‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 3)Chapitre 26 sur 101 · SULZER · texte numérisé non relu

SULZER

rer, bien qn'il surpassât le philosophe de Langres par la vigaenr do caractère. Il devint saccessivement directeur de la classe de philosophie et inspecteur des lycées de Berlin. Atteint d'une phthisie, qu'avait donnée à sa constitution robuste un refîroidissement subit au milieu d'un voyage de Suisse j cet homme de cœur et d'action mourut le 25 février 1779. Sa mort fut un deuil universel , non-seulement parmi ses compatriotes^ mais en Allemagne , où il était devenu un des bons prosateurs et un des critiques littéraires les plus accrédités.

Comme critique littéraire , Suizer n'est plus connu que par sa Théorie générale des heaux-artSy ouvrage concis^ fruit de vingt années d'observations et de méditations , qui depuis s'étendit jusqu'à huit volumes in-S"", et dont les meilleurs articles servirent utilement à Marmontelet à Millin. Dans cette Théorie, Soizer traite les beaux-arts en philosophe plus qu'en artiste , et ne s'arrête à leur partie technique qu'autant qu'il en a besoin pour faire comprendre leur esprit. C'est leur côté intérieur et spirituel qu'il se propose de mieux éclairer. Si les arts mécaniques, les sciences et les lois naissent de la raison, dit-il , les beaux-arts ont pour origine le sentiment moral, cette source commune du bon et du beau. Le sentiment moral existe dans tous les êtres intelligents, mais il a besoin d'être fécondé et nourri : de là le but où les arts doivent tendre , et les principes qui leur doivent servir de fondement. L'objet de sa Théorie consiste donc : 1** à fixer ce but^ qui réside dans la perfection de l'homme, et qui se confond avec son bonheur suprême; 2"" à déterminer ces principes, et à diriger les artistes dans l'applicatioa qu'il convient d'en faire, relativement à la grande fin proposée aux arts. L'objet de l'art, selon Suizer, c'est Vembeliissement des choses oa ridéalisation de la nature; le but de l'art, c'est le perfectionnement moral. Cette définition élevée, mais incomplète, devait provoquer les réclamations diverses de Lessing, admirateur de Shakspeare, de Winckelman^ élève des anciens, de Gœthe le naturaliste, de l'orientaliste Herder, et même du froid et sévère Kant. Néanmoins , Suizer eut le mérite de faire entrer dans le courant de l'esprit public une multitude d'aperçus justes et ingénieux , puisés dans une saine psychologie.

C'est la psychologie, en effet, qui constitue, à ses yeux , le fondement de la philosophie , et comme cette science se divisait , d'après lui , en deux parties, déterminées par les deux facultés qu'il accordait à l'âme , on pourrait diviser ses nombreux travaux en deux ordres : ceux qui concernent la faculté de connaître, d'apercevoir le vrai ; ceux qui portent sur la faculté de sentir, ou sur le bien et le beau. Il est curieux, en effet, que Suizer, cet esprit si jaloux d'action et de pouvoir, ait sacrifié dans son système la faculté de vouloir à la faculté de sentir.

La plupart de ses études psychologiques sont consignées dans les Mémoires de ^ Académie de Berlin, et ont été reproduites en langue allemande dans ses Mélanges (2 vol. in-8^, 1773). Les mérites littéraires qui les distinguent, la simplicité^ la clarté, l'élégance, se retrouvent aussi dans sa courte Encyclopédie des sciences et dans ses Exercices pour éveiller la réflexion (3 vol. in-8°). Ce qui ne s'y retrouve pas moins, ce sont les principes, la méthode , l'esprit général. Cet esprit est celui du spiritualisme expérimental, sorte de conciliation entre les

procédés de Locke et ceux de Leibnitz. C'est Vhistoire naturelle de l'âme que Sulzer voulait faire avancer, et c'est l'observation inlérienre qu'il considérait comme l'unique moyen de ce progrès. En face du ma térialisme contemporain , ses efforts étaient aussi louables que solides et utiles. Il est un de ces esprits sensés, et un peu timides encore, qui forment une sorte de transition entre l'école écossaise et la nouvelle philosophie allemande.

Voyez, pour avoir de plus amples détails, V Histoire philosophique de r Académie de Prusse, fàv M. Christian Bartholmess/t. ii, p.77 à 112. C. Bs.

SYLLOGISME , du grec ouxXo7t<rp.G;, réunion de jugements, assemblage et enchaînement de propositions.

Le mot syllogisme se trouve déjà dans Platon; mais il n'y signifie que raisonnement y jugement; il n'y a pas le sens spécial que lui a donné Aristote, et qu'il a depuis lors conservé pour ne plus le perdre désormais. '

Voici la définition qu'Aristote a faite du syllogisme au début des Premiers Analytiques, liv. i, c. 1 , § 8 : « Le syllogisme est une énondation dans laquelle certaines propositions étant posées, on en conclut nécessairement quelque autre proposition différente de celles-là, par cela seul que celles-là sont posées. » Cette définition fondamentale est encore la meilleure qu'on puisse trouver du syllogisme ; et nous n'essayerons pas de la remplacer par une autre, d'abord par respect pour le père de la logique, mais surtout par respect pour la vérité. Elle nous suffit pour comprendre la théorie du syllogisme dans toute son étendue, et pour y porter la lumière jusque dans les moindres détails.

Pour résumer ici les questions principales que ce grand mot soulève 9 nous suivrons la même méthode que nous avons suivie à l'article de la logique. Nous expliquerons d'abord la nature propre du syllogisme, et ensuite nous en tracerons l'histoire. Le syllogisme ne tient pas seulement une place considérable dans la science; il a de plus été l'objet d'études et de controverses infinies. Tantôt on l'a entouré de vénération et de louanges, tantât on l'a couvert d'outrages; et, comme tout ce qui est puissant dans le monde, il a excité les passions les plus diverses et les plus violentes. On lui a tour à tour accordé et arraché le sceptre de l'intelligence ; on l'a tour à tour adoré comme une sorte de monarque bienfaisant , ou combattu comme un despote ; et le récit des fortunes différentes par lesquelles il a passé n'est pas un des épisodes les moins curieux de l'histoire de la philosophie.

