‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 2)Chapitre 402 sur 439 · TRANSCENDANT , TRANSCENDANTAL · texte numérisé non relu

TRANSCENDANT , TRANSCENDANTAL

Ces deux mots sont loin d'avoir le même sens. Transcendant, dais le langage usuel, se dit de tout ce qui est élevé au-dessus des idées et des connaissances ordinaires : c'est ainsi qu'on parle d'une ] hysique transcendante; de mathématique» oendantes, d'une philosophie el même dune I"1' ie transcendante. Dans le langage particu- ■[•■ li philosophie de K.mt, ce mimé terme lique à toute connaissance que mms croyons oir obtenir sans le secours de l'expérti oonnai: sance entH remehl chimérique pour l'auteur de |a Critique de la raistt pure. Il qua- 11111 "r tran oendantal tout élemcnl de ta pen-

sée qui a son origine dans le fond même denotro entendement; c'est-à-dire tout concept et tout jugement a priori qui, sans pouvoir dépasser le cercle de l'expérience, en est cependant la condition, et s'élève toujours au-dessus de tel ou tel fait particulier. La philosophie transcendantalo est celle qui fait une étude particulière de tous ces concepts et jugements a priori. Transcendant est opposé par Rant à immanent, parce qu'il entend par immanent ce qui reste dans les limites l'expérience, c'est-à-dire dans les bornes légitimes de l'intelligence humaine. Transcendantal est opposé à empirique ou à tout fait exclusivement emprunté aux sens, à tout ce qui est la matière propre de l'expérience.

TRIVIUM, QUADRIVIUM. Ces deux mots désignent toute la matière de l'enseignement des écoles du moyen âge, ou, comme on disait alors, les sept arts libéraux, ainsi nommés, dit Jean de Salisbury, du grej àpa-r, (vertu), parce que la vertu rend les esprits plus capables de connaître et de suivre les voies de la sagesse. Le trivium, c'était la grammaire, la logique et la rhétorique; le quadrivium, l'arithmétique, la musique, la géométrie et l'astronomie. Le premier comprenait les arts, ou ce que nous appellerions aujourd'hui les lettres; le second, les sciences. Ils sont définis l'un et l'autre dans ces deux vers mnémoniques :

Gramm loquitur, Lia verba docet, Rhet verba

colorât, Mus canit, Ar numerat, Geo pondérât, Ast colit

astra.

Nous voyons cette division déjà consacrée dans les écoles de Paris dès le ix* siècle, puisqu'elle servait de base à l'enseignement de Rémi d'Auxerre; mais elle paraît remonter jusqu'à Martian Capella, qui l'a introduite dans le titre même et dans la division de son livre : Salyricon, sive de nuptiis inter philologiam et mercuriurn et de septem artibus liberalibus. Les sept arts libéraux dont on parle ici sont précisément ceux que nous venons de nommer L'exemple de Martian Capella est suivi par Cassiodore, par Isidore de Séville, et enfin par les maîtres de la scolastique.

TSCHIRNHAUSEN (Gauthier, baron de), né en 16ôl dans la haute Lusace, fit ses études à Leyde, servit dans l'armée hollandaise, fit de grands voyages en Europe, puis se retira à Leipzig, pour y cultiver librement les sciences physiques, mathématiques et philosophiques. Les mérites qui le distinguèrent comme savant lui valurent le titre d'associé de l'Académie des sciences de Paris, et un ingénieux éloge de Fontenelle. Il mourut en 1708. huit années avant Leibniz, dunt le système avait agi sur lui autant que ceux de Descartes, de Spinoza et de Newton. Il eut pour admirateur, et à quelques égards pour sectateur, Christian Wolf, dont la jeunesse s'est passée à Leipzig.

Le principal ouvrage philosophique de Tschirnhausen, Mcdicina mentis sive ars invaiiendt precepta generalia, publié en 1687, Amsterd., in-4, et dédié à Louis XIV, annonce à chaque page un très-assidu lecteur de Descartes et de Spinoza, du Discours de la Méthode et du de Inlellectus emendatione. Cet ouvrage, d'ailleurs, doit aussi servir à fonder une méthode scientifique et à corriger l'esprit humain; à produire un art d'inventer et de découvrir, en même temps qu'un artde guérir L'intelligence, en la délivrant de tous les genres d'erreurs. Ce double art, prœslanlissima via, dit l'auteur, quam in hae ùita iniif licel, verttalis pernos ipso* invenlio, est aussi appelé une logique. La logique de-

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tl'ug

viendrait ainsi es qu'elle ne peut pas être, un moyen de découvertes réelles, et non plus seulement la science de bien penser, et surtout de bien raisonner. Tschirnhausen exagère tellement la valeur de la logique, que le logicien seul lui semble un véritable philosophe, phîlosophus rcalis, tandis qu'il nomme ceux qui ne l'estiment pas au même degré, verbales, ou de simples historiens. La logique est pour lui la science fondamentale, là racine de toute autre science, celle de toutes qui rapproche le plus l'homme de la Divinité. Le point de départ et la méthode qu'il assigne à la logique, telle qu'il la conçoit, méritent d'être signalés.

