‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 3)Chapitre 11 sur 101 · G60 SINCLAIR · texte numérisé non relu

G60 SINCLAIR

est un mouvement intérieur de rame, et, par conséquent, il dépend toujours de nous ^ — L'âme est la seule cause du mal (moral )• »

On le voit , Simplicius ne commente pas en compilateur, comme son adversaire Philopon, mais en homme qui sait penser et qui appuie sa doctrine à la fois sur le raisonnement et sur le témoignage des plus illustres philosophes. Ses commentaires n'ont pas seulement le mérite d'expliquer toujours avec clarté, quelquefois avec profondeur > la pensée d'Aristote ou d'Epîctète , rattachée systématiquement au néoplatonisme ; ils se recommandent encore à Thistorien de la philosophie p^r les nombreux fragments d'ouvrages perdus qu'on y rencontre, et que Simplicius emploie avec autant de jugement que d'érudition. Ce n'est pas que sa critique soit à l'abri de tout reproche : il admet un peu légèrement Taulhenticité de certains écrits attribués de son temps à Aristote , au pythagoricien Archytas , et même à Orphée. Il fait aussi un trop fréquent usage des traditions fabuleuses de la Perse et de l'Egypte; mais, à part cet amour excessif de l'antiquité et de l'Orient , qui est un défaut commun à toute son école , Simi^icius mérite l'éloge que lui décerne Fabricius : ses écrits sont bien , en effet , un répertoire de la philosophie ancienne. Il a été aussi appelé le ciment de tous les anciens philosophes , omnium veterum philoso^ phorum coagulum.

Pour la bibliographie, voirlsi Bibliothèque grecque de Fabricius (édit. Harlès , t, ix, p. S29-567) ; l'article du savant Daunou sur Simplicius , dans la Biographie universelle ; et le recueil intitulé Scholia in Aristotelem (collegit G. -A. Brandis, in -4*», Berlin, 1836). Les extraits de Simplicius occupent à peu près le quart de ce volume. W.-K.

SINCLAIR (Jean, baron de), né en 1776 en Ecosse, mort à Vienne en 1815 , après avoir parcouru différentes carrières civiles et militaires > publia en allemand deux ouvrages de philosophie, conçus dans un esprit modéré, et généralement juste, mais dépourvu d'élévation et de profondeur. Le sens commun et la conscience morale sont les deux guides d'ordinaire suivis dans les deux ouvrages dont voici les titres : Vérité et certitude (3 vol. in-8% 1811)^ -^ Essai d'une physique fondée stir la métaphysique (in-8*», 1815).

On retrouve cependant aussi, dans l'un et l'autre ouvrage, des réminiscences des systèmes contemporains, des emprunts faits à Kant,

ion , <K V

(Vérité

tude, 1. 1", p. 8, 18, 27). » Cette union, néanmoins , Sinclair ne la regarde que comme une tâche à proposer et à accomplir dans le cours des âges, et non pas comme un fait accompli ou primitif. La foi naturelle du genre humain, et non l'autorité de Vintuition intellectuelle, lui semble la véritable sauvegarde de la science philosophique. C. Bs.

SIUN-TSEU , philosophe chinois de l'école de Confucius qui vivait 230 ans avant notre ère. Quoique de la même école que Meng-Tseu, il avait une autre doctrine que ce dernier sur la nature de V homme.

car il sontenait que cette nature est vicieuse, et que les prétendues vertus de Thomme sont, fausses et mensongères. Cette opinion pouvait bien lui avoir été inspirée par l'état permanent de guerre civile auquel les sept royaumes de la Chine étaient livrés de son temps.

