‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 3)Chapitre 15 sur 101 · SOPHISTES · texte numérisé non relu

SOPHISTES

pbie fourvoyée uq poiut d'appui ferme et solide, une méthode régu*> lière^ et toute udo robuste et durable organisation.

Yeat-on s'assurer que tel est bien le sens de la sophistique, il suffit de jeter on coup d'œil sur ses représentants les plus sérieux et d'examiner leurs origines.

On sait que la philosophie grecque, à ses premiers pas, se divisa eu deux grandes directions opposées : d'un côté, le génie ionien suscita deux écoles empiriques, celle de Milet et celle d'Abdère; de l'autre, le génie dorien enfanta sur les côtes de la Grande-Grèce les écoles de GroioDe et d'Elée. Or, si vous parcourez la liste des principaux so-> phistes, vous verrez qu'ils se rattachent tous à quelqu'une de ces écoles : Grorgias et son disciple Polus viennent de l'école d'Ëlée. Prota-, goras, et à sa suite Euthydème et Dionysodore invoquent les principes d'Heraclite. Un autre sophiste , Métrodore de Chio , se rattache à l'école d'Abdère ; de sorte qu'il n'y a point d'école dogmatique du sein de laquelle un sophiste ne soit sorti. Maintenant, quelle est Tœuirre commune de ces hommes d'origines si différentes ? Elle con$îste à pousser à l'extrême les principes de chaque école et à les mellre en opposition avec les principes de toutes les écoles opposées. Et quel est le but dernier où ils aspirent? Est-ce de faire sortir de cette contradiction un principe nouveau, plus large et plus fécond? Non, et rien n'est plus éloigné de l'esprit tout négatif qui les anime. Est-ce de se renfermer dans une abstention absolue ? Pas davantage, et c*est ici que sans vaine subtilité il faut distinguer la sophistique du scepticisme.

Le caractère propre de la philosophie sceptique en Grèce, comme partout ailleurs, c'est de ne rien afGrmer touchant la nature des choses^ et de se renfermer à cet égard dans une réserve absolue , dans une abstention inébranlable. Les sophistes, au contraire, étaient les plus hardis, les plus affirmalifs, les plus tranchants des hommes. Ils faisaient profession de ne douter de rien, de n'ignorer de rien, de savoir le dernier mot de toutes choses. Seulement, et c'est un nouveau trait qui les sépare des sceptiques honnêtes et sérieux, les sophistes, en étalant leur science tranchante , avaient pour but , non la vérité , mais le succès ; non le bien des hommes, mais leur propre bien. De sorte que la sophistique, sans avoir la profondeur d'une véritable école de scepticisme, était en un sens plus dangereuse : elle conduisait, non-seulement à la mort de la philosophie, mais à son avilissement.

Ainsi donc, ce qui, selon nous, caractérise essentiellement la sophistique, ce n'est pas Pesprit de doute, qui ne s'est montré en Grèce qu'avec Pyrrhon , c'est l'esprit de négation. Cela va résulter avec une nouvelle évidence de la méditation attentive des fragments qui nous sont restés des deux plus célèbres sophistes, Gorgias et Protagoras.

Nous avons dit que Gorgias partit de l'éléatisme et le brisa contre le sensualisme ionien; tandis que Protagoras, adoptant le système d'Heraclite, en consomma la ruine par le développement de ses conséquences.

Ecoutons Gorgias : a L'être n'est pas, dit-il; en effet, s'il était, il serait éternel ou engendré , ou l'un et l'autre. Or, ce qui est éternel n'a pas commencé , et par conséquent n'a pas de principe , et par conséquent est indéfini ; mai^ l'indéfini n'est nulle part ; car, s'il était

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quelque part^ il serait différent 4e ce en quoi il est, et ii y aurait quelque chose de plqs grand qi)p lui : de plus, il ne peut être contenu dans lui-m^inej car, alors, Je CQnteqaut et le conleniiY le corps et le lieu' ne feràleqt' qu'un , ce qui est impossible. Ainsi, Tétre, dans Tjiyr pôth^^se qui le fait éternel , n^est nulle part, et , par conséquent, n'as) pas. — Elu second liep, Télre n'est pas engendré^ car il serait engendré de lètre, ou du nop-être? or, pour qu'il fût engendré del'^(re, il faudrait que l'être eiislftt déjà ; et il ne peut pas, pon plps, ôtre engep^ré. di| pon-étre, ç^r le non-élre pe peui rjen produire, — ]^p6p , Tètrè qq peut être tout à la fqis éternel et engendré, Doue, Tètre n'est pqipt. \ « Autre preuve que Tètre n'est pojpt. (l'ôtte est un ou plusieqrs. Of, r^lré ne peut être qu'une quantité, uq continu, une grandeur pu pp corps } et rien de iopt cela n'est un. Qe plus, l'être ne peut être plusîeprs. Car, s'il n'y a plus d'upité , il pe peut plqs y avoir de pIurAlilé, » (^toven^ Sextus, 44v< ^afAetn.^ p. 149 $q. i et Àristote , 4e X^n., /en. ei Çorg. , lib. v.)

