‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 3)Chapitre 4 sur 101 · SENSUALISME · texte numérisé non relu

SENSUALISME

n'est-elle pas, au fond, celle de Démocrite lai-même et de son disciple Epicure ?

Mais c'est surtout dans l'histoire de la philosophie moderne que le sensualisme nous apparaît avec son caractère propre, sous la forme réflexive et psychologique. La philosophie moderne, en général, ne procède pas du dehors au dedans, comme la philosophie ancienne , mais du dedans au dehors, c'est-à-dire qu'avant de se prononcer sur la nature des choses, elle veut étudier celle de Tesprit même ; elle veut savoir quelle est Torigine et quels sont les fondements delà connaissance. Observant que toute connaissance se produit d'abord à l'occasion ou d'une sensation ou d'une émotion intérieure excitée en nous par le canal des sens, quelques-uns ont pensé que la sensation était ellemême l'intelligence, et que toutes nos idées étaient tirées de son sein. Mais il y a deux degrés dans celte manière de voir, Tun représenté par le système de Locke et l'autre par celui'^de Condillac. Selon le premier de ces deux philosophes, la sensation n'est que la matière de nos idées ; il faut une autre faculté, la réflexion, pour lui en imprimer la forme, c'est-à-dire pour nous en donner la conscience , pour la combiner et la généraliser. Selon Condillac, la réflexion est comprise dans la sensation. Celle-ci nous fournit seule, par ses transformations successives, tous les effets que nous attribuons à l'intelligence. Or, si la sensation prend la place de l'intelligence, évidemment elle ne connaît et il n'existe en nous d'autre faculté qu'elle-même ; elle absorbe aussi la volonté et l'âme tout entière. Tel est, à sa plus haute expression , le sensualisme psychologique.

On peut aussi reconnaître, comme tenant le .milieu entre le matérialisme antique et le système moderne de la sensation, un sensualisme logique, c'est-à-dire le nominalisme, qui, après avoir joué un grand rôle au moyen âge, a été ressuscité par Hobbes, au milieu du xvii** siècle. Supposer, en effet, qu'il n'y a pas d'idées générales dans notre esprit et que tout ce que nous appelons ainsi n'est qu'un mot vide de sens, comme dit Roscelin , on un chiffre sous lequel on comprend plusieurs notions individuelles, c'est supprimer la raison pour ne laisser subsister que la sensation ; c'est arriver, par l'analyse logique , au même terme que l'analyse psychologique de Locke et de Condillac.

Quant à la troisième forme de sensualisme, celle que nous avons appelée le sensualisme moral , elle n'est que la conséquence des deux autres et s'attache à l'école de Locke, comme à celle d'Epicure et de Démocrite. Evidemment , si non-seulement notre intelligence , mais notre âme tout entière , est renfermée dans les sens , la sensation, de même qu'elle est le critérium du vrai et du faux , est aussi seule appelée à prononcer entre le bien et le mal : ce qui revient à dire qu'il n'y a pas d'autre bien que le plaisir > qu'il n'y a pas d'autre mal que la douleur. Après cela, peu importe, que l'on considère le plaisir et la douleur dans l'avenir; que l'on préfère la passion ou l'intérêt bien entendu. Tous les philosophes sensualistes n'ont pas avoué cette conséquence ; mais le sensualisme l'a toujours apportée avec lui, et, un peu pins tôt un peu plus tard, des esprits conséquents l'en ont fait sortir.

Une autre conséquence du sensualisme, non moins inévitable que la précédente, c'est le scepticisme : car, si toute idée se résout dans une

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sensaiioDy et si une sensation n'est qu^une affection personnelle , fugitige y mobile, variable à Tinfini, il nous est impossible de rien découvrir de la nature et de Texislence des êtres ; nous ne savons pas s'il y a quelque cbose, indépendamment de notre propre sensibilité; nous ne savons pas même si nous sommes. Nous ne sommes pas, en effet, nous ne formons pas un être ou une personne, sans unilé, sans identité, deux qualités que les sens ne sauraient atteindre. Aussi le sensualisme est-il a peine né dans Tantiquité , que nous voyons naître avec lui le scepticisme. Il en est de même chez les modernes ; Locke est bientôt suivi de Berkeley et de Hume, dont Tun doute de l'existence des corps, et l'autre des corps et des esprits tout ensemble , n'admettant que des idées et des impressions.

Il nous suffit d'avoir indiqué les diverses formes du sensualisme et ses conséquences générales; pour le connaître avec plus de détail il faut étudier en particulier chacune des écoles qui le représentent.

SEPULVEDA (Juan Genesio de) , né vers l'année 1490, à Pozo- Blanco , dans le pays de Cordoue , a longtemps eu le renom de grand historien et de grand philosophe. Pomponace fut un de ses premiers maîtres ; mais il ne partagea pas sa doctrine , comme on le voit dans une de ses lettres, où il prétend qu'Aristote s'est prononcé pour l'immortalité de l'âme en des termes irréprochables. Il avait manifesté , dans sa jeunesse , plus de goût pour la philosophie morale que pour les spéculations métaphysiques; et quand il devint un des familiers de Charles-Quint , il ne songea guère à compromettre sa fortune en s'attachant à des nouveautés contre lesquelles s'élevaient tant de protestations. Après avoir fait quelque séjour à Bologne , il se rendit à Rome , puis à Naples et à Gènes , tour à tour protégé par le prince de Carpi , le cardinal Caietan , le cardinal Quignonès. Il entendait les afifaires et ne les traitait pas avec beaucoup de scrupule : c'est par là qu'il gagna la confiance de Charles-Quint. Nommé , en 1536 , chapelain et historiographe de ce prince , il quitta l'Italie pour retourner en Espagne, où il devint précepteur de l'infant don Philippe. Il résidait, avec la cour, à Valladolid , quand, en l'année 1550, l'évoque de Chiapa , Barthélémy de Las Casas , vint le provoquer à un tournoi doctrinal , le dénonçant aux princes et aux peuples comme auteur de propositions criminelles, et prenant rengagement de le confondre. La matière de cette controverse était grave. Dans plusieurs de ses écrits ( parmi lesquels nous désignerons ceux qui ont pour titre De regno et régis officio ; — De convenientia militaris disciplinœ cum chrisiiana religione; — eiDejustis belli (;at4«i«),Sepulveda s'était énergiquement déclaré contre les docteurs de son temps, qui , dans l'intérêt des champs dévastés , des familles en deuil , des populations décimées , réclamaient, au nom de Dieu même, au nom de Téternelle justice , ia fin des horribles guerres du xyi^* siècle. La pratique des affaires avait fermé son àme aux tendres émotions de la charité ; il ne comprenait plus que les raisons d'Etat , et ne permettait pas qu'on vint , avec des sermons et des larmes , déranger les calculs de la politique. On l'avait défié de justifier la guerre; il l'avait fait, et en des termes véhéments , déclarant aux princes qu'il leur était ordonné

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par les saintes Ecrilofe^ de eoif^baUri; le» béréitqoes^ d*aié«»ltr le» iûfidèks y ei qu'ils avaient méme^ iuivaat les lois divines el les Mis humaiDesy le dp«ii de Irrer Tépée simplement poot aecroitre leur» £^ats. Altaqiiée par Meleiuor Ganc» el par don Raonrez^y évéqne de Ségovle f celte doctrine était appuyée par le plus grand nombre de» conseillers de la couronne. Une assesMée de dœtewrs, eonvocpiée' par Charles-QQint, à la requête de Barlhélenay èe Las Casas> entei^il les deux ehampions , mais n'osa se prononcer ni pour l'un ni ponr rautre.^ Les aeadémies de Salamanque et d'Alcala evrent plus de eov^ rage^ et eondannièrenl les propositions de Septlveda. Ce fut an échee pour son crédit. 11 ne le supporta pas,, et^ quittant la cour, i^ se retira dans une maison de campagne qu'il avait à Mariano^ C'est là qu'A mourut en 15?3.

Noos désignerons parmi ses ouvrages ceux qui concern^rt^ hr philo^ Sophie. Il pabUa d^abord ^ contre Lather et ses adhérents : De fisâo éi libero arbitrio, in -4°, Rome, 1500. «Supprimer le libre arbitre, c'est j dit-il f. supprimer Fboflame même f » et il èonfôod la tfapèsé des luthériens avec celle des astrologues , les uns et les autres soutenant que la volonté de l'homme est falalemeni gouvernée par des influences secrètes» Maïs si la volonté ne connaît aucune contrainte ^ qu'est-eer que la gr&ee ? Sepolveda n'en pacrle guère. Quand on lui montue tes textes formels de saint Paul , de saint Augustin , de saint Jérôme > il dit que c'est du fumier reeueUli dans l'or de ces grands deetsurs- (c. w). S'arrètera-Wil , du moins y aux conclusions discordantes du. semi-pélagianisme ? Il s'affranchira de toute réserve pour rèprodtnite' la thèse de Pelage avec sa primitive énergie. On n'attendait peut-être) pas cela d'un homme qui conseille aux princes d'aoéàni^r, par le fer et la flamme y te principe de la liberté de conscience. Mais pour com-^' prendre toute cette polémique du xvi*' siècle sur la grâce et la liberté y il faut moins considérer la surface que le fond des choses. Où tendait la doctrine de Luther sur le serf arbitre ? à l'entière indépendance des âmes. Dès que tous Jes mouvements de la conscience huikiaine étaient regardés comiûe ayant la grâce divine pour cause absolnm^t déterminante, chacun n^'avait i^us qu'à se laisser conduire par ce guide intérieur; et, dès lors, il était permis de résister à la voix de TEglise, à l'autorité des pasteurs , de contredire ouvertement tes décrets des papes, des conciles : la théorie du serf arbitre fondai4^ ainsi comme un droit divin la révolte individuelle. C'est pour cela qu'elle Ait si|vivement attaquée par les théologiens demeurés fidèles à la cause du souverain^ pontife y et peur les docteurs engagés au service des princes^

Sepulveda savait le grec ; U Kavait appris de Tryphon le Byzantiir et de Marc Musurus. Comme on signalait des fautes nombreuses dans les versions latines des philosophes grecs , il entreprit de les corriger, et donna^ d'abord en l'année 1526, à Rome, une traduction nouvelle du traité d'Aristote qui a pour titre : De la naissance et de la mortL L'année suivante il publia les commentaires d'Alexandre d'Aphrodise sur ÏA Métaphysique : Aleœandri Apkrodisœi commeniaria in d^odedm Aristoteliê libros de prima philosophia, in^P, Rome , 1527. 14 avait entrepris cette traduction par les conseils de Jules de Médicis , et il la dédiait à Clément VU. Elle eut un grand succès , et obtint en

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pea d'a&Béea k& bônnears d'une quadiyple impressioii. A Téditioa de Rome aoecédèrent celle de Paris, 1536 , et celles de Venise y 1544^ 1561. Les petite traités d*Aristoie qui ont pris le titre de Porv^ natwtaim parurent ensuite à Paris , sans date , trs^doits en latin par Juan de Sepulveda. On les accueillit avec une égale faveur. Cette Titien j que possède ht Bibliothèque nationale, était déjà très-rare à la fin du dernier siècle : on n'en connaissait que notre exemplaire.

Après avoir consacré quelques années à ces travaux de pure érudition j Sepulveda se jeta de nouveau dans Tarène des partis* On se plaignait amèrement des maux que cause la guerre y et Ton se demandait si le métier des armes n'imposait pas des devoirs contraires aux préceptes delà morale évangélique. Sepulveda prit la parole sur cette question y et publia De convementia miUtetriê àiêcipUna eum ehristiana religione, dialogus qui inscribitur Démocrates, in -4^, Rome , 1535 : c'est le plus célèbre de ses ouvrages^ Le ton dogmatique qui règne dans ce dialogue se retrouve dans les autres écrita de Sepulveda : il est exempt de pédanlisme, et cependant il offense bien souvent Tesprildu lectenr, parce que (^est le ton du paradoxe. Vers le même temps parut un autre écrit de Sepulveda, qui n'esl peuBt-étre pa» moins digne d'estime^ c'est son discours sur les devoirs des témoins : Jo. Genesii Sepulvêd», Cordubemis, de ratiomê àicendi Uêtimomum i» cauHs oecullorum ertminum, dialogua qui imeribitur Theophiki»^ in-4°, Valladolid , 1538. Il mit ensuite au jour un ouvrage longtemps préparé, une traduction latine de la Politique d*Aristote : Ariêioteliê de Republica Hbri octo, interprète et enarratore J. Genetio Sept^edm^ in-4'' , Paris , 1548. Louée par Gabriel Naudé et par Heinsius, cette traduction a été critiquée par Huet. Saivant M. Barthélémy St-Hilaire, c'est la meilieore de toutes les versions latines de la Politique. Désignons ei^n , parmi les ouvrages politiques de Sepulveda, le dialogue intitulé Gonsaltue, qui a pour matière la recherche de la gloire , De appetenda gloria, le Second Démocrates, on De juetie bellicmusiÊ , qui parait inédit, et le trailé De regno et régis officia^ qui lut publié pour la première fois à Ilerda, en 1571 , in-8°.