Ce même Siun-Tseu distinguait ainsi Y existence matérielle de la vie, la vie de la connaissance , la connaissance du sentiment de la justice : a L'eau et le feu^ disait-il, possèdent l'élément matériel (khi), mais ils ne vivent pas ; les plantes et les arbres de haute tige ont la vie, mais ils ne possèdent pas la connaissance; les animaux ont la connaissance, mais ils ne possèdent pas le sentiment de la justice. L'homme seul possède tout à la fois l'élément matériel , la vie , la connaissance et , en outre, le sentiment de la justice. C'est pourquoi il est le plus noble de tous les êtreâ de ce monde !» G. P.

SMITH (Adam), le fondateur de l'économie politique et Tun des principaux représentants de l'école écossaise, naquit le 5 juin 1723, à Kirkaldy, en Ecosse. De bonne heure il se distingua par les plus heureuses dispositions pour l'étude, et son père, qui remplissait les fonctions d'inspecteur des douanes, le fit passer, en 1737, de l'école de Kirkaldy à Tuniversité de Glascow, où il resta trois ans. Il y trouva pour maître Hutcheson , dont l'enseignement exerça sur son esprit la plus profonde et la plus légitime influence. En même temps qu'il se passionnait pour une doctrine généreuse qui faisait appel aux plus nobles sentiments du cœur humain , il y puisa le goût de cette sage méthode expérimentale qui contr6Ie les données de l'observation psychologique par l'étude de l'histoire, de la littérature et des langues, et l'on peut dire que cette première rencontre décida de sa vocation philosophique. Au sortir de l'université de Glascow , sa famille , qui voulait le voir entrer dans l'Eglise en Angleterre^ l'envoya achever ses études au collège de Béliol , à Oxford ; mais la théologie ne souriait pas au jeune Adam , qui pendant plusieurs années continua de s'occuper de science et de littérature. Enfin , renonçant à l'état ecclésiastique , pour lequel il ne se sentait pas d'inclination , il revint en Ecosse et se fixa, vers 1748, à Edimbourg. C'est à ciétte époque qu'il parait s'être lié avec Hume, et dès lors s'établit entrelces deux hommes, de caractère et d'esprit si difTérents, une inaltérable intimité. Smith, qui désirait suivre la carrière de l'enseignement, commença par don« ner à Edimbourg quelques leçons publiques de rhétorique et de belleslettres. Elles eurent assez de succès pour que l'université de Glascow, en 1751 , le nommât professeur de logique. L'année suivante , en 1752 , on lui confia la chaire de philosophie morale , devenue vacante par la mort de Thomas Craigie , disciple immédiat d'Hutcheson. Il l'occupa pendant treize années consécutives. Sa réputation comme professeur, dit son biographe Dugald Stewart , jeta le plus grand éclat et attira à l'université une multitude d'étudiants animés du désir de l'entendre. Les objets d'enseignement dont il était chargé y devinrent des études à la mode , et ses opinions le sujet principal des discussions et des entretiens des cercles et des sociétés littéraires. Quelques particularités de prononciation, quelques petites nuances d'accent ou d'expression qui lui étaient propres , devinrent mê"*^

