VEUT
des objets du sentiment. Il faut donc avoir de l'âme pour avoir du goût. » Parmi les passions, il élève surtout l'amour de la gloire. Dans l'amour proprement dit il reconnaît un amour pur qui vient de l'âme et qui la cherche, pour qui la beauté physique n'est qu'une image de celle qui se cache à nos sens. La vertu consiste à sacrifier son intérêt particulier à l'intérêt général ; le vice, c'est le contraire. Le vice, quoi qu'en disent certains politiques, n'est donc jamais utile à la société • car tout ce qu'on fait par certains vices qui alimentent le luxe, on le ferait bien mieux par la vertu. A ces pensées se rattache un morceau intitulé : On ne peut être dupe de la vertu. « On ne peut être dupe de la vertu, s'écrie Vauvenargues : ceux qui l'aiment sincèrement y goûtent un secret plaisir et souffrent à s'en détourner. » Nous devons également mentionner ici les fragments sur le Pyrrhonisme, sur la nature et la coutume, sur la certitude des principes, où Vauvenargues établit contre Pascal qu'il y a des principes évidents par euxmêmes, qui s'imposent à nous par leur propre autorité, et qui viennent de la nature, non de la coutume. « Toute coutume, dit-il, suppose antérieurement une nature ; toute erreur, une vérité. »
Mais lorsqu'on parle de Vauvenargues on ne songe guère qu'à un seul de ses écrits : les Réflexions et Maximes. C'est là, en effet, qu'il se recueille, qu'il se montre tout entier, et qu'est son véritable titre de gloire. Le sentiment, comme nous l'avons dit, y tient la première place, mais sans exclure la raison. « La raison et le sentiment se conseillent et se suppléent tour à tour. Quiconque ne consulte qu'un des deux renonce à l'autre, se prive inconsidérément d'une partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire. » Ni le sentiment ni la raison ne sont incompatibles avec l'amourpropre, c'est-à-dire l'amour de soi. « Est-ce contre la raison ou la justice de s'aimer soi-même? Et pourquoi voulons-nous que l'amour-propre soit toujours un vice? » Vauvenargues a trèsbien vu que l'individu est nécessairement compris dans le bien général, et qu'en poursuivant l'un, on ne peut oublier l'autre. C'est ce qui lui fait dire : « L'utilité de la vertu est si manifeste, que les méchants la pratiquent par intérêt. » Prenant encore ici le contre-pied de Pascal et du mysticisme, il ne permet pas à l'homme de se réfugier en lui-même et d'anticiper, en quelque sorte, par de stériles contemplations, sur la mort; il veut qu'il vive, il veut qu'il agisse. « La pensée de la mort nous trompe, dit-il, car elle nous fait oublier de vivre. » Or, la vie, pour lui, c'est l'action. « Le l'eu, l'air, l'esprit, la lumière, tout vit par l'action. De là la communication et l'alliance de tous les êtres; de là l'unité et l'harmonie dans l'univers.... » — « L'homme ne se propose le repos que pour s'affranchir de la sujétion et du travail; mais il ne peut jouir que par l'action et n'aime qu'elle. » Admettant que l'homme est né pour agir, Vauvenargues ne pouvait condamner les passions, qui sont le principal ressort de notre activité. « La plus fausse de toutes les philosophiesestcellc qui, sous prétexte d'affranchir les hommes des embarras des passions, leur conseille l'oisiveté, l'abandon et L'oubli d'eux-mêmes. » — « Aurionsnous cultivé les arts sans les passions? et la réflexion toute seule nous aurait-elle fait connaître nos ressources, nos besoins? » Mais il y eces de passions : de grandes et de es; et c'est aux grandes que Vauvenargues s'adresse, à la plus grande de toutes : a l'amour de la gloire. « Si les hommes, dit il n'avaient |
pas aimé la gloire, fis n'auraient ni assez d'esprit, ni assez de vertu pour la mériter. Quoi qu'on fasse pour la gloire, jamais ce travail n'est perdu s'il tend à nous en rendre dignes. » Le même sentiment se présente sous mille formes, soit dans les Maximes soit dans les Discours sur la gloire, soit dans l'Introduction à la connaissance de l'esprit humain ; il est, pour Vauvenargues, une sorte de religion; et cependant avec quelle touchante résignation il accepte l'obscurité ! « On doit se consoler de n'avoir pas les grands talents, comme on se console de n'avoir pas les grandes places. On peut être au-dessus de l'un et de l'autre par le cœur. »
Celte réhabilitation de la vie, de l'action, de la raison, de la gloire, fait de Vauvenargues un des promoteurs les plus résolus de l'esprit du xvme siècle ; mais sur d'autres points il s'en sépare. Il repousse de toutes ses forces le scepticisme et J'épieurisme. 11 croit que le savoir, quand il n'est pas uni au bon sens et dirigé vers un noble but, a plus de dangers que l'ignorance. 11 n'admet ni la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine, ni l'égalité naturelle des hommes. « Les hommes, dit-il (Discours sur les mœurs du siècle), n'ont jamais échappé à la misère de leur condition.» — «L'inégalité des conditions est née de celle des génies et des courages. » — « Le projet de rapprocher les conditions a toujours été un beau songe. La loi ne saurait égaler les hommes malgré la nature. » Il n'ajoute pas plus de foi à la puissance des institutions pour faire disparaître les abus de l'autorité ; mais il est de son temps pour l'amour qu'il porte à la liberté, a La guerre, dit-il, n'est pas si onéreuse que la servitude. » — « La servitude abaisse les hommes jusqu'à s'en faire aimer. » Enfin, si Vauvenargues n'est pas resté fidèle jusqu'à la fin de sa vie à l'ardente foi de sa jeunesse, du moins le voyons-nous toujours respectueux envers elle. Le raisonnement qu'il met dans la bouche d'un incrédule mourant en est la preuve. Dans l'Introduction à la connaissance de l'esprit humain, à propos de la sanction que la religion promet à la morale (liv. III, ch. xlhi), il se sert de ces mots : « La religion, qui répare le vice des choses humaines.... » Enfin^dans une de ses Maximes (202e), il nomme l'Être des êtres, non pas comme une hypothèse, mais comme une vérité dont il est convaincu. Euiin, quelle que soit la profondeur de Vauvenargues, quels que soient son originalité et son bon sens, c'est moins par ces qualités qu'il nous impose que par son élévation, et par la conviction où nous sommes que cette élévation est dans ses sentiments. Il est pour nous la preuve vivante de la plus belle de ses maximes : « Les grandes pensées viennent du cœur. »
Les œuvres de Vauvenargues ont eu plusieurs éditions, dont la plus complète est celle de 1821, Paris, 3 vol. in-8.
Consultez : Prévost-Paradol, Éludes sur les moraliste français, Paris, 1865, in-12.
VÉRITÉ, voy. Évidence, Certitude.
VERTU, VICE. Le mot vertu (virtus, de vù\ homme; "Ape^r,, de àçr\:, Mars, la guerre) né signifiait dans l'origine que le courage, la qualité qui distingue l'homme de la femme, et qui se montre surtout dans la guerre. Puis, comme il faut aussi de la force et du courage oour résister à la passion, à la tentation du ma.', on a désigné sous le même nom la pratique habituelle du bien : car, pour mériter le titre de vertueux, ce n'est pas assez d'un petit nombre de bonnes actions, il faut que nous ayons acquw la uualilé, c'est-à-dire la force nécessaire pour