Le caractère de cette argua)ep|ation , au premier abord j est éléa-r tique^ mais, quand on y regarde de près , pn y voit les principaa lePr dualistes réunis par un piopstrueux asseoablage aux dogmes de Parpi^ nide, pour les dévfuire et se détruire eux-mêmes du mêpie coup. Li'être, dÙGorgias, e^t engepdré ou éterpel. Il ne peui» être engepdré, j'ep appelle à Pqnpépide ; il ne peut être éternel 9 car tout ce qui est a commencé d'être i demapdez à Iléraplite. Impossible de tropver, en traita plus sepsibles, le caractère 4e cette dialectique toute négative qui dis? solvait, pour ainsi parler, chaque sy steppe ^ en y infiltrant toua les antres. Le résultat défipitif est celui-ci : toute vérité^ tqut être, sppt t^bsolupient impossibles.

Suivons maintenant Protpgoras dans une autre voie : « Connaître, dit-il , c'est septir ; pr, quel est le caractère de Ip sensation ? c'est dp varier à l'infini suivant les dispositions de l'être sensible. Chaepn çpppaff donc à $ia façon, et chacun est hop juge et seul juge de sp f^çop de connaître. Ce qui est vrai pour celui-ci peut donc être fau^ ppur pe lui-là et incertain pour up troisième. Tout le monde a tort et tout ïp monde a raison. A ce compte, lople chose est et n'est pas tout à la fojs; elle est ceci , et elle est cela , et elle n'est aussi ni l'un ni l'autret C'est ce que Protsgoras ei^pripiait en disant que Tbomme est Ip mesure de toutes choses ; des choses qui sont , en tant qq'elles sont 9 et des choses qui ne sont pas , pn tant qp'elles ne sppt pas.

Ainsi , suivant Protagoras, tput est relatif, parce que tout est sensible î et tout est vrai, parcp que tout est relatif. Et comme topt e$t vrai, le oui pst vrpi comme le non. B|ais Gorgiaa dit-il aptre chose? Riep n'est, selop Ipi, et rjen p'esl vrai, pi le oui, ni le non. Or, qui ne vpil que celte formulé est identique à la précédente? Si tout est vrai , rien n'est vrai ^ et si riep n'est vrai, on peut tout soutenir, et 9 par consé-r quent, tput est vrai. Acceptez les deux alternatives contradictoires pu niez-les, la vérité y succombe également, et le sens commup y reçoit pareil outrage.

Qu'on examine maiptenant les doctrines de Métrodpre de Cbio, de Prodicus, 4QippîaSi 4e Diagoras, d'Anaxarque, d'Euihydème, on y reconnaîtra le même esprit. Nulle part Vesprit de doute, la

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suspension du jugement; partout Tesprit critique et pégatif poussé à ses dernières limites et déshonoré par l'effronterie.

Nous n'aurions rien à ajouter à ces preuves , si un philosophe célè- ]>re de nolrp temps ^ l^lslorien ingénieux de la philosophie , mais historien systématique et prévenu , n'avait entrepris une sorte de réhabilitation des sophistes. A s'en fier à t/l. Hegel, les sophistes ont moini^ été les adversaires (}e Socrate que ses précurseurs, C'fst à Protagoras en personne qu'il fait honneur d*avoir ouvert Tète de la subjectivité, ep expliquant la diversité et la contradiction des idées par les dispositions du sujet pensant, et ramenant ainsi la philosophie à j'élude de rt)omipe. A ce point de vue l'ÂvôpwTro; wavrcùv ajTûo'v , tant reproché à Protagoras, n'est rien moins que le prélude au Fvûdt asa^rov de Socrate. Les sophistes ont compris les premiers la haute importance de Téléippnt subjectif dans la science : à eux l'honneur d'avoir proclamé que i'espfit humain n^a pas à recevoir ses lois des mains de la nature; que c'eift lui, au contraire, qui pense, ordonne et en quelque façon construit tes choses selon des lois quj lui soqt propres. De là, suivant M. Hegel, la hautfi idée mie les sophistes se sont formée de la puissance, de la souveraineté de 1 esprit humain ; de là une sorte d'exaltation qui a pu les entraîner innocepoment à un orgueil extrèmp, à une sort^ d'immortalité , et jusqu'à l'athéisme, Celui qui connaît les ressources de l'esprit humain possède la science pniverselie. et peut tout enseigner, depuis la physique jusqu'à l'art militaire. M^llre des impressions et des résor lutions des hommes, il les manie à son gré; il est hoo^me d'Etat, et, s'il le veut, tyran. Sachant tout, gouvernant tout, donnant au:!^ hqmm^s et à la nature leprs lois, faisant à son gré le beau et le laid, le; juste et l'injuste, le vrai et le faux, que manqué-t-il au sophiste ppur être Dieu ?

