‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 395 sur 439 · THUR · texte numérisé non relu

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tant de succè3 que d'ardeur, et il popularisa le droit naturel en le déduisant du sens pratique ou du sois commun.

Par ses innovations heureuses, parmi lesquelles il faut mentionner l'usage de traiter les sciences en langue vulgaire; par ses attaques vives, spirituelles, pour ainsi dire personnelles, contre Aristote et ses modernes défenseurs, Thomasius fut, en 1690, forcé de quitter sa ville natale. En cherchant un asile à Halle, il devint, pour le gouvernement prussien, l'occasion d'y créer une université, dont il fut jusqu'à sa mort une des lumières.

Ceux de ses ouvrages qui sont dirigés contre Aristote ne renferment rien de neuf, il est vrai; ils ne font que reproduire ces vieux griefs si violemment articulés par les Nizolius et les Patricius. Mais, comme l'auteur savait y faire rire de ses adversaires, il devait exercer une forte et durable influence. Aussi contribuèrent-ils, presque autant que les livres et libelles où Thomasius combattait les procès de sorcellerie et de magie, à répandre, dans les écoles, les tribunaux et tout le public, une manière de voir plus saine, plus équitable, à la fois moins pédantesque et plus pratique. C'est, en effet, le côté pratique des études et de la philosophie que Thomasius affectionnait et préconisait , trop exclusivement même, puisque son désir de populariser la science et la sagesse le rendit plus d'une fois frivole et superficiel. L'exemple des Français, dont il aimait à se couvrir , ne pouvait l'excuser : Thomasius était le contemporain des grands hommes du siècle de Louis XIV.

Comme moraliste, comme promoteur du droit naturel, il passa d'abord pour le disciple de Grotius et de Pufendorf, qu'il défendit habilement contre leurs adversaires, contre Alberti surtout. Insensiblement il s'en éloigna, principalement en distinguant les lois du droit, la justice des préceptes de la vertu ou générosité, ainsi que des règles de la bienséance ou convenance. 11 réduisit aussi le droit naturel à une théorie philosophique de tout ce que l'on peut exiger de l'homme dans la conduite extérieure, c'est-à-dire à un ensemble de préceptes purement négatifs. Il fut moins heureux en assignant pour principe d'action, à la vertu proprement dite, un amour raisonnable, c'est-à-dire un principe vague, indécis, et qui, quelque soin qu'on mette à le séparer de l'amour exclusif de soi-même, conduit nécessairement à une sorte d'égoïsme. En effet, cet amour raisonnable, source du repos d'âme où Thomasius fait consister le bonheur, et qui ex- !ut le dévouement, ne saurait être considéré c mimé ia fin suprême de l'activité humaine.

Thomasius a laissé un grand nombre d'ouvrages latins et allemands, dont les principaux sont les suivants : Fundamenta juris naturœ et genlium, ex sensu communi deducla, Halle, 1705- 1718, in-4; — Remèdes contre l'amour déraison- , able [en allem.), ib., 1693-1704, in-8; — Inlro~ duclio in philosophiam moralcm, cum praxi, ib,. 1706, in-8.

L'historien Ludcn a publié, en 1803, une excellcnte monographie sur la vie cl les ouvrages de ThomaBius (Berlin, in-8).

Voy. encore : G. Fùllcborn, sur la philosophie de Ch. Thomasius. dans le IV" cahier de son recueil; — Biographie universelle de Sçhrœckh, article Thomasius; — Fr. Shncider, l'hilosoi i m' raîis secunduni principia Thomàsii, fraise, 1723. C. Us.

THRASYLtE , philosophe platonicien du l*' siècle de l'ère chrétienne, ne à Mendès, en . le. Mêlant à la philosophie les mathématiques et Pastroldgie, il fut souvent consulté par

Tibère sur l'avenir. On dit qu'il ne s'est servi que pour le bien de l'influence qu'il exerça sur lui ; mais il ne la conserva pas longtemps : le tyran le fit mettre à mort. Il avait écrit plusieurs ouvrages que Plotin estimait beaucoup; mais ils ont tous péri, et la seule trace qui soit restée de son enseignement, c'est la division des Dialogues de Platon en tétralogies. On peut consulter, sur ce philosophe : Tacite, Annales, liv. VI, ch. xx; Suétone. Vie de Tibère; Juvénal, satire vi, vers 576: Diogène Laërce, liv. III, § 56, et liv. IX, *§ 38 et 41; Porphyre, Vie de Plotin. ch. x. X.

