; qu'il n'y a pas entre les êtres communauté d'existence, et que toute la physique de leurs dédaigneux adversaires commence et finit par des abstractions. Mais quelques-uns ne s'arrêtent pas à cette juste critique. Après avoir sagement distingué les êtres réels des êtres de raison, ceux-ci se tournent contre la raison elle-même et lui contoslont Jo droit do former des synthèses, avec le ton doctoral que ceux-là prenaient pour lui défendre d'analyser. A ce compte, la science humaine ne serait qu'une série d'observations isolées, et tous les termes collectifs, répudiés par le jugement, représenteraient de vains fantômes créés par une imagination indisciplinée.Voilà, pour ne pas aller au delà des prémisses, l'alternative offerte, sur la question de l'être, au nom des deux thèses rivales.
Saint Thomas va-t-il donc se prononcer pour l'une ou pour l'autre? Il préférera suivre la voie moyenne que lui a montrée son maître, Albert le Grand. Non, dira-t-il, il n'existe pas d'essences universelles, et les arguments que l'on emploie pour en démontrer l'existence n'ont aucune valeur. On prétend, et à bon droit, que des rapports plus ou moins généraux unissent tous les êtres. Au dernier degré de l'être, que trouve-t-on? L'accident subalterne, l'accident proprement dit. Il est manifeste que ce genre d'accident constitue la plus grande différence. Mais que l'on s'élève dans l'échelle de l'être, et à tous les degrés où l'on voudra s'arrêter un instant, on verra disparaître les différences, et les similitudes augmenter. Enfin, au degré suprême, qui est le degré de l'essence, on aura le rapport parfait. Toutes les substances subsistent, et, bien qu'elles possèdent individuellement diverses manières d'être, elles sont au même titre; la condition detre leur est absolument commune. C'est ce que déclare saint Thomas. Mais ajoute-t-il, ce terme de cou est équivoque, et l'on en abuse. Une condition commune n'est pas une communauté d'existence. L'observation nous enseigne que tous les êtres ont une essence identique; mais cette identité n'est qu'une parfaite similitude. Tous les êtres sont parfaitement semblables quant à l'essence : voilà ce qu'il faut reconnaître. Mais, d'autre part, tous les êtres ont leur propre essence; sous le double rapport de la matière et, de la forme, ils sont en eux-mêmes ce qu'ils sont, l'acte divin qui les a tirés du néant les ayant déterminés en l'état de substances individuelles : c'est une proposition qui n'est pas
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moins incontestable. La thèse réaliste est donc énergiquement repoussée par saint Thomas. Il en condamne les prémisses, parce qu'elles détournent la science de l'étude des choses et lui donnent pour domaine le pays des chimères; ensuite, poursuivant ces prémisses dans leurs conséquences, il montre qu'après avoir fermé les yeux à l'évidence pour nier l'individualité des choses subalternes, les réalistes sont contraints de nier au même titre la personnalité, la liberté des choses supérieures, des substances raisonnables, et se trouvent enfin bien empêchés de distinguer l'essence des créatures et celle du Créateur. Mais, d'un autre côté, que prétendent certains nominalistes? A les entendre, tout jugement porté sur la nature des choses serait une opinion vaine, puisqu'on ne peut juger sans comparer, c'est-à-dire sans affirmer des ressemblances et constater des dissemblances. C'est une critique qui va beaucoup trop loin. L'expérience ayant recueilli la notion des similitudes individuelles, l'intelligence vient ensuite dégager le semblable du divers, et former des concepts généraux qu'elle énonce en des termes singuliers. Ce sont là des opérations que l'esprit fait de lui-même et presque sans effort. On l'accorde sans doute. On n'hésite pas non plus à reconnaître que l'esprit a toute confiance dans ses jugements. Aurat-il quelque peine à distinguer le tout naturel de l'humanité de ces touts artificiels que façonne la main de l'homme, en assemblant diverses choses homogènes ou hétérogènes, comme un tas de pierres, un monceau de ruines ? Non assurément. Or, cette distinction estelle justifiée? Elle l'est incontestablement, selon saint Thomas. D'où il suit que les notions générales de genres et d'espèces ne sont pas seulement de purs mots, merœ voces, comme le prétendent, dit-on, quelques logiciens trop subtils, mais qu'elles sont encore des concepts légitimes, c'est-à-dire fondés sur l'observation des choses naturelles. Les concepts ne viennent pas directement de l'observation; cela est vrai : c'est l'abstraction qui les forme ; mais les éléments sur lesquels opère l'abstraction sont des idées simples qui ont passé par tous les contrôles. C'est ainsi que saint Thomas argumente contre les nominalistes absolus.