11 y a plusieurs éditions des Œufcres de Sepulveda , mais aucune n'est complète. La preàiière parut à Paris en 1541 , in-8" ; la seconde à Cologne , in^-4'' , en 1602^ la troisième à Madrid , en 17<86 , 4 voL in-4'', par les soins de l'Académie royale d'histoire. Cette édition ne contient pas les traductions de Sepulveda. — Sur la vie et les œuvres de cet écrivain il faut consulter le P. Niceron , Hommes illuitree , et le Commentariue de vita et tcriptis J. G. Sepulvedœ , que les éditeurs de l'année 1780 ont mis à la tète de leur premier volome. B. H.

SERVET (Michel). On n'ignore pas en général que Michel Servet a nié le mystère de la Trinité; on smt aussi qu'il a innové en physiologie comme en i^ligion, et qu'il est au nombre des savants qui disputent à Harvey la glorieuse découverte de la circulation du sang ; mais quel est au joste le caractère des doctrines eH du génie de ce médecin novateur, de ce théologien hérétique? S'est-il borné, en théologie, à (les né^tioDS partielles, ou bien a-t-il con^u un système dont la néga-

tion de la Trinité De soit qu'un corollaire? quel est ce système? quelles en sont les origines^ les destinées ^ la valeur propre ? Voilà des questions que personne, en France, n'a jamais résolues, disons plus^ qu'aucun historien , aucun critique ne s'est jamais sérieusement proposées.

Cet oubli est injuste. Les opinions religieuses de Michel Servet ont exercé une influence considérable sur les esprits de son temps. Il y a eu des servelisles en Allemagne, en Suisse, en Itahe. Etroitement liée au protestantisme qu'elle tend à dissoudre, et au socinianisme qu'elle vient susciter, l'hérésie de Michel Servet est le lien de ces deux grandes phases du mouvement religieux du xvi« siècle. Ce n'est pas tout :|il il n'y a pas seulement dans Michel Servet un grand hérésiarque -, il y a aussi un philosophe. On doit le rattacher à ce groupe de penseurs qui s'enflammèrent d'enthousiasme pour le platonisme alexandrin. Ce torrent d'idées panthéistes et mystiques qui agita sans la troubler l'àme candide de Marsile Ficin, qui égara Patrizzi et perdit Giordano Bruno, ce même flot entraîna Michel Servet; mais ce qui le sépare des purs platonisanls, ce qui donne à sa doctrine une physionomie originale , c'est qu'il entreprit de fondre ensemble son panthéisme néoplatonicien et son christianisme hérétique ^ c'est qu'il essaya , non sans génie ^ une sorte de déduction rationnelle des mystères du christianisme; c'est, en un mot, qu'il tenta, au xvi^ siècle, une œuvre qui semblait réservée à la hardiesse du nôtre : je veux dire une théorie du Christ ; ce qu'on appellerait aujourd'hui , de l'autre c6té du Rhin , une christologie philosophique, et, qui plus est, une christologie panthéiste. A ce point de vue, Michel Servet se présente aux regards de l'historien sous un jour nouveau. On ne voit plus seulement en lui le rival et la victime de Calvin, le médecin novateur^ le chrétien hérésiarque, mais le théologien philosophe et panthéiste, précurseur inattendu de Malebranche et de Spinoza, de Schleiermacher et de Strauss.

Nous allons raconter rapidement sa vie orageuse , terminée par une fin si tragique ; puis nous caractériserons avec soin ses idées métaphysiques, qui sont le lien par où son nom se rattache à Thistoire-de la philosophie ; quant à ses doctrines théologiques, nous nous bornerons à les esquisser.

Michel Servet, ou, plus exactement, Micaël Serveto, naquit Tan 1509, à Villanueva, petite ville d'Aragon, de parents honorables, chrétiens d'ancienne race, comme il nous l'apprend lui-même, et mvant noblement. A dix-neuf ans il quitta l'Espagne, qu'il ne devait plus revoir. Etrange destinée de ces aventureux génies du xvj« siècle, Servet, Bruno,' Yanini! ils n'ont ni famille, ni patrie. Agités d'une inquiétude secrète, d'un insatiable besoin de mouvement, ils traversent en courant l'Europe sans pouvoir se Gxer jamais, avides de nouveautés, de disputes et de périls, allant d'écueil en écueil et d'orage en orage, jusqu'à ce que la tempête finisse par les engloutir.

Toulouse fut la première station de Michel Servet. Il y commença rétude du droit, bientôt abandonnée pour celle des saintes Ecritures. Nous voyons éclater ici le trait distinctif de son caractère, je veux dire une curiosité passionnée, insurmontable, inextinguible pour les questions religieuses. La réforme de Luther agitait l'Allemagne et 1 Europe, et

partout soufDait un esprit nouveau. L'âme de Servet en fut embrasée, et sa vie appartint désormais à une sorte de méditation Gévreuse des mystères du christianisme. En 1530, il se dirige tour à tour vers les foyers les plus actifs de la réforme', et s'adresse d'abord] à OEcoIampade. Servet), qui déjà préludait au panthéisme en soutenant Téternité de la création, produisit sur ce chrétien simple et scrupuleux un effet d'épouvante. A Strasbourg, Bucer et Capito ne lui Grent pas meilleur accueil, etjtZvsringle s'unit à eux pour maudire le méchant et scélérat Espagnol. Servet en appela au public de l'anathème des chefs de la réforme. En 1531 , il publia à Haguenau son livre des Variations de la Trinité {De Trinitatis erroribus libri septem, per Michaelem Serveto , alias Rives , ab Arragonia Hispanum , anno 1532 , in-8% 119 feuillets, sans nom de ville ni d'imprimeur). L'année suivante, il donna ses Dialogues {Dialogorum de Trinitate libri duo; Dejustitia regni Christi capitula quatuor, per Michaelem Serveto, alias Rives, ab Arragonia Hispanum, 1532, in-S"" de 6 feuilles). Tout le système philosophique et religieux de Michel Servet est en germe dans ces deux écrits , qui firent un tel scandale en Allemagne, que Servet changea son nom en celui de Michel de Villeneuve, et gagna la France. En 1533 il est à Paris et semble avoir abandonné des spéculations périlleuses pour étudier la médecine sous deux maîtres illustres, Sylvins et Fernel. Il prend le bonnet de docteur et professe avec éclat au collège des Lombards. Portant dans cette carrière nouvelle les qualités et les défauts de sa nature , il donne dans les visions de Tastrologio judiciaire, et découvre ou plutôt devine la circulation du sang.

A la suite d'une querelle avec la Faculté de médecine, Servet quitta Paris en 1538, et mena longtemps une vie errante , séjournant tour à tour à Lyon , à Chaulieu , à Avignon , peut-être en . Italie , sans protection, sans fortune , sans asile, obligé pour vivre de mettre sa plume au service des libraires, publiant une bonne édition de la Géographie de Ptolémée, une Bible annotée, des arguments pour une Somme de saint Thomas en espagnol , et quelques autres travaux de même espèce. En 15^1, il fut rencontré à Lyon dans un état assez misérable par Pierre Paulmier, archevêque de Vienne, en Dauphiné, savant homme et ami des lettres, qui 1 avait connu à Paris, et lui offrit dans son propre palais une honorable hospitalité. Là , tout conseillait à Servet de^rmfner en paix sa carrière vagabonde. Habile et heureux dans son art, recherché par les familles les plus considérables, respecté pour sa science, aimé pour la douceur do son caractère, tout autre à sa place eût vécu content^ mais rien n'avait pu éteindre dans celte âme inquiète, rêveuse et passionnée, la soif des spéculations religieuses. A Vienne, comme à Toulouse^ comme à Bâle et à Strasbourg, persécuté ou paisible, pauvre ou dans Tabondance, son âme était tout entière au spectacle des agitations du christianisme. Il croyait avoir trouvé, seul, le nœud de toutes les dif6cultés du temps. Ce n'est pas que la réforme à ses yeux ne f&t légitime; mais elle s'arrêtait à moitié chemin. 11 prétendait lui imprimer une impulsion nouvelle et méditait le dessein de présenter au monde une œuvre que n'avaient osé entreprendre ni Luther, ni Zvsringle, ni Calvin, un christianisme rajeuni , reconstruit depuis la base jusqu'au faite , le christianisme de

l'avenir, qui était aussi pour lui le vrai christianisme du passé. Ses yeux étaient fixés sur Genève. L'auleur de YInstitution chrétienne, le législateur du protestantisme, lui pai'aissàit rhomnie le plus capable de comprendre ses idées, le mieux placé pour réaliser ses desseins. Il mettait sa gloire à le séduire à sa doctrine. Entraîner JCalVin, en eifet , c*était entraîner le protestàntisîne > c'était changer là face du moi^de religieux.

Rien ne put détourner Servet du dessein de convaincre son adversaire. Mis en communication avec lui par le libraire lyonnais Frellon^ une correspondance active s'engagea. Egalement sincères, mais également orgueilleux et entiers, ces deux esprits, d'ailleurs si différents^ ne pouvaient s'entendre. Calvin rompit tout commerce avec ube hauteur suprême , et le cœur profondément irrité. Servet résolut alors de publier le grand ouvrage qu'il méditait depuis longues années, et dont il avait communiqué plusieurs parties à Calvin et à son amiViret. Il décida à prix d'argent deux libraires de Vienne, Balibazard Arnollet et Guillaume Guéroult, à iMmprimer en secret pour le répondre ensuite dans toute l'Europe. Le titre de l'ouvrage était significatif: tteitiiution du christianisme {Christianismi restitutio, totius Ecclesiœ apostolicœ ad sua iimina vocatio, in integrum restiiuïa cognitione Éei, fidei Christi, justificationis nostrœ, regeneratione baptismi et cœnœ Domîni mandu-' cationis. Restituto denique nobis regno cœlesti, Babylonis impiœ captif vitate soluta, et antechristo cum suis penitus destructo ; 734< pages in-8**. M. S. V. [Michael Servetus Villanovanus, i533]. — Evidemment celte publication . destinée à produire chez les protestants et les catholiques un scandale immense, créait par cela même contre Servet un danger presque inévitable. L'hérésie était flagrante , et la loi frappait les hérétiques du supplice du feu. Servet se jeta tète baissée dans cet abtme, et nul doute qu'un orgueil excessif et un désir violent de paraître et d'agiter le monde n'aient fortement contribuée le faire agir; mais il serait injuste de ne pas reconnaître en lui un homme sincère, profondément convaincu de la vérité de son système , et qui cédait à rirrésistible besoin de communiquer à ses semblables ce qu'il croyait être ia vérité. Noble audace après tout, qui lui faisait sacrifier son repos et sa vie à la fortune d'une idée!

C'est à l'histoire à raconter les mémorables détails de cette tragique affaire. Dénoncé par les propres manœuvres de Calvin à Tautorilé ecclésiastique, Servet est mis en prison, s'échappe de Vienne, et, après avoir erré plusieurs mois autour de la frontière, se fait prendre au piège à Genève par son plus mortel ennemi. Après un long procès et des souffrances inouïes, il est brûlé \îî sur la place du Champel , et subit son supplice avec une fermeté d'esprit et un courage indomptables (1553).

Pour cotnprendre cette effroyable immolation, dont Gibbon a dit avec raison qu'il en était plus profondément scandalisé que de toutes les hécatombes humaines qui ont été sacrifiées dans les auto-da-fé de l'Espagne et du Portugal, il faut mesurer le péril que créait pour le protestantisme la théologie de Servet, et on ne comprend bien cette théologie elle-même qu'en la rapportant au système métaphysique ioui elte est une curieuse application.

Le point de dépari de Servet en philosophie , c'est que Dieu , considéré en soi dans les profondeurs dé son essence incréée , est absolument indivisible.

