‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 3)Chapitre 20 sur 101 · STOBÉE · texte numérisé non relu

STOBÉE

irine opposée à celle que Platon veut établir dans le Sophiste et dans le Philèbe. Or, qu'est-ce qui sert d'intermédiaire entre Têlre absolu, conçu par la raison, et les êtres particuliers, perçus parles sens? Ce sont les idées (rà lïh) 9 les formes invariables par lesquelles tous les individus d'une même espèce se ressemblent. Stilpon supprima donc les idées (Diogène Laêrce, liv. ii, § 119) : ainsi, pour lui, le mot homme ne signi6e absolument rien ; car^ ne s'appliquant ni à celui-ci, ni à celui-là ^ il ne désigne personne. Il ne faut donc point , comme on Ta fait dans quelques dissertations récentes sur l'école de Mégare, voir dans Stilpon un précurseur du nominalisme. Il supprime les idées, parce qu'il ne veut point d'intermédiaire entre l'un et le divers^ mais il supprime aussi les individus, parce que l'être ; selon lui, est indivisible et qu^il ne peut ni naître ^ ni mourir. À cette théorie vient se joindre naturellement le principe professé par toute l'école mégarique et emprunté à la philosophie d'Ânlisthène : c'est qu'une chose ne peut pas être définie et qualifiée par une autre; que, par conséquent, aucun attribut ne peut être réuni à un sujet, et qu'il est impossible d'énoncer autre chose que des propositions identiques. Ainsi , quand on dit : « L'homme est beau, le cheval court, » il faut qu'on choisisse entre ces deux partis : ou l'attribut et le sujet de chacune des deux propositions sont différents, ou ils sont identiques. S'ils sont différents , pourquoi les affirmer l'un de l'autre? S'ils sont identiques, l'homme sera la même chose que la beauté, et le cheval que la faculté de courir : alors, comment dire que des aliments sont bons et que le lion court? Donc, la diversité n'existe nulle part, ni dans la pensée , ni dans la réalité; l'identité ^eule est possible. Ce n'est pas là simplement un exercice dialectique ^ comme le soutenait Plutarque {Adv. Colotem), c'est une conséquence nécessaire de la doctrine de Stilpon.

Ce que nous savons de la morale de Stilpon se borne à cette seule proposition : que le souverain bien est dans l'impassibilité de l'âme 5 summum bonum animus impatiens (Sénèque, Epit. 9). En effet, lorsque tout est confondu dans l'unité, il faut mépriser les vains objets de nos passions , car ils n'existent même pas ; il ne faut écouter que la raison , par laquelle nous avons connaissance de l'être unique. La morale de Stilpon est donc la même que la morale stoïcienne.

Stilpon avait écrit plusieurs dialogues, dont il ne nous reste que les titres, conservés par Diogène Laërce. Voyez, pour la bibliographie. Ecole mégarique.

STOBÉE (Jean), ainsi nommé du lieu de sa naissance, Stobi, ville de Macédoine, est un compilateur sans aucune valeur personnelle, mais à qui Ton doit des fragments précieux pour l'histoire de la philosophie. On ne sait rien de sa vie; mais, selon toute probabilité, il doit avoir fleuri entre les années 450 et 500 de notre ère; car les plus récents des auteurs mentionnés par lui sont Thémistius, qui vivait à la fin du iv^ siècle, et Hiéroclès, qui appartient au milieu du v*'.

