‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 3)Chapitre 22 sur 101 · SUARÈS · texte numérisé non relu

SUARÈS

avec celle de Schelling, en s'appuyant sur un grand nombre d'observations personnelles , pleines de sagacité et de justesse , se trouvent exposées dans plusieurs ouvrages que Ton peut envisager comme les parties suivies d*un même tout.

Les premiers essais de Suabedissen furent couronnés par deux aca* démies allemandes : ce sont les Résultats des recherches philosophique» sur la nature humaine, depuis Platon jusqu'à Kant (1808) \ puis> de la Perception interne, écrit que l'Académie de Berlin préféra^ en 1807, àTouvrage de Maine de Biran, auquel elle n'accorda que l'accessit.^

Les trois volumes 9 publiés en 1815, sous ce titre : Considérations' sur Vhomme , forment le résumé des expériences de cet auteur ; et comme les deux premiers tomes embrassent la vie spirituelle, et le troisième la vie corporelle de l'homme, on possède dans cette production une anthropologie à peu près complète. L'histoire de la philosophie doit aussi à Suabedissen plusieurs travaux importants. Nous ne citerons , à cet égard , qu'une dissertation latine touchant la physiologie des stoïciens (1815). ^ G. Bs.

SUARÈS (François) , né à Grenade en 15&8 , entra , dès sa jeunesse, dans la Société de Jésus. On raconte qu'il avait alors peu de goût ou peu de dispositions pour l'étude , mais qu'après avoir franchi les premiers degrés de l'enseignement, il se montra tout à coup doué d'une intelligence extraordinaire. Il s'appliqua principalement à la philosophie. L'étude de la philosophie était alors, comme on le sait, déppurvue de méthode et pleine de difficultés. Il s'en tira de manière à passer bientôt non-seulement pour le meilleur des écoliers, mais encore pour le plus habile des maîtres. Il enseigna tour à tour à Ségovie , à Yalladolid , à Rome, à Alcala , à Salamanque, à Coimbre , et ses leçons eurent le plus grand succès. Un des derniers philosophes de la Société de Jésus, Rodriguez d'Arriaga, nous le représente surpassant tous les docteurs scolastiques du xvi*" siècle, comme un géant, tanquam gigas , dont la tète domine celle des vulgaires mortels. Cet éloge est emphatique. Cependant personne ne pourra refuser à François Suarès des connaissances très-étendues , une sagacité rare, un jugement droit , et une grande puissance de logique. Il mourut le 25 septembre 1617.

Ses ouvrages sont nombreux ; nous en désignerons deux qui se rapportent plus que les autres à la philosophie. Le plus célèbre est un immense recueil de dissertations métaphysiques : Metaphysicarum disputationum tomi duo, in-f°, Paris, 1619. On peut lire encore avec intérêt et profit son Traité des lois, Tractatus de legibus et Deo bgislatore, in-f% Londres, 1679. Quant à sa doctrine, on l'a diversement jugée : c'est qu'on ne Ta pas toujours bien comprise. Suarès est du parti de saint Thomas , et tour à tour il censure Duns- Scot et s'élève contre Guillaume d'Ockam. C'est, d'ailleurs, un thomiste moins enthousiaste qu'indépendant et modéré. Aussi n'a-t-il pas obtenu l'approbation des docteurs attachés aux partis extrêmes. Suarès se fût peut-être montré moins sévère pour Guillaume d'Ockam, s'il n'eût pas redouté les conclusions qu'on peut tirer de la doctrine nominaliste contre quelques thèses de la théologie chrétienne ; mais il

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s'en faut bien qu'il ait donné dans les écarts du réalisme aveugle. Pour Fapprécier , il suffit de connaître ses déclarations sur le problème des universaux.