souvent des objets d'imitation. En 1759 Smith publia sa Théorie des sentiments moraux, qui lui valut un juste renom dans le monde philosophique en Angleterre et en Franco. En 1763 il se démit de ses fonctions de professeur (ce fut Reid qui lui succéda dans sa chaire de philosophie morale à l'université de Glascow)pour accompagner le jeune duc de Bucclêngh dans se.s voyages sur le continent. Â Paris, il retrouva Hume y secrétaire d'ambassade j qui l'introduisit dans la célèbre société du duc de La Rochefoucauld. Il s'y lia avec la plupart des philosophes et des économistes du temps y principalement avec Turgot et Quesnay. On a prétendu que Smith aurait puisé dans ses entretiens avec eux les principes essentiels d'économie politique développés dans son grand ouvrage j Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, qui ne parut , en effet y qu'en 1776* Mais Smith y fidèle aux traditions de son maître Hutcheson y comprenait l'économie politique dans renseignement de la philosophie morale ; il l'avait enseignée pendant treize ans à l'université de Gïascow, et tous les matériaux de son livre étaient recueillis avant son voyage en France. Dugald Stewart y son biographe ^ cite même un manuscrit, à la date de 1755, qui prouve qu'à cette époque Smith était déjà maître du plan général et des principales subdivisions de son œuvre» Après trois années d'absence, Smith revint en Angleterre avec le jeune duc de Bucclêngh, à la fin de 1766^ et alla se fixer au lieu de sa naissance, à Kirkaldy. Il y demeura dix ans, tout occupé de ses travaux, notamment des deux grands ouvrages dont il avait annoncé la publication dès 1759 , à savoir, un traité sur la richesse , et un autre sur le droit civil et politique des peuples. Le premier. Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (An inquiry into the nature and causes of the wealth of nations) parut , comme nous l'avons dit ^ en 1776 , et obtint aussitôt le plus brillant succès. Avant la fin du siècle , il avait été plusieurs fois traduit dans presque toutes les langues de l'Europe. Le gouvernement , juste appréciateur d'un si éclatant mérite, nomma Smith, en 1778, commissaire des douanes en Ecosse. Celui-ci dut venir alors fixer sa résidence à Edimbourg , qu'il ne quitta plus. En 1789 il donna une nouvelle édition de la Théorie des sentiments moraux (c'est celle qui a servi de texte à sa traduction de madame de Condorcet , Paris y 1798 ) ; mais il ne put malheureusement achever son Traité de droit civil et politique •• il mourut le 8 juillet 1790 , à l'âge de soixante-sept ans. Avant sa mort il fit impitoyablement détruire tous ses papiers : quelques écrits seuls furent conservés, et publiés sous le titre à' Essais philosophiques (Essays an pbilosophical subjects) , in-4'', Londres , 1795.

11 n'est rien resté de l'enseignement de Smith sur la logique > que le traité intitulé Considérations sur l'origine et la formation des langues, inséré à la suite de la Théorie des sentiments moraux ^ et quelques opuscules compris dans les Essais. Cependant la première partie de ce cours avait été complètement rédigée , et Blair, à qui Smith en avait communiqué le manuscrit , le cite avec éloges dans ses Leçons de rhétorique. C'est déjà une regrettable perte; mais il en est une plus cruelle, et que rien dans les écrits de notre auteur ne saurait ni compenser ni réparer.

Nous savons que Smilh divisait l'enseignement de la philosophie morale en quatre parties. Dans la première, ou théologie naturelle, il considérait les preuves de Texistence de Dieu et de ses attributs, ainsi que les principes ou facultés de Tesprit sur lesquels se fonde la religion. Dans la seconde, ou éthique, il exposait la doctrine. morale tirée du seul principe de la sympathie, telle qu'il Ta publiée dans sa Théorie des sentiments moraux. Dans la troisième, au témoignage de son biographe , il traitait avec plus d'étendue des principes moraux qui se rapportent à la justice. Il suivait dans cette matière un plan qui semble lui avoir été suggéré par Montesquieu : il s'appliquait à tracer les progrès successifs de la jurisprudence , tant publique que privée , depuis les siècles les plus grossiers jusqu'aux siècles les plus polis^ il indiquait avec soin comment les arts qui contribuent à la subsistance et à raccumulation de la propriété , agissent sur les lois et sur le gouvernement , et y amènent des progrès et des changements analogues à ceux qu'ils éprouvent. Dans la quatrième , enfin , il examinait les divers règlements politiques qui ne sont pas fondés sur le principe de la justice , mais sur celui de la convenance, et dont l'objet est d'accrottre les richesses, le pouvoir et la prospérité de l'Etat.

