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préférer toujours le bien au mal. C'est cette force fixée en nous par l'habitude, que l'on appelle vertu. L'habitude contraire, celle de céder à la faiblesse qui nous porte vers le mal, se nomme le vice. Le vice est si bien une faiblesse changée en habitude, qu'il peut exister en l'absence même de la passion qui nous avait séduits d'abord. Les noms de vice et de vertu emportent donc toujours l'idée d'une lutte ; ils ne peuvent s'appliquer qu'à des êtres que le bien et le mal se disputent, et qui ne peuvent se donner au premier qu'au prix d'une victoire, et au second que par une défaite.
La vertu est nécessairement une comme le bien. Cependant, comme l'idée du bien peut se présenter à notre esprit sous plusieurs rapports d'où résultent plusieurs classes de devoirs, on a aussi distingué plusieurs vertus, et même plusieurs classes de vertus. La plus ancienne et la plus célèbre de ces divisions est celle des quatre vertus cardinales (voy. ce mot). Consultez les Morales d'Aristole, particulièrement la Morale à Nicomaque. Pour les règles et les fondements de la vertu, voy. les mots Bien, Devoir, Morale.
VICO (Jean-Baptiste), jurisconsulte, historien et critique, appartient à la philosophie à un double titre, comme l'un des fondateurs de la philosophie de l'histoire, et aussi comme un des adversaires sensés et modérés de l'école cartésienne.
Nous avons peu de chose à dire sur sa vie, une des plus laborieuses et des plus malheureuses que contienne la biographie des savants modernes. Né à Naples en 1668, il n'en sortit jamais, et y mourut en 1744. Fils d'un pauvre libraire, de bonne heure obligé de soutenir une nombreuse famille, il fut pendant neuf ans précepteur des neveux d'un évoque d'Ischia, pendant quarante ans professeur de rhétorique à l'université de Naples. Malgré de vastes connaissances, il échoua en concourant pour une chaire de droit qui lui eût procuré de l'aisance et de l'éclat. Les tortures de l'indigence se mêlèrent aux soucis que lui donnèrent les maladies de ses enfants et ses propres infirmités. Après avoir traîné une existence obscure et ingrate, il mourut d'un ulcère à la gorge, au moment où le roi de Naples, s'apercevant enfin de son rare mérite, venait de le nommer son historiographe. En dépit de tant d'épreuves, Vico garda toujours le courage d'un sage chrétien et un fervent culte pour les lettres et la science. Cette double foi lui permit de composer une foule d'écrits variés, en vers comme en prose, et d'espérer fermement dans la justice et de Dieu et de la postérité. Celle-ci, tant en Italie qu'en Europe, fut lente à reconnaître la véritable valeur, soit de l'écrivain, soit du penseur. Plus d'un demi-siècle seulement après la mort de Vico, ses oeuvres et son nom commencèrent à exciter l'attention générale et, parfois même, l'admiration publique. Herder, F.-A. Wolf et Goethe le recommandèrent aux Allemands, qui, en 1822, eurent une traduction de son principal ouvrage. Cinq ans plus tard, la France apprit à le connaître par une version réduite de M. J. Michel et.
Le style de Vico, pour la langue latine comme pour l'italien, est marqué d'un caractère de vigueur et d'originalité dû à sa profonde connaissance des auteurs romains et à l'étroite familiarité où il vivait avec le génie alors négligé do Dante. Ces qualités n'excluent pas cependant d'assez graves défauts, tels qu'une extrême concision, une terminologie obscure et une certaine inhabileté pour la composition et l'expression de ses pensécà-
Nourri de l'étude de la philosophie ancienne, particulièrement de celle de Platon ; versé dans tous les monuments de la jurisprudence romaine, textes et commentaires ; pénétré et comme animé du génie poétique de l'antiquité, mais surtout doué au suprême degré du talent de généraliser les idées et de les retrouver au fond des événements et des faits en appareme les plus disparates, Vico conçut le projet de fonder une philosophie de l'histoire toute nouvelle. Cette philosophie, il tentait en même temps de l'opposer à ce qu'il appelait les excès du cartésianisme.
Les reproches que Vico adressait aux cartésiens étaient presque tous fondés. Il avait sans doute tort de comparer le philosophe débutant par le Cogilo, ergo sum, au Sosie de Plaute s'écriant :
Si tergum cicatricosum, nihil hoc simili est si-
[milius.
Sed quum cogilo, equidem certo idem sum qui
[semper fui !