Il ne peut, selon Suarès , exister au sein dés cboses d'autre unité véritable et réelle que l'unité numérique, c'est-à-dire l'entité individuelle. Cette unité y c'est, à proprement parler, Vindivision numérique. Mais ne dit-on pas qu'il existe encore une autre indivision , Vindivision formelle , qui confond dans une même forme des individus numérique* ment séparés? C'est une opinion qu'il trouve bien fondée, et qu'il se gardera de combattre. Cependant , comme on l'exprime en des termes équivoques et qui fournissent matière à des interprétations diverses, il s'expliquera sur ce point. Ainsi , Duns-Scot prétend que cette entité, que cette indivision formelle subsiste d'une manière tout à fait indépendante, et qu'elle est véritablement, réellement {ex natura, ex parte m) distincte au sein de la nature , des entités , ou différences individuelles. C'est une décision contre laquelle protestent les disciples de saint Thomas. Duns-Scot ajoute, dit-il (et cela s'accorde avec ses prémisses), que, l'unité formelle étant donnée, ce principe ne supporte aucune division , et que toutes les différences individuelles sont des accidents éphémères qui varient et n'altèrent pas son impénétrable surface. Nouvelle protestation des thomistes, et celle-ci doit être faite en des termes encore plus énergiques que la première. Ne voit-on pas, en effet, que la thèse de Duns-Scot arrive par le droit chemin du syllogisme à la négation de toute personnalité? Suarès établit d'abord que chaque individu possède en lui-même deux indivisibles unités : l'une matérielle , l'autre essentielle, ou spécifique, et qu'il ne peut être séparé ni de l'une ni de l'autre. Notre docteur se demande ensuite si l'unité spécifique ne parait pas appartenir à tous les individus de la même espèce. Il l'accorde. Et n'est-ce qu'une apparence? c'est plus que cela. L'humanité de Socrate ne diffère, sous aucun rapport , de l'humanité de Platon. Mais parce qu'elles ne diffèrent pas l'une de l'autre, faut-il conclure qu'elles constituent réellement un même, et que Socrate, Platon, Callias et tous les autres hommes sont essentiellement un seul homme , sous des noms ou des nombres divers? C'est une conclusion que Suarès repousse très-vivement. Tels sont ses termes : « Hsec unitas formalis , prout existit in natura rei ante omnem. operationem intellectus, non est communis multis individuis, sed tôt multiplicantur unitates formales quotsunt individua. Ita ut plnra individua, quae dicuntur esse ejusdem naturae, non sint unum quid vera entitate quœsitin rébus , sed solum vel fundamentaliter, vel per inteilectum. » Vel fundamentaliter, vel per inteilectum : dans cette double acception de l'universel est toute ladoctrine de Suarès. Non, comme le prouvent bien les nominalistes , on ne trouve pas , dans la nature, Tuniversel absolument universel , séparé , quoad rem , de l'individuel , et constituant de cette manière un tout indivis , unum quid vera entitate : cet universel n'est qu'un être de raison, un être métaphysique, une créature de l'intellect. Mais cette notion n'est*elle pas légitime ? est-ce une pure chimère, et l'idée d'une essence commune à tous les êtres n'est-elle pas mieux justifiée que l'idée éeVHircocervus, du Centaure et de tous les autres monstres qu'a mis en scène Timagination des poètes ? Suarès s'em-

presse de contester celte assimilation téméraire. L'idée de l'essenée cemmoiie a ^ dit-îl, son fondement dans la nature des choses. Ce qin revient à dire que les substances , naturellement séparées , sont déan*meifis Dfties par Fidentité de leurs essences , et que des essences identiqiies sont fondamentalemmt une essence commune* Enfin la conctamoB finale de Suarès se produit en ces termes : L'universel est en piiîssanoe dans les choses ) il est en acte dans Tintellect.

Assorâonent^ celte conclusion n'est pas réaliste.