Le recueil que Stobée nous a laissé , et qu'il aurait composé à l'usage de son fils, a pour titre Recueil d'extraits choisis , sentences et préceptes, ÂvdoXo'ytov èxXc^ûv, àiT09de7{i.aTa)v, àiroOtixâv. Les extraits dont il est formé sont tirés de près de cinq cents auteurs grecs, dont la plupaçt

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sont perdus ou mutilés par le temps. Il se divise en deux volumes, qqe Photius avait trouvés séparément, et qu'on a réunis pour la première fois dans l'édition de Lyon, in-P, 1608. Le premier volume est nommé plus particulièrement Eelogœ physicœ et eihicœ; le second, Anthologicum , Florilegium ou Sermones, Chacun se divise en deux parties, et chaque partie en chapitres, dont le nombre total se monte à deux cent huit. On comprend ce qu'il doit y avoir d'arbitraire e\ d'artificiel dans une telle distribution. 11 serait isans utilité de citer ici les ppmbreuses éditions qui ont été publiées de Stobée; nous nous contenterons de dire que la meilleure est celle que Heeren a donnée des Eelogœ, 3 vol. in-8*, Gœttingue, 1792-1801. Une partie seulement dé VAnihologicum a été publiée par Schow, sous ce titre : Jos. Stob€B% Sermones ex eodidbus manuseripiis emendàios et auctoe, etc., in-8*^ Leipzig, 1797. Dans plusieurs des éditions antérieures, il y a des interpolations tirées d'écrivains postérieurs à Stobée. X.

STOIOIENS, stoïcienne (École). Il n'y a pas de nom philosophique plus populaire que celui de l'école stoïcienne ; elle doit cet avantage a son caractère essentiellement pratique, à l'originalité profonde de SK morale. Rien pourtant de plus diversement jugé et de plus difficile à apprécier en dernier ressort que la morale des stoïciens. Tandis que les uns y ont adniiré avec enthousiasme un idéal sublime de candeur, de force et de pureté, elle n'a paru aux autres qu'une stérile phimère , un rêve , un délire de l'orgueil humain. Chantée par Horace en vers immortels, décrite par Sénèque du pinceau le plus brillant qui fdt jamais, gravée en si nobles traits par la main de Marc Aurèle, cette grande doctrine n'a pu trouver grâce devant les Pères de l'Eglise , dont la sévérité, en quelque sorte héréditaire, s'est transmise jusqu'à nos jours et a armé contre le stoïcisme le sens juste et profond d'Arnaud, la pureté, la douceur de Nicole et de Malebranche.

Cette extrême diversité de jugements doit-elle déconcerter et décourager la critique ? Non , elle la doit éclairer. C'est qu'en effet les adversaires les plus décidés de la doctrine stoïcienne et ses admirateurs les plus ardents ont également tort et également raison. Rien de plus noble et de plus pur que la morale stoïcienne y rien aussi de plus chimérique, de plus stérile, de plus excessif. En un mot, il n'y a pas de caractères opposés que cette doctrine ne réunisse , de conséquences contraires qu'elle n'ait portées tour à tour, d'effets si divers qu^elle n'ait produits. C'est elle qui inspire et qui soutient l'héroïsme de Thraséas el d'Helvidius Priscus, la patience d'Epictète, l'humanité de Marc Aurèle ; c'est elle aussi qui conseille le suicide de Caton et la vertu meurtrière et farouche du dernier Brutus.

' Il faut bien le dire : l'école d'où est sortie cette doctrine morale est une admirable école , mais une école de décadence. Or, le commua caractère de toutes les décadences, c'est qu'on n'y trouve plus rien de véritablement simple et grand ; tout y est excessif , exagéré , arlificrel 'y et l'amour déréglé d'une perfection fausse , parce qu'elle est démesurée et impossible , s'y substitue au sentiment et au goût de la perfection véritable. D'autres signes d'abaissement éclatent de toutes parts à l'époque où parait l'école stoïcienne. On abandonne les traces

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deà grands maîtres , d'Aristote; de Platon, pour soivre celles d'Heraclite et de Leucippe. A la sévérité mAle . mais sobre et tempérée de la morale socratique, on préfère Tanstérité et la rodesse d*Antlsthène. On vent donner on contre-poids anx principes relAchés d'Epicore • et on se précipite à Textrémité opposée , ahnant l'homme contre niimème , oubliant ses instincfo les plos légitimes , ses besoins les plus impérieux , et ne lui présentant , an lien du vrai bien et da vrai bonheur, que limage inutile d'une vertu impraticable.