Nqus ne contesterons pas ce qu'il peut y avoir d'original et d'ingénieux dans quelques-uns ae ces aperçus ()e 1^. |legel j mais tou|; cet échafaudage repose sur une base fapsse, nous voulons dire sur une interprétation infidèle et arbitraire des textes! Quand Protagoras soutenait qpe rbopnroe est la n^esure de toutes choses^ il n'entendait nullemeqt parler de I homine en général, deTesprit liiîmain dans la riche variétfi de ses puissances et d^ ses lois. Entendre ainsi la formqle de Protagoras, c'est la détacher de tout ce ^pi sert à l'éclaircir et à lui donner son vrai sens, pour y iptroduire arbitrairement toutes sortes aidées modernes. Lisez le chapitre de Sextus Empirions ou est rapportée et comr ipentée la furinule dp sophiste grec ; faites |ùieui( : jisez le Théétète de Platon et vous y trouverez l'interprétation |^ plus exacte et la plus rigoureuse , en même tepps que la réfutation la plus solide des théories de Protagoras. Le sophiste d'Abdère était élève d'fléraclite. Il ne voyait, comme son maître, dans la nature aucune métamorphose continuelle , un écoulement sans fin de phénopnenes périssables et fugitifis. Or, au lieu de rapporter ces formes ".Rangeantes 4 un principe éternel, a un feu vivant , comme inclinait à le faire fléraclitp , comme le fii'ent plus tard les stoïciens, Protagoras expliquait laî variété et la contradiction des phénomènes par la mobilité des sens : Thomme n'est qu'on animal doué de sensibilité, et chaque individu a sa manière de senffri Or, comme il n'y a aucun antre n^oyen de cpnnattro, cjue la sçi^sation,

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comme la sensation est toute la science , il s'ensuit que tout ce qui est senti comme beau, comme bon y comme juste ^ doit être réputé pour tel ^ sauf à être jugé comme laid y mauvais et injuste y un instant après ; d*où Protagoras concluait que pour savoir tout , enseigner tout et gouverner à son gré les hommes , il suffisait de savoir donner aux choses telle et telle couleur suivant les circonstances et le besoin du moment. Parti du principe sensualisle, Protagoras aboutissait donc /dans Tordre spéculatif, à une sorte de nihilisme, et dans la pratique , à une révoltante immoralité.

M. Hegel ne réussit pas mieux quand il essaye de justifier cette thèse de Gorgias, que rien n'existe ^ que l'être n'est pas. M. Hegel voyant ici paraître , pour la première fois , dans l'histoire de la philosophie, un principe qui lui est cher, le principe de Tidentité des contradictoires, se défend lui-même en défendant Gorgias, et il n'hésite pas à lui prêter ses plus subtiles et ses plus hardies spéculations. A l'en croire , Gorgias a parfaitement compris que tout être de la nature enferme en ses profondeurs une contradiction nécessaire, une sorte de lutte entre l'être et le néant ; l'être, tel que l'univers nous le présente, change sans cesse, c'est-à-dire se nie sans cesse, et sans cesse s'affirme après s'être nié. De ce conflit , de cette antithèse entre l'être et le néant, résulte le devenir, synthèse merveilleuse, où le néaiit et l'être , toujours contraires et toujours unis , viennent se réconcilier. Nous n'avons point à examiner ici la valeur de cette théorie de M . Hegel ; mais ce qui est incontestable , c'est qu'elle est restée complètement inconnue à Gorgias. La formule de M. Hegel, quoi qu'elle vaille, a du moins un caractère dogmatique ; celle de Gorgias est , au contraire , empreinte d'un esprit tout négatif. De la contradiction des idées, M. Hegel prétend faire sortir leur harmonie et les lier ainsi dans un système régulier. Gorgias cherche la contradiction pour s'y complaire et pour s'y enfermer sans retour.