Parmi les contradicteurs de Suarès , il faut nommer , au premier rang> Jaeques Revins^ principal du collège théologique de Leyde, qtn l'a fort maltraité dans un gros volusie dont voici le titre : 8uar$z rêpurgùtuê , me Syllabuê diiputationum metaphysicarum FraneUei SuareZf ia-^kf'f Leyde, I6i9. On a la Vie de Suarèê ^ écrite en latin par Ignace Descbamps^ jésuite y et publiée in-fc^ à Perpignan ^ en 1671. B. H«

SUBLIME. Entre les idées du sublime et du beau il existe ùûe relation étroite ; mais elles présentent aussi des diflérences , soit dans les Sentiments qu'ils excitent dans l'âme humaine , soit dans les formes Sdusllesquelles ils se présentent dans la nature et dans l'art. Ce sont ces dlfltëreftces que nous voulons indiquer.

h Kant est te pf emler philosophe qui ait décrit avec exactitude et profondeur les faits de rintelligence qui accompagnent la perception du sublime comme celle du beau , et les sentiments qui se produisent en nous en leur présehce (Yoyet Critique du jugement, liv. li, tréd. de Ma Barni). Yoiei^ réstimés en peu de mots, les résultats de cette sairante analyse.

D'abord le sublime y comme le beau , s'adresse aux deux facultés principales de l'esprit, à l'imagination et à l'entendement réunis et agissant de coneert ; mais, an lieu que dans le beau ces facultés restent en haitmonie, le sublime fait éclater leur désaccord. Il frapfife les sens , mais les sens et l'imagination se trouvent dans l'impossibilité d'atteindre à la hauteur incommensurable de l'objet qui leur est effort et qu'ils cherchent vainement à Comprendre. Ils sentent leui^ linpuissance à saisir l'inâni qdi dépasse leur portée. L'objet > en effet , n'est sublime que parce qu'il fait violence à l'imagination et s'élève au-dessus de toute perception sensible. Ce qui est révélé, c'est un effort Impuissant pour atteindre à une sphère supérieure où ils ne sauraient pénétrer^ Dans ce spectacle offert aux sens , le sublime donne l'idée d'un objet du d'une puissance suprasensible qui , au lieu de s'harmohiser avec le sensible, le dépasse infiniment, et que l'entendement seul peut comprendre ou concevoir. Entre les deux facultés de l'esprit Se révèle donc un désaccord qui ne peut se concilier , c'est-à-dire une opposition , une contradiction : de là la nature propre du sentiment qni accompagne la perception dn sublime et les caractères qui le distinguent du sentiment du beau.

Ce qui Caractérise , en effet , ce sentiment , c'est une sorte de terreur, de saisissement qui s'empare de l'âme et l'ébranlé fortement, et, en même temps , un plaisir, une jouissance profonde que nous fait éprouver le plus vif enthousiasme.

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' Le sentimeDt du soblime n'est pas simple comme œlài do beao. Celai-ci est tout entier dans la joaissance pure qui laisse notre ftme calme et lui donne seulement la conscience du jeu fadle, de Tbarmonie de ses facultés. Ici, au contraire, Tàme est fortement émue ; la nature sensible se sent menacée dans son existence en présence d'une puiS" sauce infinie dont la grandeur Taccable : aussi est^elle saisie d'une re« ligieuse frayeur. Mais si notre nature sensible est refoulée , il en est autrement de notre nature «morale : celle-ci , qui est divine dans son essence et qui participe de Tinfini y prend d'autant mieux consdence d'elle-même, de son origine et de sa destinée. L'essor lui est donnée et rftme éprouve la plus haute jouissance qu'elle puisse ressentir dans son enveloppe mortelle.

Tel est le sentiment du sublime , mélange de peiue et de plaisir, dd trouble et de satisfaction , de frayeur et d'enthousiasme, où se manifestent la différence et la disproportion des facultés de notre être , efi présence d'objets qui, parleur caractère à la fois terrible el imposant, excitent notre admiration en même temps quMls nous tiennent à di-* stance et nous inspirent un effroi mystérieux. Ce sentiment diffère de celui du beau, plus simple, plus pur, plus calme, où se révèle Thar-' monie de nos facultés, comme leur objet représente Taccord et Tunité. Le sublime nous émeut , le beau nous charme. L'émotion dû sublime est plus puissante que celle du beau ; mais elle fatigue et Ton n'en peut jouir longtemps. La différence des deux sentiments se traduit par les traits de la physionomie. « La figure de Thomme absorbé par le sen** timent du sublime est sérieuse , quelquefois fixe el étonnée. Au contraire , le vif sentiment du beau se manifeste par l'éclat brillant des yeux et souvent par une joie bruyante. » ( Kant, Ohier^ationê gur lé sentiment du beau et du iublime,)