Il faut se rendre compte de ce principe» de son origine et de sa portée. Servet ne se dohne pas pour l'avoir inventé : il remprunte à la tfaditioh néoplatonicienne, à ses autorités favorites, Nomenius et Plotin, Porphyre et Proclus, Hermès Trismégisle et Zoroastre. El en effet y ce principe de l'absolue indivisibilité de Dieu a été et devait être hautement proclamé par toutes les écoles panlhéistes et mystiques de Tantiquité. C'est le génie du mysticisme de ne voir dans toutes les formes de la vie individuelle que des ombres fugitives et décevantes^ dans la vie elle-même, depuis Son plus humble degré jusqu'au plus sublime, qu'une stérile agitation; et de concevoir^ au-dessus de ce cou* rant de phénomènes où Texistence se divise et se perd , un principe immobile^ simple, pur, exempt de toute action, de toute division, où tout doit s'identifier et s'unir. Le panthéisme parait d'abord animé d'un génie tout contraire. Son dieu est un dièù vivant ; il agit, il se développe par la nécessité de son essence ; il se mêle à la nature , il est la nature elle-même, en revêt toutes les formes, en monte, en descend et en remplit tous les degrés. Mais si le dieu du panthéisme est inséparable de la nature ) par là nîéme il n'a pas de vie propre et distincte ; il ne se manifeste que dans ses œuvres et sous la condition de l'espace , dn temps et du mouvement. Pris en soi , il n'est plus que l'unité absolue , l'être pur, la substance absolument indivisible et incompréhensible } il est rinèonnu , l'ineffable , l'infini ; c'est l'Abîme des Chaldéens , rUn de Plotin, l'En-Soph des kabbalistes ; de la sorte, le mysticisme et le panthéisme, divers à tant d'égards^ se rencontrent dans'^ce principe de l'indivisibilité absolue dé Dieu. Servet Tadôpte, sauf des réserves de peu d'importance, et il s'en sert avec une sagacité et une hardiesse extrêmes contre la doctrine chrétienne de la Trinité.

A la place de cette Trinité qui révolte sa raison, Servet conçoit un dieu parfaitement un , parfaitement simple , si simple et si un qu'à le prendre en lui-même il n'est ni intelligence, ni esprit, ni ainour. Toutefois, entre un tel dieu , retiré en soi dans sa siinplicité inaltérable, et ce flot d'existences mobiles, divisées , changeantes, il faut un lien , un intermédiaire. Cet intermédiaire, ce lien, pour Servet, ce sont les idées.

Les idées sont les types éternels des choses. Ce monde visible, où trop souvent s'arrêtent nos pensées et nos désirs, qui enchante notre imagination de ses riches couleurs , n'est qu'une image affaiblie d'un indivisible et plus noble univers. S'il est dans la région des sens une chose entire toutes belle et féconde, c'est la lumière; mais son fugitif éclat , toujours mêlé d'ombres , pâlit et s'éclipse devant les étemelles et pures splendeurs de la lumière incréée. Ces mêmes objets qui apparaissent dans notre monde et sous la condition de la limite, du mélange et du mouvement, la pensée dn vrai philosophe les contemple an sein du monde idéal , purs , simples, infinis, immobiles, harmonieux.

Les idées ne sont pas seulement les modèles immuables , les essences abstraites des choses : c6 sont dés principes substantiels et actifs; elles président à la fois à la connaissance et à l'existence ; en même temps

6 là SERVET.

qa elles ordonnent le monde et règlent la pensée j elles soutiennent et \ivifient toutes choses. Ainsi ^ l'invisible univers des idées ^ distinct de, Tunivers visible , n'en est point séparé; il le pénètre et le remplit. De même , les idées ne sont point séparées de Dieu j bien qu'elles s'en distinguent. Elles sont le rayonnement éternel de Dieu^ comme le monde sensible est le rayonnement éternel des idées. Ce que les idées sont aux choses ; Dieu l'est aux idées elles-mêmes. Les choses trouvent leur essence et leur unité dans les idées ; les idées trouvent leur essence et leur unité en Dieu. Dieu^ indivisible en soi^ se divise dans les idées; les idées se divisent dans les choses. Dieu , pour parler le langage de Michel Servet, qui fait songer ici tout à la fois à Plotin et à Spinoza 9 Dieu est l'unité absolue qoi uniOe tout, Tessence pure qui essentie tout, esseniia essentians (Christ, rest., lib. iv, p. 125). L'essence, l'unité, descendent de Dieu aux idées, et des idées à tout le reste; c'est un océan éternel d'existence ^ dont les idées sont les courants , dont les choses sont les flots.

En résumé, il y a trois mondes , à la fois distincts et unis : au sommet. Dieu, absolument simple, ineffable; au milieu, rélernelle et invisible lumière dçs idées; au bas de cette échelle infinie, s'agitent les êtres. Les êtres sont contenus dans les idées, les idées sont contenues en Dieu , Dieu est tout, tout est Dieu ; tout se lie , tout se pénètre , et la loi suprême de l'existence est l'unité universelle. L'unité, l'harmonie, la consubstantialité de tous les êtres, voilà le principe--qui a séduit Servet, comme il captiva depuis Sabellius et Eulychès^ comme il devait égarer un jour et Bruno, et Spinoza, et Schelling, et tant d'autres nobles génies. Ne faisons point un crime à Michel Servet de s'être laissé gagner à ces doctrines noblement chimériques, dans un siècle surtout où la plupart des esprits en subissaient le prestige.

Servet était tellement convaincu de la vérité de cette doctrine , que . devant ses juges mèiDes, en face de la mort, il eut le courage de la confesser. Calvin , qui avait fait des doctrines panthéistes de Servet un des principaux chefs de l'accusation capitale intentée contre lui, l'interpelle en ces termes au conseil de Genève : « Maintiens- lu que nos âmes soient un sourgeon de la substance divine; qu'il y ait dans tous les êtres une déité substantielle? — Je le maintiens , répond Servet. — Mais quoi! misérable ! s'écrie Calvin en frappant du pied, ce pavé est-il Dieu? Est-ce Dieu qu'en ce moment je foule? — Sans aucun doute. — A ce compte, ajoute Calvin avec ironie, les diables eux-mêmes contiennent Dieu? — En doutes-tu? » réplique sur le même ton l'indomptable panthéiste, perdant* ici toute prudence, mais n'hésitant pas à livrer sa vie plutôt que de désavouer sa foi.

Disons en quelques mots comment Servet rattachait à sa métaphysique panthéiste une théologie profondément contraire à la lettre et à l'esprit du christianisme. Servet partait de ce principe, que toute détermination précise répugne à la nature de Dieu. La négation de la divinité du Christ était une conséquence inévitable de ce principe. Michel Servet Ta-t-il résolument acceptée? l'a-t-il nettement repoussée? ni l'un ni l'autre. Il a essayé de l'atténuer en l'acceptant. C'est ce qui fait l'obscurité de sa christologie. La clef de toutes les difficultés qu'elle présente , c'est que Servet veut être à la fois chrétien et panthéiste.

Pour résoudre ce problème insoluble, pour reconnattre dans le Christ quelque chose de plus qu'un homme y sans y voir Diea lui-même mystérieusement uni a l'humanité 9 Servet imagine sa théorie d*nn Christ idéal qui n'est point Dieu, qui n'est point un homme, qui est un intermédiaire entre l'homme et Dieu. C'est l'idée centrale, le type des types, l'Adam céleste, modèle de l'humanité et par suite de tous les êtres. Pour TEglise, le Christ est Dieu; pour le panthéisme, le Christ n'est qu'an homme, une partie de la nature. Servet place entre la Divinité , sanctuaire inaccessible de l'éternité et de l'immobilité absolue, et la nature, région du mouvement, de la division et du temps, un monde intermédiaire, celui des idées, et il fait du Christ le centre du monde idéal. De la sorte, il croit concilier le christianisme et le panthéisme en les corrigeant et les tempérant Tun par l'autre.

L'effort de Servet pour échapper au panthéisme est manifeste. Il reproche à Zoroastre et à Hermès Trismégiste d'avoir admis entre la nature et Dieu une union trop immédiate : il essaye de conserver les idées de création et de créateur. « Tous les êtres , dit-il, sont sans doute consubstantiels en Dieu, mais par l'intermédiaire des idées, c'est-à-dire par l'intermédiaire du Christ. » Le Christ seul est fils de Dieu 9 engendré immédiatement de sa substance; les autres êtres ne sont fils de Dieu que par adoption, et grâce à la médiation du Christ. Le Christ est le nœud delà terre et du ciel, le pont qui comble l'abîme entre l'éternité et le temps, entre le fini et Tinfini, entre la nature et Dieu.

Que serait Dieu sans le Christ? un principe inaccessible, retiré en soi dans les muettes profondeurs d'une existence absolue, une cause sans effet, un soleil sans lumière. Le Christ est la lumière de Dieu, sa manifestation la plus parfaite , son image la plus pure, sa personne. En ce sens, le Christ est égal à Dieu; il est Dieu même, mais Dieu visible, participant des créatures , contenant en soi l'humanité et tous les êtres de 4'univers. C'est du Christ que tout émane; c'est vers lui que tout retourne; il est la cause , le modèle et la fin de tous les êtres; tout en lui s'unifie, et il unifie tout en Dieu.

Servet développe cette idée avec un véritable enthousiasme; c'est le pivot de toute sa doctrine. Par elle , il prétend rendre le christianisme à sa pureté primitive, en expliquer tous les dogmes, les mettre en harmonie avec un panthéisme épuré, avec|les traditions de tous les peuples, les symboles de tous les cultes , les formules de tous les systèmes , les maximes de tous les sages. Quelque jugement qu'on porte au fond sur son entreprise , ni la sincérité dans sa foi, ni la noblesse dans son enthousiasme, ni une certaine profondeur et une certaine originalité dans ses idées ne sauraient être contestées sans injustice.

n est clair que cette théorie du Christ détruisait radicalement le dogme de Tincarnation, comme la doctrine de Servet sur l'indivisibilité absolue de Dieu détruisait le dogme delà Trinité, comme sa conception d'un monde intelligible qui émane de Dieu par une loi nécessaire et le réfléchit éternellement dans le monde visible, sapait par la base le dogme de la création. Yoilà donc toute la métaphysique du christianisme renversée. Servet respectera- t-il davantage la morale chrétienne, dont la racine est le dogme de la Rédemption? Tant s'en faut : Servet

614 SEXTÏUS.

admet à la vérité une oliMt^ pimiilve , un Qt)fii8Sft|a(i0Qt 4^ la pâture hpinaineen Adam^ mais il F^j^tte l'idée fi'xkW. tr^apnission héréditaire du péché originel , et supprime en cfopséqueQce le baptême des petits enfants. Il ne reconnaît p43 la nécessité de la grftce pour le salut, ni celle de la foi aux promesses de Jésus-Christ : aussi sauve-t-il les mahométans , les païens et tous peux qui auront vécu selon la loi naturelle.

En résumé , la Trinité restreinte è pne distinctioD de points de vue , le Christ devenu une idée , l'idée éternelle de Thumanité, rincarnation réduite à une forme supérieure de cette idée, la Chute d'Adam à pp abaissement de la nature humaine, la Rédemption ap retour de cette nature vers s^ pureté primitive , tel est le christianisme de Servet. Supprimez la métaphysique panthéiste qu'il emprunte à l'école néoplatonicienne et qui sert d'instrument à cette négation riadicale de tous les dogmes chrétiens, ne gardez que la négation eile-ipê|ne, et vous avez le socinianisme. A cette condition seule, la doctrine de Michel Servet pouvait devenir populaire. Embarrassée dans la profondeur et )a subtilité de ses conceptions transcendantes, elle n'est dans Servet qp'pne philosophie; dégagée de ce eortége, réduite è ses copséqpQpces les plus simples^ elle va devenir avec Socip une religion. Il|i. S,

SEXTÏUS (Quintins) , philosophe ropiaip , contemporaip de Jules César et d'Auguste. Ses talents et sa paissapc^ Iqi ouvraient le chemin de la fortune. Jeune encore, il avait su gagner la faveur de Jules César, qui lui offrit la dignité de sépateur ; piais il aima mieux se consacrer à la philosophie dans robspurité et dans ï'indépepdanee de la vie privée. Après avoir étudié à Athènes , sops les maUres les plps célèbres, il composa lui'-mème ep grec plusieurs ouvrages où il se montre, comme dit Sénèque dans ses tettres (la 59^)» Grep par la langue , Rch main par les mœurs : OrcBèU vfirbis, romanin moribu$ philQ^ophatt^r. En effet, obéissant au génie de sa patiop, il ne cherche dans la philosophie qu'une science pratique , up moy^p de régépérer les moprs et de régler les actions. Fondatepr d'une ppuvelle secle, appelée de son nom les sextiens (Se^ptiorum nom et vQmftni robprU Hciii) , et à laquelle appartenait son propre fils, ainsi qpe Sotion, up des maUres de Sénèque, il essaya d'unir ensemble la morale du Portique et Tascétisme de Pythagore, Il empruntait aux stoïciens Tidée de leur sage , mais en la •dépouillant de la plupart do ses exagérations , et en mettant la sagesse aussi bien que le bophapr h la portée de l'humanité, A Pythagore il prenait la règle de j^abstipeppe , regardapt la chair des animau]( comme nuisible à la sapié d^ l'homme, et comme une excitation à la cruauté et à l'intempérance. Comparapt la vie à un combat, il recommandait à l'homme de ne jamais s'epdormir dans la sécurité , d'avoir toujours la conscience et l'usage de ses forces ; et ce pré^ ceptp, il le pratiquait lui-même : car^ chaque soir, avant de se livrer au repos , il passait en revue ses actiops de la journée , afin de savoir de quel vice il s'était gpéri , quelle vei tu nouvelle il avait acquise.