THRASYMAûUE de Chalcédoine, célèbre sophiste que Platon met en scène dans le premier livre de la République. Il lui fait soutenir cette doctrine, qui selon toute probabilité lui appartenait en effet, que la justice est l'intérêt de qui a l'autorité en main, et par conséquent du plus fort. Mais comme la force n'est pas toujours dans les mêmes mains, et qu'elle appartient tantôt aux peuples, tantôt aux rois, les lois qui la protègent ne sont pas non plus les mêmes. « Quiconque gouverne, dit-il, fait des lois à son avantage : le peuple, des lois populaires; le monarque, des lois monarchiques, et ainsi des autres gouvernements; et, ces lois faites, ils déclarent que la justice, dans les subordonnés, consiste à observer ces lois, dont l'objet est leur propre avantage. » (Platon, trad. de M. Cousin, t. IX, p. 29.)

THUROT (François), philosophe et philologue, né en 1768, à Issoudun (Indre), entra dès 1785 à l'école des ponts et chaussées, après avoir terminé de solides études au collège de Navarre. Interrompu dans sa carrière par les événements de la Révolution, il se chargea, en 1790, de l'éducation des fils de M. Le Couteulx de Canteleu, qui habitait Auteuil. Là, il eut l'occasion d'entrer en rapport avec la société que recevait Mme Helvétius, et de se lier avec Cabanis. Admis, en 1795, à suivre les cours des écoles normales, il prit goût particulièrement aux leçons de Sicard et de Garât, et se fit dès lors assez remarquer pour que la commission executive de l'instruction publique le chargeât de traduire de l'anglais Y Hermès de Harris : cette traduction, publiée en 1796, avec un Discours préliminaire, le plaça parmi les premiers grammairiens de l'époque. Après avoir professé la grammaire générale au Lycée des étrangers, il s'associa, en 1802, à Lacroix, Poisson, et à quelques autres professeurs de l'École polytechnique, pour fonder Y Ecole des sciences et des belles-lettres : ses collègues lui confièrent la direction de cet établissement, qu'il garda jusqu'en 1807. En 181 lj Thurot fut nommé professeur adjoint à la faculté des lettres de Paris, pour suppléer M. Laromiguière dans son cours de philosophie. En 1814, ce savant, qui s'était formé sous Coray à l'étude profonde de la langue grecque, fut appelé au Collège de France comme professeur de philosophie grecque et latine. En 1829, l'Académie des inscriptions lui ouvrit ses portes. Il mourut du choléra en 1832.

Philosophe et helléniste, M. Thurot a publie de nombreux travaux, qui se rapportent à ces deux genres d'études. Pour ne mentionner ici que ceux qui se rattachent à la philosophie, nous citerons l'Apologie de Soorate d'après Platon et /»/to« (1806), une édition du Uorgias de Platon (1813), avec une traduction qui ne parut qu'après .sa mort (1834 : des traductions de la Morale et de la Po/i/^ue d'Aristote (1823 et 1824), Ç3 de discours préliminaires qui sont d'excellents morceaux de philosophie; la traduction du Manuel éTEpictèle, du Tableau de Cfbès