Sa doctrine est donc une sorte d'éclectisme, on peut le dire. Cependant nous avons rangé saint Thomas parmi les nominalistes. Oui, sans doute, puisque le nominalisme est la négation des essences universelles, comme le réalisme en est l'affirmation. Dans toute la controverse du moyen âge, il n'y a que deux thèses principales : la thèse de l'universel a parte mentis, et la thèse de l'universel aparté rei. Suivant que l'on tient pour l'une ou pour l'autre, on est classé parmi les nominalistes ou parmi les réalistes: et quand on veut s'en défendre, on n'est pas écouté. Nous savons bien que, pour établir quelque distinction entre la formule brutale qui est mise au compte de Roscelin, et les explications modérées de saint Thomas, on a fait après coup, pour les thomistes, une catégorie nouvelle. Si nous devons l'admettre, saint Thomas ne sera plus compté parmi les nominalistes: il sera le plus illustremaîtrede l'école conceptualiste. On donnera le nom de conceplualisme à cette doctrine moyenne qui consiste, d'une pari, à rejeter les natures universelles, et, d'autre part, à prouver la légitimité des univeri intellectuels. Mais Abailàrd, Durand de Saint- Pourçain, Guillaume d'Ockam ont, avant ou après
ainl i bornas , admis l'une et l'autre conclusion
de celte- doctrine. Ainsi le parti conceptualiste
rlierait toute la ma ise du parti nominaliste,
et il ne resterait en dehors de la nouvelle catégorie que d'effrénés sophistes. Il vaut mieux, il nous semble, conserver la classification historique, en reconnaissant, d'ailleurs, que l'intempérante critique de Roscelin n'est pas plus le nominalisme de saint Thomas, que l'aveugle dogmatisme de saint Anselme n'est le- réalisme éclairé de Duns-Scot.
M. Royer-Collard fait observer avec raison qu'il suffit d'interroger un philosophe sur la nature de la substance, pour l'entendre exprimer son avis sur tous les autres problèmes. C'est pour cela que, de nos jours, du moins en France, la plupart des philosophes trouvent cette question indiscrète. On avait, au moyen âge, plus de franchise. Au début de la logique, de la physique et de la métaphysique, on se demandait et on déclarait ce qu'est l'essence, l'être, l'être en tant qu'être ou l'être pris absolument. Comme on observait d'une manière ponctuelle l'excellente méthode d'Anstote, on ne pouvait échapper, par des réticences ou par des subterfuges, à la nécessité d'une profession de foi sur ce problème vraiment fondamental. Ainsi nous avons fait connaître le premier, et, en quelque sorte, le dernier mot de la doctrine thomiste, lorsque nous avons exposé le sentiment de saint Thomas sur la détermination naturelle delà substance. Cependant, quelle que soit la gravité de ce problème, il n'est pas toute la philosophie. Les autres questions en viennent ou y ramènent, cela est vrai; ces questions sont néanmoins en elles-mêmes assez considérables pour qu'on désire savoir comment elles ont été traitées par un aussi grand esprit que saint Thomas.