Il est absolument impossible de regarder comme authentiques les prétendues sentences de Sextius traduites du grec par Ruffin et attrir buées au pape Sixte II : Sexti Pythagorei Scntmtiœ e gneca in latir

SGXTUS. QIS

NUtn a BugSw) verta, et Xyilo, ropMntB f pc(f»i> ffitcopa, /qI*o oHrtfrt4l<z j daos le recueil des Oputculet mythologique) et moraux de Th. Gale, in-S", Amst, 1688, p. 645. Ces œaxîiiiBs, tantes péaétréesdes idées chrélieDoes, uepeuvCDlapDarteDirqu'à un écrivain ecclésiastique des premiers siècles de notre ère. Ainsi , od y lit que tout péché est une iihpiété ; que tout membre qui Qous excite à l'impudicité doit être retranché ; qu'il faut abandonner voloolairement ce qui nous a été dérobé; qu'il faut laisser an monde ce qui appartient &a monde et rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu. Il est aussi question des anges, de Satan et des peines eternelies. On ab pourrait pas même admettre la snpposition de Baronius, que cet écrit a été interpolé par Rnffin : car les préceptes de l'Evangile , à peine déguisés dans la forme , se retrouvent partout. — De Burigny a consacré à Sextius one courte dissertation dans le t. xxxi des Mimoires de VAcadi^ie def itueriptions,

SEXTDS (Empiricus). Nous parlerons avec qnelque étendue des livres de Sexlus, et ttès-peu de Sextus lui-même. La raison en est simple : Sexlus n'est qu'un compilateur. Ses traités de scepticisme, où sont venus se fondre et se résumer cinq siècles de controverses, ont une grande importance ; quant à l'auteur, il n'en a presque aq- CDoe, parce qu'en recueillant l'héritage des P;rrho|i, des Timpn, des iEnésidème , des Agrippa, il n'y ajoute absolument rien.

Sextus parait avoir fleuri vers le commencement da iir siècle de l'ère chrétienne. En effet , Diogène Laerce (liv.ix, § H6) le cité comme un des disciples d'Hérodote de Tarse, et Galien, dans un traité qu'il écrivit à trente-sept ans sous MarcÂurëte(Z'eÂyi)ol^DOfi emvirica) , met ^^ nombre des derniers médecins empiriques Ménodote de TJicomédie, qui eut Hérodote de Tarse pour disciple. Sextus pourrait donc avoir vécn trente ou quarante ans après l'époque de cet ouvrage, vers le temps ûù régna Seplime Sévère et où mourut Galien.

Op est dansla même incertitude sur le lieu de sa naissance. Sifidas, et d'après lui Pacier et MarsilioCagoali, ont prétendu que Sextus était Arricain ; mais cette opinion est démentie par le témoignage de Sexlus lui-même {Hypolyposcs pyrrh., liv. ni, f. 213). H est donc très-probable que Suidas , tombant dans une de ces confusions qui lui sont ordinaires, aura pris un autre Sextus pour celui dont il s'agit ici. On est surpris de rencontrer des méprises de et: ^enre chez certains critiques modernes ; le savapt Huet a confondu Sextus Empiricus avec le philosophe Sexlus de Chéronée , fils de la sœur de Plutarque , le fpême probablement dont parle Marc Anrèle dans ses Petuéet. Une conjeclure epcore plus étrange est celle do célèbre médecin de Vérone, cilé plus batit, Ma;^ilio Cagnati : il a cru reconnaître dans le sceptique Sextqs ^1)0 auteur chrétien cité par Easèbe. Saqs insister plus longuement sqp ce point, nous nous bornerons h dire qq'pn peut inférer de plusieurs passages des écrits de Sexlus Empirlçus qu'il était né Grec et qu'il vécut ^ Tarse, patrie de son maître Hérodote.

Quant an nom A'Émpiricwi, les manuscrits le lui donnent et Diogène Laêrce pareillement. Ce nom indique la secte à laquelle il appartenait, celle des médecins empirique* i opposée à la secte des mthodiquttf

(iU SEXTIUS.

admet à la vérité uoe diute pt-imilive, ua «baissemeot de In nalure hamaineen Adam; mais il rejette l'idée d'up^ tranamission héréditaire du péché originel , et supprime en conséquence le baptême des petiU eufaats. Il ne reconnaît pas la nécessité de la grâce pour le salut, ni celle de la foi aux promesses de Jésus-Christ : aussi sauve-t-il les mahométans , les païeDS et tous ceux qui auront vécu telou le loi naturelle.

£d résumé , la Trinité restreinte à une distinction de points de vue , le Christ devenu une idée, l'idée étemelle de l'humanité, riucarottion réduite à une Torme supérieure de cette idée, la Chute d'Adam à un abaissement de la nature humaine, la Bédemption au retour de cette nature vers sa pureté primitive, tel est le christianisate de Servet. Supprimez la métaphysique paolhéiste qu'il emprunte à l'école néoplatoDicienne et qui serL d'instrument à cette négation radicale de tons les dogmes chrétiens, ne gardez que la négation elle-même, et vous avez le socinianisme. Acetle condition seule, la doctrine de Michel Servet pouvait devenir populaire. Embarrassée dans la profondeur et la subtilité de ses conceptions transcendantes, elle n'est dans Servet qu'une philosophie; dégagée de ce cortège, réduite à ses conséquences les plus simples, elle va devenir avec Socin une religion. Ev. S.

SEXTIUS (QDiDtins), philosophe romaii), contemporain de Jules César et d'Auguste. Ses talents et sa naissance lui ouvraient le chemin de la fortune. Jeune encore, il avait su gagner la faveur de Jales César, qui lui offrit la dignité de sénateur ; mais il aima mieux se consacrer à la philosophie dans l'obscurité et dans l'indépendance de la vie privée. Après avoir étudié à Athènes , sous les maîtres les plus célèbres, il composa lui-même en grec plusieurs ouvrages où il se montre, comme dit Séoèque dans ses lettres (la 69'), Grec parla longue, Rq- main par les mœurs : Grœcit vtrbit, roman» moribui philoiopkiltttr. • En effet, obéissant au génie de sa nation, il ne cherche dans la philo- . . sophie qu'une science pratique , un moyen de régénérer les mmnrfl et^ de régler les actions. Fondateur d'une nouvelle secte, appelée d^ ton nom les sesliens iSewtiorum nova et romani roborû ticlq) , et & laquelle appartenait son propre fils, ainsi que Sotion, va des matlnt <te "* Séoèque, il essaya d'unir ensemble la morale du Portiqiwrt l'ataé-"** tisme de Pythagore. II empruiilait aux slokienaX' mais en la -dépouilienl de la plupart de ses exagM tant la sagesse aussi bien que le bonheur à la poT A Pythagore il prenait la règle de l'ahslioence, regardant ta S des animaax comme nuisible à la santé de l'homme, et comme nBft citation à la cruauté 6t à l'intempérance. Comparant la vie à un CQM Il recommandait à l'homme de no jamais s'endormir dans lit cf, rite , d'avoir toujours la conscience et l'usage de ses forces ; «l œ jL cepte, il le pratiquait lui-même : cgr, chaque soir, avant de M ifl au repos , il passait en revue ses acli )us de la journée , aSn de M de quel vice il s'était guéri , quelle vei lu nouvelle il avail arquiie J

Il est «bsolament impossible de ri^urdi^r comme aulbeoliqiu

E retendues sentencai de Sextius traduites du grec par Kurtia et « ûées an papfl Kzbi II : " -" ■ ■ " - -^3^

ceux-ci) pratiquant la méthode rationDelIe, et, pour guérir les maladies, s'efforçant d'en saisir les causes les plus cachées^ ceux-là considérant les spéculations sur la nature des maladies comme vaines et ne voulant d'autre guide que Texpérience. Pour se convaincre que Sextus était du nombre de ces derniers , il suffit de remarquer qu'il cite lui-même comme un de ses ouvrages les Mémoires empiriques (ÉjAireipixà u7rop.vii-

Au surplus, il ne reste aucun des ouvrages de Sextus sur la médecine. On a perdu ses Mémoires de médecine et ses Mémoires etnptrtques, cités par lui, qui sont peut-être le même ouvrage. Rien, non plus, n'a survécu de ses Mémoires sceptiques, de son Traité sur Vdme et d'un écrit qu'on lui attribue sous le nom de Questions pyrrhoniennes; voici ce que nous avons de lui :

1^. Les Hypotyposes pyrrhoniennes en trois livres;

2^. L'ouvrage connu sous ce titre : Contre les Mathématiciens^ lequel comprend deux compositions distinctes : dans la première, composée de six livres, Sextus combat tour à tour les mathématiciens proprement dits , c'est-à-dire les savants , savoir : les grammairiens , les rhéteurs, les géomètres, les arithméticiens, les astrologues et les musiciens. — Viennent ensuite cinq autres livres, dirigés, non plus contre les savants , mais contre les philosophes.

De ces deux ouvrages , le second n'est guère autre chose que le développement du premier. On peut donc considérer les Hypotyposes pyrrhoniennes comme le résumé précis et complet de tout le scepticisme de l'antiquité. Mous allons nous y attacher avec le soin et l'exactitude convenables, et en extraire l'essentiel.

Le plan de cet ouvrage est simple et régulier. Dans le premier livre, Sextus traite du scepticisme en général , de son caractère distinctif, de ses arguments les plus généraux, de ses formules traditionnelles. Après avoir pris position, en quelque sorte, au nom du scepticisme, contre les écoles dogmatiques, Sextus attaque ses adversaires sur leur propre terrain. Il adopte la division de la philosophie en logique, physique et morale, et consacre la seconde et la troisième partie de son ouvrage à démontrer successivement que toutes ces sciences reposent sur des fondements ruineux.

Sextus commence par indiquer nettement la situation de l'école pyrrhonienne à l'égard des autres écoles philosophiques. « Dans la recherche de la vérité, il peut arriver trois choses : ou bien on croit l'avoir découverte, on bien on nie la possibilité de la découvrir, ou, enfin , sans rien affirmer et sans rien nier sur ce dernier point, on continue de poursuivre son objet. Les dogmatiques, comme Aristote, Epicure et les stoïciens, sont dans le premier cas; les académiciens, comme Clitomaque et Caruéade , dans le second ; les sceptiques dans le troisième. » Après cette indication générale, Sextus s'attache à donner une définition précise du scepticisme : « Le scepticisme , dit-il , consiste essentiellement à opposer les choses sensibles et les choses intelligibles, les phénomènes et lés noumènes, de toutes les maniées possibles. Cette opposition est fondée sur l'égale valeur des thèses contraires. Elle conduit d'abord à la suspension absolue du jugement {iitoy^i) i puis à Vabsence complète de passion (arapa^îa). »

On demande si le sceptique ne dogmatise jamais. Si Ton entend par dogmatiser donner son dissentiment à quelque chose , dans ce sens, le sceptique dogmatise; par exemple, s'il a froid ou s'il a chaud, il ne dira pas : « n me semble que je n'ai pas froid ou que je n'ai pas chaud. » Mais si l'on appelle dogmatiser affirmer une de ces choses incertaines et obscures qui sont Tobjet des sciences , alors il est vrai que le sceptique ne dogmatise jamais. Car, lorsqu'il dit : Je ne détermine rien, tout est faux, il comprend ces paroles elles-mêmes » dans les choses auxquelles il les applique. Ainsi , le dogmatique afOrme qu'une chose est réelle ; le sceptique ne l'affirme jamais , et il n'affirme pas même la réalité des mots dont il se sert. Il exprime , sans rien affirmer, ce qui lui parait , ce qu'il éprouve; mais pour ce qui est hors de lui , il n'en dit rien. »

Sextns fait la même réponse à une question analogue : Le sceptique choisit-il une secte? « Si l'on entend, dit-il, par choix d'une secte l'adhésion à certains dogmes liés entfe eux et avec les choses qui apparaissent , le sceptique n'est d'aucune secte ; car tout dogme est une affirnaation sur un objet obscur , et le sceptique s'y refuse absolument. Mais si l'on donne le nom de secte à un certain système réglé d'après les apparences sensibles, et qui apprend à bien vivre en conformité avec les coutumes d'un pays, les lois et les affections individuelles, ce système , conduisant d'ailleurs à la suspension du jugement en toutes choses, alors il est vrai de dire que le sceptique appartient à une secte. »