Si l'école stoïcienne manque de mesure et de vraie sagesse , elle porte encore un autre caractère de décadence, c'est le défaut d'unité j de proportion et d'accord entre les diverses parties de sa philosoj^e. A une idéologie fortement empreinte de sensualisme , elle associe une physique panthéiste , et elle prétend joindre à tout cela une moraJe pure et sévère. Entreprise impossible I contradictions vainement déguisées ! Si toutes les idées viennent des sens , l'idée pure du devoir s*évanouit. Si chaque Âme est un flot de la vie universelle, que devient la liberté , si chère aux stoïciens, et comment expliquer l'individualité durable et l'immortalité de l'âme?

C'est dans ce défaut de mesure et d'accord , et dans les contradlc* tions inévitables qui en sont résultées , que nous trouvons le caractère distinctif de l'école stoïcienne , la cause de sa chute , la source de ses misères , et comme aussi de ses grandeurs , la beauté de ses vues morales et en même temps leur faiblesse , enfin , Texplication des juge^ ments si divers qu'on a portés sur la valeur de cette école , noble et dernier fruit d'une grande civilisation épuisée.

Mettons en pleine lumière ce singulier mélange de vues sublimes et profondes , et de directions fausses et excessives qui se rencontrent dans une même doctrine , et nous concilierons ainsi les jugements si contraires dont elle a été l'objet , en les tempérant et les corrigeant les uns par les autres. Mais , d'abord , décrivons rapidement sa destinée extérieure , les vicissitudes de sa longue carrière , la suite des grands esprits et des grands caractères qui l'ont illustrée, depuis Zenon ^ son fondateur, jusqu'à Epictète et Alarc Aurèle, ses derniers représentants.

Venu de Cittium , sa ville natale , à Athènes » Zenon y suivit les leçons de plusieurs philosophes (vers 300 avant J.-C.). Les mégariques Stilpon et Diodore Cronus , les académiciens Xénocrate et Polé-^ mon , l'initièrent à tous les secrets de la dialectique \ mais Craies le cynique fut celui de ses mattres qui exerça sur son esprit l'influence la plus décisive. On peut considérer, en effet, la philosophie de Zenon et le stoïcisme tout entier comme une suite et un développement de la doctrine des cyniques. Oubliez les exagérations et les excès où s'emportèrent Diogène , Cratès et leurs disciples ; remontez au premier maître, à celui qui fut disciple originel de Socrate, au noble et sérieux Antisthène, vous verrez que le principe de cette mile école de philosophie , c'est la lutte de l'homme contre les passions , c'est l'épuration et l'affranchissement de la volonté humaine , devenue iodifl'érente aux voluptés des sens, aux besoins du corps, aux phénomènes delà nature , et maîtresse absolue de soi.

Zéaon de Cittium recueillit ce principe et l'associa à un vaste sys-

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tème de spécalations qui embrassait Thomme , la société , la nature , et fondait à la fois la science et la vi^ sur l'idée de Teffort, de Ténèrgie, de la force en action. Il suffit à la gloire de Zenon d'avoir connu et ébauché ce système , qui reçut après lui de ses disciples Athénodoré, Ariston de Chic , Hérille de Carthage , et surtout de Cléanthe d'Assos, de nombreux et riches développements. Mais le vigoureux génie qui devait donner à la doctrine stoïcienne son organisation scientifique et former de toutes ses parties un ensemble imposant et régulier^ ce fut le disciple de Cléanthe , Chrysippe de Soli (né en 280 , mort en 212 ou 208 avant J.-C).

Des historiens assurent que ce second fondateur de la philosophie du Portique compoi^a plus de sept cents ouvrages , dont il n'est resté que de courts et rares fragments. On s'explique plus aisément cette perte y et en même temps on en éprouve moins de regrets , quand on songe que les stoïciens étendaient jusqu'à l'art d'écrire l'inflexible sévérité de leurs principes , et, proscrivant la grâce comme un relâchement et une faiblesse , ne visaient dans leurs écrits qu'à une grande précision et à la plus austère exactitude.