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(16'28): une édition des Œuvres philosophiques de Locke, avec des extraits et des rapprochements des Nouveaux Essais de l'entendement, de Leibniz (18*21-23). Le dernier et le plus considérable des ouvrages de M. Thurot a pour titre de i'Enêenàemeni et de la Raison} introduction à l'étude de la philosophie. Il a été publié en 1830, 2 vol. m-8, et fut couronné la même année par l'Académie française, et réimprimé en 1833. Quelques années après sa mort, en 1837, il fut publié, par les soins de sa famille, un volume de ses Œuvres )joslhu7)ies : on y trouve quelquesunes des leçons du Cours de grammaire générale et comparée qu'il avait professé en 1797, plusieurs Leçons de logique rédigées pour son cours de philosophie de la faculté des lettres, et contenant des analyses fort bien faites del'Organum d'Aristote, du Novum Organum de Bacon et de la Logique de M. Destutt-Tracy, un Discours sur l'élude des langues anciennes; enfin une Notice sur la vie et les écrits de Reid, traduite de Dugald Stewart : cette notice était destinée à figurer en tôle d'une traduction du philosophe de Glascow, à laquelle il renonça quand il sut que le même travail était entrepris par M. Joufl'roy. M. Daunou et M. de Pongerville ont donné, chacun, une excellente Notice sur la vie et les ouvrages de M. Thurot (1833) : c'est à ces notices que nous avons emprunté la plus grande partie des détails qui précèdent.

M. Thurot a rendu à la philosophie deux genres de services. Comme éditeur ou traducteur de plusieurs des ouvrages de Platon, d'Aristote, de Locke, d'Harris, de Reid, et:., il a remis en lumière et popularisé plusieurs des monuments de la philosophie ancienne et de la philosophie moderne, à une époque où l'étude de ces monuments était fort négligée. Comme philosophe, il a produit, non pas un système (car il était l'ennemi des systèmes), mais un ouvrage d'ensemble, où il a religieusement recueilli et habilement fondu les résultats acquis à la science, pratiquant ainsi l'un des premiers un éclectisme aussi éclairé que consciencieux.

Pour lui, la philosophie n'est plus, comme pour les anciens, la science universelle : elle est l'étude de l'homme, entreprise dans le but de le perfectionner. Son livre de l'Entendement et de la Raison est destiné à remplir cette double condition de la philosophie. La première partie, qui traite de l'Entendement, doit faire connaître l'homme tel qu'il est; la deuxième, de la Raison, enseigne à l'homme comment il doit se servir de ses facultés pour devenir un être vraiment 'raisonnable : c'est, comme on le voit, sauf l'appareil des termes, l'antique division de la science spéculative et de la science pratique.

Pour faire connaître l'homme, M. Thurot observe et classe tous les faits qui sont dans son entendement. Par l'effet, sans doute, d'une concession que l'on ne peut que regretter, aux idéologues, ses premiers maîtres, il réunit tous ces faits sous le nom d'idées. Il distribue tout ce qu'il a à dire de ces faits sous ces trois titres : connaissance, science, volonté. La connaissance, fruit de la première vue des choses, est due au concours de la sensation, de la perception, de la conscience; elle est fixée par l'attention, reproduite par l'imagination, conservée par la mémoire. L'auteur, échappant à une confusion trop «■•ommune dais l'école de Condillac, distingue avee Soin la sensation de la perception qui la suit et qui exige, selon lui, la conception d'une cause, ou l'intervention du principe de causalité; il montre comment aux perceptions naturelles, propres à chaque sens, se joignent des perceptions, pour ainsi dire empruntées, qu'il nomme,

avec les écossais, perceptions acquises. — Sous le titre de science sont décrites les opérations ultérieures par lesquelles l'esprit généralise les I"'! vr|i!iuns qui avaient été d'abord individuelles, considère d'une manière abstraite les qualités et les rapports en les séparant des objets où ils ont étejirimitivement perçus, embrasse de longues séries de causes et d'effets, reconnaît l'enchaînement des faits ou les réduit lui-même en système. L'instrument de ce grand progrès est, selon .lui, l'art des signes, surtout l'emploi des sons articulés ou du langage, art sans lequel il n'y aurait ni analyse ni synthèse. Il se trouve ainsi conduit à faire la théorie des signes et à exposer en résumé les résultats, souvent fort originaux, de ses recherches personnelles sur la grammaire générale, qui n'est à ses yeux que la métaphysique du langage. — Dans ce qu'il dit de la volonté, il ne traite pas seulement de la volonté considérée en elle-même et dans ses différentes formes (instinct, habitude, spontanéité, liberté); il remonte aux causes qui la mettent en jeu, aux besoins, aux sentiments, aux idées: il distribue les sentiments en trois classes, si on les considère par rapport à leurs sources, sentiments physiques ou organiques, sentiments intellectuels, sentiments moraux; il réduit ces trois classes à deux, si on considère la direction que nous donnent les divers sentiments : sentiments personnels, sentiments sympathiques, à ces divers principes d'action il sent le besoin d'ajouter un mobile plus élevé pour expliquer toute la moralité de l'homme : il reconnaît une faculté de perception morale par laquelle la raison juge delà qualité de l'action, du mérite et du démérite des agents; enfin il fait une grande part au sentiment religieux, ayant bien soin de le distinguer des intérêts religieux, qui lui sont, dit-il, trop souvent opposés.