La nature du syllogisme est bien simple : il se compose essentiellement de trois propositions qui ont entre elles certaines relations précises ; et ces relations doivent être de telle nature que la troisième proposition soit la conséquence et la conclusion nécessaire des deux autres. Pour que la nécessité de cette conclusion' apparaisse dans toute son évidence et dans toute sa force, il faut que la seconde proposition soit implicitement contenue dans la première , et que la troisième soil contenue de même dans la seconde. Cette seule condition étant remplie , les liens qui unissent les propositions sont tellement puissants que

rintelligenee paisse de Tone à Taatre par une sorte d'assentiment fatal ^ et que la vérité aperçue dans la première proposition est également éclatante et irrésistible dans la seeonde ei dans la troisième. Eo effet , il est d'évidenee matérielle que, trois choses étant données^ si la troisième est contenue dans la seconde et que la seconde soit elle^-mème contenue dans la première > la troisième est nécessairement aussi ooft» tenue dans la première.

Voilà tout le mécanisme et le mystère du raisonnement humain; et le génie d'Euler Ta représenté d'une manière frappante et sensible ^ en assimilant les trois propositions du syllogisme à trois cercles concentriques dont le premier contient le second ^ qui contient à son tour le troisième.

Dans la réalité matérielle, il suffit qu'une chose soit contenue dans une autre pour que les sens^ qui aperçoivent les deux choses simoltanément, aperçoivent sur-le-champ et avec une immédiate évidence Ms rapports qui les unissent. Mais pour les idées , pour les jugements, pour les choses de Tesprit , deux termes ne sufâraient pas. L'esprit pourrait bien voir que l'un des termes est contenu dans raotrei mais il n'y aurait point là de conclusion logique, il n'y aurait point de nécessité. Pour qu'il y ait nécessité, il faut tout au moins trois objets; et la conclusion nécessaire s'établit du premier au troisième par l'intermédiaire du second , sans lequel elle ne saurait être obtenue.

Ainsi, dans le syllogisme, c'est^à->dire dans un raisonnement enchaîné, dans une série de jugements liés les uns aux autres par des relations nécessaires, il y a toujours trois propositions. Or, la proposition à son tour se compose essentiellement de deux termes, un sujet et nn attribut. Pour que la seconde proposition soit unie à la première , il faut qu'elle emprunte à celle-ci l'un de ses termes , et se l'approprie. A ce terme emprunté de la première proposition, la seconde en ajoute dn nouveau qui lui appartient à elle-même ; et ce nouveau terme passe dans la troisième proposition ou conclusion , où il est uni au terme restant de la première. De cette façon y la trame ne se rompt pas, et son tissu est indissoluble. La seconde proposition est enchaînée à la première par l'emprunt qu'elle lui fait; et la troisième est enchaînée aux précédentes par les emprunts qu'elle leur fait à toutes deux*

Telle est la forme la plus générale et la plus claire du syllogisme. Le plus grand terme ou attribut de la première proposition se nomme le majeur, parce qu'il contient les deux autres j le dernier terme se nomme le mineur, parce qu'il est le plus petit des trois. Considérés tons deux ensemble, on les appelle les extrêmes. Le terme intermédiaire , qui est contenu dans le majeur et qui contient le mineur, est le moyen. Les propositions tirent leur nom des deux termes extrêmes : celle qui renferme le plus grand terme dans toute sa compréhension se nomme la majeure; celle qui renferme le plus petit terme se nomme la mineure; considérées toutes deux sous un point de vue commun , on les, appelle les prémisses, parce qu'elles précèdent la conclusion qui en sort logiquement et fatalement.

Mais ici se présentent plusieurs complications :

D'abord les propositions peuvent être ou affirmatives ou négatives; ensuite, elles peuvent être ou universelles ou particulières. De là dans

l'enGbatnemeDt syllogistique des différences très-variées ettrès^mportantes. Selon que les deux propositions qu'on assemble seront affirma* tives ou négatives , selon qu'elles seront universelles ou particulières, la conclusion en sera conséquemment affectée. En décrivant d'une manière toute générale la forme du syllogisme , nous avons supposé que les deux prémisses étaient affirmatives, nous avons supposé qu'elles étaient universelles; mais elles peuvent être négatives, elles peuvent être particulières : elles peuvent être toutes deux de forme pareille; elles peuvent être de forme différente. L'une peut être négative, tandis que l'autre est affirmative ^ l'une peut être particulière, tandis que Tautre est universellOé Quels sont dans ces divers cas les changements que subit la conclusion? Et que devient la nécessité logique qui la produit? C'est là évidemment une partie considérable de la théorie du syllogisme, ou plutêt ce sont là des parties indispensables de cette théorie.

Suivant les accouplements divers des propositions , la conclusion logique et nécessaire subsiste, ou bien elle est détruite. Selon la qualité et la quantité des propositions qu'on assemble, le syllogisme conclut ou ne conclut pas; en d'autres termes, le syllogisme a lieu ou il n'a pas lieu.

Une théorie complète du syllogisme doit dono examiner toutes ces combinaisons possibles. C'est là précisément ce qu'a fait le fondateur de la logique, Aristote ; et il a fixé d'une manière exacte et incontestable le nombre des combinaisons concluantes, c'est-à-dire de celles où la chaîne logique n'est pas rompue et donne une conclusion nécessaire. Ces combinaisons sont quatorse en tout, et il a fallu éliminer de la théorie trente-quatre autres combinaisons qui ne donnent pas de syllogisme et qui ne concluent pas. Aristote a consacré à cette étude les premiers chapitres de l'ouvrage qu'on appelle leê Premiers Analytiques; et je ne crois pas que, dans l'histoire de l'esprit humain , il y ait un autre exemple d'une analyse aussi profonde et aussi parfaite. Les siècles ne l'ont ni ébranlée ni corrigée. Elle a passé des mains d'Aristote dans tous les ouvrages de logique qnt, pendant deux mille ans, se sont succédé; et elle passera dans tous ceux qu'enfantera la science humaine j parce que , comme l'a dit Aristote lui-même , une vérité démontrée est une vérité éternelle.