Or, de ces quatre parties de son enseignement , nous n'en connaissons aujourd'hui que deux , sa doctrine morale et sa doctrine économique. Il ne parait pas que Smith ait rédigé son Cours de théologie naturelle, dont il serait facile, d'ailleurs, de restituer les principaux points, en consultant celui d'Hutcheson; mais une perte irréparable est Celle du traité de Droit civil et politique. Dans ce grand ouvrage, annoncé dès 1759 , l'auteur se proposait, d'après le plan qui nous en est parvenu, de suivre parallèlement l'histoire et la théorie du droit depuis ses plus obscurs commencements chez les peuples et dans Tâme humaine, jusqu'à son développement le plus achevé. Que de vues originales , ingénieuses ou profondes , perdues à jantais , si l'on juge du mérite de ce traité par celui des deux autres, qui ont fait de Smith l'un des moralistes les plus éminents et le fondateur d'une science nouvelle ! Les ouvrages quMl a laissés sont donc : la Théorie des «entiments moraux, avec une dissertation sur l'origine des langues j les Recherches sur la nature et tes causes de la richesse des nations , et diffrents Essais philosophiques.

Smith a sa place marquée dans l'école écossaise à la suite d'Hutr cheson, dont il fut le disciple , comme on sait, et dont plus tard il occupa la chaire à l'université de GlascoW. Suivant Hutcheson , ce n'est ni à la sensation , ni à la raison qu'il faut demander le principe de la morale , mais au sentiment , et il avait fait sortir de la bienveillance naturelle au cœur de l'homme toutes les vertus et tous les devoirs. Smith adopte la méthode et la doctrine de son mattre. Adversaire déclaré de la morale de l'intérêt , il cherche également à expliquer les actes moraux par l'intervention d'un sentiment désintéressé ; seulement, au lieu de la bienveillance, il choisit la sympathie.

Voyons comment de ce fait, dont (a portée semble si restreinte au premier abord , Smith a pu tirer une règle de conduite universelle, avec toutes les obligations spéciales qui en découlent. Le fait en lui*« même est bien connu. Un irrésistible penchant nous pousse à partager

mi SMITH.

les joies el les peines , les éoiolknis , les manières d'éln» de nos semblables^ el à noos idenlifier en quelque sorte aTec eox. Quelque degré d'amoar de soi qn'on poisse sapposer à lliomme^ dit Smitb, il y a évidemment dans sa natore nn principe d'intérêt poor ce qni arrive aux aalres qoi loi rend kor bonbenr nécessaire , lors même qu'il n'en retire qne le plaisir d'en être témoin. C'est ce qoi fait de la sympathie le principe des affections bienveillantes et des vertas aimables ; elle ne laisse qne de doaces émotions dans l'âme de odoi qoi réprouve, aussi bien qne dans l'âme de celoi qoi en est l'objet : aussi cherchonsnous toujours à mettre nos sentiments à l'unisson de ceux d'autrui. Sommes-nous affectés de quelque peine ou de quelque joie , nous en adoucissons la manifestation extérieure en prince d'un témoin qui ne saurait la ressentir au même titre que nous ; tandis que celui-ci , de son côté, comme par une complaisance instinctive^ s'efforce d'exalter sa sensibilité an niveau de la nôtre. Smilh multiplie sur ce point les exemples -, il est subtil , ingénieux , délicat , et fait valoir avec une rare sagacité toutes les ressources de la sympathie pour arriver enfin à cette conclusion fondamentale j à savoir, que nos jugements moraux sur les actions d'anlrui sont antérieurs à ceux que nous portons sur nons-mèmes. Dans son hypothèse , un homme relégué dans une lie déserte , et qui aurait vécu sans aucune communication avec son espèce, n'aurait pas plus d*idée de la convenance ou de l'inconvenance de ses sentiments et de sa conduite , que de la beauté ou de la difformité de son visage. La notion du bien et du mal , du juste et de Finjuste, ne noos est donc suggérée, si nous Ten croyons, que par la vue des actes d'autrui. Nous ne concluons pas , dans nos jugements moraux , de nous-mêmes à nos semblables , mais de nos semblables à noDS ; et si nous n'avions été préalablement les spectateurs et les juges de leur conduite, nous serions hors d'état d'apprécier et de juger la nôtre.