La psychologie de saint Thomas mérite une attention particulière. Il nous la donne pour une interprétation sincère et naïve du Traité de l'âme ; mais, à cet égard, il s'abuse : c'est une interprétation libre, qui s'écarte souvent du texte, et, quelquefois, le contredit. Saint Thomas définit l'âme une substance ; il ajoute que c'est une substance immortelle. A notre sens, il n'est pas clair que Ventéléchie d'Aristote subsiste par elle-même. La substance, c'est, dit Aristote, le tout intégral que produit l'union d'une matière et d'une forme. L'acte vient de la forme; la matière fournit le sujet : c'est ainsi que la forme de Socrate est Pentéléchie ou la perfection finale de cette substance. Mais Aristote va-t-il jusqu'à supposer que cette perfection est en elle-même quelque substance? Nous en doutons. Ce qui nous est bien prouvé, c'est qu'il ne l'admet pas au titre de substance immorlelle. Cependant, après avoir imaginé cette distinction de la forme substantielle et de la substance informée, saint Thomas revient au texte d'Aristote. La plupart des philosophes se contentent d'une notion vague de l'âme, qui permet de la confondre avec la conscience ou avec la pensée, et la sépare tant de la matière qu'on ne s'explique plus les rapports de ces deux principes au sein du composé. Suivant saint Thomas, comme suivant Aristote, le domaine de l'àme comprend toutes les régions du corps animé. L'intelligence n'est qu'un de ses organes. Elle est le principe de la vie : Principium oitee dteimus esse emimam. Partout où la vie se manifeste, c'est l'âme qui produit ce mouvement et ce phénomène. Aussi dit-on qu'elle u même titre ces trois puissances: l'intelligence, la sensibilité, et la puissance v tative ou nutritive [Summa Theolog., part. I, q. 77, art. 4). Enfin, une question se prési encore sur la nature de l'àme. Est-elle universelle, ou individuelle? Si, comme l'enseigne Averroès, l'intel bsiste universellement,
et si nus âmes ne sont que des Formes acciden-
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telles dégagées de ce principe commun, le domaine propre de l'intelligence, la sphère où se déploient dans toute leur plénitude ses facultés actives, est un monde supérieur à notre monde, . t elle ne rencontre ici-bas, dans nos âmes subalternes, que de passifs instruments. Albert le Grand et saint Thomas veulent bien admettre cette définition de l'intelligence, si c'est Dieu qu'elle concerne; mais ils protestent avec énergie contre la thèse d'une âme universelle qui servirait d'intermédiaire au créateur pour conserver et gouverner ses créatures.
Après la question de la nature de l'âme vient celle de ses énergies, de ses facultés : question déjà grave au xme siècle. Saint Thomas ne pense pas qu'Arislote ait considéré les facultés de l'âme comme des parties séparées; ce sont, déelare-t-il, les modes divers d'un seul principe. Chacun de ces modes peut être pris comme sujet d'opérations particulières ; mais aucune de ces opérations ne s'accomplit à l'écart du sujet commun: ce qui veut dire que l'activité de l'âme se manifeste de différentes manières, mais ne se divise pas. C'est bien, il nous semble, l'avis d'Aristote. Cependant, quand il s'agit, non plus des facultés et de leur centre commun, mais des opérations qui sont propres à chacune d'elles, le maître et l'interprète ne sont plus d'accord. On connaît la théorie des idées-images. On sait que les adversaires de cette célèbre théorie en ont attribué l'invention au chef de l'école péripatéticienne, et qu'ils l'ont, à ce propos, fort maltraité. 11 faut croire qu'ils avaient moins étudié le texte d'Aristote que les gloses des docteurs thomistes. Est-il vrai, toutefois, que la première mention des idées-images se trouve dans ces gloses, et que saint Thomas les ait lui-même imaginées? Non, sans doute, car elles étaient déjà connues au xne siècle, comme nous l'apprend Guillaume de Conches. Ce qui nous paraît être l'œuvre personnelle de saint Thomas, c'est la classification doctrinale de ces entités intermédiaires. Avant saint Thomas elles étaient supposées; on les faisait intervenir dans les explications encore bien incertaines que l'on donnait sur la formation des idées : saint Thomas déclare que l'existence de ces idées est nécessaire à toutes les opérations de l'intelligence. C'est donc une théorie qui lui appartient. Nous la ferons connaître en peu de mots. Démocrite, chez les anciens; était dans cette opinion, que les objets extérieurs ne sont pas directement perçus par nos sens. Democrilus, dit saint Thomas, posuit cognilioncm fieri per idola cl defluxiones. C'est une opinion contre laquelle notre docteur se prononce avec quelque énergie. Non, dit-il, avec Aristote . non, les objets extérieurs