Ces combinaisons diverses des propositions entre elles sont soumises à certaines règles qu'on a généralisées , et qui sortent toutes de la définition même du syllogisme. Ainsi > Tune de ces règles, c^est qu'aucun terme ne peut être plus étendu dans la conclusion qu'il ne l'est dans les prémisses ; ce qui se conçoit sans peine, puisque la conclusion doit être implicitement contenue dans les prémisses, et qu^évidemment un objet plus grand ne peut être compris dans un objet plus petit. Une autre règle qui repose encore sur le même fondement , c'est que le terme moyen doit être pris au moins une fois universellement dans les prémisses ; car il n'y a qu'un terme universel dont on connaisse exactement la compréhension et les limites, et dont on puisse affirmer qu'un autre terme, qui en est la conclusion, y est ou n'y est pas contenu. Les limites d'un terme particulier sont indéterminées et variables, puisqu'on peut en prendre plus ou moins ; et dès lors il est impossible

qae Tesprit aperçoive si on aalre terme y est ou n'y est pas nécessairement contenu.

Voilà pour une première espèce de complications dans le syllogisme, celles qui résultent de la qualité et de la quantité diverses des propositions accouplées entre elles pour le constituer.

Mais il y a une autre complication qu'il est tout aussi facile de reconnaitre. Dans les quatorze combinaisons concluantes ou syllogistiques y le moyen terme n'occupe pas toujours la même place. La diversité des propositions fait qu'il peut indifféremment, et sans que la nécessité logique de la conclusion soit détruite, se trouver entre les deux extrêmes , ou après les deux extrêmes , ou avant les deux extrêmes. Dans le premier cas, c'est-à-dire si le moyen terme est sujet dans la majeure et attribut dans la mineure , il tient vraiment une place intermédiaire, et il est moyen dans toute la force de l'expression. Mais, an lieu d'être ainsi entre les deux extrêmes, il peut être attribut de tous deux, dans Tune et dans l'autre prémisse : la conclusion alors n'est pas aussi évidente que dans la première hypothèse ; mais elle est encore assez claire pour que l'esprit n'hésite pas à Tadopter nécessairement. Enfin le moyen terme peut être sujet des deux extrêmes dans les prémisses; et la conclusion, bien que toujours nécessaire, est moins nette encore que dans le second cas.

Cette diversité de positions du moyen terme constitue ce qu'on appelle les figures du syllogisme; et , comme on le voit , il n'y en a qoe^ trois. Il est vrai que le moyen terme peut encore avoir une quatrième position : au lieu d'être sujet du majeur et attribut du mineur, il peut être attribut du majeur et sujet du mineur ; mais cette combinaison est si peu naturelle, elle est si embarrassée, qu'Aristote n'a pas cru devoir la mettre au même rang que les autres. Il Ta décrite cependant , mais il n'en a pas composé une figure. Il n'a fait qu'indiquer les conclusions indirectes et bâtardes que produisait cejlte position du moyen terme. Plus lard, on a cru faire une grande découverte en signalant ces combinaisons que le génie d'Aristote avait estimées à leur véritable valeur, quand il les avait laissées dans l'ombre -, et l'on a attribué à Galien l'honneur de cette invention. Mais cette prétendue quatrième figure doit être reléguée au rang où l'a mise le fondateur de la logique , et le nombre des figures doit rester fixé à trois.

Les quatorze combinaisons concluantes se partagent inégalement entre les trois figures. La première figure en a quatre ; la seconde, quatre également, et la troisième en a six. C'est ce qu'on appelle les modes du syllogisme; et, comme ces modes divers ne peuvent provenir que de la diversité des propositions , c'est la nature de la conclusion qui détermine le mode dans les trois figures. Ainsi la première figure a les quatre modes possibles de la proposition , c'est-à-dire qu'elle a une conclusion universelle affirmative, une conclusion universelle négative, une conclusion particulière affirmative , et une conclusion particulière négative. La seconde figure est déjà beaucoup moins complète que la première: elle n'a que des conclusions universelles négatives et des conclusions particulières négatives. Enfin , la troisième , encore plus incomplète, n'a que des conclusions particulières affirmatives et négatives.

Quant aux modes de la prétendue quatrième figure , ils sont au nombre de cinq, et ils sont tous particuliers négatifs.

On peut reconnaître que tout ceci est assez compliqué , et que ce n'est pas sans quelque peine que Tesprit s'oriente au milieu de tous ces modes et de toutes ces figures du syllogisme. La mémoire a fort à faire de retenir toutes ces distinctions qui sont réelles sans doute, mais qui sont assez subtiles. On a donc pensé de bonne beureà trouver quelques procédés expéditifs et faciles pour soulager Pattention de l'esprit et fixer plus aisément les idées. Aristole, inventeur de cette vaste et profonde théorie, n'avait pas cru qu'il fût besoin d'une mnémonique particulière; et le seul appui qu'il offre à l'intelligence engagée dans cette pénible étude , c'est le changement des signes qu'il emploie pour désigner les diverses figures. Représentant les propositions par des lettres , il emprunte au début de l'alphabet les trois lettres'de la première figure ; au milieu^ les trois lettres de la seconde; et , à la fin , les lettres de la troisième. Ainsi ABC représentent, pour lui , la première figure, celle où le moyen terme est sujet du majeur et attribut du mineur; M N 0 représentent la seconde figure; P R S représentent la troisième.

C'est donc par une espèce d'algèbre qu'Aristote procède, et ces formules littérales sont déjà d'une assez grande commodité; mais dans les écoles, quand les études logiques devinrent aussi générales qu'assidues, on dut aller plus loin, et au Heu de désigner simplement par une lettre la proposition, quelle qu'en fût la nature, on désigna plus spécialement la qualité et la quantité de la proposition. A représenta la proposition universelle af6rmative;Ë, la proposition universelle négative; I, la proposition i^rticulière affirmative; et 0, la proposition particulière négative. D'un autre côté, comme lespropositionsdanslesyllogismesontau nombre de trois, il suffisait, pour constituer une mnémonique de la logique, de trouver des mots de trois syllabes dont l'orthographe reproduisit exactement la disposition des propositions elles-mêmes .et leur rapport dans le syllogisme. Ainsi, un mot où les trois voyelles des trois syllabes étaient des A, pouvait représenter un syllogisme où les trois propositions étaient universelles affirmatives ; un mot de trois syllabes où la première voyelle était un £, la seconde un A, et la troisième un E, représentait un syllogisme où la majeure était universelle négative ; la mineure, universelle affirmative; et la conclusion, universelle négative, etc.