Telle est la doctrine expressément formulée par Smith , et conforme, d'ailleurs, au principe sur lequel elle repose. Suivons -la maintenant dans ses détails. A quel titre qualifions-nous d'honnêtes et de désbonnètes les actions dont nous sommes témoins ? la réponse est bien simple. Nous appelons honnêtes ou morales les actions qoi nous font sympathiser avec leur auteur, el nous les approuvons en conséquence ; désbonnètes ou immorales j celles que nous désapprouvons par le motif contraire. S'agit-il de notre propre conduite , la réciproque a lieu : nous la tenons pour bonne quand elle excite les sympathies de nos semblables ; pour mauvaise y quand elle provoque leur antipathie. Une fois maîtres de cette double expérience , nous nous faisons les spectateurs de nous-mêmes, pour ainsi dire, et nous prononçons sur la moralité de nos actes , en consultant l'impression qu'en ressentirait un témoin étranger , ou celle que nous avons déjà ressentie dans des situations analogues. Quant à la raison, Smith lai réserve les fonctions de recueillir les divers cas particuliers dans lesquels il a été reconnu qu'une action est bonne ou mauvaise , et d'en tirer une règle générale applicable à tous les cas du même ordre. C'est ainsi que se forme peu à peu dans l'esprit de chacun de nous un code de morale plus ou moins complet, et dont les prescriptions.

confiées à la mémoire^ nous permettent de juger immédiatement notre conduite et celle d'autrui, sans avoir besoin de recourir au critérium de la sensibilité.

Smith explique avec la même facilité, dans sa théorie^Ies phénomènes moraux secondaires qui se rattachent à la distinction du bien et du mal, et en particulier le sentiment ou la notion du mérite et du démérite. A la vue d'une action bienveillante^ que sepasse-t-il en moi? J'éprouve une double sympathie, et pour la personne qui oblige, et pour celle qui est obligée. Or, quel est le sentiment de la personne obligée? La reconnaissance,' c'est-à-dire le désir et la volonté de rendre le bien pour le bien , de récompenser le bienfaiteur de sa bonne action , et ridée de récompense équivaut à celle de mérite. Moi donc, qui partage la disposition de Tobligé y je me sens animé du même désir de récompenser le bienfaiteur, dont faction, par cela seul , me parait méritante. A la vue d'une action malveillante, au contraire, en même temps que j'éprouve de Tantipalhie pour l'offenseur, je sympathise avec le ressentiment de l'offensé ; comme lui , je voudrais rendre le mal pour le mal , en un mot, punir l'auteur de l'acte cruel dont j'ai été témoin. Ainsi le mérite et le démérite s'identifient avec l'idée même de récompense et de punition, laquelle^ à son tour, nous est suggérée par les impressions de la sympathie et de l'antipathie. La joie d'avoir bien fait et le remords d'avoir mal fait reçoivent une explication identique. Grâce à la faculté que nous avons de nous rendre les spectateurs de nos propres actes , nous sommes à notre égard, quand nous avons bien ou mal agi, dans les mêmes dispositions où se trouverait un témoin étranger vis-à-vis de nous , et nous reconnaissons , en conséquence , aux sentiments mêmes qu'excite en nous notre conduite, que nous avons mérité ou démérité.