ne viennent p as d'eux-mêmes solliciter notre attention en députant vers nous, au titre de messagers ou de vicaires, de petits corps formés à leur image. Celte hypothèse est chimérique. Entre les organes sensibles et les objets sentis il n'existe aucun intermédiaire. Ainsi s'exprime saint Thomas. Mais que va-t-il ajouter'? Il va dire que toute sensation, avant d'être transmise à la mémoire, passe par l'offiMne de l'imagination, et y prend uni forme représentative de l'objet senti. Si donc la sensation n'a pas lieu par le moyen de quelques images qui se meuvent dans l'espace entre les choses et nos organes, elle a, du moins, jour effet la génération de certaines'fornies qui sont lo:alisées par saint Thomas dans le trésor de la mémoire. La mémoire veillera sur elles, et son devoir est de les conserver intactes, pour qu'en temps opportun elles puissent servir aux opérations de l'intelligence. Ainsi, quand l'intelligence voudra' former quelque conception générale, elle évoquera ces idées particulières, qui, dans l'école
thomiste, s'appellent les fantômes, les substituts immatériels des choses absentes, et, les ayant contemplées, elle pensera. Qu'est-ce qu'une pensée? Pour la philosophie moderne, c'est tout simplement un acte de l'esprit. Or, on dit que cet acte ne s'accomplit pas sans laisser un soiivenir. C'est une façon de parler dont on l'ait Dsage pour signifier qu'une conception formée si rarement, ou que l'esprit, toujours Identiqne à lui-même, n'oublie pas a'ordmaire ce qu'il a pensé. Mais, dans la psychologie thomiste, tout acte engendre une forme, une l'orme permanente, distincte en ordre de génération et en essence du sujet actif qui l'a produite. Ainsi les formes, idées ou espèces propres à l'intelligence, seront supposées après les espèces venues de la sensibilité, et la mémoire sera considérée comme le dépôt commun des unes et des autres. Voilà bien cette Ihéorie des idées-images que le docte et judicieux Arnauld a si vivement combattue. Elle a pour objet d'expliquer, en des termes précis, la doctrine du Traité de Pâme; et cette recherche de la précision conduit saint Thomas à des hypothèses que la raison prudente et scrupuleuse d'Aristote n'eût jamais acceptées. Disons même qu'elle vient troubler l'ordre et l'économie des sentences thomistes. A quelle catégorie peuvent, en effet, appartenir ces espèces intelligibles ou sensibles que l'on envoie comme en exil, dans un lieu voisin de leur patrie, peupler le vaste domaine de la mémoire? Ce sont bien là, nous les reconnaissons à des marques certaines, des abstractions réalisées, et saint Thomas s'est déclaré l'adversaire résolu de ces chimères.
La thèse des idées-images est donc une thèse erronée. Mais parce qu'elle occupe une place importante dans la psychologie thomiste, elle ne l'engage pas tout entière. Ainsi l'on remarquera que saint Thomas renouvelle ponctuellement les déclarations d'Aristote sur l'origine des idées. On lui a quelquefois attribué sur ce point l'opinion qu'il a combattue. Nous ne pouvons donc négliger cet article de sa profession de foi philosophique. Notre âme connaît-elle les choses corporelles par sa propre essence? Non, répond saint Thomas; Dieu seul les connaît de cette manière, parce qu'il les a conçues avant de les créer. L'intelligence humaine est-elle naturellement pourvue, comme Platon l'affirme, de certaines notions qui se réveillent en elle connue un songe, suivant les termes du Ménon, dès qu'une circonstance les excite à se manifester? Saint Thomas n'expose la thèse de Platon que pour lui livrer bataille. Non, il n'y a pas d'idées innées. Nihil est in inlcllectu quod non prius [ne ni in sensu: c'est la formule d'Aristote et de son interprète. Veut-on qu'ils ajoutent : Nisi ipse
/«s?Soit! Cela pour eux est sous-entendu, car ils ne méconnaissent pas plus l'un que l'autre le caractère propre de l'intelligence, ses é natives, tout ce qui la distingue de la sensibilité. Les idées générales sont des j ugements prononcés par l'intelligence; et les éléments qu'elle assemble, qu'elle combine, pour établir son opinion, sont les idées des choses particulières. Telle est la thèse de saint Thomas. Cependant on argumente contre elle, en disant que, pour discerner la nature propre d'une chose particulière, il faut d'abord connaître son genre. Le premier terme
finition de Socrate est celui-ci : « C'est une substance. » Donc les idées générales semblent de génération, les idées particulières. Saint Thomas apprécie la valeur de cet argument; mais quand on le sollicite de lui
r ou ses conclusions sur ia nature de la substance, ou ses préventions contre les idées platoniciennes, il ne peut y consentir. Il est
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