laissons là les raffinements de la spéculation moderne ; revenons à ^'antiquité; donnons aux textes leur sens véritable , et quand il s'agit de les interpréter, rapportons-nous-en à deux critiques incomparables : Aristote et Platon. Ici, par exemple, relisons le Thééthie et surtout cet admirable dialogue où Platon a défini le sophiste. Quand il l'appelle tour à tour chasseur de jeunes gens riches , pêcheur à l'hameçon , commerçant faisant négoce de connaissances à l'usage de l'àme, charlatan, habile dans l'art d'imiter , etc. , on peut croire que ce grand artiste badine , et encore sous ce badinage , y a-t-il une ironie profonde et un sens sérieux \ mais quand il veut opposer la sophistique à la vraie philosophie, le pur amour du beau et du bien à la techerche des faux brillants et des vaines apparences, il caractérise, et pour ainsi dire grave en deux traits profonds la différence du philosophe et du sophiste : celui-là, dil-il, tend vers l'être; celui-ci va au néant.

Tel est l'arrêt du plus grand philosophe et du plus grand moraliste de l'antiquité sur la sophistique. La conscience universelle a confirmé cette sentence, contre laquelle une réhabilitation tardive ne saurait prévaloir. Em. S.

SORBIÈRE (Samuel) est né au commencement du xvii* siècle, de

parents proteslanls, dans les environs de la ville dTzèSy et mort en 1670. C'est un disciple de Gassendi et un médecin, de même que Dernier. Toute sa vie il fut plus ou moins suspect d'irréligion , de socinianisme et d'impiété ^ quoique de protestant il se fût fait catholique. Personne ne crut à la sincérité de sa conversion, qu'il mit un grand empressement à exploiter auprès de Mazarin et du pape. Guy-Patin disait qu'il n'avait fait que retourner sa jaquette. En se glissant auprès des savants, en publiant ce qu'il avait retenu de leurs conversations, il réussit à se faire une certaine réputation. Il ^vulguait sans loyauté ce qu'il avait surpris dans leur intimité. H se mêlait à leurs discussions et a leurs querelles plutôt pour les envenimer que pour les apaiser, et sans avoir Pexcuse de la bonhomie et du sincère amour pour la vérité du P. Mersenne. Tel a été son rôle entre Descartes et Gassendi. Pendant plusieurs années de séjour en Hollande, il fut auprès de Descartes comme Tespion de Gassendi. C'est lui qui l'excita à répliquer par les Instantiœ à la réponse de Descartes, et qui, lui-même, les publia en Hollande, avec les premières objections de Gassendi et la réponse de Descartes, sous le titre de DUquUitio metaphysica^ seu dubitationeê et instantiœ Pétri Gassendi adversus Renati Cartesii Metapkysicam et Rtsponsa, en y joignant une préface désobligeante pour Descartes. U a écrit une vie de Gassendi y Dissertatio de vita et moribus Pétri Gassendi, qui sert de préface à ses œuvres complètes publiées en 1658, à Lyon, après sa mort. Bernier, dans sa vieillesse , disait qu'il ne connaissait que Sorbière qui eût été meilleur gassendiste que lui. A en croire le Sarberiana, Sorbière s'étonnait que dix ans après la publication du Syntagma philosophicutn, il y eût des gens qui eussent embrassé une autre philosophie, tout de même qu'après qu'on a trouvé l'usage du pain on mange encore du gland. Il donne l'abondance d'érudition littéraire et philosophique comme une des causes du peu de succès de ses ouvrages comparés à ceux de Descartes : « Si la manière de philosopher de M. Gassendi, admirée de tout le monde, ne fait pas plus de bruit, je pense que cela vient de sa trop grande littérature qui a mis de plus grands intervalles qu'il ne fallait entre ses raisonnements, ce qui en a dissipé la force et la liaison. » Après Gassendi, ses héros étaient Montaigne et Charron ; il ne pouvait souffrir qu'on en parlât mal. Aussi une tendance sceptique s'allie en lui, comme chez le maître', à l'empirisme. Membre assidu de l'Académie pour la recherche dés causes naturelles qui se réunissait chez M. de Montmort,' il y Qt plusieurs discours sur le peu de connaissances que nous avons des choses naturelles. Enfin, une traduction française du de Cive de Hobbes achève de mettre dans tout leur jour les tendances philosophiques de ce disQÎple peu recommandable de Gassendi.

On peut consulter sur Sorbière, un mémoire sur sa viej par Graverol, en tête du Sorberiana, et l'article qui lui est cons^icré dans les Mémoires de Niceron. F. B.

SORITE (oopetTViç, de ocopoç, tas, monceau; acervusetx latin); c'est un argument composé d'un nombre indéterminé de propositions qui aboutissent à une conclusion commune. Ces propositions devant être disposées de telle sorte que l'attribut de la première devienne le sujet

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