Smith enfin , toujours au nom du principe fondamental de son système, établit une classification des vertus, qu'il partage en vertus aimables et vertus respectables : les premières , qui résultent de la tendance que nous avons à mettre nos sentiments d'accord avec ceux des personnes qui nous entourent, à partager leurs émotions en élevant notre sensibilité au niveau de la leur, et dont la bienveillance est la source ; les secondes , qui dépendent de l'effort que nous faisons pour contenir dans de justes limites l'expression des sentiments qui nous affectent, et qui ont pour principe l'empire sur soi. Mais il n'est pas nécessaire d'insister davantage ni de poursuivre jusque dans ses derniers détails la doctrine de Smith. Un seul point mérite encore d'appeler l'attention. Smith n'a pu se dissimuler que dans certains cas nous encourons la désapprobation de nos semblables au moment même où la conscience nous atteste que nous avons rempli notre devoir, et il n'hésite pas à déclarer qu'il faut, dans cette occasion, préférer à l'opinion du monde le témoignage de notre conscience. Cet aveu , s'il fait honneur à la probité de l'homme, ne semble-l-il pas condamner la théorie du philosophe? Par quelle inconséquence vient-on substituer au critérium de la sympathie d'autrui les impressions de la sympathie individuelle dans Tappréciation des actes moraux? Smith répond qu'il ne s'agit pas tant de la sympathie de nos semblables ou de la nêtre propre , que de celle d'un spectatet(r impartial à la place • duquel nous devons toujours nous mettre en idée, si nous voulons ap-

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précier à sa juste valeur la ecmYenance et la moralité d'un acte. Ce spectateur impartial, doot la sympathie YéritablemeDt désintéressée fait loi, représente en quelque sorte lliuroanité tout entière, et enfin se personnifie en Dieu, Tarbitre et le juge suprême de notre conduite.

Tonte cette doctrine est fort ingénieuse et, pour la finesse de Tanalyse et l'originalité des détails, Tune des plus remarquables assurément que présenteTbistoire de la pbQosophie moderne. On sait qn'Hutcheson , pour écbapper aux tristes conséquences de T^îsme de Hobbes en politique et en morale, avait cbercbé un principe désintéressé d'action , et Tavalt cru rencontrer dans le sentiment de la bienveillance lui nous fait trouver notre bonheur dans le bonheur d'autrui. U avait ralement signalé la sympathie comme l'un des sentiments désintéresïs de notre nature; mais il ne l'avait pas ju^é suffisant pour rendre coiiipte de tous nos actes moraux. La difSculté même de l'entreprise dut séduire on esprit aussi pénétrant et aussi souple que celui de Smith, et l'on a vu quelles heureuses applications il avait su tirer de l'étude d'un fait en apparence si restreint, et qui avait passé presque inaperçu jusqu'alors. Mais, au fond, sa théorie n'est pas plus acceptable que celle de son mattre. Les objections qu'elle soulève peuvent aisément se résumer. Suivant Tauleur écossais , la qualification des actes moraux dépend de l'approbation on de la désapprobation qui leur est donnée, ou, ce qui en est l'équivalent, des impressions de sympapathie ou d'antipathie qu'ils excitent en nous. Smith confond manifestement ici des faits en réalité très-distincts , il prend le conséquent pour l'antécédent, l'effet pour la cause. Est-ce parce que nous l'approuvons ou le désapprouvons qu'on acte est réputé bon ou mauvais, juste ou injuste? Loin de là, Tapprobation et la désapprobation supposent un terme antérieur qui en est le motif et la raison d'être, à savoir, la conception préalable du bien et du mal, de la justice ou de Tinjustice, sans laquelle nous he saurions approuver ni désapprouver ce qui resterait de soi-même indifférent. L'idée de bien est, en outre, obligatoire. Smith le sait; et, une fois mattre de la notion de bien, laquelle dérive de l'approbation , qui est à son tour engendrée par la sympathie, il n'a pas de peine à conclure que ce qui est bien doit être fait. Mais celte conclusion sort-elle rigocreuseroent des prémisses? Â quel titre la sympathie aurait-elle plus d'autorité qu'aucun des autres faits sensibles de notre nature? N'est-ellelpas éminemment relative et variable suivant l'âge, le tempérament, le sexe, l'état de santé ou de maladie, le temps, le lieu, et ces mille circonstances d'où dépendent le caractère, Thumeur, et, pour tout dire d^un seul mot, l'opinion? Smith a si bien compris l'objection , qu'il essaye d'y répondre par l'hypothèse de son spectateur impartial. Ce n'est qu'une difficulté de plus, et une contradiction dans son système. Pour qui ne reconnaît d'autre règle que les mouvements de la sensibilité > ou les impulsions d^un instinct, l'impartialité ne s'entend pas. En quoi consisterait-elle? Etre impartial quand il s'agit de juger, de discerner le vrai d'avec le faux, c'est se tenir en garde contre toute passion j tout intérêt dont l'influence pourrait offusquer la lumière naturelle de Tentendement. Mais la sympathie peut-elle être impartiale, se contenir, se modérer, se régler, quand elle entre en jeu sous le coup même des impressions qui la