L'invention de ces mots symboliques, qui sont fort commodes pour l'enseignement et l'étude des règles du syllogisme, remonte peut-ètiQ aux écoles grecques elles-mêmes; mais c'est surtout la scolastique qui en fit usage. Tout ingénieuse qu'était cette invention, elle n'a pas.laissé que de tomber dans le ridicule. Aujourd'hui même c'est à peine si l'on ose parler dans les livres de logique d'un syllogisme en barbara et en celarent ; et cependant le secours de ces symboles est à peu près indispensable, bien qu'Aristote ne s'en soit pas servi. Chacun des quatorze modes concluante a son mot particulier; et il suffit d'énoncer ce mot pour qu'on sache aussitôt dans quelle figure et dans quel mode est formé le syllogisme.

Ces diverses complications que je viens d'exposer sont assez grandes;

mais le génie d'Aristotei qui les a toutes analyséeSi a trouvé aus^ le moyen d'y porter quelque simplification* Il a remarqué que la propo* sition, composée d'un sujet et d'un attribut^ avait cette propriété qu'à certaines conditions le sujet pouvait devenir Tattribut, et que l'attribut pouvait devenir le sujet* C'est ce qu'on nomme la conversion. Ainsi dans cette proposition i « Tous les hommes sont mortels^ »» les deux termes peuvent être convertis de telle manière» qu'il est vrai de dire que quelques êtres mortels sont hommes. Dans cette autre pro^ position : « Quelques hommes sont vicieux» » les deux termes peuvent être convertis de telle manière qu'il est également vrai de dire que quelques êtres vicieux sont hommes. Par conséquenti on petit poser ces deux règles» que la proposition universelle affirmative se convertit en particulière afnrmative, et que la particulière affirmative se convertit sous sa propre forme. Une analyse toute pareille nous conduirait à reconnaître encore que la proposition universelle n^ative se convertit simplement sous sa propre forme» et que la proposition particulière négative n'est pas susceptible de conversion.

De la conversion des propositions Aristote a tiré cette conséquenee» que les modes d'une figure du syllogisme pouvaient se réduire aux modes d'une autre figure; et de réduction en réduction il en arrive A ne laisser subsister que les deux modes universels de la première figure, le mode universel affirmatif et le mode universel négatif. Ils sont les deux seuls auxquels on peut ramener tous les autres» soit directement par la conversion des propositions» soit indirectement par la transposition des prémisses» la majeure devenant la mineure ou la mineure devenant la majeure ) soit enfin par la réduction à l'absurde» qui prouve hypothétiquement que» si l'on n'admet pas la proposition en discussion» on est nécessairement conduit à une absurdité insoutenable^

Ces rapports des modes entre eux pouvant être ramenés les uns aux autres» ont été indiqués dans les mots symboliques par des identités de lettres ou par des lettres spéciales. Ainsi le mode ceêare de la seconde figure est ramené au mode celarent de la première» comme l'indique la lettre C» identique au début de l'un et de l'autre mot: de plus» la lettre s de la seconde syllabe de eetare indique que la majeure doit se convertir simplement en universelle négative pour passer de la seconde figure à la première. On pourrait faire des observations toute fait analogues sur le mode eameêtres de la seconde figure ; et pour le ramener aussi à celarent^ comme l'indique la première lettre C » il faudrait d^abord transposer les prémisses, comme l'indique la lettre H » et ensuite convertir la mineure et la conclusion*

Jusqu'ici nous n'avons considéré le syllogisme que sous sa forme la plus simple» c'est-à-dire en tant qu'il est composé de propositions où le sujet et Tattribut sont absolus et sans modification ; mais à côté des propositions absolues» il y a les propositions modales , c'est-à-dire celles où l'attribut est modifié d'une certaine manière* Ces modifications de l'attribut peuvent être fort nombreuses» ou. plutôt elles peuvent être aussi nombreuses que les aspects infinis sous lesquels l'esprit considère les choses. L'attribut peut être ou nécessaire ou contingent» il peut être vrai ou faux» etc.» etc. Quels changements ces modifications de l'attribut apporteront-elles dans le syllogisme et dans sa conclu-

sion? Si Tune des propositions est modale et que l'antre soit absolue, que sera la conclusion qui sortira nécessairement de toutes deux? Voilà des séries nouvelles de questions et^ par conséquent > des développe*ments nouveaux de la théorie syllogistiqne. Aristote n*a pas négligé, non plus f cette partie de la science, et il y a consacré une portion con*sidérable des Premiers Analytiques, Bien des logiciens Ten ont blâmé, et la théorie des modales leur a paru tout à la fois un embarras inax» tricableet une superfétation inutile. Ces logiciens se sont trompés, et leur critique n'est pas juste. Aristote a vu plus profondément qu*ett les problèmes que soulevait l'étude du syllogisme, et il aurait tronqué cette étude en ne donnant pas aux modales Tattention ou'il leur a donnée. Puisqu'il y a deux espèces de propositions, et qu'elles peuvent Tune et l'autre entrer dans le syllogisme en l'affectant de façons trèsdifférentes, il faut les analyser toutes deux : en omettre une, c'est s'arrêter à moitié route; et quelles q«ie soient les difûcultés du chemin , il faut le parcourir tout entier. D'ailleurs, il est possible qu'Aristote, d'ordinaire si concis, ne Tait point été dans cette partie de son œuvre autant qu'il pouvait l'être.

A côté des syllogismes absolus et modaux il y a encore les syllogismes où la majeure est hypothétique , et dont la conclusion n'est nécessaire que dans la mesure même où l'hypothèse est vraie. De là naissent des complications nouvelles qu'Aristote n'a pas étudiées, bien qu'il ait promis à plusieurs reprises de s'en occuper. Elles mé-^ rileraient, comme toutes les autres, l'attention' la plus sérieuse du logicien; mais, depuis Aristote, aucun philosophe illustre, si ce n'est Boêce, n'a cherché à les approfondir; et c'est dans la science une sorte de deiideratum qui n'est pas encore comblé. La démonstration par réduction à l'absurde n'est qu'un cas particulier du syllogisme hypothétique ; mais la condition , l'hypothèse, an lieu d'être mise dans le syllogisme lui-même, est faite en dehors du syllogisme ) et la conclusion est supposée vraie en vertu de la convention préalable qu'ont admise les deux interlocuteurs.

Il ne faut pas pousser plus loin tous ces détails ; ceux qui précèdent suffisent pour qu'on voie d'une manière a^sez nette quelles sont les pièces principales de l'échafaudage syltogisliqne.