La deuxième partie, intitulée de la Raison, n'est autre chose qu'une logique. L'auteur y fait une heureuse application des faits qu'il a précédemment établis : pour lui, la logique se borne à bien déterminer les caractères de la vérité, à indiquer la méthode propre à nous la faire découvrir dans les différents ordres de recherches. A cet effet il distingue la méthode d'observation, qui offre trois modes, l'analyse, la. synthèse, l'expérience ou expérimentation; la méthode d'analogie, qui procède, tantôt par simple conjecture, tantôt par hypothèse; enfin l'induction, qu'il considère, avecBaeor:. comme le procédé définitif de la science; il traite, dans un chapitre à part, du raisonnement, et montre que cette opération n'est dans toutes ses applications qu'une forme sous laquelle se cache quelqu'un des procédés de méthode qui ont été précédemment décrits, et qu'il est toujours facile d'y retrouver.

Celte esquisse sommaire, qui ne peut que bien imparfaitement faire connaître un ouvrage dont le mérite réside surtout dans l'exécution, dans le choix des détails, suffit cependant pour faire voir que le traité de M. Thurot est une œuvre vraiment éclectique, où l'on retrouve ce qu'il y a de plus raisonnable et de plus utile dans les travaux de Platon, d'Aristote, de Bacon, de Descartes, de Locke, de Harris, de Condillac, de Laromiguicre et des philosophes écossais, notamment de Smith et de Reid ; il est facile aussi d'y voir que, bien qu'éclectique à sa manière, il. Thurot incline de préférence vers la philosophie de l'expérience. Il néglige, il dédaigne même plusieurs des recherches qui ont occupé des écoles récentes. Il s'en explique ouvertement en plusieurs endroits de ses écrits ■ « Je ne me suis point élevé, dit-il dans son Dis-

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cours préliminaire (p. cxiij), à ces hautes spéculations métaphysiques sur l'absolu, l'infini, etc., qui, de notre temps, ont si fort occupé les Allemands, et qui se sont introduites en France sous les auspices de plusieurs écrivains d'un talent vraiment distingué. J'avoue franchement qu'il s'y trouve beaucoup de choses qui sont audessus de la portée de mon intelligence, et qu'il y en a d'autres qu'on pourrait, ce me semble, exprimer dans un langage moins scientifique, puisqu'elles sont très-anciennement connues. » N. B.

TIEDEMANN (Didier) est un des philosophes et un des humanistes les plus laborieux du xvme siècle. Le nombre, la variété de ses ouvrages est considérable ; mais son nom demeure particulièrement attaché à la constitution de l'histoire de la philosophie. Si Brucker a fondé cette dernière science, Tiedemann eut, autant que Tcnnemann, le mérite de l'étendre en l'organisant d'une manière définitive et de la fixer.