provoquent? Et^ s'il est vrai que nos jugements moraux sur les acilions d*autrui sont antérieurs à ceux que nous portons sur nous-mêmes , de quel droit Smith vient-il substituer au critérium de la sympathie de nos semblables (le seul l^itime dans Thypothèse), je ne dis pas seulement la sympathie de l'individu, mais celle d'un spectateur abstrait qui n'est ni vous 9 ni moi, ni personne au monde? Ne renverse-t-*il pas d'une main ce qu'il a construit de l'autre? Nous voilà, dans tons les cas, bien loin de la sympathie ; car ce prétendu spectateur ne reprfeente rlen^ ou il est la raison même personnifiée. Est-il vrai, d'ailleurs , en nous plaçant avec lui sur le terrain des faits , que nous ayons recours au témoignage de la sympathie pour apprécier la moralité^ soit de nos propres actes, soit de ceux dont nous sommes témoins? Cest le contraire qui a lieu. Nous ne pensons pouvoir bien juger qu'à la condition de faire taire nos sympathies et nos antipathies, ou de résister à leur entraînement. L'expérience de chaque jour est là qui l'atteste. Enfin, Smith s'est mépris en croyant trouver dans la sympathie un principe d'action véritablement désintéressé. Si on la Compare avec le motif égoïste, il est certain que la sympathie n'implique aucun calcul de notre intérêt personnel , puisqu'elle se développe spontanément ^ mais autre chose est la privation ou l'absence du motif de rintérêt> et autre chose le sacrifice que nous en ferons pour obéir à la loi morale. La doctrine de Smith est donc insuffisante et inexacte^ mais on ne peut assez admirer la finesse de l'analyse et l'originalité des aperçus de l'auteur. Il a mis en complète lumière un des faits les plus délicata de la nature humaine , et les résultats de son observation restent désormais acquis à la science.

Tous les mérites que nous avons signalés dans la Théorie des Mittiments moraux se retrouvent au plus haut degré dans les Recherches êur la nature et les causes de la richesse des nations. Accueilli par le plus éclatant succès lors de sa publication, en 1776, cet ouvrage fut aussitôt traduit dans presque toutes les langues de l'Europe, et il a valu à son auteur le titre de fondateur d'une science nouvelle , l'économie politique. Du moins Smith est-il le premier qui , par une méthode rigoureuse, ait essayé d'en déterminer le principe fondamental et les conditions essentielles. S'il a pu tirer de l'analyse d'un seul fôit de conscience jusque-là négligé, tant de fins aperçus, d^explications ingénieuses , on conçoit tout ce que cet esprit original et inventif a dû trouver de vérités délicates ou profondes dans un sujet qu'il avait créé , pour ainsi dire, et dont les questions inépuisables touchent aux plus chers intérêts de la vie des peuples. Quelques indications rapides suffiront pour en donner idée.