Maintenant il reste à se demander si cet échafaudage est aussi solide qu'il est ingénieux. Est-ce le génie d'un grand homme qui l'a imaginé? Est-ce la nature qui le lui a fourni? Est-ce une pure invention de l'esprit humain? Est-ce une de ses lois essentielles et toutes-^puissantes auxquelles il ne peut se soustraire? Selon que l'on répond à ces questions dans un sens ou dans l'autre, on affirme oU l'on nie la vérité et rimportance de la logique.

Un premier fait incontestable, c'est que l'intelligence, dans son développement spontané et naturel, n'adopte pas les formes de la syllogistique. Je ne sais si l'on pourrait citer un seul raisonnement en forme dans les œuvres immortelles qui font la gloire de l'esprit humain. Il est par trop évident que, dans les poêles, et même dans les historiens , le syllogisme n'a jamais trouvé place. J'ajoute qu'il en est encore ainsi dans les savants et dans les philosophes. Pour ne citer que ceux qui furent antérieurs à Aristote > on peut affirmer, sans la rnoln-

dre hésitation, qu'Homère, Pindare, Sophocle ^ Hérodote , Thucydide, Hippocrate et même Platon , n'ont jamais emprunté à la forme syllogistique ni les inspirations de leurs chants , ni les charmes de leurs récits, ni l'exactitude de leurs descriptions, ni même la force de leurs arguments. Bien plus, on ne voit pas qu'Aristote, Tinventeur du syllogisme, en ait fait usage, ni qu'après lui le syllogisme ait pénétré ailleurs que^dans les livres de logique.

Quelle est donc la place que tient véritablement le syllogisme dans l'esprit humain? On pense , on parle, on écrit sans faire de syllogisme ; et l'on écrit , l'on parle , l'on pense tout aussi bien. Qu'est-ce donc que le syllogisme ?

Le voici :

L'esprit humain ne raisonne pas toujours : il se contente , le plus souvent, de voir passer sous ses yeux une suite d'idées qui lui plaisent ou qui l'inslruisent. Il ne cherehe pas toujours à enchaîner ces idées les unes aux autres par des liens étroits et nécessaires. Mais toutes les fois qu'il l'essaye, c'est-à-dire qu'il raisonne, il faut absolument qu'il emploie le syllogisme ; et sans les fortes chaînes que le syllogisme impose aux idées qu'il rassemble , il n'y a point de raisonnement concluant, en d'autres termes, de démonstration. Partout où l'on prétend démontrer quelque chose, et prouver une vérité quelle qu'elle soit, il y a toujours un syllogisme qui fonde la démonstration et la rend irréfragable , si les éléments qui le constituent sont bien choisis et s'ils s'appuient sur la vérité. Seulement, il peut très-bien se faire que ce syllogisme soit caché , et que la force secrète qu'il renferme guide l'esprit à son propre insu. Il n'est pas à supposer que Démosthène, dans l'argumentation irrésistible de ses plaidoyers véhéments, se rendit un compte exact des syllogismes qu'il employait, et qu'il sût précisément à quelle source il puisait sa victoire. Mais , pour être cachés à l'orateur lui-même , ces arguments n'en étaient ni moins réels, ni moins puissants; et, sous l'enveloppe dont le génie de l'éloquence les a couverts, il est possible de les retrouver et de les suivre, avec autant d'exactitude que le scalpel de l'anatomiste "^uit et retrouve les muscles qu'il met à nu en les disséquant.

Ainsi, point de raisonnement proprement dit, point de démonstration sans syllogisme. De là vient qu'Aristote a toujours uni le syllogisme et la démonstration. Mais il a traité du syllogisme en premier lieu , parce que toute démonstration est un syllogisme , tandis que tout syllogisme n'est pas une démonstration. La différence, c'est que le syllogisme, dans ses règles générales, ne s'occupe que de la forme du raisonnement, sans rechercher en rien la vérité ou l'erreur; tandis que la démonstration, loin de s'en tenir à la simple forme, pousse jusqu'au fond des choses, et ne poursuit que la vérité. L'espèce supérieure de syllogisme, c'est donc le syllogisme démonstratif, et, comme l'appelle Aristote, le syllogisme scientifique, le syllogisme qui produit la science.

Si , dans les mathématiques , la forme syllogistique est plus apparente que dans aucune autre science , et si même elle s'y montre parfois dans toute sa sécheresse et sa nudité, c'est que les mathématiques, par leur nature même, font un grand usage de la démonstration. Elles

ont des principes évidents et incontestables ; ces principes y étant de toute évidence , n'ont pas besoin d'être démontrés : ils ne peuvent l'être; et, par conséquent, ils servent admirablement à démontre^ le reste, en l'éclairant de leur propre lumière. Mais les mathématiques ont des théorèmes , des propositions dont la vérité doit être prouvée. 11 suffit de rattacher ces propositions secondaires aux principes évidents, aux axiomes; et ces liens , par lesquels on rattache les théorèmes aux principes, sont précisément les formes mêmes du syllogisme. C'est là ce qui fait que souvent les mathématiques ont réclamé pour elles les règles de la syllogistique , et qu'elles ont prétendu communiquer à toutes les autres sciences la certitude dont elles sont si flères et dont elles se croyaient le monopole. Mais c'est là une erreur énorme des mathématiques. Ce ne sont pas elles qui , en tant que mathématiques, font le syllogisme; ce ne sont pas elles qui, tout en l'employant si utilement, en ont connu et décrit les règles.; seulement, par leur essence propre , et par la nature des matériaux dont elles disposent , elles font un usage continuel et tout-puissant de la forme démonstrative dont elles n'ont pas le secret.

Par une erreur plus singulière encore, il y a des philosophes qui se sont imaginé qu'ils donneraient à leurs systèmes plus de puissance et de vigueur en les mettant sous forme mathématique. Spinoza en est un exemple frappant et déplorable, même à la fin du xyii* siècle; mais il a eu beau démontrer ses théories more geomeirieo, elles n'en ont pas été plus vraies, ni surtout elles n'en ont pas été mieux comprises.

Le syllogisme et la démonstration n'appartiennent donc qu'à la logique; et c'est à la logique, qui seule les a découverts et les explique, que les mathématiques doivent recourir pour connaître toute la valeur des procédés qui les guident et qui les conduisent à la vérité. Les mathématiques remontent, en général, des conclusions aux majeures, sans s'inquiéter de savoir d'où viennent ces majeures, et par quels liens elles sont unies aux conclusions qu'elles servent à démontrer.