On voit que le scepticisme de Sextus et des pyrrhoniens tient à ne pas contredire le sens commun et accepte ce qu'on appellerait aujourd'hui les phénomènes de conscience , ou encore l'élément subjectif de la connaissance humaine. Sextus, en effet, consacre un chapitre curieux à l'examen de cette question : Si la philosophie sceptique détruit les phénomènes. « Dire que notre scepticisme détruit les phénomènes, c'est ne pas nous entendre. Nous admettons tout ce qui affecte les sens et l'imagination et emporte malgré nous notre assentiment. Nous n'ac* cordons, il est vrai, rien de plus. Ainsi, tout en admettant ce qui nous affecte^ en tant qu'il nous affecte, nous nous demandons si ce qui nous affecte est tel qu'il pai:ait être ; et sur ce point nous blâmons la témérité dogmatique; mais ce n'est point là nier les apparences. Ainsi, par exemple, le miel me parait doux, et je ne nie pas qu'il ne me paraisse doux; mais je me demande ensuite si le miel en lui-même est doux, et il ne s'agit plus ici de ce qui me parait, mais de ce qu'on affirme touchant ce qui me parait; or, c'est là une question toute différente. »

Il ne faut pas s'étonner, après cela, d'entendre dire à Sextus que le scepticisme a un critérium : « Il y a, dit-il, deux sortes de critériums : celui qui concerne la foi que l'on accorde à l'existence ou à la nonexistence d'une chose, et celui qui se rapporte à la pratique, en vertu duquel on fait ou on ne fait pas certaines choses. Nous combattrons le premier quand il en sera temps ; quant au second , je dis que notre critérium est lephénomènej en entendant par là ce qui frappe les sens et l'imagination. En effet, ce qui nous affecte et nous persuade fatalement n'est pas sujet à controverse. Le sceptique, en restcmt libre de toute

Opinion, conduit sa vie d'après Tapparence j car rjnaction absplae est ipapossible. Cette apparence se moptre sous quatre aspects : l"" les lojs de la nature, qui nous a faits sensibles et intelligents; S"" la forme des appétits et des passions, la nécessité; exemple : la faim et la soif; S"" les coutumes et les institutions ; i"* la connaissance pratique des ar% sans laquelle nous serions des hommes inoccupés et mutiles. »

Après avoir ainsi fixé d'une manière subtile, mais rigoureuse, le caractère propre du scepticisme , Sextus en expose les moyens les plus ^néraux, les lieux ou tropes. Le premier se tire de la différence des animaux. Ce qui parait désirable aux uns, parait nuisible ou indififérent aux autres, suivant la différence des races. Le second trope se tire de la différence des bommes. Nous trouvons ici une comparaison assez ingénieuse entre l'homme et le reste des animaux. « Quand nous ^r-

f^umentons, dit Sextus, de la différence qui existe entre les animaux, es dogmatiques nous opposent leur distinction entre les animaux dioués de raison et ceux qui en sont privés. Examinons maintenant la ys^leuf de cette distinction. Parmi les animaux^ noi|s choisissons le chien pour le comparer à Thomme, soit sous le rapport des sens et de Timaginatiop, soit sous le rapport de la raison. D'abord , il est reconnu que le cbiep est supérieur a l'homme du côté des sens. Quant à la raison, considër rons-la toqr à tour en elle-même ^t ^ans sa manifestation extérieur^. Suivant les stoïciens, la raison consiste : 1*^ à choisir les choses qqi nous conviennent et à exclure les autres: 2" à connaître certains arts qiii f^? cilitent ce choix ; 3^ à acquérir certaines vertus^qui sont propres à j^o~ tre ps^ture et à la conduite des passions. Le chien a tout cela. En e^^et, 1^ ii sait choisir la nourriture qui lui convient j 2° il la trouve à Taide de la chasse, art où il excelle; 3° enfin, il est juste, puisqup la justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû , et le chien se montre ani| de son maitre et ennemi des vol<eurs et des inconpus. t)e plus» si (ç chiep a unq vertu, il doit, d'après les stoïciens, posséder toutes le^ vertus. Ajoutez que le chien est courageux et reconnaissant. Si o^ eq croit Carnéade, le chien n'est pas étranger à la dialectique, puisau'eg chassant, du moment quUl s'est aperçu que de trois chemins que le gibier a pu prendre, il en est deux qu'il n'a pas pris, incontinent il i^e précipite dans le troisième. Enfin, le chien, quand il est malade, sait èe soigner et se guérir. Considérons niaintenant la raison nianifestée par le langage. Et d'abord, la parole n'est pas une condition néçèss^irç des êtres raisonnables, puisqu'un homme niuetest toujours un homme ; de plus, on a vu de très-grands philosophes se condamner an silence, Ënfîn^ certains animaux profèrent des paroles. Et quant £fu cbiep, il a aussi son langage, quoique nous ne le comprenions pas toujours. Suivant l'occasion, il sait varier Texpiression de sa voix. Ce qpe ppus yenons de prouver pour le chien , il est tiisé de l'éteindre aux autres ^pimaux. D'où il suit que nous n'ayons aucune raison cle préférer nos perceptions à celles des bétes^ puisqu'elles soqt tout aussi rspspnpf^bles ^ue les hommes. »

Nous avops cité ce développement des deux premiers tropes^ poi|f donner une idée de ce qu'il y ^ d'ingénieux , et aussi de ce qu'il y ^ couvent de sophistiauè, dans ces lieux communs di; scepticispae anciep. Qu'il nous suffire d ipdiquer les huit iropes (yii ppmplè(çqtj ce^te pre-

mière çlassiGc^iion. Le Iroisi^pae se tjre de I4 4ifférpDÇf) à^ organes des ôires sensibles \ le q^girième 1 4^ J^ diversité ^es oirçpnslanc^s | le cinquième I des positiops, ^istt^pçe^ et l|êax divers; le sixième est fpi^dé sur les inélanges, c'est-à-dire sur ce que îès objet§ ne pous sont jdinais donnés dans un état d'isolement et de pureté, mais toujours compliqués d'éléments étrangers : comme , par exemple , pn n^èpae corps est perçu par nous , tantôt dans )>ir et tantôt dans Teau , toa-? jours différent suivant la différence des milieux. Le septième tr^p$ est tiré des quantités. Ainsi , des pailles d'argent, prises une à une, pa-t roissent noires ; réunies en grande quantité, elles paraissent Manches, Du encore, une petite quantité de vin fertile le corps; une grande quantité lui est préjudiciable. Le huitième lrop$ est tiré de la diversité des relations ; le^ neuvième , des rencontres r^f es on fréquentes ; le dixième, enfin, des institutions , mœurs, croyances et opinions.

Sextus remarque avec raison que ces dix catégories du doute peuve^l aisément se ramener à huit , suivant que Ton considère celui qui jpge (tropes i, 2, 3 et4) , ce dont on juge (tropes 7 et 10) et le rapport de celui qui juge à ce dont il juge ( tropes 5 , 6 et 8) ; enfin , ces bpit catégories générales viennept elles-mêmes se subordonner à pne seule qui les résume et les embrasse : c'est la catégorie de la relall-r vite , qui peut s'exprimer ainsi : tout est relatif.

Voilà où en était restée la science du sceptici^qoe api^ temps de Pyrrhon et de Ti^ûûn ; naais, deppis, d'aqtrps sceptiques sont v^nns qui ont construit des cfitégorie^ plus complètes et plus savantes. Sextus expose ici les cinq tropes des scepliqqes nouveaq}^. Les voici : la contrariété, le progrès a l'infini, Ihypptbèse, la relativité, le diallèle. Sextps entreprepd de prouver que touie r^ohercbo dogmatique donne prise à ces oii^q i^rgqpients. En effet , V cette recberçbe sera de l'ordre sensible ou de l'ordre intelligible. Il y aura donc toujours contrariété dans les opinions, les ups n'admettant qge le sensible, }es autres n'ad-; iqettant qqe l'intelligibie , d'autres p'adn^ettçint que telle partie du seur sible oa de rintelligible, f" Cette c^ntinpfnie peut-elle être résolue? Oui pp noi). Si Qpp^ le scepticisme est yainaiieqr. Si oqi^ pq y.parvjendra» soit ^ l'aide d'qne chose sensible, soit à l'aide d'pi)o chose intelligible. Si c'est à l'aide d*nne cbose sensible, celle-ci ayant besoin de s'appuyer sur un^ a«|trp cbpse sensible, voilà jp progrès ^ l'inflqi; si c'est à Taide d'uiip pbose iqteljigible, ipéiqe conséquence. 3° Yeut-on, poqr établir qne chose §pnsib1e, s'appuyer spr une chose intelligible, il faudra , poqr établir optte cbose intelligible, s'appqyer sur une chose sensible. Voijii le diajlèle. 4"" ppqr échapper k cette alternative d'un progrès à l'infiiii ou d'un diallèle, proppss-t-on do s'arrêter , soit à u^e chose ^epsible, soit à une c^ose intelligible , qu'op sqpposera certaine san^ |a d^oipntrer^ on fait upe bypplbèse. Or, ]e sceptjpisqie voqs arrête pi voos dit : Si vous adp^ettez tpl prlpcipe par sqppqsitipn, nous avons |p poème droit de poser le principe cpntraire. Pe plqs , si ce que vous supposez est yrai, pompée vpqs qp le dêmontre^c pas, i| est impossible de s'ep assurer, Èpfin, hypothèse pour hypotbèsp , ^qt^qt vêlait prendre directpment pour vrai ce qqi é^ii ep question, 5"^ Lo dernier de ces pinq trppes pst pe)ui ^e ]^ rçJftUvit^) Qui' a été sqffisaqot^ent développé plus haut.

Vient ensuite Texposilion de deux tropes que Sextus donne comme' nouveaux ; mais qui ne sont que le résumé des cinq qui précèdent.

De deux choses Tune y dit-il : ou une chose est compréhensible par elle-même, on elle est compréhensible par une autre chose. 1<» Aucune chose n'est compréhensible par elle-même. En effet ^ il n'en est aucune sur laquelle les dogmatiques ne soient en contradiction les uns avec les autres j les uns niant tout ce qui est sensible , les autres tout ce qui est intelligible. Or^ on ne peut décider entre ces adversaires , puisqu'il faudrait partir soit d^une chose sensible, soit d'une chose intelligible ^ c'est-à-dire supposer ce qui est en question. 2° Si aucune chose n'est compréhensible par elle-même ^ it en résulte qu^aucune n'est compréhensible par une autre chose, puisque <)elle-ci en supposerait une ' autre , et ainsi à l'infini. - ' "

A ces divers systèmes d'arguments dirigés contre le dogmatisme en général , Sextus ajoute une dernière série de tropes , spécialement applicables à la recherche des causes, à ce qu'il appelle Vœtiologie. Il fait honneur de cette série d'arguments à iËnésidème. Les voici au nombre de huit :

l"" On donne pour cause ou raison d'un phénomène une chose obscure en soi, et qui n'est confirmée par aucune apparence claire. 2° Entre plusieurs causes qui expliquent également un phénomène, on en choisit une arbitrairement, à l'exclusion des autres. S*" Quand des phénomènes se produisent dans j^n certain ordre , on les explique par une cause qui ne rend pas raison de l'ordre de ces phénomènes. &<^ On voit comment arrivent des choses qui apparaissent aux sens, et on croit par là comprendre des choses qui n'apparaissent point aux sens , tandis qu'il pçut se faire qu'elles se comportent tout autrement. S*" On rend raison des choses à Taide de certaines hypothèses qu'on fait sur les éléments dont elles sont composées , au lieu d'employer des notions communes et évidentes par elles-mêmes. 6« On n'admet que les faits qui sont d'accord avec les hypothèses qu'on a imaginées ^ on supprime tout ce qui peut les contrarier. T*" On admet des causes qui sont en contradiction non-seulement avec les faits qui se montrent aux sens , mais même avec les hypothèses qu^on a imaginées. S"* Enfin, on s'appuie, pour rendre, raison d'un phénomène, sur Texistence d'un autre phénomène qui a tout autant besoin que l'autre d'être expliqué.