€e sentiment a été souvent confondu avec d'autres sentiments qui ont avec lui du rapport ou de l'affinité, mais dont il reste profondément distinct. D'abord, Tespèce de crainte que nous fait éprouver le sublime n'a rien de commun avec l'impression de la frayeur ordinaire ou de la terreur proprement dite. Ce sont là uniquement des affections de notrô nature sensible. La force morale, la liberté n^ sont pour rien , ou elles sont paralysées; c'est le contraire même du sublime. Il y a plus, pour goûter le sublime, il faut que nous soyons en sécurité sur notre existence. C'est en ce sens seulement qu'est vraie la pensée exprimée dans les vers de Lucrèce :

Suave mari magno turbantibus squora ventis , etc.

Le guerrier au fort de la bataille , le peintre qui se fait attacher au mât du vaisseau pour observer la tempête, sont très-capables d'éprouver ce sentiment; mais il ne se produit que dans les dmes fortes, habituées à mépriser le danger et à braver la mort , inaccessibles à la crainte.

Ce sentiment, sans doute, a beaucoup d'analogie avec le sentiment moral. On aurait tort cependant de les confondre et de les identifier. Le sentiment moral peut être sublime, mais tout sentiment du sublime n est pas moral , et , de plus , le sentiment moral n'est proprement sublime que quand nous faisons abstraction de la loi morale comme s'imposant à la volonté et lui commandant l'obéissance. Toute idée

de soumission y â*obligatioD , de devoir doit être écartée pour faire place à la volonté libre , se confondant avec la raison et la loi mënoie , la réalisant librement en vertu de la force et de Ténergie dn caractère moral et de la personnalité. Le sublime nous apparaît .comme le développement naturel d'une grande âme accomplissant spontanément la loi morale sans céder à une injonction ou obéir à un précepte.

La loi morale, comme telle , s'adresse à l'entendement avant de commander à la volonté; elle apparaît dpnc distincte de la volonté; rharmonie n'est que postérieure. C'est une conformité à un but compris d'avance et cherché par un eSbrt ultérieur et distinct. Or, le caractère du sublime, comme du beau, est la réalisation immé<Uale, rintime et originelle, harmonie du but et de Pacte. L'obstacle seul est distinct et forme une opposition. Le tout apparaît sous une forme vivante et personnelle, qui offre prise à l'imagination en même temps qu'à la raison et à Tentendement.

Il en est de même du sentiment religieux comparé à celui du sublime. Il y a quelque chose de religieux dans le sublime ; mais le sentiment religieux , proprement dit, s'éveille à la pensée de l'être ou de la puissance suprême directement conçus par l'entendement, non simplement saisis par les sens ou l'imagination. Il ne se développé qu'au sein de la méditation religieuse. Lés emblèmes de l'art et la vue des objets sublimes peuvent le favoriser; mais il finit par s'.en dégager. L'essence de la pensée religieuse est de concevoir Pieu en esprit, comme Tètre infini et tout-puissant, abstraction faite des formes de l'imagination et de l'art {Voyez Arts).