Voici donc précisément à quoi servent le syllogisme et la démonstration : une proposition étant donnée dont la vérité est douteuse, rattacher cette proposition à des vérités certaines; et ensuite de ces vérités évidentes et indémontrables, déduire, selon toutes les règles de la syllogistique, la conclusion que l'on veut démontrer. Le syllogisme et la démonstration descendent des principes aux conséquences, et c'est ce que l'on appelle la déduction.

Il suit de là qu'à proprement parler, le syllogisme ne fait rien découvrir de nouveau. La conclusion est donnée comme un fait d'expérience, comme un résultat de la sensation, comme une conséquence d'idées supérieures ; les principes sont connus également : il ne reste qu'à joindre les conséquences aux principes par des nœuds indissolubles et nécessaires. C'est là l'office propre de la démonstration ; et c'est rendre un immense service à l'esprit humain que d'affermir pour lui la vérité qui chancelle, et de lui donner une certitude qu'il n'aurait pas sans cet appui.

Mais, cependant, il reste à savoir comment l'esprit connaît ces majeures indémontrables d'où sortent, dans le syllogisme, la mineure et

la coDoInsioB. Tant qae cette qaestion B*est pas résolae , la théorie da

Sllogisme n'est point achevée ^ et elle présente une lacune regrettable* race an syllogisme, on comprend très-bien par quel procédé on ac^ quiertla connaissance des propositions médiates , c'est-à-dire de ces propositions entre les deux termes desquelles on peut insérer un moyen terme y un terme intermédiaire qui montre l'union nécessaire du sujet et de l'attribut dans la conclusion. Mais comment obtient-on la connaissance de ces autres propositions qui sont immédiates , c'est-à-dire où il est impossible d'insérer un terme moyen qui lie le sujet et l'attribut dont elles sont composées? C'est encore le syllogisme qui seul explique cet autre procédé de Tesprit ; mais ce syllogisme diffère un pen de celui que nous venons d'étudier. Au lieu que le moyen terme y contienne le mineur, il se trouve, dans ce syllogisme d'une espèce nouvelle, que le mineur et le moyen terme sont égaux. Or, cette égalité ne peut avoir lieu que d'une seule façon : c'est que le moyen terme représente tous les individus qui composent une espèce, tandis que le mineur représente cette espèce elle-même. L'espèce étant parfaitement égale à la totalité des individus qui la composent, il s'ensuit que le mineur est égal au moyen, parce que la totalité des parties est égale au tout lui-même. 11 est alors possible dans la conclusion d'attribuer le majeur au moyen, et non plus au mineur comme dans le syllogisme ordinaire.

C'est là ce qu'on appelle Tinduclion ; et Aristote , à qui rien n'a échappé, a décrit le syllogisme de Tinduction comme il a décrit Tautrej il a parfaitement dit {Premiers Analytiques, liv. ii, e. 33, § 5} que < l'induction est le syllogisme de la proposition immédiate et primitive. » 11 a ajouté avec tout autant de profondeur et de vérité que « l'induction est le chemin qui mène aux principes [Derniers Analytiques, liv. ii, c. 19, § 7 m fine), en ce qu'elle nous fait passer toujours du particulier à l'universel. » {Topiques, liv. i, c. 12, § 4>.) 11 se trouve donc que, sans l'induction, le syllogisme ne se compreirà pas tout entier, puisqu'on ne sait d'où vient la majeure indémontrable qui lui donne naissance; et réciproquement, sans le syllogisme, l'induction ne se comprend pas davantage ; car on ne sait point précisément ce que vaut la conclusion immédiate à laquelle on se fie. Par conséquent, le syllogisme et l'induction sont étroitement liés, ils $e complètent mutuellement ; et le même raisonnement peut être mis sous l'une ou l'autre forme, quand les termes s'y prêtent.

Cela suffît pour faire voir combien sont vaines ces théories qui ont prétendu et qui parfois prétendent encore en logique opposer l'on à l'antre le syllogisme et l'induction, comme si l'esprit humain avait jamais pu se passer de Tune ou de l'autre de ces deux espèces de raisonnements. « Toutes nos connaissances, comme l'a dit Aristote {Premiers Analytiques, liv. II , c. 23, § i"^), viennent du syllogisme ou de l'induction. » L'esprit humain , constitué comme il l'est , à donc toujours fait et fera toujours usage de ces deux organes; et c'était le mutiler et le méconnaître, que de vouloir le doter de l'un au détriment de l'autre.

La nature du syllogisme étant ainsi connue, passons à son histoire.

Avant Aristote, cette grande théorie n'existait pas ; c'est à peine si quelques matériaux épars avaient été déposés dans ce vaste champ par

SYLLOGISME. 81i(

es sophistes et par Platon ; et le fondateur de la logique pouvait^ à bon (droit, en terminant YOrganon, revendiquer la gloire d*avoir créé la science tout entière. Dans les siècles qui suivirent, il ne paraît pas

Sae le syllogisme ait provoqué ni de fortes études ni de vives discusons 9 malgré les travaux des disciples immédiats du maître, Théophraste et £udème, et malgré les recherches assez neuves des stoïciens. Rien n'indique , jusqu'au second ou au troisième siècle de notre ère 9 qu'on se soit ^ dans le monde grec, beaucoup occupé de ces théories, toutes curieuses qu'elles étaient. Dès lors, cependant, les commentateurs furent nombreux; et, parmi eux, Alexandre d'Âphrodise, Îu'on ne peut guère placer au delà du second siècle, se fit un nom llustre en essayant d éclaircir les difficultés principales de la syllogistique. Mais, du second au septième siècle, les travaux furent considérables , et Ton peut citer, même au déclin et à la mort de la philosophie grecque , Simplicius et Philopon, dont les ouvrages sont les plus utiles parmi ceux de ce temps qui nous sont parvenus.