Tiedemann, né le 3 avril 1745, à Bremer- Vœrde, dans le duché de Brème, avait fait ses études à l'université de Gœttingu'e, où il s'était singulièrement lié avec le philologue Heyne, son maître et son protecteur. En 1776, il fut nommé professeur de langues anciennes au célèbre collège Charles deCassel; en 1786, professeur de philosophie à l'académie électorale de Marbourg, où Wolf avait laissé plusieurs sectateurs distingués. Ce fut là qu'il enseigna jusqu'en 1803, c'est-à-dire jusqu'au moment de sa mort, au milieu d'un grand concours d'auditeurs attirés par le renom de son vaste et solide savoir, et retenus par le charme de sa parole lumineuse et concise. Les principes théoriques exposés dans ses cours étaient une ingénieuse combinaison des doctrines de Locke avec celles de Wolf. La méthode qu'il recommandait et qu'il pratiquait était la méthode d'observation, l'expérience et l'induction, l'analyse des faits, et spécialement celle des faits de conscience. L'étude du sens intime, l'étude impartiale et complète des facultés et des opérations de l'âme, voilà son point de départ et d'appui : de là une certaine défiance envers les systèmes absolus, les synthèses rigoureusement dogmatiques. Sans tomber dans le scepticisme, Tiedemann se complaît dans une circonspection qui, souvent, excède les limites d'une critique conséquente. En tout, néanmoins, il doit passer pour un éclectique supérieur et digne de loi.

Cette disposition parait dans ses écrits théoriques plus encore que dans ses travaux d'histoire. Elle se manifeste avec une certaine vivacité dans sa polémique contre Kant. Dès 1784 Tiedemann attaqua le philosophe de Kœnigsberg comme trop décisif et trop dogmatique, lui reprochant surtout la fameuse différence des jugements synthétiques et des jugements analytiques sur laquelle repose la Critique même de la raison pure. Les pièces dirigées contre Kant sont les suivantes : 1° de la Nature de la Métaphysique, 1784 ; — 2" Théélèle ou de la \nce humaine. 1794; — 3° Lettres idéalistes,

Un zélé disciple de Kant, Dietz, répondit au professeur de Marbourg par un Anti-Théélile (1798). et par une Réplique aux lettres idéalistes (1801). Quoiqu'il combattît ïidcalisme sub- . i edemann étiit du nombre des plus sinadmirateurs de Kant, et ce fut sur ses démarches instantes que le landgrave de Hesse retira, en 1787, ledit par lequel il avait, l'année précédente, interdit l aent de la nou-

velle philosi

Les travaux d'hi9toire formenl le véritable

titre de Tiedemann à l'attention de la postérité. Ces travaux sont très-nombreux et très-variés. Avant de caractériser celui qui les efface tous, l'Esprit de la philosophie spéculative, citons-en les plus importants : Recherches sur l'origine du tangage, in-8, 1772; — Système de la ]>hilosophie stoïcienne, 3 vol. in-8, 1776; — Premiers philosophes grecs, ou Vies et Systèmes d'Orphée, de Phérécyde, de Thaïes et de Pythagore, in-8, 1780; — Système d'Empédocle, in-8, 1781. Quant à [Esprit de la philosophie spéculative, qui compose 6 vol. in-8, il parut entre 1787 et 1797, à Marburg. Le tome Ier s'étend de Thaïes à Socrate ; le IIe, de Socrate à Carnéade; le IIIe, de Carnéade aux Arabes; le IVe, des Arabes à Raymond Lulle : le Ve, de Lulle à Hobbes ; le VIe enfin, publie une année avant l'apparition du Ie' vol. de la grande histoire de Tennemann. s'arrête à Berkeley, après avoir traité de Leibniz à fond. Cependant l'auteur ne distingue que cinq époques dans le développement total et suivi de la pensée philosophique, depuis Thaïes jusqu'à Berkeley.

Ces cinq époques, il les décrit ainsi :

1" « Entre Thaïes et Socrate, règne d'un panthéisme grossier et physique : la philosophie ne possède pas encore une forme scientifique, cette forme qu'elle recevra par les définitions et les principes généraux de l'âge suivant; elle ne fait que rassembler des matériaux qui serviront plus tard.

2° « Entre Socrate et l'apogée de la grandeur romaine, la philosophie s'étend en tous sens, produit des sectes qui se combattent, mais dont les luttes amènent plus de profondeur et plus de méthode; elle érige un édifice plus vaste et plus solide sur des notions universelles ; elle crée un élément fondamental, l'ontologie; elle aide le déisme à gagner une prépondérance décisive.