Les principaux disciples de Chrysippe furent Zenon de Tarse , Diogène de Babylone, qui alla à Rome en qualité d'envoyé avec Garnéade et Critolaiïs (vers 155); plus tard , Antipater de Tarse ou de Sidon (vers 142); Panœtius de Rhodes (vers 130) , qui tint école à Rome et accompagna à Alexandrie Scipion TAfricain ; enfin Posidonius d'Apamée en Syrie ^ disciple de Panaetius, surnommé le Rhodien, à cause de l'école qu'il établit à Rhodes à la fin du second siècle avant rère chrétienne.

A cette époque^ le stoïcisme subit une notable transformation : da monde grec il passa dans le monde romain , et, désertant les hauteurs de la spéculation pure, il s'attacha de plus en plus à devenir une école de vie pratique ^ une doctrine morale , politique et religieuse. C'est à ce titre qu'il exerça une influence considérable sur la société romaine, et attira vers lui les plus graves esprits du temps , les âmes fortement trempées, toute une famille d^hommes d'Etat, de jurisconsultes et de grands citoyens. Il suffit de citer les Scipions et en particulier TEmilien, C. Laeiius, et plus tard, Caton d'Utique et M. Brutus. Sans parler d^une foule de jurisconsultes éminents, tels queRutilius Rufus, Q. Tur bero, Q. Mucius Scaevola, il se fonda à Rome, sous Auguste, une école de jurisprudence qui faisait profession d'appliquer les principes da stoïcisme. Elle eut pour chef Antistius Labéon, et fut appelée secte des proculiens , du nom de Sempronius Proculus , un des hommes qui lui firent le plus d'honneur.

Les écrits de Sénèque , d'Epictète , d'Arrien marquent le dernier éclat de la philosophie stoïcienne , s'éloignant chaque jour davantage de ces hautes spéculations dont le monde était pour longtemps découragé, adoucissant la rigueur de ses maximes pour les rapprocher du christianisme , mais par là même altérant l'antique esprit de la doctrine et cédant la place à l'esprit nouveau qui, par degrés, pénétrait et dominait tout. Avec Marc Aurèle Antonin, vers la fin du second siècle de l'ère chrétienne , l'école stoïcienne rendit le dernier soupir.

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Demandons-nous maintenant quelle était cette doctrine qui a duré cinq siècles ; et constamment exercé une action si féconde et si générale. Son principe le plus constant, celui qu'on retrouve partout y au milieu même de ses inconséquences, c'est l'idée d'énergie ou de force en action. On peut, en ce sens, définir le stoïcisme : la philosophie de l'effort, comme il serait assez juste de définir l'épicurisme : la philosophie du relâchement. Les stoïciens, grecs et romains, exprimaient leur idée dominante par le mot de tension, tovoc, iniTocatc, imor, et autres semblables. Cette idée sert à éclaircir et à lier jusqu'à un certain point toutes les parties de leur doctrine, leur logique, qui sert d^appui à leur physiologie ou théorie de la nature, et enfin leur éthique, où tout le système ^ient aboutir.

