TAULER
TAULER (Jean) , né en 1290 à Strasbourg , entra en 1308 anx dominicains, étudia an collège de Saint-Jacqaes , puis quitta les maîtres de Paris pour suivre à Strasbourg les leçons d'Eckart. Il y vécut dans rintimité de plusieurs frères dominicains d'Alsace , qui cherchaient à rendre pratique et populaire le mysticisme spéculatif d'Eckart. Il s'associa à eux pour prêcher le renoncement au monde , l'imitation de Jésus-Christ y et l'union de l'àme avec Dieu. En 1338 , dans la querelle de Louis de Bavière et de Jean XXII , il fut du petit nombre des dominicains qui continuèrent y malgré l'interdit, à célébrer le culte. En 13^0, il entra en relation avec les Yaudois; il étendit parmi eux l'association mystique des Amis de Dieu, qui voulaient pour le peuple, alors délaissé par le clergé, un culte plus pur et plus simple ^ et la prédication dans la langue vulgaire. Nicolas de Bâle, chef des Amis de Dieu vaudois, qui fut brûlé plus tard comme hérétique en France , trouvant Tauler encore trop timide , prit peu à peu sur lui un grand empire, et lui fit pratiquer plus ouvertement les conséquences de sa doctrine mystique. Toutefois, Tauler resta en apparence fidèle à l'Eglise, sans jamais se laisser entraîner vers Thérésie des begards, ou frères du libre esprit, que maître Eckart avait tenté d'introduire au sein de l'Eglise. Il manifesta même une répugnance constante contre le panthéisme, vers lequel inclinaient toujours les théories renouvelées de récole d'Alexandrie.
Les œuvres principales de Tauler, sont :
l"". Des sermons , la plupart manuscrits , conservés à Strasbourg , à Cologne, à Munich , à Vienne, à Berlin , à Leipzig. La première édition parut à Leipzig en 1<^98. Laurent Surius , chartreux de Cologne^ la paraphrasa en latin en ibiS ;
2°. L'Imitation de la pauvre vie de Jésus-Christ, exposition, sous une forme encore scolastique, de la théorie et de la pratique du mysticisme de Tauler, publiée à Francfort en 1621 , puis en 1833.
Les sermons de Tauler ne manquent point d'éloquence. Dans ses dernières années surtout, il quitte les abstractions métaphysiques pour les conseils de morale pratique, sans tomber dans l'ascétisme de Suso ou les rêveries contemplatives de Ruysbroeck. Il s'élève aussi fortement contre le relâchement des mœurs et de la discipline du clergé. — Le livre deV Imitation est un monument curieux des doctrines philosophiques du xiv*^ siècle , et , par conséquent , celle des œuvres de Tauler sur laquelle nous devons le plus insister.
Chez tous les mystiques allemands de cette époque, Eckart, Suso, Tauler, Ruysbroeck, le dogme chrétien n'est que le cadre , la forme dont la spéculation découvrira le sens, le contenu métaphysique. Chez tous; Dieu est conçu, à la manière des alexandrins, comme TUnité ineffable , qui se développe nécessairement , et se manifeste dans la Trinité.
Dieu se connaît , se différencie de lui-même par l'intelligence , le Verbe; et annule cette différence, rentre en lui-même, par l*amoar. Les créatures émanent de Dieu et retournent à lui.
Mais Tauler insiste fortement sur la dislinction nominale du Créateur et de son œuvre, sur l'indépendance de Dieu, croyant échapper par ces contradiclions verbales au panthéisme qui l'attire.
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L'homme esl Timage de la Trinité.
Par la mémoire , ou plut6t la rémiDlscence , il relient le souvenir de Dieu et espère le recouvrer.
Par la raison , il a foi en Dieu et le connatt médiatement.
Par Tamour ou la volonté , deux facultés que Tauler confond Tune avec Tautre, comme tous les mystiques, il tend vers Dieu.
EnGn , cette Trinité, cette triple faculté devient une par la syndérèse, ou vue suprême immédiate de Dieu , sorte d'extase.
Cette division est le résultat du péché , qui de possible est devenu actuel y réel , par la libre volonté de Thomme.
L'instrument de la régénération, c'est le détachement absolu, Tabstraction , l'ignorance savante et volontaire de toutes les choses créées , condition de la véritable et divine science. Cette abstraction théorique ^ jointe à l'abnégation pratique, constitue la vraie et féconde paMvreté qui déifie Tàme humaine et la fait cousubstantielle à Dieu , imparfaitement durant cette vie , mais absolument après la mort.
On voit que ce qui caractérise le mysticisme de Tauler c'est un effort constant pour sauvegarder le libre arbitre , et échapper à la prédestination et au panthéisme. Ce. n'est qu'au prix de contradictions choquantes en théorie, et grâce à ses tendances morales et pratiques, qu'il atteint à peu près ce but.
L'influence de Jean Tauler fut grande sur ses contemporains. On l'appelait le docteur illuminé. On le prenait pour arbitre dans les différends. Son dévouement fut admirable pour les malades dans la pesjte noire qui désola Hambourg en 1348. Après quelques persécutions supportées avec courage et noblesse , il mourut entre les bras de sa sœur, religieuse au couvent de Saint-Nicolas-aux-Cordes, à Strasbourg, en 1361.