Lui-même, d'ailleurs, avouait que Descartes avait affranchi l'esprit humain en le rappelant à sa pensée propre, en le forçant de prendre la raison éclairée par la conscience pour règle de ses jugements. Mais il n'avait pas tort d'exiger des métaphysiciens qu'ils tiennent compte aussi des traditions de l'histoire, des manifestations de la vie sociale et pratique; qu'ils tempèrent et qu'ils complètent les résultats de la spéculation privée par les données de l'expérience générale et traditionnelle. En s'isolant trop de ses semblables, le métaphysicien finit par ne plus connaître le mondé, où il prétend néanmoins introduire ensuite et appliquer ses idées, ses inventions, ses romans. Qu'au critérium personnel il unisse le critérium historique et social, c'est-à-dire le sens commun, expression de l'autorité du genre humain, et il exercera sur les esprits une double influence. Au surplus, ce qui choque Vico, pour le moins autant que le dédain de l'histoire et du langage, c'est l'emploi uniforme de la méthode géométrique. Vouloir tout assujettir à ce formalisme mathématique, c'est revenir, après l'avoir si victorieusement attaquée, à la scolastique et à son ordre apparent et stérile. Selon la diversité des choses, suivons des voies diverses, des procédés ici physiques, là historiques, ailleurs géométriques, le plus souvent moraux et religieux. La science, en définitive, n'a-t-elle pas le même but que le droit et la religion? ne se rapporte-t-elle pas à Dieu et à la famille humaine? n'a-t-elle pas, aussi bien que les institutions positives de la société, pour fin et pour tâ;he de travailler à l'éducation du genre humain, à cette éducation pour laquelle la Providence se sert d'instruments très-variés, sans doute, mais tous également dignes des regards de la science? Les cartésiens, en ne voulant savoir que ce qu'Adam avait su, en s'obstinant à ne dater que d'eux-mêmes le vrai commencement de la philosophie, conçoivent donc celle-ci d'une manière trop abstraite, trop étroite, et l'éloignent de son objet le plus important, la société et la Providence. Aussi Vico leur préfèrc-t-il Platon, Tacite et Bacon. Tacite, dii-il, considère l'homme tel qu'il est; Platon, tel qu'il doit être. Platon contemple l'honnête avec la sagesse spéculative; Tacite observe l'utile avec la sagesse pratique; Bacon réunit les deux caractères : il sait contempler et observer, cogitare et videre.
Toutefois, après avoir longuement étudié ces trois grands hommes, Vico crut reconnaître qu'à eux aussi manquait quelque chose. Platon au-
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fait besoin d'un fondement historique ; Tacite, d'une théorie générale; Bacon, de vues spéculatives d'une plus grande extension. Il lui sembla que Hugues Grotius pouvait servir à les compléter. Grotius, le créateur du droit des gens, réunit dans son système le droit universel à la théologie et à la philosophie, et appuie celle-ci sur l'histoire des faits et sur celle des langues : de là, pour Vico même, tout un plan de recherches et de déductions systématiques ; de là le projet d'une alliance féconde de la philosophie et de la philologie, de l'étude qui contemple le vrai par la raison individuelle, et de l'étude qui observe le réel dans les faits ou actes, et dans les langues ou discours, cette double manifestation de la nature commune des hommes et des nations. Les mêmes traits, les mêmes caractères, se disait Vico, se retrouvent visiblement dans cette variété sans fin d'actions et de pensées, de mœurs et de langues, que nous présente l'histoire de l'humanité. Une marche analogue paraît être suivie des nations les plus éloignées par les temps et les lieux, dans leurs révolutions politiques et dans les développements du langage. Ne pourrait-on pas faire, à l'égard de ces accidents et de leurs lois, ce que Bacon a tenté d'accomplir pour l'explication du monde physique et physiologique? Ne pourraiton pas dégager les phénomènes réguliers des accidents, et déterminer les lois générales qui régissent ces phénomènes mêmes, et parvenir ainsi à tracer l'histoire universelle et éternelle, qui se produit dans le temps sous la forme d'histoires spéciales? En essayant de décrire le cercle idéal dans lequel tourne le monde réel, on écrirait à la fois l'histoire et la philosophie de l'humanité, on marquerait tout ensemble l'essence immuable de la nature civile et sociale des hommes, et la présence constante de cette Providence qui gouverne invisiblement la grande cité du genre humain.
Tel est le point de vue sous lequel Vico entreprit de rechercher les principes de ce qu'il appelait avec raison la science nouvelle., les éléments de cette nature commune des nations qui lui semble la loi et la clef du mouvement historique des sociétés.