Au premier abord , la logique des stoïciens paratt empreinte d'un caractère tout sensualiste. Ils proclament ouvertement le fameux principe, qui a fait une si grande fortune dans le monde sous la protection du nom d'Âristote : Nihil est in intellêctu quod non prius fuerit in sensu. Comme Aristote, ils comparent l'intelligence, avant la sensation, à des tablettes sur lesquelles aucun caractère n'a encore été tr^cé. La raison même, cette haute partie de l'âme, qu'ils appellent tl iQ-f ejxovtxov est un sens : Mens enim ipsa, dit Cicéron , quœ sensuum fons est atque etiam ipsa sensus est. ( Questions acad,, liv. ii, c. 10.) Voilà), ce semble, une théorie toute semblable à celle des épicuriens. Mais si l'on y jette un regard plus attentif, on s'aperçoit que la différence est notable. Les stoïciens reconnaissaient sans doute que la sensation est le premier degré et le fondement même de la connaissance, mais celte sensation toute passive n'est à leurs yeux que la matière à laquelle va s'appliquer l'activité de l'esprit. Excité par l'impression des choses extérieures, l'esprit, essentiellement actif , entre en exercice, s'empare des matériaux que lui livre l'expérience, et leur fait subir une série de transformations qui , d'une masse d'impressions fugitives , confuses, particulières, tire des jugements clairs et précis, des raisonnements bien liés, des vérités générales, des principes, en un mot des connaissances dignes d'un être fait pour comprendre et pour expliquer l'univers. Au-dessus de la sensation s'élève le jugement, synthèse des sensations; au-dessus du jugement, la représentation compréhensive, la célèbre <pavTaaiac xaTaXYiiTTixti, Synthèse des jugements; au-dessus de tout , la synthèse universelle et définitive, la science. Ces divers degrés de la connaissance ne sont autre chose que les efforts successifs de l'esprit, s^élevant du particulier au général, en vertu de l'activité essentielle qui le constitue. Zenon rendait, dit-on, cette théorie sensible aux yeux par une ingénieuse image. Une main ouverte, voilà la sensation. Cette main à demi fermée par un premier acte de l'énergie musculaire, voilà le jugement. Fermez complètement la main , vailà le type de la représentation compréhensive; enfin, servez vous d'une de vos mains pour serrer plus fortement l'autre, voilà le dernier progrès de l'esprit, le ferme et solide enchaînement de toutes nos connaissances.

Cette esquisse de la théorie stoïcienne suffit pour mettre en lumière la grande part qu'ils faisaient, malgré leur sensualisme, à la spontanéité propre de l'esprit dans la formation de nos idées. Quelques stoïciens allaient si loin dans celte voie quo; contredisant leur pria*

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cipe, ils admettaient des idées indépendantes de tonte donnée expérimentale. C'est ce qu'ils appelaient des antieipatitmêy nçox^tx^^ et Us en donnaient cette définition qn'aeoepterait volontiers Tldéalisme le plos pur : La tt^ù.-n^iç têt une conception naturelle de Vuniversel (Diogène LaëreOy liv. vn, §§ 51, 53, 5^).

La physiologie stoïcienne se montre également à nous sous un double aspect : elle parait d'abord matérialiste et athée; mais on y sent blentdi cireider un soufQe de spiritualisme et de religion. Les stoïciens posent en principe que tout ce qui existe est corporel. Et, en effet, ajoutentils , tout ce qui existe est actif ou passif. Or, point d'action ni de passion sans un corps qui exerce l'acte ou qui le subisse. Les stoïdenê vont jusqu'à dire que les qualités des choses, non-seulement sont corporelles , mais sont des corps ; et enfin tout ce qui n'est pas corps n'est qu'abstraction, c'est-à-dire n'est réellement pas (Plutarque, Beelaie. republ. ^ c. 43, 45, 49 sqq.). Tout cela paraît assez clair; mais il faut bien Tentendre. Les stoïciens appellent corps la réunion naturelle, intime , indissoluble , de deux éléments que l'abstraction seule peot séparer : un élément passif, matériel , et un élément actif, spirituel • Ecoutons Sénèque : Dieunt, ut scis, stoiei nostri, « duo esse m rerum naiura , eœ quitus omnia fiant s causam et materiam. » {Epiât. 65.) Et ^core : Initia rerum stoiei eredunt tenorem atque materiam» Materia désigne iei, non les objets matériels, les corps, mais la substance passive qui sert de base à toutes les qualités , à toutes les énergies corporelles; ténor, causa, indiquent la force active qui s'applique à cette substance pour l'animer et la mettre en mouvement. Point de matière sans esprit, point d'esprit sans matière; l'union de la matière et de Tesprit constitue un corps , e^est-à-dire une réalité.