Son point de départ est celui de Descartes, l'absolue certitude de la conscience personnelle^ du moi. J'ai conscience des choses diverses et de moi-même : dictamèn propriœ cônscieritice. C'est ià aussi, ajoute-t-il, la plus sûre de toutes les expériences, celle qui précède toutes les autres et que nul sceptique n'ose révoquer en doute. Mais ce fait primitif et général se compose de trois éléments, de trois axiomes aussi incontestables que lui-même ; les voici : 1° J'ai conscience d'impressions agréables et désagréables ; 2° j'ai conscience que je puis comprendre certaines choses et que je ne puis pas comprendre certaines autres choses ; j'ai conscience que je suis passif en recevant les connaissances sensibles, les sensations. Ce sont là les données expérimentales de la logique : elles sont a posteriori. Dès que le logicien les possède, il en déduit tout le reste a priori. C'est une pareille déduction que Tschirnhausen entreprend dans les trois parties de sa Medicina mentis. La seconde de ces parties (p. 22-271) est la plus étendue. C'est là, d'ailleurs, qu'il recherche et discute le critérium du vrai, qu'il fait consister dans la possibilité de comprendre, possibile quod concipi potest : critérium très-incomplet, puisqu'il ne convient qu'aux objets des sciences exactes. Les mathématiques, qui sont pour Tschirnhausen le type et la mesure de toute science, sont aussi cause de l'importance qu'il accorde aux définitions en philosophie, notions dont il traite longuement, et souvent avec une étonnante sagacité.

Dans la troisième partie de son livre, il essaye de donner un aperçu sur tout le système de la science humaine, qu'il partage en trois branches : sciences mathématiques, sciences physiques, sciences poétiques ; ralionalia, realia, imaginabilia. Les realia comprennent la morale, aussi bien que la médecine et la mécanique.

Tschirnhausen s'était proposé d'appliquer sa méthode, c'est-à-dire celle des mathématiques, à la philosophie naturelle et aux études morales; et il avait rédigé les résultats de cet essai d'application. Mais, peu de temps avant sa mort, il brûla ses manuscrits. La réforme qu'il avait attendue de l'emploi de la déduction géométrique, en matière de philosophie, ne pouvait pas réussir ; mais elle fit du moins mieux sentir la nécessité de procéder avec une rigueur constante dans la recherche des vérités qui sont du ressort des philosophes. Voy. Biographie de Tschirnhausen, Gœrlitz, 1709, in-8; — les Éloges de Fonlenclle; — Recueil de Fullcborn, cinquième cahier. C. Bs.

TURGOT (Anne-Robert-Jacques), né à Paris, le 10 mai 1727, mort le 20 mars 1781. Par la gravité et la pureté de ses mœurs, l'élévation et le calme de son esprit, Turgot est l'homme qui a le plus honoré la philosophie du xvm" siècle.

Troisième fils d'Etienne Turgot, prévôt des marchands, il fut destiné à l'état ecclésiastique.

Il entra à Saint-Sulpice, et de là à la malson de Sorbonne, où il fut élu prieur (décembre 1749).

Ses mœurs parfaitement pures se seraient fort accommodées de l'état ecclésiastique ; mais, ne pouvant se résoudre à un engagement qui lie sans retour la vie entière, il tourna ses vues vers la magistrature et l'administration. Ses études théologiques ne furent cependant pas sans fruit. En 1748, à vingt et un ans, il avait déjà composé trois fragments sur l'existence de Dieu. Comme prieur en Sorbonne, il prononça deux discours très-remarques, et sur lesquels nous reviendrons.

Il fut nommé maître des requêtes le 28 mars

Persuadé que la discussion seule répandrait abondamment les notions nécessaires à tout peuple qui aspire à la liberté, Turgot s'intéressa au succès de V Encyclopédie, et y inséra les articles Existence, Étymologic, Expansibilité, Foires, Fondations, Marchés. Il cessa d'y prendre part lorsque les encyclopédistes devinrent un parti. Magistrat, il ne voulut pas donner l'exemple de la résistance aux ordres du ministère, qui défendit pendant quelque temps la continuation de l'ouvrage.