Ces huit moyens d'attaque contre la recherche des causes épuisent Fexposition des arguments généraux du scepticisme. Avant d'entrer dans le développement des arguments particuliers que le scepticisme dirige contre les différentes parties de la philosophie dogmatique, Sextus complète la partie générale de son œuvre en expliquant les princi* pales formules usitées dans l'école pyrrhonienne , et en distinguant cette école de toutes les autres. Voici quelques-unes de ces formules générales du scepticisme : Pas plus ceci que cela. — Peut-être oui, peut-être non. — Jem'abstiens, je ne détermine rien. — Toute raison d'affirmer est contredite par une raison égale et contraire. — Sextus a soin d'avertir qu'il ne donne pas à ces formules un sens absolu. Il faut toujours sous-entendre : à ce qu'il semble, et ces mots eux-mêmes, on ne les emploie que comme signes apparents et relatifs de la disposition présente. *— Aussi; quelques pyrrhoniens craignant de trop affirmer en

disant : pas plus ceci que cela, o^^kt (^àxxcv^ donnaient-ils à ce principe la forme suspensive de l'interrogation : pourquoi ceci plutôt que cela ? Ti {jt.âxxov ; G^est ponr cela qu' JSnésidème définissait le scepticisme : « un souvenir par lequel , confrontant ensemble et soumettant à^la critique les phénomènes et les noumènes de toute espèce^ nous ne trouvons partout que désordre et stérilité. » Ainsi le scepticisme n'est pas une déduction logique; c'est un état de Tàme, une impression, un souvenir, une sorte de souvenir, pi.v7îfi.Yi t(ç.

On conçoit maintenant que Sextus s'attache avec force, à la fin de son premier livre, à distinguer son école non-seulement des écoles d'Heraclite, de Démocrite et d'Aristippe, mais surtout de l'école de Protagoras et de l'école académique. Il peut sembler, en effet, que ces deux dernières écoles , toutes négatives, se confondent avec le scepticisme : car enfin le pyrrhonien le plus déterminé est forcé de convenir que celui qui nie toutes choses a ce point commun avec celui qui les met en doute, que nii'un ni l'autre n'affirment rien. La différence, s'il en reste une, est sans conséquence; elle parait même puérile: car n'affirmer qu'une seule chose, à savoir, qu'on ne peut rien affirmer, et n'affirmer aucune chose , pas même qu'on n'en saurait affirmer aucune , c'est en termes différents la même position intellectuelle ou , pour mieux dire, la même absurdité; puisque soutenir qu'on n'affirme rien , et que cela même on ne l'affirme pas, c'est affirmer encore malgré qu'on en ait. La seule différencç est donc que dans le premier cas l'affirmation parait au grand jour, et que dans le second on essaye de la cacher par un subterfuge.

A cette objection très-spécieuse , voici la réponse de Sextus et de toute son école : Si notre doute s'étendait à toutes choses, même aux impressions internes, aux phénomènes en tant que phénomènes, ce doute universel serait aussi absurde que l'universelle négation des académiciens, et n'en différerait pas sérieusement; car, nous l'avouons, de même qu'une négation absolue détruit son propre ouvrage , ainsi un doute absolu, soit qu'il s'affirme, soit qu'il s'applique à soi-même comme à tout le reste , est une contradiction évidente. Mais ce doute n'est pas le nôtre; car notre doute, nous l'affirmons. Nous l'affirmons comme un phénomène interne, au même titre et sous la même réserve que tous les phénomènes analogues. Et qu'on ne nous accuse pas de nous contredire. Nous faisons profession , il est vrai , de mettre en doute la valeur de toute affirmation comme de toute négation touchant la nature des êtres; mais d'où vient ce doute? Il vient du spectacle des contradictions où tombe la raison quand elle veut pénétrer jusqu'à l'impénétrable région des essences. Dans cette région , notre doute est universel. Nous n'affirmons rien , nous ne nions rien. Nous n'affirmons et nous ne nions pas même qu'on puisse rien nier ni rien affirmer; mais notre doute s'arî'ête là. Il respecte les pures impressions, les phénomènes. Et la raison en est très-simple : car du moment qu'on retranche à ces impressions toute portée spéculative, toute valeur dogmatique absolue, les contradictions disparaissent, et avec elles notre doute.

On n'a donc pas le droit de confondre cette doctrine avec celle de l'Académie. Les académiciens nient absolument la possibilité de corn-

62â SEXTUS.

prendre leâ choses ; nons ne la nionà |)as , fabôs efi doutbhà. Les académiciens se contredisent grossièrement par cette négation absolue ; liotre doute échappe à ce reproché. Là négàtioh des acadéiiiiciens n'e^t fondée qde sur la contradibtioh aéS opinions dogmatiques ; noas nous appuyons y nous> tout à la fois des contradictions où Ton tombé en affirmant et de celles qu'oh n'étitë pas en niànt^ pour nous réfugier, par delà Tâffirmation et là faégàtioïi y dans tin doute spéculatif universel. Enfin y les académiciens nient les phénomènes internes comme tout le reste; nous doutons , nous, de tout le reste; mais nous affirmohs les phénoihènes intei*nes. £n vain direz -vous ^ue nous avons ce point commun avec l'Académie, que nous excluons comme elle toute affirmation spéculative. Cela est vrai ; mais vous oubliez que nous avons aussi y avec Tensemble des autres écoles y ce point commun, que nbùs excitions comthe elles la négation spéculative dé l'Académie. Il n'y a donc pas plus de raison ^ onr nous confondre aveic l'Académie qu'avec ses adversaires |es plus déclarés. C'est le propini de notre doute en matière de spéculation de se rapprocher à la fois et de s'éloigner de l'affirmation et de la négation : de l'affirmation y parce qu'il exclut la négation ; de la négation, parce (Ju'il exclut l'affirmation. £n deut thots , notre doctrine diffère de la doctrine académique : V daiis la sphère de la spéculation pore y Comihe le doute ditfère dé la négation ; 2'' dans celle des phénomènes internes, comme l'affirtnàtion diffère de la négation^ et^ il faut bien l'ajouter, comme une affir mation consét|uente àvëe elle-même et avec le doute spéculatif qhi lui sert de limite y diffère d'une négation absolue qui ne peut s'énoncer sans se t^ontredire.

L'exposition générale du scepticisme se tèririine avec le pretniel* livre. Dans les deut suivants ^ Sextus prend à partie les dogmatique^ stir les différents problèmes qu'embrasse là philosophie y et d'abord sur tes problèmes logiques.

j^our comprendre,, dans ses lignés principales comme dans ses détails compliqués et presque infinis , t'arguinenlation de Sextus contre les logiciens y laquelli^ remplit tout le isecond livré des Hypotyposés, il faut savoir que Vécole pyrrhoniennô , eh matière de logique plus qu'en toute autire, avait surtout affaire aux stoïciens. Or, deux grandes questions étaient y pour ainsi dire, à l'ordre du jour dahs l'école stoïcienne , Savoir, là question du critérium de la vérité, et la question des signes. Le second livire des Hypotyposes est tout entier consacré à ce)5 deux questions.

Sextus distingue trois sortes de critériums : Thoinme qui juge du vrai et du faux, la connaissance par laquelle il juge ; et enfin Timpression produite par l'objet et Suivant laquelle Tesprit forme son jugement. Il est impossible d'entrer dans le détail des objections qu'entasse Seltus contre ces trois forlnes du critérium de la vérité; tout ce que récole pyrrhonienne et l'école académique avaient imaginé, tout ce que ces écoles elles-mêmes avalent hérité de la sophistique et de l'école de Mégare, tout cela est enregistré et classé par Sextus avec la patience et le sang-froid d'un scrupuleux compilateur. Yoici les deo5c objections leS plus essentielles : 1*" Celui qui affirme l'existence du Vrai démontre sron assertion ou ne la démontre pas. S'il né la démontre pas,

elle ne mériie àaonne confiance ; s*il la démopire > il fait ane pétitiod de principe. 2° Entre ceux qui soutiennent l'existence de la vérité, les un^ la voient tout entière dans les choses sensibles y apparentés y phénoménales; les autres dans les choses intelligibles , obscures, invisibles; d'autres enfin reconnaissent dans ces deux ordres de choses des manifestations différentes, mais également légitimes, de la vérité absolues Ces trois hypothèses sont également absurdes.

Première hypothèse. Les choses sensibles sont génériques ou indivi* duelles. On prétend que celles-ci ont une existence propre et distincte; mais on est forcé d'accorder que celles-là n^existent que relativement et d'une façon purement idéale. Or, la vérité, étant absolue de son essence, ne peut se rencontrer dans les choses génériques. De plus, les sens sont incapables de saisir les genres, puisque tout ce qui est universel leur échappe. Enfin ceux qui admettent la réalité des genres sont forcés de remonter à un genre supérieur, à un genre généralissime qui comprend toutes choses dans son universalité. Or, ce genr« doit être vrai ou faux, ou vrai et faux tout ensemble. S'il est vrai , tout est vrai; s'il est faux, tout est faux ; s'il est vrai et faux, tout est vrai et faux. Trois alternatives également absurdes. Donc la vérité ne peut se rencontrer dans les genres. Sera-t- elle dans les individus? non; car la connaissance des choses individuelles est individuelle, par conséquent relative. Voilà donc la vérité qui cesse d'être absolue, ce qui est insoutenable.

Deuxième hypothèse. Si la vérité est dans les conceptions de l'entendement, il faudra dire qu'il n'y a rien de vrai dans les choses sensibles. I)e plus, ou bien l'entendement de tous les hommes sera bon juge de la vérité, ce qai est démenti par la contradiction des jugements humains, ou ce sera l'entendement de tel ou tel philosophe. Mais pourquoi celui-ci plutôt que celui-là? et pourquoi l'entendement d'un philosophe plutôt que l'entendement d'un autre homme?

Troisième hypothèse. Veut-on que la vérité soit tout ensemble dans les notions sensibles et dans les conceptions rationnelles? Mais les sons ne peuvent s'entendre avec la raison, et ni la raison, ni les sens ne s'entendent avec eux-mêmes. Il faudra, par conséquent, dire que la vérité se rencontre seulement dans certaines notions sensibles et dans certaines conceptions rationnelles. Mais comment les démêler au inilieu de celles qui ne sont pas vraies? Il faut un critérium. Ce critérium sera-t-il pris dans les notions sensibles? C'est supposer le problème résolu. Dans les conceptions rationnelles? c'est encore une pétition de principe. De plus , si la vérité a besoin d'un critérium, on demandera si ce critérium est vrai ou faux. S'il est faux , on ne peut l'admettre sans absurdité; s'il est vrai, ou bien il est vrai par lui-même et sans critérium, ou bien par un autre critérium. Vrai par lui-même? c'est se contredire, puisqu'on soutient que le vrai a besoin d'un critérium. Vrai par un autre critérium? mais ce critérium en suppose un troisième^ lequel eh veut un quatrième, dans un progrès à l'infini. Donc, dans aucune hypothèse on ne ne peut prétendre qu'il existe une vérité.

Après avoir épuisé la question du vrai absolu et du critérium de la certitude , Sextus passe à la question des signes, qui embrasse, comme nous l'avons expliqué , la question de la démonstration et la dialecti-

qae tout entière. Ici encore , ne pouvant rapporter tons les arguments de Sextus , qui d'ailleurs s'adressent le plus souvent à la logique stoïcienne, et qu'il serait impossible de faire comprendre sans elle, nous nous bornerons à en donner un échantillon.

l"*. Si les signes avaient par eux-mêmes une valeur propre et absolue , toutes les intelligences les interpréteraient de même façon dans les mêmes circonstances. Or, quel est entre les signes celui qui satisfait à cette condition ? Le langage ? On ne cesse de disputer sur les mots. La définition ? Il n'y a pas deux philosophes d'accord sur celle de l'homme. La démonstration ? elle est au service des causes les pins opposées. L'induction ? mais voici Erasistrate et Hiérophile qui ne peuvent s'entendre sur les symptômes de la maladie et de la mort. Tel navigateur redoute la tempête à l'aspect des signes qui, pour un autre,, présagent la sérénité. Ainsi donc, les signes ne sont que des apparences changeantes et fugitives , destituées dé tout caractère absolu.

2"*. Le signe et la chose signifiée sont deux termes corrélatifs^ ils ne peuvent donc être pensés l'un sans l'autre. Mais si la chose signifiée est pensée en même temps que le signe, elle n'a plus besoin de signe pour être connue : le signe cesse donc d'être lui-même. Ceci s'applique au rapport des prémisses à la conséquence. Ces deux choses sont corrélatives, par suite, simultanées dans la pensée; et, partant, la conséquence ne dérive plus des prémisses, et les prémisses ne conduisent plus à la conséquence.

3"*. A celui qui constate l'existence des signes et de la démonstration , on ne peut la prouver que par des signes et des démonstrations. Chaque preuve est donc une pétition de principe.

Sextus, comme s'il sentait la faiblesse de plusieurs de ces arguments , termine ce second livre en remarquant que si on essaye de le réfuter sur tel ou tel point, on fortifiera le scepticisme plutôt que de l'affaiblir. Introduire, en effet, de nouveaux éléments de discussion , c'est compliquer une discussion déjà très-confuse, et en rendre impossible le dénoûment.

La question logique est épuisée. Sextus consacre son troisième et dernier livre à combattre successivement le dogmatisme sur le terrain de la physique et sur le terrain de la morale.