Tel est le sens de la physiologie stoïcienne ; elle n'est point proprement matérialiste et athée, bien qu'elle incline à le devenir ; elle eiâ panthéiste. Les stoïciens admettent à l'origine des choses un principe d'où sortent tous les êtres et où ils doivent tous rentrer. C'est la semence primitive et universelle, c'est Dieu.

Dieu est essentiellement intelligent et raisonnable. Les stc^iens

l'appellent intelligence, raison, Xo-yoç, a^ippia voepbv, awepfxaTixoç XerYoç.

Il est à la fois la semence et la raison des choses, et contient en soi toutes les semences et toutes les raisons partieuHères de tous les êtres de la nature.

Ce n'est pas tout ; ce Dieu, à ce que disent les stoïciens, est une Providence , npovoia. Il est la force motrice de Funivers. A ce titre, il gouverne et enveloppe toutes choses , et son gouvernement est tout de sagesse et de raison. Dieu assigne à chaque partie du monde sa nature propre, son rôle distinct, son but précis. Il assortit tous les ressorts de cet immense organisme, et les coordonne vers une seule et même fin. Grâce à cette action souveraine qui pénètre jusque dans Tintimilé des êtres, grâce à cette âme universelle partout répandue, partout agis^ santé, partout irrésistible, l'univers est comme une roche d'abeilles où règne la symétrie la plus parfaite, comme une maison bien réglée à laquelle préside une sévère et sage économie ; rien d'inutile , point de double emploi , point de hasard; tout est à sa place, tout arrive à son heure , tout agit , tout est vivant , et celte vie intelligente et universelle

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de tous les êtres forme un poâme grandiose dont Dieu a conçu le plan et assuré l'exécution.

Voilà le beau côté de la physiologie stoïcienne ; mais H ne fttnt psfi se laisser séduire à ces brillants dehors ; il fout aller aa fond des cboses^ presser le principe de cette spécieuse doctrine et en exprimer les conséquences. Le Dieu des stoïciens est-il une véritable Providence ^ nous voulons dire une intelligence distincte^ ayant conscience de soi^ fermant librement le monde et y répandant la raison et la vie? Nullement. Cç Dieu n'est point un principe déterminé en soi , doué d'une existence propre et distincte. C'est un germe ; une semence ; ce germe se développe^ il est vrai^ mais par une loi nécessaire et en vertu d'une fatalité absolue. Et quel est le résultat de ce développement éternel ? C'eift le mondC; c'est la variété inflnie des êtres. Dieu se développe nécessairement dans la nature^ ou, pour mieux dire , Dieu devient la nature y Tinfini se transforme dans le fini, l'indéterminé se détermine; en un'mot, il n'y a plus de Dieu distinct de l'univers , il n'y a plus qu'un seul être qui y considéré tour à tour dans ses formes et dans son fond f dans ses modes et dans sa substance , s'appelle alternativement Nature et Dieu.

Nous sommes ici évidemment en plein panthéisme. Ajoutons que ce panthéisme était assez grossier, puisque les stoïciens, voulant caractériser et définir le premier principe des choses, après l'avoir appelé semence, souffle, aTrep^Aa, irveûfAoc, aboutissaient à l'assimiler au feu. C'était rétrograder jusqu'à Heraclite, qui avait fait du feu le foyer primitif d'où rayonnent tous les êtres, et où ils doivent être tous consumés. « Dieu ou la Nature, disaient-ils (car, pour eux, c'est tout un^ est un feu artiste qui marche par une voie certaine vers la gépération. » Voici une autre de leurs formules : « La nécessité (e!p.apfA<vYi), fatalis naeessiiaSf selon Cicéron, est la cause de tous les êtres ; n c'est elle qui fait que tout arrive par renchatnement étemel des causes, ut ^idqùid accidat, id ex œierm veriiate eausarumque eontinuatione fuœiae (fjeatis.