Nommé intendant de la généralité de Limoges (8 août 1761), Turgot surpassa, dans ces fonctions, les espérances de ses amis, qui, cependant, attendaient beaucoup de lui. Il s'occupa de tout ce qui pouvait contribuer au bien-être de la population et au développement de l'agriculture et de l'industrie.

Sa réputation grandissait; on parlait ds lui à la cour; et le 20 juillet 1774 le comte de Maurepas, sachant que l'intendant de Limoges était en honneur auprès des gens de lettres et sans appui à la cour, crut faire une chose habile en le nommant au ministère de la marine, et un mois après au contrôle général, c'est-à-dire au ministère des finances.

Le premier acte de Turgot fut d'écrire au roi une lettre admirable, où il déclarait qu'il ne fallait ni banqueroute, ni emprunts, m augmentation d'impôts, mais une réduction énergique des dépenses. Il réforma donc une foule d'abus financiers et de vexations qui pesaient sur les classes pauvres.

Par des mesures habiles, et par la ponctualité dans les payements, il rétablit le crédit public depuis si longtemps ruiné; il augmenta les ressources du trésor sans créer de taxes nouvelles, et cela dans l'espace de vingt mois, malgré deux rudes attaques de goutte, au milieu des préoccupations formidables que donnait l'atfreuse épizootie qui atteignit alors tout le midi de la France.

Une administration aussi active, en arrêtant les exactions de ceux qui exploitaient la fortune publique, suscita au contrôleur général de nombreux et puissants ennemis. Une circonstance nouvelle fournit un aliment à tous ces mécontentements. Il s'agissait de la cérémonie du sacre. Turgot, d'accord avec Malesherbes, désirait que le roi ne prononçât pas la formule de serment usitée, dans laquelle il jurait d'exterminer les hérétiques. Mais les idées de tolérance, qui laissent à la conscience de chacun le droit exclusif de régler ses croyances religieuses, étaient alors loin d'être admises, surtout de la part des hauts dignitaires de l'Église. Dans les remontrances de rassemblée du clergé on demandait au contraire que les lois contre les protestants, tombées en désuétude par la douceur et la mollesse des mœurs publiques, fussent appliquées rigoureusement. La proposition de

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Turgot fit donc scandale. Mau repas, espèce d'esprit fort, mais conservateur matérialiste, se ligua avec les partisans des prétentions du clergé. Le contrôleur général fut accusé de vouloir la ruine de la religion. Sa seule consolation, au milieu de ces tiraillements, fut ce mot de Louis XVI : « Il n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple. »

Le nombre des ennemis de Turgot s'était augmenté chaque jour par les nouveaux édits qu'il proposait au roi pour l'abolition de la corvée, des droits perçus à Paris sur les grains et farines, des jurandes, etc. Cette irritation, aidée de la jalousie secrète de Maurepas et des plus odieuses manœuvres, finit par rendre suspect à Louis XVI le zèle de Turgot : le 12 mai 1776 le contrôleur général reçut sa démission. Turgot n'éprouva de peine de sa disgrâce qu'en voyant révoquer ses édits sur les corvées et les jurandes, et détruire la plupart des réformes qu'il avait établies. Il avait été nommé, le 1er mars I 776, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. La philosophie, la littérature, l'économie politique, les sciences exactes et naturelles, se partagèrent de nouveau son infatigable activité. Sa correspondance alla chercher au dehors un aliment scientifique. Il s'entretenait d'économie politique avec Smith, et discutait avec Price les moyens de rendre la révolution d'Amérique utile à l'Europe. Il dissertait sur l'impôt avec Franklin, et détournait un évêque anglican du singulier projet d'établir des moines en Irlande. Il mourut le 20 mars

La vie de Turgot donne la mesure de son esprit et de son caractère : elle explique l'importance du rôle qu'il a joué dans le mouvement des idées à la fin du xvme siècle. Ses nombreux écrits attestent une activité variée et une curiosité féconde. Il fit des traductions de Klopstock et de Gessner, de Shakspeare, de Hume, de Tucker. 11 avait traduit le commencemenl de Iliade et les premiers poèmes d'Ossian. C'est de lui qu'est le vers célèbre qui fut mis au bas du portrait de Franklin. Il a laissé le plan d'une géographie politique pour montrer le rapport qui existe entre la configuration géographique d'un pays et le développement politique de la population de ce même pays. Dans les sciences naturelles, il essaya des expériences nouvelles. Dès 1760, il donnait avis à l'astronome Lacaille de l'apparition d'une comète près d'Orion. Mais, à proprement parier, ce ne furent là que les délassements d'esprit de Turgot. L'économie politique, la métaphysique et la politique l'occupèrent par-dessus toutes choses.