La science que Sextus appelle physique ou physiologie , en se conformant au langage de toutes les écoles de son temps, c'est, à peu de chose près, l'ontologie des âges modernes , savoir, la science des premiers principes et des premières causes. Dieu et la Providence , l'âme et la matière dans leurs lois éternelles , tels sont les objets qui la constituent. Sextus après avoir distingué, avec les stoïciens , deux sortes de causes et de principes : les principes matériels et passifs, d'une part , et de l'autre les principes efficients et actifs, commence par ceux-ci , comme étant les plus élevés , et parmi eux il considère d'abord le premier de tous , savoir. Dieu. Mais, avant d'entamer cette controverse , Sextus déclare que les pyrrhoniens ne professent, touchant la Divinité , qu^un scepticisme spéculatif; dans la pratique, ils sont croyants comme le reste des hommes. « Fidèles aux croyances de la vie commune , dit-il , nous reconnaissons l'existence des dieux ;

DOQS les honorons et noos admettons lear providence. » Cette réserve faite^ Sextus argumente ainsi : « Comprendre un objet ^ c'est ^ d'abord^ comprendre son essence; savoir, par exemple , s'il est incorporel ou corporel ; puis comprendre sa forme , c'est-à-dire ses attributs ; enfin ^ son lieu. Or, si vous interrogez les écoles dogmatiques sur l'essence dé la Divifaité y sur ses attributs , sur le lieu qu'elle occupe, vous n'obtenez que des réponses contradictoires : première raison de suspendre son jugement. »

De plus y quand les dogmatistes nous disent : « Concevez quelque èhose d'incorruptible et d'heureux , » nous avons le droit de leur demander comment , ne comprenant pas l'incompréhensible essence de Dieu j ils peuvent lui assigner tel ou tel attribut , par exemple la félicité ; puis^ en quoi consiste la félicité? consiste-t-elle dans une action parfaite, comme le pensent les stoïciens, ou dans une parfaite inaction , comme rassurent les épicuriens ? Question insoluble.

Supposons maintenant que Dieu soit compréhensible à la raison , il n'en résulte pas que Dieu existe. Pour avoir le droit d'affirmer son existence , il faudrait pouvoir la démontrer. Or, cela est impossible ; car, de deux choses l'une : ou bien on prouverait Dieu par une chose 'évidente^ ou bien on le prouverait par une chose obscure. Par une chose évidente , il s'ensuivrait alors que l'existence de Dieu serait ellemême une chose évidente, puisque la conclusion est relative au principe; et que, si le principe est évident, la conclusion , qui est comprise en même temps que le. principe, doit être également évidente. Prouvezvous Dieu par une chose obscure, cette preuve en demande une seconde , et celle-ci une troisième , et ainsi à l'infini.

Sextus termine ce chapitre sur Dieu par un dernier argument : a Celui qui admet un Dieu , de trois choses Tune : ou il pense que la providence de Dieu s'étend à toutes choses , on qu'elle s'étend seulement à quelques-unes , ou , enfin , il n'admet pas de providence. Or, . si la providence de Dieu s'étendait à toutes choses y il n'y aurait dans le monde ni mal, ni vice, ni imperfection. Dira-t-on qu'elle s'applique an moins à certaines choses ? Je demande pourquoi a celles-ci plutôt qu'à celles-là. Je demande , en outre , si Dieu peut et veut pourvoir à toutes choses, ou bien s*il veut et ne peut pas, ou bien s*il peut et ne veut pas , ou , enfin, s'il ne vent ni ne peut y pourvoir. Dans le premier cas. Dieu pourvoirait à toutes choses , contre l'hypothèse; dans le second cas , Dieu est impuissant; dans le troisième , il est envieux ; dans le quatrième , enfin , il est à la fois envieux et impuissant. Ainsi donc , il faut dire que Dieu ne s'occupe nullement de l'univers. Mais alors , comment saurons-nous s'il existe , puisque , d'une part , nous ne pouvons saisir son essence , et que , de l'autre , nous ne pouvons saisir son action ? Concluons, dit Sextus , que ceux qui affirment sur Dieu quelque chose d'absolu ne peuvent éviter Timpiété. »

Il ne suffit pas, pour avoir renversé la science physique, d'avoir prouvé l'impossibilité de remonter à une cause première. Sextus, généralisant le problème , prétend prouver que toute recherche sur les causes, même secondaires , est impuissante; bien plus, que la notion même de cause est contradictoire et n'a aucun fondement dans l'esprit humain. Hais, fidèle à sa méthode , il commence par déclarer qu'il

0â6 SEXTUS.

paraît extrêmement probafoie qu'il y n des eamses. En effet ^ 1* comment ^pUqoer autrement la gén^ràiien et la corraption , le nionvement et le repos ? 9? Supposez qoe ces phénomènes soient poreilneni illusoires v comment expliquer que les choses nons-paraissent aittsi , et non pas autrement? â<* De plus > sll n*y avait pas de cansies ^ toutes choses viendraient de tontes thoses, au hasiard, et il n'y aurait pitô de raison pour que les profiriétés de lei t)bjet n'appartinssei^t pas à un objet différent. 4.° Enfin ^ celui qui nie Texistence d'âne canse on d'une raison des choses, nie oela sans raison et sans canse^ et aloi^ sa négation est vaine } ou bien s'il a quelque raison , quelque cause éè penser ainsi , il confesse qu'il y a de^ causes.

Sextus consacre ensuite trois ^chapitres élendus à prouver Timpossibilité des causes. Voici iSes principaux tirguments y tels qu'il tés a r^is et dévelc^pés dans son livre spécial contre les physiciens :

1''. Ceux qui soutiennent l'existence des causes sont obligés i^ttccepter l'une de. ces quatre alternatives : le corporel y cause du coi))orel ; l'incorporel 9 cause de l'hto^porel \ le corporel > eause de llteébrpord; l'incorporel, cause du corporel : or, ces quatre hypothèses soM. également absurdes.

Première et deuxième hypothèses; Si A était cause de B , il lé* produirait , 00 en demeurant en soi , ou en s^missant à G. Or> s'il demeurait en soi , il ne {produirait rien qui différât de soi-mètne. Car supposez qu'une unité A pût causer une dualité AB , éhacun Aès éléments de eetie dualité causerait tme disalité nouvelle > et ienAsi à rinûni. Si> au contraire > A produisait Ben s'uniSSant A €, alôirs l'union de C avec l'un qndconidpie des deux autres termes en po^MtaSt produire un quatrième , puis un cinquième , et ainsi enèôre à nufini.

preuve spéciale contre la deuxième hypothèse. L'ineorpord eslt Intangible : il ne peut donc agir ni pâlir en aucune façon.

Troisième et quatrième hypothèses. Ni le corporel ne peàt ifttt cause de l'incorporel , ni l'incorporel du oorporel : car le Corporel n'est pas contenu dans la nature de l'incorporel , et réciproqneàûNbnt i ou bien , si l^un est contenu dans l'autre , il n'est donc pas ptodmt par lui , puisqu'il existe déjà : donc aucune cause n'est possible.

2**. Ces deux termes , la cause et l'effet , sont tous deux en Atouyement ou tous deux en repos ; ou bien l'un est en mouvement , l'aiuftt^ en repos. Si ia cause et l'effet sont tous deux , soit en mouvement, soit en repos , l'un des deux termes n'est pas plus cause que l'autre. (Car, supposez que celui-ci soit cause en tant qu'il est en mouvement ou eu tant qu'il est en repos , celui-là sera cause au même titre. Si les deux termes sont , l'un en mouvement , l'autre en repos , aucun ne peut être cause , car une cause ne produit que ce qui est contenu dans sa nature : donc, dans le premier cas, l'homogénéité deîacause ^ de l'effet ; dans le second cas , l'hétérogénéité des deux termes détruit ia possibilité de leur rapport.

3*. La cause ne peut être contemporaine de Teffet : car , pitiisqttè ces deux di^ets coexistent , oeloî-^i n'est pas plus cause que celtii-là , tous deux {K)Ksédant également Pexistenite. Be phis , 4a cause te peut être auténeore à l'effet , car une êa«(se sans eltet cesse d'être une

SEXTÙS. 687

caase y et un effet ^appose ane cause qai coexiste avec lii i dear termes corrélatifs ne pouvant être Tan sans Taotre^ ni^ par conaé* qoent , Tan «vant l'antre.

Enfin y la cause ne saurait être postérieure à Teffet y car, autrement y il y aurait un effet sans cause : donc il n'y a ni cause ni effet possibles.

4«. Ou la cause produit son effet par sa seule vertu, on elle a be^in d'une matière passive qui concoure à son aotion. Dans le premier cas, elle devrait toujours produire son effet, puisqu'elle est toujours ellemême et ne perd rien de sa verlu , ce qui est contraire à Texpérience. Dans le second cas , puisque l'agent ne peut rien produire sans le patient ^ le patient est aussi bien cause que Tagent , puisqu'il n'y a pas plus d'agent sans patient que de patient sans agent : donc il n'existe point de cause.

S*. La cause a plusieurs puissances ou une seule. Si elle a une seule puissance , elle doit toujours produire le même effet , ce qui est contredit par l'expérience. Si elle a plusieurs puissances, elle doit toujours les manifester toutes dans son action , ce qui est également contredit par l'expérience : donc ïl n'y a pas de cause.

6*. On l'agent est séparé du patient , ou il n'en est pas séparé. Si

' Fagent et le patient sont séparés , l'action de Tun est impossible en

l'absence de l'autre. S'ils ne sont pas séparés , cette aotion s'qiérera

par le contact \ or, l'action par le eontaet est sujette à d'insolubles dif-

ficnltés : donc il n'y a pas de cause.

1\ Enfin, la cause est relative à l'effet; or, les dioses relatives n'existent qnldéaleihent : d(mc il n'y a en réalité aucune cause.

L'argumentation pyrrhonienne contre les principes actifs et effl^ dents étant épuisée, Sextos passe aux principes passifs et matériels.

Un premier motif de doute se tire de la diversité et de la contradiction ^s lysièmes imaginés par les philosophes sur la matière des choses. I(n se place une énuméralion des systèmes de Phérécyde, Thaïes, Anaximandre, Anaximène, Diogèned'Apoilonie, Hippasede Métaponte , Xénophane , (ffinopide, Hippon de Rhégium, Onomacrite, Empédoole, Artstote, Démocrite, Ëpicnre , Anaxagoras, Diodore Cnn nos, Héraclide de Pont , Asclépiade de Bithynie, Pylhagore, Stralon et quelques autres. Noos pourrions, dit Sextus, réfuter successivement chacun de ces systèmes; mais il vaut mieux réduire la dtseossion à deux points qui embrassent tout le reste : c'est que les éléments dea choses, soit qu'on les suppose corporels , soit qu'on les suppose incor^ porels , «ont égdement incompréhensibles.

Qu'appelle-t^on m corps? C'est, dii-on, ce qui a les trais dimen* siens de i*élendtie et la résistance. Or, toutes ces notions se»t contradîéloîres. Considérons d'abord l'étendue avec ses trois dimensions. L'étendue limitée ae compose de surfaees, les surfaces se composent de lignes. Or, qu'est-ce que des lignes et 4es surfaces? Existent-ellea à peff>t, on seulement autour des corps^ OMme limites? La première hypi^ltièse eêt évidemment absurde. Si mi admet la seconde. Il en ré^ suke que 1m iignes et les surfaces nejpeuTetil pas être tes élémenls composante 4kie corps étendns, puisqve les ee«[>pesaiito doivemtpré^ exister «ux composés. t>ka-i;*(m mainleBant que les lignes et les aur^

faces sont des corps? mais ces limites alors supposeront elles-mêmes d'autres limites , et ainsi à rinfini. Concluons que les limites des corps sont choses incompréhensibles et contradicloires. Quant à la résistance^ si on peut la concevoir ^ ce sera à Taide du contact. Or, le contact est impossible. En effet ^ deux corps se touchent par toutes leurs parties , ou seulement par quelques-unes. Par toutes leurs parties/ cela est évidemment absurde. Direz-vous que c'est par quelques-unes? ces parties étant elles-mêmes des corps , je demande si elles se touchent par toutes leurs parties ^ ou seulement par quelques-unes , et ainsi à Tinfiiiiy sans que l.e contact puisse jamais être déterminé. Ainsi donc ni la résistance, ni les dimensions des corps ne peuvent être conçues sans contradictioQ ; d^où il suit que les éléments des choses ne peuvent être corporels.

La question est de savoir s'ils peuvent être incorporels. Or déjà^ si les corps sont incompréhensibles, Tincorporel n'étant que la privation du corporel , il s'ensuit que l'incorporel lui-même est incompréhensible. De plus , l'incorporel ne peut être connu par les sens , d'après les raisons que nous avons déjà fait valoir en développant les dix tropes de Vi-Koxi' Par conséquent, il ne peut pas, non plus, être connu par l'entendement, puisque, suivant les stoïciens, l'entendement ne conçoit rien sans s'appuyer sur les perceptioils des sens.