IL Le sublime , comme le beau , affecte un grand nombre de formes. Il y a un sublime terrible, un sublime noble , un sublime magnifique. « Quelquefois, dit Kant , le sentiment du sublime est accompagné d'horreur et de tristesse ; dans quelques cas, d'une admiration plus tranquille. » On connaît la distinction établie par Kant entre le sublime mathématique et le sublime dynamique. Le premier nous offre le spectacle de la grandeur sous la forme de l'étendue, comme la mer calme, le silence de la nuit, les espaces célestes, l'aspect des Pyramides. Le second manifeste la puissance : ainsi l'orage et la tempête, le déchaînement des forces de la nature et la lutte des éléments. Mais c'est surtout l'énergie de la force morale et de la liberté humaine, dans son antagonisme contre les passions et la douleur, qui sont capables de le produire. Cette distinction très-réelle n'est pourtant pas aussi absolue qiÇon pourrait le croire. On doit se rappeler que nous ne sommes pas ici dans la région des abstractions, mais dans le monde réel ou idéal qu'habitent à la fois les sens ou l'imagination , et l'entendement. Or, outre que la puissance est aussi une grandeur, l'étendue, dans le monde physique, ne va guère sans le mouvement, et quand elle parait immobile , elle en est encore Temblème. Dans l'immense étendue des espaces, l'imagination peut-elle faire complètement abstraction du mouvement des grands corps qui la parcourent? Pythagore entendait l'harmonie des sphères et le bruit de celte musique céleste. L'action, le mouvement, la puissance, là où ils ne sont pas, apparaissent encore comme opposition ou contraste. Le repos sans l'action ne peut pas plus se concevoir et surtout s'imaginer que l'ombre sans la lumière.

Au spectacle d'une mer tranquille ,et des flots apaisés, ne se mèle-t-il rien du souvenir de la tempête? Dans le calme d'une profonde nuit , quand tout se tait autour de nous j que de voix mystérieuses se font entendre au fond de Tàme profondément émue ! Dans Tétat de rêverie où elle est plongée, elle assiste à la succession de ses pensées, qu*emporte le cours rapide du temps. Et dans cette nature elle-même où tout sommeille, où pas un brin d'herbe ne remue, n'y a-t-il rien qui éveille en nous le sentiment de la vie universelle des êtres qui la peuplent et la remplissent? Le vide, le calme, l'immobilité absolus sont des abstractions qu'il faut renvoyer à la science et à l'entendement. Tout dans la nature est animé ou révèle l'animation , la force , la vie. Les figures mathématiques tracées sur le sable expriment encore la pensée et le doigt de celui qui les a tracées. La vue des Pyramides rappelle les efforts des générations d'hommes dont les bras ont életé ces masses gigantesques. Quelle image de la puissance dans ces montagnes qui portent au ciel leurs têtes sublin^ssjl Le sublime/d'ailleurs, comme Kant le reconnaît en exagérant cette idée y existe surtout en nous. La nature n'est sublime que par reflet , comme révélant une force y une puissance supérieure à elle , qui ne se manifeste bien qu'en nous. C'est en nous que nous puisons véritablement l'idée de l'infini. Or l'âme, image de Dieu, n'est pas une grandeur mathématique; c'est une force , une puissance toujours agissante. Ce que le sublime nous révèle , c'est l'infini de notre être ou de notre âme. Ou plutôt, un seul être est grand , et c'est lui qui se manifeste à la fois dans le spectacle de la nature et dans l'homme. E$t Deus in nobis. Lui seul est sublime, parce qu'il est l'être tout-puissant. C'est le mot de Massillon, expression sublime du sublime : « Dieu seul est grand. » Or, Dieu n'est pas une abstraction , une quantité mathématique ; en lui la puissance est inséparable de l'être , et la pensée éternellement en acte. A Dieu ne convient pas l'étendue, quoiqu'il soit immuable et immense. Le temps lui-même est l'image mobile de l'immobile éternité.

La division générale du sublime la plus naturelle est la même que celle du beau. Le sublime se manifeste dans le monde physique , dans le monde moral, et dans Yart qui reproduit l'un et l'autre en les idéalisant.