L'ouvrage se divise en cinq livres. Le premier traite des causes générales de la formation , de l'accroissement et de la diminution des richesses, de leur distribution entre les différentes classes et sortes de personnes dont se compose la société. Le second traite de la nature du capital, de la manière dont il s'accumule graduellement, et de son rôle dans les différentes quantités de travail qu'il met en jeu* Le troisième et le quatrième sont consacrés à l'examen des théories d'économie politique qui ont successivement prévalu chez les différents peuples aux diverses époques de l'histoire^ et des effets qu'elles ont

produits dans le développement des arts, de Tagricaltore , de Findastrie et du commerce. Le cinquième, enfin, traite des revenus de TE-* tat, de la meilleure répartition des impôts et des dépenses qui doivent frapper, soit l'universalité des citoyens, soit telle classe d'entre eux.

Le cadre, on le voit, est immense; mais un seul principe domine toutes ces recherches , et permet d'en apprécier l'ensemble et la portée. Smith , au début même de son livre , renonce en ces termes : « Toutes les choses qui servent aux besoins et aux commodités de la vie sont ou le produit immédiat du travail, ou achetées des autres nations avec ce produit. » Il ajoute un peu plus loin : « En tout temps et en tout lieu, ce qui est difficile à obtenir, ou qui coûte beaucoup de travail à acquérir, est cher; et ce qu'on peut se procurer aisément, ou avec peu de travail , est à bon marché. Ainsi , le travail , ne variant jamais dans sa valeur propre, est la seule mesure réelle et définitive qui puisse servir dans tous les temps et dans tous les lieux à apprécier et à comparer la valeur de toutes les marchandises. Il est leur prix réel. » Ce principe. Hume l'avait déjà reconnu; Voltaire aussi l'avait indiqué en quelques traits vifs et nets, mais il se trouve ici pour la première fois scientifiquement établi, et justifié par l'infinité même des applications auxquelles il donne lieu. La richesse ou la pauvreté d'un peuple ne dépend pas, en efiet, de la fertilité ou de la stérilité du sol, de l'abondance ou de la rareté des produits bruts, mais surtout, et l'on peut dire exclusivement, du travail et de son emploi. C'est en cela précisément que consiste l'erreur des physiocrates qui n attachent l'idée de valeur qu'aux choses, à la nature, et particulièrement à la terre. La terre et les choses contribuent sans doute à la formation de la valeur, elles en sont un des éléments , une des conditions, puisque sans elles l'homme ne pourrait rien; mais elles ne la créent pas, et ne sauraient jamais la constituer indépendamment de nos besoins et de notre activité propre. Les exemples abondent à l'appui. N'est-il pas vrai que les circonstances et les conditions extérieures les plus favorables ne deviennent que trop souvent un obstacle à la prospérité des peuples ; qu'elles entretiennent l'oisiveté , Tapatbie , pour aboutir finalement à la misère ; tandis qu'une nature inculte et sauvage, âpre, en provoquant les efforts de l'homme, loi rend au centuple, en bien-être et en civilisation, ce qu'il a pu dépenser d'énergie pour la vaincre? Les sauvages qui vivent au jour le jour, de la chasse et de la pèche, et qui, dans Timmensité des solitudes, n^ont à pourvoir pour eux et pour leurs familles qu'aux indispensables nécessités de la vie, n'endurent-ils pas d'ordinaire les plus cruelles extrémités , et la faim et la soif, et Tattaque des bêtes féroces , et l'intempérie des saisons? Chez toute nation civilisée, au contraire, le produit du travail total croît dans une telle proportion avec le progrès des arts et de l'industrie, qu'il permet au dernier des citoyens , s'il est économe et laborieux, de se procurer aisément, soit pour les besoins, soit pour l'agrément de la vie, une somme de choses ou d'objets de beaucoup supérieure à celle que pourra jamais posséder un sauvage. Le fait est incontestable, et, malgré quelques exceptions plus apparentes que réelles, confirme de tout point la théorie. Le vraie mesure de la valeur n'est donc ni dans les choses qui ne sont rien indépendamment de

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