Les Latins, jusqu'à Boëce, s'inquiétèrent assez peu de ces recherches difficiles et obscures. Mais , après la ruine de l'empire romain et après les premières ténèbres du moyen Age , c'est-à-dire dans les xi* et XIV siècles , l'étude de la syllogistique devint générale , pour durer, dans toutes les écoles , pendant plus de cinq cents ans. On la cultiva chez les Arabes, qui l'avaient commencée dès le ix* siècle, avec autant d'ardeur que chez les chrétiens; et les Commentaires d'Averrhoès, développés et complets comme ils le sont, attestent une succession et sont le résumé de travaux bien antérieurs aux siens. Dans l'Europe chrétienne, l'assiduité des commentateurs n'est pas moins vive, comme le prouvent les ouvrages d'Abailard ; et, à cette première renaissance de l'esprit moderne qui éclate au xin* siècle , la logique d'Aristote tient une place immense dans les études et les controverses du temps. Les Commentaires d'Albert le Grand sur toutes les parties de VOrganon en sont un des monuments les plus considérables et les plus beaux. Ceux de saint Thomas d'Aquin, quoique moins étendus, ont néanmoins une très-grande importance. A dater de cette époque, jusqu'à la fin du xv*' siècle , l'empire de la logiaue péripatéticienne, et en particulier de la syllogistique, est aussi absolu qu'il est universel. Durant toute cette époque, il n'y eut pas une école en Europe où , sur les traces des écoles de France et de Paris, qui les premières avaient donné l'exemple , on n'appliquât à la théorie du syllogisme les plus ardentes et les plus longues élucubrations.

Malgré toutes ces recherches, et, plus tard, malgré Tesprit d'innt)vallon et d'indépendance, on n'ajouta rien, et même on ne changea rien à l'œuvre d'Aristote. Il avait si profondément et si complètement découvert la vérité, qu'il n'y avait ni à détruire ni à modifier ses théories. On se contenta de recevoir ses leçons , et Tesprit moderne se fit humblement le disciple d'un maître qui avait enseigné quinze ou sei^e siècles auparavant. Il n'y a peut-être pas dans l'histoire des sciences un autre exemple d'une dommation aussi puissante et aussi féconde. Il serait difficile de dire tout le profit que l'esprit européen tira de ces études assidues de logique qui l'absorbèrent depuis le temps de saint Bernard jusqu'à celui de Ramus. Les tangues, les sdences, le

goût y les méthodes, en reçurent une empreinte ineffaçable; et c'est dans cette communauté et cette durée de travaux logiques qu'il faut chercher les raisons de cette ressemblance fraternelle qui unit tous les peuples civilisés de l'Europe, et de cette exactitude d'observation qui a fait faire tant de progrès à la science sous toutes les formes. Plus tard, il a été de bon goût de dénigrer la logique, et, aujourd'hui même, elle n'est point encore tout à fait réhabilitée; mais ce dédain superbe est à la fois une preuve d'ignorance et un acte d'ingratitude. La logique, présidant aux premiers pas de l'intelligence moderne, et lui communiquant ses régulières et fortes allures , lui a rendu d'incalculables services ; et les nier, aujourd'hui qu'on en a profité , c'est en quelque sorte méconnaître les leçons et les enseignements d'un précepteur austère et habile à qui l'on doit à peu près tout ce que l'on est.

Il faut avouer cependant que cette culture de la logique n'avait pas été toujours parfaitement intelligente. Sur la fin de la scolastique , c'est-à-dirç vers le xv siècle, cette habitude des formes syllogistiques était devenue si constante et si tyrannique , qu'on s'imaginait que le syllogisme était le seul vêtement que dût prendre la pensée , et on essaya de l'appliquer, sans discernement comme sans succès , à presque toutes les œuvres de l'esprit. C'était une tentative déraisonnable et inutile. Elle échoua, comme tout ce qui est faux ; mais le ridicule de ces ouvrages pédantesques et illisibles ne contribua pas peu à ôter à la scolastique les derniers restes d'un crédit qui lui échappait.

Ce fut là ce qui fit en partie la force des novateurs ; mais c*est là aussi ce qui causa leur erreur et leur défaite. Sans doute, la forme qu'on prétendait imposer à l'expression de toute pensée était absurde, et l'on faisait bien de la repousser. Mais le syllogisme n'en restait pas moins une admirable vérité , et c'est ce que ne virent pas assez les adversaires du péripatétisme. Il fallait débarrasser le domaine de la science de toutes les idées fausses et de tous les principes err(més dont il était encombré ; mais il ne fallait pas méconnaître les principes vrais, et on devait les conserver avec soin , bien loin de chercher à les détruire.

Dans les attaques acharnées contre le syllogisme et la logique d'Aristote, quelques noms se sont rendus fameux. Au xy* siècle, Laurentius Yalla, en Italie , avait commencé la guerre , bien qu'avec réserve; elle fut continuée en Allemagne par Rodolphe Agricola, qui ne sut pas , d'ailleurs , y montrer autant d'habileté. Dans le XYi*' siècle , Louis Vives , professeur à Louvain , la poursuivit avec gravité comme l'avait fait Laurentius Yalla. Ramus , au contraire , emporté par l'ardeur et la liberté de son esprit , y compromit héroï-

Îuement sa carrière , son repos et sa vie. ^^izzoli , que le grand .eibnitz a beaucoup trop estimé en l'honorant d'une rémipression et d'une préface, se distingua par la violence de ses invectives, que Patrizzi lui-même n'a point surpassées; mais ces agressions contre le syllogisme, bien que soutenues par beaucoup d'esprit et quelquefois par une vaste érudition , ne réussirent qu'à demi. Le manteau dont la scolastique avait défiguré Aristote fut déchiré; mais le véritable Aristote n'en resta pas moins puissant auprès des esprits éclairés et sages.

Jamais la logiqae péripatéticienne ne fat cultivée avec pins de sagacité ni de véritable avantage qu'an xyi« siècle et au début du xyii", soit par les catholiques dans les écoles des jésuites à Coïmbre et à Louvain, soit par les prolestants dans toutes les universités réformées sur l'avis du

Îrudent Hélanchthon. Des chaires spéciales d*organon furent créées à .eipzig, à Wittemberg , à Rostock , à Tubingue , à Kœnisberg et dans presque toutes les universités d'Allemagne, de Hollande^ de Suisse , d'Angleterre et d'Ecosse.