Sa préoccupation suprême, c'étaient les intérêts de la société. De là son goût constant pour l'économie politique, science alors au berceau. Son début en ce genre lut sa Lellre à l'abbé de Cicé sur le papier-monnaie. Il y met à nu tout ce mnl y avait de chimérique dans le système de Law, et cela avant que Quesnay eût rien écrit sur ces matières. Selon les partisans de Law. les métaux précieux, employés comme monnaie, ne sont (in un signe adopté pour la transmission de la richesse. La matière de ce signe étant indii lércnte en soi, le papier offre toutes sortes d'avantages. Le crédit d'un État serait donc inépuisable, puisqu'il suffit qu'on ait confiance unis la volonté du prince qui choisit le papier pour signe représentatif de la richesse. A ces assertions, Turgot, dans sa lettre à '■" Cicé, répliquait que tout crédil esl "'"t ci suppose un remboursement; que iç remboursement du signe doit se faire parla chose signifiée, c'est-à-dire par la richesse réelle,

laquelle n'est nullement inépuisable. Si les métaux précieux sont préférés pour remplir l'office de monnaie, c'est que, sous un petit volume, ils renferment une grande valeur et peuvent être employés sous diverses formes; et parce que, lacilement divisibles, rien ne les empêche de devenir la commune mesure des autres marchandises, leur étalon, leur monnaie.

Turgot signale dans le même écrit les abus du papier-monnaie et semble tracer d'avance, dans ces curieuses pages, les désordres financiers qui se réalisèrent plus tard, pendant la Révolution, lors de l'émission des assignats.

Dans VEloge de Goumay, Turgot expose les idées de Quesnay, et fait la plus décisive critique des règlements prohibitifs, des monopoles. Luimême, comme administrateur, avait eu pour guide ce principe : rendre le travail facile à l'homme, pour qu'il produise davantage ; dans ce but, le rendre libre, et fournir, au meilleur marché possible, la matière première et les objets de première nécessité. Turgot est, en France, le premier homme d'État qui ait inauguré l'émancipation de l'industrie.

Pendant son intendance, il écrivit les ouvrages suivants sur l'économie politique : 1" Réflexions sur la formation et la distribution des richesses ; 2" un fragment intitulé Valeurs et monnaies; 3° Mémoire sur les prêts d'aryen t ; 4° Lettres sur la liberté du commerce; 5" Mémoire sur les mines.

Le premier de ces écrits est le plus solide et le plus digne d'attention. On y trouve l'essence de la doctrine de Quesnay et de Gournay, et I exposé très-net et très-précis des principes fondamentaux de la science. Comme Turgot appartenait, mais sans exagération, à l'école des physiocrates, les tendances de cette école caractérisent cet écrit. Ce n'est qu'en cela qu'il a une date. Pour le reste, il est à la hauteur des idées modernes. Le travail agricole, y est-il dit. engendre toute richesse. Mais l'agriculteur produit plus que n'exige sa consommation personnelle : de là la ] ossibihté du travail industriel, et, par suite, celle de la société civilisée. C'est cet excédant de richesse, fourni par le travail des agriculteurs, que l'école de Quesnay appelait le produit net, expression devenue si célèbre dans les discussions économiques. Le produit net, perçu par les propriétaires sous la forme de rente ou de fermage, est le fonds sur lequel ils vivent ainsi que tous ceux qui ne prennent point part aux travaux de la culture du sol. D'après cette théorie, le travail agricole est le travail par excellence. Tout capital dérive de la terre. Le travail industriel n'est qu'un moyen de conserver et de distribuer la richesse ; il ne la produit pas réellement. Chaque homme ayant le droit d'user librement de ses capitaux fonciers et mobiliers toute atteinte à ce droit est une injustice contre' l'individu et un tort fait a la société. Donc, il faut rentière liberté du travail et du commerce. On voit comment celte doctrine, belle par sa simplicité et sa profondeur, par sa rigueur System .tique, a le tort d'ôter au travail industriel sa valeur véritable. Celui-ci produit réellement, dans toute l'extension du mot. Si le lin, par exemple, ou le bois, est une richesse, produit de l'agriculture, la toile et les meubles sont, en tant que toiles et meubles, une autre ri- B, produit spécial de l'industrie.

Turgot publia encore d'autres opuscules moins considérables, tels que ses articles, Foires Marchés, Fondation, dans l'Encyclopédie, et de nombreui mémoires ayant rapport à l'assiette ei .m recouvrement des impôts.

On a do lui deux morceaux étendus de meta-

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