Dans la nature, on peut distinguer, comme l'a fait Kant, le sublime qui apparaît particulièrement sous la forme de l'étendue , celui des grandes masses et des vastes espaces. C'est le sublime de la forme , le sublime mathématique. On peut lui donner ce nom, pourvu qu'on n'oublie pas que le mouvement s'exprime aussi par de muets et immobiles emblèmes. Mais c'est surtout la lutte des forces de la nature qui produit sur nous l'impression du sublime, telle que Téruption d'un volcan , le débordement des fleuves , le déchaînement de la tempête, les éclats répétés du tonnerre, parce qu'ils éveillent dans notre esprit l'idée d'une puissance capable de renverser ou de briser tous les obstacles. En général , tout ce qui nous offre le spectacle de la force , de la puissance et de la grandeur , soit dans l'ensemble des êtres , soit dans les êtres particuliers , produit sur nous l'effet du sublime ; de même que nous trouvons l'image du beau partout où nous voyons un développement facile et harmonieux, l'ordre, la régularité , la proportion. Lesparr

terres émaillés de flears y les arbres taillés sont beaax ; les forêts du nonveau monde dans le désordre de leur laxuriante végétation , len immenses steppes de l'Asie sont soblimes. Le peuplier est noble el beau } le chêne est majestueux et sublime. Chez les êtres animés se reproduisent les mêmes différences. Le cheval est beau , parce que cet animal exprime dans ses formes et ses mouvements la noblesse et Tagilité. Le lion est sublime j parce que tout en lui annonce la force et la magnanimité. Les mêmes différences du beau physique àe retrouvent dans la forme humaine ; et si Ton veut caractériser la beauté de Thomme et de la femme, on dira que Tuné répond à Tidée même du beau, et que Tautre est plutôt sublime. « Celui qui le premier, dit Kant , comprit toutes les femmes sous la dénomination de beau sexe , rencontra plus juste qu'il ne Tavait cru , s'il ne voulut être que galant. I^ns l'homme aussi , la beauté affecte des nuances analogues. La beauté de l'Apollon sera le type du beau, celle de Jupiter représentera le sublime, v Dans l'ordre moral, les différences entre le sublime et le beau se prononcent et s*éclaircissent davantage. Ici nous voyons plus clairement que le beau consiste dans la facilité , la grAce, la noblesse, les qualités aimables, et qu'au sublime appartiennent les qualités de TAme qui se distinguent par la grandeur, l'élévation, Ténergie, la puissance. Les unes inspirent l'amour, les autres commandent le respect. Le talent est beau , le génie est sublime. La vertu est belle ; elle devient sublime lorsqu'elle nous apparaît luttant avec énergie contre les obstacles et la mauvaise fortune. Certaines vertus qui révèlent le calme sont simplement belles, la résignation , par exemple. « La vertu des femmes doit être belle , dit Kant , celle des hommes noble. » Les passions mêmes et les fautes prennent souvent quelques traits du sublime. Il suffit que la grandeur et l'énergie s'y montrent à un haut degré. La colère d'un homme redoutable est sublime , comme celle d'Acbille dans Homère. Il est des qualités morales aimables et belles , et qui s'accordent avec la vertu , sans avoir précisément le droit d'être mises au rang des vertus. Une certaine tendresse de cœur, une bienveillante sympathie se concilient très-bien avec la vertu , mais elles peuvent être aveugles et devenir la source de toutes les faiblesses.

Si nous suivions le développement des deux idées dans le domaine de Vart, nous retrouverions les mêmes différences encore plus nettement accusées. Nous nous bornerons à faire remarquer que, parmi les arts, les uns sont plus propres à représenter le beau, et les autres le sublime. La sculpture, qui exprime ses idées uniquement par la forme , enfermée d'ailleurs dans un étroit espace , est obligée de donner un certain calme à ses figures , d'observer avant tout les conditions de la régularité, de l'harmonie et de la proportion ^ c'est l'art du beau. Si elle représente le sublime, elle doit, pour ne pas sortir de son domaine et rester fidèle à ses lois, se garder de vouloir représenter l'énergie, la violence des grandes passions, l'action et le mouvement. La peinture, qui dispose d'un plus vaste espace et de moyens supérieurs, peut oser beaucoup plus et représenter sur la toile les scènes les plus pathétiques et les plus terribles. Toutefois, ses images, restant sous les yeux, doivent conserver un certain air de calme, une certaine harmonie dans les formes, une sérénité dans les traits, qui ne permet-

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