On comprend maintenant qu'avec ce panthéisme matérialiste et fataliste, les stoïciens n'eussent aucune difficulté à admettre la théologie du paganisme. Ils ne se réservaient que le droit de l'interpréter avec une certaine liberté, et de transformer, comme ils disaient, la théologie mythique et la théologie civile en théologie physique. Selon ce système d'exégèse. Dieu, comme cause de la vie, s'appelle Zeus (de i^tùi)} comme présent dans l'éther, qui est son lieu propre, Athénè; dans le feu, Héphaestos; dans l'air, Déra; dans l'eau, Poseidênj dans la terrei Déméter ou Cybèle. Tel est, suivant les stoïciens, le fon4 vrai des traditions religieuses.

Abordons maintenant avec eux le problème essentiel de leur phila^ Sophie, le problème moral, et voyons comment ib parviendront a tirer une doctrine pure et élevée d'une logique et d'une physiologie si aisé-f ntent d'accord avec la religion de la chair et des sens.

Le principe moral proclamé par toute l'école stoïcienne est celuici : Vivre conformément à la nature. On trouve^ il est vrai , plus d'une fois dans Zenon et dans Chrysippe, cet autre principe : Vivre conformément à la raison ; mais ces deux principes sont absolument identi-

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ques poar les stoïciens. Qa'est-ce, en effet , dans leur doctrine, que la nature ? La nature , c'est Tétre y c'est le tout ; et la théorie de la nature^ la physiologie , est la théorie universelle de Tétre. Or, comme on vient de le voir, l*étre , un en soi y enferme une dualité nécessaire , la matière et la forme y la substance et ressence, le corps et l'esprit , l'inertie et la vie. L^étre est donc essentiellement engagé dans la matière, disent les stoïciens, et il n'y a de réel que le corporel ^ mais ce n'est pas à dire pour cela que l'esprit, l'âme, la vie ne soient que des abstractions. Tout corps est vivant, tout être est animé, et c'est la vie , c'est l'&me qui donne le mouvement et la forme à toutes choses.

L'homn^e est donc un et double à la fois, comme les autres êtres : il est un, comme étant une partie de l'être; il est double, parce qu'il a, comme l'être lui-même , dont il est une partie déterminée, une Ame et un corps , une forme et une matière, quelque chose à mouvoir et à gouverner, et un principe de mouvement et d'ordre.

Maintenant, quelle est la loi fondamentale de l'être ? C'est qlte l'esprit donne la vie à la matière, et que l'Ame gouverne le corps. La matière est un principe passif, inerte, aveugle , inférieur. L'âme est essentiellement active, féconde , raisonnable , régulatrice et dominatrice de l'univers. Cette loi univei*selle de l'être se foit sentir en toutes ses

f)arties. Elle doit se retrouver dans l'homme et présider à sa destinée ; 'homme doit donc subordonner en lui-même la partie inférieure à la partie supérieure, courber le corps sous l'empire de l'âme, gouverner son être comme Dieu même gouverne le sien , en un mot suivre la nature et la raison. Voilà le sens précis de la grande maxime stoïcienne ; voilà le rapport exact de cette maxime avec l'ensemble et l'esprit général du système; voilà l'identité évidente des deux formules sous lesquelles cette maxime est exprimée.

Jusqu'ici , la doctrine morale des stoïciens nous parait absolument irréprochable. On peut ne pas les suivre dans le chemin qu'ils prennent pour atteindre leur principe fondamental \ mais ce principe , considéré en lui-même , est, à nos yeux, d'une solidité à toute épreuve.

n est vrai que les principes très-généraux , en morale, sont presque toujours très- vagues ; c'est dans l'application seule que ces principes se déterminent et prennent leur véritable caractère. Qu'est-ce donc , pour les stoïciens, que la vie humaine, quand elle est réglée selon la nature et selon la raison?