3° « Entre l'époque de la grandeur romaine et le commencement du moyen âge, l'universalité des efforts spéculatifs fait place à une tendance exclusive et partiale, à l'exaltation des néo-platoniciens, laquelle contribue pourtant à mieux éclaircir certaines idées pures, à faire mieux connaître les diverses théories sur l'émanation divine.

4° « Entre le moyen âge et la renaissance des lettres, les Arabes donnent à la philosophie une nouvelle vie, une nouvelle direction vers la généralité, vers l'exactitude, vers l'examen et la discussion des notions suprêmes, des principes métaphysiques, direction que les scolastiques conservent, tout en la rendant plus étroite et plus incomplète.

o° « Entre la renaissance des lettres et les temps modernes, l'appareil scolastique est rejeté, l'expérience et l'observation sont remises en honneur, des systèmes neufs et très-divers sont inventés, la philosophie recule ses limites et grandit rapidement, adoptant une forme plus convenable et élevant un édifice plus commode. » (Préface, p. xxxj et suiv.)

On le voit, Tiedemann, datant la spéculation de Thaïes seulement, retranche l'Orient tout entier des annales de la philosophie. «L'Orient, dit-il, étant soumis à l'empire de l'imagination et de la poésie, à l'autorité de la religion et des traditions, appartient à l'histoire de la civilisation, mais n'appartient pas à celle de la ré- Bexion philosophique. » La première partie du développement philosophique des Grecs, il la de elle-même comme fabuleuse et mythorue. C'est Aristote qui est son guide dans les fastes de la spéculation hellénique ; c'est Aristole qu'il venge éloqueininent des injustes reproches que Brucker et Musheim lui avaient

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adresses (Préface, p. xxij-xxix). C'est, d'ailleurs, la métaphysique proprement dite qui fait l'objet de ses recherches; la partie pratique de la science philosophique est sévèrement exclue de sa large et belle composition.

Les qualités et les défauts de l'Esprit de la philosophie spéculative sont connus. On sait combien Tiedemann se montre indépendant et impartial; combien son érudition est intègre, éclairée par la critique ; combien il sait pénétrer le fond intime, l'esprit et l'âme des doctrines; avec quelle liberté, quelle sagacité, quel art il sait mettre les révolutions de la science en regard des événements politiques, des phases de l'histoire générale ; ave"c quel talent, enfin, il sait rendre tous les systèmes, non-seulement intelligibles et précis, mais attachants et d'une lecture agréable. La philosophie des Pères de l'Église et celle des docteurs scolastiques, celle de saint Augustin surtout, lui ont de grandes obligations. La principale nouveauté de son œuvre, c'est qu'elle est dominée par l'idée du progrès : chez lui la spéculation, la recherche savante des raisons premières et dernières de toutes choses, constitue un ensemble suivi et lié, une unité naturelle, successive, progressive, un enchaînement à la fois et un perfectionnement dont l'historien doit retracer les phases et les éléments pour l'instruction des penseurs contemporains et pour l'encouragement de tous les âges. Les fautes commises par Tiedemann tiennent à ses qualités mêmes : il sépare trop la religion et la philosophie, il pousse la critique parfois jusqu'au scepticisme; il est trop moderne, il n'apprécie pas à leur juste valeur certaines théories antiques, comme celle de Platon; il est quelquefois trop imbu de l'esprit du xviiic siècle, de l'esprit répandu par la philosophie de Locke. Malgré ces taches et ces vides, ce livre est un monument qui fait le plus grand honneur à l'Allemagne érudite et méditative; et il faut regretter que Tiedemann n'en ait pas tiré un résumé propre à être traduit en français, et

firopre aussi à faire partout connaître en cette angue l'excellent Esprit de la philosophie spéculative.

Il n'est pas sans intérêt d'ajouter que Tennemann. appelé d'Iéna, remplaça Tiedemann, en 1804* dans sa chaire de Marbourg.

Voy. sur Tiedemann, la Monographie de Creuzer, son collègue : Memoria D. Tiedemanni; une biographie de Louis Wachler, en tête de la Psychologie de Tiedemann, in-8, 1804, et le Cours de 1828 de M. Cousin, leçon XII.

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