Avant de publier le fruit de ses recherches dans l'ouvrage capital auquel son nom demeure attaché, Vico se livra laborieusement à l'examen de certains points essentiels à cette vaste étude et qu'il discuta dans des opuscules détachés. Ces opuscules divers, où la sagacité du penseur le dispute à la patience de l'érudit, sont comme autant de degrés qui préparent à la doctrine complète de l'auteur, et qui, pour cela, méritent une mention particulière. Dans le premier, il ébauche l'Essai d'un système de jurisprudence qui expliquerait le droit civil des Romains par les révolutions de leur gouvernement. Dans le second, il passe du droit proprement dit à la morale même, à ce qu'il appelle la sagesse ; il s'efforce de découvrir dans les étymoiogies latines, dans les racines des expressions les plus usuelles et les plus élémentaires de la langue romaine, la substance primitive de ses i sur les devoirs, sur les relations de l'homme et de la société : de Antiquissima Italorum sapientia ex originibus lingues laHnce eruenda, Naples, 1710, in-12. C'est dans ce traité si ingéix, si fécond en aperçus philosophiques et littéraires, et qui parait .unir i 'uoeo
Sun curieux livre Platonein Ilalia, c'esl laque v ico chei eue principalement i fonder la philosophie sociale sur l'analyse, du langage, puisque c'est la qu'il fait ressortir l'identi liale,
par exemple, des mots verum et factum, et
la signification à la fois métaphysique et pratique de tant d'autres notions fondamentales, telles que verum et œquum, causa et negotium, etc. C'est là qu'il amasse les matériaux de l'édifice de « tout le savoir divin et humain, ce savoir dont les éléments se réduisent à trois . connaître, vouloir et pouvoir; et dont l'unique principe est cette intelligence qui, recevant de Dieu la lumière du vrai éternel, vient de Dieu, retourne à Dieu, est en Dieu. »
Dans un troisième essai, il tâ:he d'exposer le même ordre de pensées, sous le titre d'Unité de principe du droit universel : de Uno juris unicersi principio et fine uno, Naples, 1720, in-4. Dans un quatrième opuscule, il entreprend de faire voir « l'harmonie de la science du jurisconsulte », Liber aller qui est de constantia jurisprudentiœ, Naples, 1721, in-4; harmonie qui n'est autre chose que l'accord nécessaire de la philosophie et de la philologie.
Voilà les préliminaires du livre intitulé Principes d'une science nouvelle, relative à la nature commune des nations, au moyen desquels on découvre de nouveaux principes du droit naturel des gens. Principi délia scienza nuova d'inlorno alla commune natura délie nazioni. Naples, 1725, in-8. Cette première édition fut suivie, en 1 730, d'une seconde, puis en 1744, d'une troisième qui offre des changements considérables. Si, dans la première, Vico suit une marche analytique, il procède, dans la dernière, par voie de synthèse, débutant par des axiomes, à l'exemple des géomètres, et en déduisant, non sans effort, toutes les notions particulières. Bien que la terminologie soit également bizarre dans l'une et l'autre édition, la première est beaucoup moins obscure et moins arbitraire que la troisième, c'est-à-dire que celle dont on fait usage généralement et qui a été reproduite dans toutes les éditions suivantes, sauf dans celle de Galotti, Naples, 1817, qui n'est qu'une réimpression de la première.
Indiquons rapidement le contenu des cinq livres qui composent ce travail célèbre et depuis cinquante ans parfaitement connu. Le premier livre expose ce que Vico nomme les principes ; le second traite de la sagesse poétique; le troisième est une application de la théorie développée au livre précédent, une sorte de digression sur le véritable Homère; le quatrième livre retrace le cours que suit l'histoire des nations; le cinquième et dernier livre doit établir l'évidence du retour des mêmes révolutions, lorsque les sociétés détruites se relèvent de leurs ruines.
C'est la matière du premier livre qui doit nous intéresser le plus. Qu'y entend-on par principes? 11 y en a de plusieurs espèces, les uns relatifs à la connaissance en général, les autres concernant l'étude particulière de l'histoire, d'autres encore à l'égard de la critique historique ou littéraire. A cette dernière classe appartiennent les règles suivantes : il faut se pénétrer de l'idée que chaque peuple doit à lui-même le degré de culture auquel il est parvenu ; il faut se garder d'exagérer la sagesse ou la puissance des plus anciennes peuplades; il faut regarder comme des êtres collectifs, comme des symboles', certains individus historiques, tels que Hercule, Hernies. Homère. L'étude de l'histoire a un but philosophique et pratique tout ensemble pour qui sait reprendre en philosophe et en philologue tuur à tuur, pour qui élève les faits et les langues au rang de ventés universelles et de croyances invariables; elle devient alors une démonstration invincible de ces deux vérités : la
nature hum la sagesse humaine est une; et
la divine Providence, une aussi, se sert &