Les stoïciens en général se sont représenté la vie comme une lutte violente entre deux ennemis acharnés, irréconciliables, la passion et la liberté. Dans cette lutte , il faut que la liberté soit victorieuse , et elle ne peut l'être que par la diminution, l'affaiblissement, plus encore , par l'absolue destruction de la passion. Voilà le trait distinctif de ridée stoïcienne de la vie. Avant Chrysippe, avant Cléanthe, avant Zenon, plusieurs philosophes, Platon, Socrate, Pythagore, avaient enseigné aux hommes à contenir la brutalité des appétits, à étouffer les passions mauvaises , à établir dans l'âme le gouvernement de la raison j mais ce que Pythagore , Socrate et Platon n'enseignèrent jamais, c'est que le principe même des passions, c'est-à-dire la sensibilité, dût être , non pas subordonné et contenu , mais coupé à sa racine. Le sage et profond Platon distinguait entre les passions^ il en admettait

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de nobles et de généreuses, et, loin de les proscrire avec les autres , il voulait qu'on s'en servit pour gouverner celles-ci. C'est que Platon ne mutilait pas la nature humaine , il ne voulait que la régler^ la perfection de la vertu n'était pas pour lui dans la destruction d'une partie de notre nature , mais dans l'harmonie de toutes ses parties.

Telle n'est pas la doctrine des stoïciens. Le véritable mattre de Zenon , ce n'est point Platon y c'est Antisthène ; la première et véritable racine de l'école stoïcienne, ce n'est pas l'Académie ,. c'est l'école cynique. Ce sont les cyniques qui ont transmis aux philosophes stoï* ciens cette idée, noble et forte sans doute, mais au fond étroite et incomplète, que la vie est une lutte entre la passion et la liberté ; que la liberté est le bien, que la passion est le mal; que la passion ne doit pas seulement obéir et plier, mais succomber et périr. De là celte lutte vigoureuse et obstinée des cyniques contre les passions et aussi contre les sentiments de toute espèce, cette réduction des besoins de la vie au plus strict nécessaire, ces courageuses et volontaires épreuves contre la soif, contre la faim , contre l'extrême chaud et l'extrême froid ; enfin ce mépris de la gloire, de la richesse et de tous les biens qui charment , mais qui enchaînent les hommes. L'école stoïcienne reçut l'héritage de ces mâles vertus ) elle le porta dignement et retendit encore \ elle pratiqua avec grandeur sa forte maxime : Abaine et tustine; mais elle ne sut pas en retrancher complètement le déplorable cortège d'aberrations que l'école cynique y avait mêlées. Selon Antisthène, les objets de Tactivité humaine ne prennent un caractère moral que par leur rapport déterminé, soit avec la passion , soit avec la liberté.

Tout ce qui entrave et diminue la liberté est absolument mauvais ; tout ce qui l'épure et Tagrandit est absolument bon; tout ce qui n'a point d'efifet sur elle est absolument indififérent. De là , plusieurs conséquences que les stoïciens ont eu le tort d'accepter, et où se trahit , tantôt d'une manière ridicule, tantôt d'une manière honteuse, le vice de leur doctrine.

Il faut distinguer entre les passions ou plutôt entre les sentiments de l'âme et les appétits du corps. Les stoïciens, sur les traces des cyniques^ se proposent comme idéal de la vie la destruction des sentiments de l'âme (àTradeia), le triomphe et le règne exclusif delà liberté. Mais on ne peut détruire les appétits du corps , puisqu'ils sont nécessaires à sa conservation. La satisfaction des appétits corporels est donc une de ces choses nécessaires, indépendantes de l'homme véritable, sans rapport à l'accroissement ou à la diminution de sa liberté , par conséquent une chose absolument indifférente. On sait le prodigieux abus que firent les cyniques de cet étrange principe , et l'audacieux défi qu'ils jetèrent en son nom aux lois de la société , de la décence , de la pudeur.

Les stoïciens se sont généralement affranchis , dans la vie du moins, de ces étranges excès , mais il ne faut pas croire qu'ils aient entièrement échappé aux conséquences de leur principe. Nous savons , par d'incontestables témoignages , que Zenon et Chrysippe , dans leur casuistique morale , montraient une extrême indulgence pour la prostitution , et même qu'ils autorisaient des dérèglements plus honteux en-*

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