Le meilleur travail, et, pour ainsi dire, le seul accessible, sur Jean Tauler, c'est le savant mémoire de M. Schmidt sur le mysticisme allemand au xiy<^ siècle, imprimé dans les Mémoirei de Vaeadémie des iciences moralee et politiques, ISA-?, t. n, Savante étrangère.
TAURELLUS (Nicolas), naquit à Montbéliard le 26 novembre iiVl, étudia à l'université deTubingue la philosophie et la théologie, puis se fît recevoir à Bàle docteur en médecine. Il était attaché, en cette qualité , à la personne du duc de Wurtemberg, lorsque les théologiens, irrités par l'indépendance de ses opinions, excitèrent contre lui une cabale à laquelle il fut obligé de céder. Il retourna à Bftle , où il occupa une chaire de philosophie et de médecine jusqu'en ISBO, époque où il fut appelé à Altdorf pour y enseigner les mêmes sciepces. Il mourut de la peste qui ravagea cette dernière ville en 1606.
Taurellus est un des esprits les plus ardents et les plus libres de cette époque de liberté et d'enthousiasme qu'on appelle la Renaissance. Chez les uns, il passait pour un socinien^ chez les autres, pour un athée. Il n'était qu'un ennemi de la routine et de la philosophie d'Aristote, telle qu^on la comprenait jusqu'alors , entourée d'une sorte de consécration religieuse, tant dans les écoles protestantes que dans les écoles catholiques. Il se demandait comment l'éternité du monde enseignée par le philosophe de Slagire pouvait se concilier avec le dogme biblique de la
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création. Il ne pouvait comprendre qae ce ({tt'on regardait comme vrai en philosophie pût être faux eii théologie , et réciproquement. Il ne reconnaissait, au contraire , qu'une seule vérité , se manifestat^t à la fois par la raisoni et par la révélation , par la philosophie et par la théologie. Cesdeux sciences ; selon lui, loin de se contredire, devaient donc se prêter on mutuel appui. Hais quel est Tobjet propre de chacune de ces deat sciences , et quelles sont les limites qui les séparent ? Tel est le problème €|p'il faut résoudre pour réussir dans cette conciliation. Tàurellos commence par déterminer Tobjet de la philosophie , ou , ce qui revient au même , la puissance naturelle de la raison.
L9 philosophie, dit «il dans son principal ouvrage {PhiloêophicB triumphus, in-S**, Bâie, 1573); la philosophie n*ést pas la propriété de tel on tel philosophe , pas plus d*Arislote que d'un aaire , elle appartient à Tesprit humain : Humana menti, non ArUtoieli, est ad^ seribei^éki. Aussi ne faut*il pas lui attribuer les erreurs qui ont été soutenues sous son nom. Elle est au-dessus de toutes les opinions personnelles et de foui les systèmes particuliers; elle est la raison même • ou ta eonnaissanee que nous peut donner des choses divines et humaines la faculté émanée de Tintelligence par la voie infaillible du raisonnement. Celte faculté ne peut être mise en doute , et il est incontestable qu'elle est née avec nous ; car elle est l'essence même de l'ftme ; l'Ame ne saurait la perdre sans cesser d^exister. Des causes extérieures, des obstacles physiques peuvent gêner son action; elle peut être développée dans différents sens et à différents degrés , par différents genres d'éducation ; mais rien n'est capable de la détruire. Taurellus est donc eontrairé à cette Proposition d*Aristote universellement consacrée dans les édoles, que 1 âme est une table i'ase et que toutes les idées lui viennent du dehors. Comment une substance immatérielle peut-elle être comparée à une table ou à la toile encore blanche d^un peintre? Comment soutenir que l'âme se borne à réfléchir les images qu'elle reçoit du monde extérieur? L'Ame ne peut penser sans agir; elle est une substance essenlielletiaent active, et son activité se manifeste par rinlelligence .autant que par la volonté. Tout ce qu'elle comprend véritablement est sa propriété et sa cobquête. Par cette doctrine , qui fait penser involontairement i celle de Maine de Biran , Taurellus ne se sépare pas moins de Platon que d'Aristote. La connaissance vraie étant le fruit de notre activité^ c*e$t*à-dire de l'analyse et du raisonnement, n'est pas plus une réminiscence qu'un résultat de la sensation. Il y a cependant une certaine analogie entre la connaissance et la réminiscence : car nous portons au fond de notre Ame le principe de tout savoir, qui se développe par les opérations de l'intelligence, sous l'excitation du monde extérieur. Sans les objets sensibles qui viennent frapper nos sens et éveiller notre attention, notre Ame resterait comme engourdie au sein de la matière cérébrale.
La théologie diffèi% complètement de la philosophie par son principe et son but. Le principe de la philosophie est, comme nous venons de le voir, le raisonnement , la démonstration ; le principe de la théologie, c'est Tautorilé ou la foi. La philosophie a pour but la science , c'est-à-dire la simple connaissance de la puissance de Dieu et de ses autres attributs. La théologie est la révélation de sa volonté. L'une