Mais avec le xyii'' siècle et Bacon , le règne de la logique péripatéticienne cessa pour ne plus renaître. Les esprits, emportés vers l'étude des sciences naturelles , désertèrent ces études plus profondes et tout abstraites qai avaient charmé et fortifié le moyen âge. On fit plus que de négliger la logique , on se fit gloire de la mépriser, comme si l'on pouvait se passer d'elle. Bacon , dans son orgueil, avait prétendu détrôner le syllogisme , <c instrument trop faible et trop grossier pour pénétrer dans les secrets de la nature ; » et , sans s'expliquer bien nettement , il s'imaginait pouvoir substituer, à la méthode syllogistique , qui n'avait jamais existé , une autre méthode qu'il appelait la méthode inductive, et dont il n'a tracé les règles que très-incomplétement. La gloire de Bacon se réduit en réalité à des titres bien différents de ceux qu'il croyait avoir. 11 n'a pas détruit la logique ; il n'a pas ébranlé le syllogisme ; il n'a pas invente l'induction ; mais il a conseillé à l'esprit moderne de s'en fier plus à l'étude de la nature qu'à l'étude des livres , de consulter les faits au lieu de consulter les auteurs. Il ^substitué l'observation des phénomènes à l'autorité des maîtres. C'était sans doute de très-féconds et de très-sages conseils^ mais ils n'avaient rien d^incompatible avec la théorie du syllogisme , et Bacon lui-même , s'il y avait regardé d'un peu plus près, aurait vu sans peine qu'en observant la nature, l'esprit humain ne faisait que continuer ce qu'il avait presque toujours fait avec plus ou moins de bonheur. Il aurait vu que lui-même, tout adversaire qu'il était du syllogisme, ne pouvait faire sans lui une seule de ses démonstrations.

Mais quelle que fût l'erreur de Bacon, elle triompha ; ou plutôt l'étude de la logique, minée par bien d'antres causes, périt ou à peu près depuis la première moitié du xvii^ siècle. Descartes, quoique beaucoup plus réservé que Bacon , et sans insulter comme lui a toute la tradition et à l'antiquité, partageait au fond les mêmes préjugés, et il montra le même dédain. Il crut remplacer par les quatre r^les du Discoure de la Méthode toutes les règles de la logique ancienne : et il la répudia tout entière , bien qu'il y « trouvât beaucoup de préceptes très-vrais et très-bons. » {Discoure de la Méthode , p. IM et l&l , éd. Cousin.) Mais ces r^les de Descartes , toutes prudentes, tout utiles qu'elles étaient, ne remplaçaient pas plus le syllogisme que ne le remplaçait l'induction baconieune. C'étaient d'excellentes instructions pour la direction de l'esprit , mais elles ne touchaient en rien à la science du raisonnement , à la théorie de la démonstration ; et Descartes , admirateur des mathématiques comme il l'était , inventeur de génie en géométrie et en algèbre , aurait pu , du moins , faire grâce à la logique , dont il appliquait sans cesse les règles nécessaires en démontrant ses plus solides théorèmes. Mais Descartes cédait à Tesprit du

temps % CQuiQ^ Sacou y avail c^dé , oomipe y cédèrent les sages eu** méo^es (le Porl-Royid » qui , tout eu Caisaut un livre exeeUent de logique} ue croyaient satisfaire que leur propre eurioaité et celle d'an ifi levKi^ élèves (es plus illustres.

M^ré l^s efforts de quelques grands esprits ^ tels que Leibnits et l^ujer^i de plusieurs mathématiciens habiles et de quelques gens de lettre^ d^tiugués^ le erédlUncertain que gardait encore laîogiqnf S*évanouit peu à peu devant le xyiu* siècle; et la théorie du syllo<* gisme en particijklier fut à peu près complètement oubliée. Ella disjff^T^ même des livres de logique ; et il faut voir avec quel mépris e^ paiçlaiiçnt» au début de notre siècle, les héritiers de Condillae* A»* Jourd'bui, et par suite de la rénovation générale des études philosophie ques,, cette étrange méprise a cessé; mais 1 étude de la logique ii^est pas encore florissante, bien qu'on en comprenne l'importance el le

fraudeur. La traduction de VOrganon d'Aristote contribuera sans oute à i^animer parmi nous, non pas le zèle dont fut enflammée }«lîf lascolastique, mais tout au moins le désir de connaître les grands lr«# yau^ aui ont exercé tant d'influence sur le passée et qui tiennent un telle pkce dans Thisloire de l'esprit humain.

L*éoole écossaise, qui, dans le xvm* siècle, avait trop imité Baeo», et qui s'était laissée aller, toute sage qu'elle est, à des invectives qui ne sont permises qu'à rigooranee, semble s'être ravisée plus tard; et aujourd'hui, grâce aux travaux 4e son plus célèbre représentant, ii. Hami^on , elle estime Aristote à tonte sa valeur ; elle a mèoEie tenlé quelquies nouveautés en logique, et la science du syllogisme a été de noHveau approfondie par elle. Mais c'est à l'avenir seul qn'il appartiens» (]ra de prononcer sur ces essais, qui sont tout récents et qu'on ne peet encore Ven juger. Quant à l'Allemagne, bien qu'elle ait beaucoap praUqué Aristote , bien qu'elle l'admire avec une sorte de vénération, elle ira lien produit encore de considérable; mais, du moins, docîlt aux avertissements de {^eibnilz, à ceux de Kant et de Hegel , fidèles eux-mêmes à toute la tradition prolestante, elle n'a jamais prononcé a^atbème oontre la syllogistique; et, sans l'avoir très-heureusement cultivée^ elle en a toi^ours gardé l'intelligence et le respect. L'Alle«* magne s'est souvenue, comme nous devons nous souvenir aussi ,, de cette grande parole de Leibnils : « L'invention do syllogisme est om des plus belles et des plus importantes de l'esprit humain; et l'on pe«l dire qu'uaartd'ialsiilibiUiéy est conlem». » {Nomeaux Eum, liv. rr , c. 17, S 4,.)

8 reste à dire un dernier mot pour finir l'histoire dn syllogisme* a a souvenu apcqsé Aristote de plagiat. Sans parler des Catégoriêê qu'on a fait remonter à Archytas, dont elles étalent emp^qntées ser^ vilement,, on a répété, sur la foi d'une tradition incertaine, que le philosophe grec avait reçu sa logique toute faite des brahmanes de flnde^ à L'époqiie de l'expédition d'Alexandre. Cette étraoge assertio» élail i^oaienue^derautoriléde William Jones. Plus tard, Colebrooke vint y ijouter la sienne en déclarant positivement que le syllogisme étail connu des philosophes indiens et qu'il se trouvait avec tous ses élé-> ments essentiels dans un système de logique appelé Nyâya, qui a exjercé dans l'Inde la même influence à peu près que VOrganon dane

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