Sextus, après avoir prouvé par ces arguments et par beaucoup d'autres , l'impossibilité des éléments composants des choses, passe à la considération des composés; et, comme la formalion des composés suppose le mouvement , qui lui-même suppose l'espace et le temps, il traite successivement des mélanges ou composés eh général, du mouvement et de ses différentes espèces , de l'espace et du lieu , du temps, du nombre, etc. Nous nous contenterons de rapporter les difficultés qu'il élève contre les dogmatistes touchant le temps.

Le temps , suivant les dogmatistes , ne peut subsister ^ l'on ôte le mouvement : or, nous avons prouvé que le mouvement est impossible : donc le temps est également impossible. — De plus , le temps est fini ou inGni. S'il est fini, il a commencé et il finira; par,, conséquent, il y a eu un temps où il n!y avait pas de temps, et il y aura un temps où il n'y aura pas de temps , ce qui est contradictoire. Si le temps est infini, le temps se composant du passé, du présent et du futur, je demande si le passé et le futur existent ou non. S'ils n'existent pas, il en résulte que le temps présent est le seul qui existe. Or, le temps présent est fini. Si l'on dit que le passé et le futur existent, alors il faudra dire qu'ils sont présents, ce qui est absurde. Donc le temps n'est ni fini , ni infini. — Le temps est divisible ou indivisible. Il n'est pas indivisible , puisqu'on le divise en passé, présent et futur. Il n'est pas, non plus, divisible : en effet, tout ce qui est divisible peut-être mesuré par une partie de soi-même que l'on compare successivement aux autres parties. Or, le présent ne peut servir à mesurer le passé , ni le futur : autrement , il serait passé et futur. De ^ même^ le futur et le passé ne peuvent servir à mesurer le présent: ' donc le temps n'est ni divisible, ni indivisible. — Le temps est passé , présent ou futur. Le passé et le futur n'e;iistentpas. Or, je dis que le présent n'existe pas davantage : car, s'il existe, il est divisible ou indi-

visible. Il n'est pas indivisible, car les choses qni changent , changent dans le présent, et elles ne changent pas dans un temps indivisible. — Il n'est pas divisible^ -car les parties du temps présent ne peuvent être présentes en même temps : les unes, en effet, seraient passées, les antres futures, ce qui est absurde. — Enfin, le temps est engendré et corruptible, ou il n'est pas engendré et il est incorruptible. La seconde hypothèse est fausse, puisque certaines parties du temps ne sont plus et certaines autres ne sont pas encore. Examinons la première hypothèse. Une chose qui naît , natt de quelque chose. Une chose qui se corrompt se corrompt en quelque chose. Or, le temps futur et le temps passé sont des non- êtres. Donc il est impossible que de Tun vienne qaelque chose, et que quelque chose en se corrompant devienne Tautre. De plus, tout ce qui est fait est fait dans un temps. Or, si le temps est fait , il est fait dans un temps : il faut donc dire qu'il est fait dans lui-même^ ce qui est absurde, ou qu'il est fait dans un autre, ce qui n*est pas moins absurde , puisque le présent ne peut être fait dans le futur, ni le futur dans le passé, et ainsi de suite. Donc le temps n'est ni engendré et incorruptible, ni corruptible et non engendré. Donc, enfin, le temps n'est rien.

Après une nouvelle série d'arguments dirigés contre le nombre, Sextus conclut que toute science physique est impossible, et il consacre la fin de son ouvrage à prouver l'impossibilité de la science morale.

La morale a un double objet, un objet spéculatif, c'est la détermination du souverain bien; un objet pratique, c'est l'art de bien vivre. Un premier argument contre la possibilité d'une détermination absolue du souverain bien, c'est la diversité et la contradiction des systèmes de morale. Sextus passe en revue et oppose les unes aux autres les théories péripatéticiennes, épicuriennes, stoïciennes, etc. Les péripatéticiens , dit-il , distinguent trois sortes de biens : ceux de l'âme, comme les vertus; ceux du corps, comme la santé; ceux qui sont au dehors de nous , comme la richesse. Les stoïciens distinguent également trois sortes de biens ; mais ils ne reconnaissent pas les biens du corps, ni les biens extérieurs. Certains philosophes ont embrassé la volupté comme le souverain bien; d'autres l'ont mise au rang des maux.

A ce premier argument Sextus en ajoute quelques autres , dont le plus frappant est celui-ci : Le bien est le désir ou la chose désirée. Or, le bien n'est pas le désir, car alors le désir nous suffirait. De plus, le désir est une chose pénible. Le bien est-il la chose désirée ? Pas davantage. En effet, le bien que l'on désire est au dehors de nous ou en dedans. S'il est au dehors, il excitera en nous une disposition agréable ou pénible. Pénible, ce ne sera plus un bien. Agréable, il ne sera pas désirable par lui-même , mais par son effet : donc le bien que nous désirons n'est pas hors de nous. S'il est en nous , il sera dans le corps on dans l'âme. Dans le corps, il ne sera pas connu. Dans l'âme, alors il faut convenir que le bien n'existe pas absolument en soi , mais seulement dans les âmes qui le goûtent. Reste à savoir si l'âme elle-même existe absolument, et si Ton peut concevoir ce qu'elle est. De là, une nouvelle source de difficultés inextricables.

Il est également impossible d'admettre d'une manière absolue un

art dâ Wejd vîvN. Dlab^i i il a'y a dm da bien absohi , comnia on vient de le prouver, il ne peut y avoir d'art de bien vivre. ^^ De plus , les éeole« philneophiquee ne soni pas plos d'accord gar Fart de bien vivre que anr toot le resta» — En outre, admettons que tontes s'ae* cordent à reoonnattre cette célèbre prudence qui conatitne, suivant les sti^kûans , Tart de vivre, le leur dirai : La prudence est une vertu. Or, le sage seul possède la vertu. Doue les stoïciens , qui ne sont pas des sages, ne possèdent pas la prudence, ni, par conséquent, Tart de vivre. Enfin, s'il y a on art de vivra, il se révèle par la nature ou par l'en^ seignement. Il ne se révèle pas par la nature, oar alors tous les benmioa vivraient bien. Dira-t-on qu'il s*apprend par renseignement? Utà» alors on soulève une question nouvelle , celle de savoir si renseigne-* ment est cbese possible. Ainsi , la science morale , comme la sdenee physique, comme la science Ic^que, comme toute science quelconque, est condamnée à des contradictions insolubles ; d'où il suit qne la seule sagesse, c'est de s'abstenir de toute affirmation; et le seul bonbeur, c'est la paix qui résulte de cette abstention universelle.

Après avoir fait Tinventaire fidèle de cet immense répertoire des arguments du scepticisme, il nous reste à déterminer la part qui revient à ^xtus Empiricus dans son propre ouvrage. Selon nous , cette part se réduit à peu de chose. Sextus est un compilateur, rien de plus. Sa patience infatigable, sa mémoire vaste et sûre loi tiennent lien de tout autre mérite. Yenn le dernier dans son école, il a mis è profit en les réunissont (onpourrait dire plus d'une fpis en les amalgaosant) les travaux de ses devanciers, et il est* arrivé que ses livres sur le scepti-^ cisme, riches de la substance des autres, les ont fait oublier m les rem^plaçant. Presque tous les historiens delà philosophie inclinent plus on moins è faire honneur à Saxtus de l'esprit qu'il n'a pas et qu'il emprunte pn peu partout. On ne dit rien de Hénodote , d'Agrippa, presq«ie rien d\£nésidè9ie i mais Sextus, qui les a copiés, a une place à part, et quel* quefois est l'objet d'éloges quesamodestieeùtassnrémentrépudiés» Bayla a jugé Sextus avec une certaine foveur ; on lui pardonne cette complaisance pour un des siens. Tannemann et M* Cousin sont plus justes, parce qu'il sont plus sévères ( et ils ne le sont pas assez, à beaucoup près. Mais un historien contemporain, Degérando , n'a gardé ancune mesure. Aux yenx de ca^ juge prévenn, Sextus est pn critiqua du premier ordre, un homme extraordinaire. C'est le Bayle de l'antiquité) c'est Lucien , mais Lucien sérieux , armé de logique et d'érudition» Il semble que eet enthousiasme, un peu fiictiee, se fût refroidi à une lac^ ture assidue deSeitus» On eût Infeillibiement remarqué que son érudi<' tioo est quelquefois (rès-eoniestable, et que la médiocrité de son esprit ne l'est jamais.

pes deux ouvrages que nous avons de Se^içtus, te second^ enlai qui est dirigé contre les savants éi les philc^uophes , n'est guère que la ré** pétition diffuse des ffypotypoêe$, Daus cette seconde composiy on, lourde, monotone, isans caractère et presque sans but, tantôt commentaire, laptdt abrégé, il arrive mémo à Sextus , fatigué sans doute de déve^ lopper ou da raccourcir son premier oayrage , de se mettre pureuK^t et simplement à le copier. Au fond, iBonf un assez grand nombre d'in^dicati/9ns bistQriqtiCS , il n'y cyoute absolument rien de nouveau.

Bp sottiSMlji les Hffpoiypoânpffi^rkomiainêi sont le meillevr et prèsqw te 861)1 ouvrage de Sextas ^ o'eft là qq'on peai le mieux saisir le c^aclère de «on talent. Le premier livre, où lenweptîeisme est défini ^t «épave nettement de tout autre système , a pour objet propre )'«xposUioa des lieux ou trapes de Técole pyrrhonienne. Or, on sait que les dw tropêsi, ou mots de saspension., sont de Pyrrhon. Lès ctn^r et les deux reviennent à Agrippa , et les huit à ^nésldème. Que reste^t-il à 8e]|ttts pour l'invention ? absolument rien. Noos jugerons tout à Thenre la mise en œuvre. Le second livre traite deux ordres de questions ^ celles du oriterium et de Texistence du vrai, celle du signé et de là clémonstration. Si Ton fait deux parts dans ce livre y l'une qui revient à récple académique, Tautre qu'on ne peut contester à iBnésidème,! celle de Sextus sera bien petite en vérité. Ajoutez qu'il reste k débattre les droits des absents , nous voulons dire ceux de Phavorinus^ peux de Zeuxis^ ceux en6n d -Agrippa et de Ménodote^ dont les ouvrages $0 sont fondus dans celui de Sextus, du propre aveu de celui-ci. Le dernier livre traite de Dieu , des causes , de la matière, du mouvement, et de la plupart des questions métapbysiques et morales.' Or, il est certain que la controverse sur l'existence de Dieu appartient à l'école académique, surtout à Carnéade. L-argumentation contre les causes revient de droit à iEnésidème. Les objections relatives au napuvement remontent à l'école d'Blée , aux mégariens et aux flopbistes. Il est iputile de pousser plus loin cette espèce d'inventaire de la fortune philosophique de Sextus. Noos en avons dit assez pour établir que sou meilleur ouvrage , celui qu'il a copié ou imité partent ailleurs , est une compilation d'un bout à Tautre. Au surplus, ceux qui revendiqueraient pour Sextus le mérite de l'originalité , y tiendraient pîlus que luimême. Cet homme sincère en fait si bon marché qu'on a peine à le surpnendre parlant eu son propre nom. O^est toujours son école et jamais sa personne qu'il met en avant : 6 <rxc^ix(^(, dit-il, ol (jMnrixol,

:h axitîTUcVi, ci in>^p(Âvtoi, of ivepl Aîvvtat^aov, ol irsfl kyùiintwt' Il CSt Clair qUO

le rôle mo4este d'historien et de collecteur sùrot parfaitemept à son ambition.

. Il y a pourtapt de certaines choses dans les ouvrages de Sextus qu'il faut bien lui imputer, nous parlons des contradictions grossières ^ des équivoques et des subtilités lidicules qui y abondent. Car de deux choses l'une : ou bien il en est l'auteur, et partant il en est respon-r SBb\t ; ou bien il les enregistre les yeux fermés, et alors il abdiqué tout droit au rôle d'un esprit original et indépendant. C'est la triste Tortune des (Bompilateors , qui prennent de tous cAtés le bien comme le mal^ de répondre du mal satis avoir leur part dn.blen.

Nobs avons jugé Sextus comme philo^phe et comme critique. Dirart-on que c'est surtout un érudit? Maïs d'abord , qu'es^ce que l'érudition sans la critique qui l'éclairé et la féconde? Et puis ne faut-il pas rabattre beaucoup, même de cette érudition stérile dont on veut foire un titre à Sextus? En réalité, il ne connaît bien que deux écoles avec la sienne, Técole stoïcienne et Vécole académique ; et nous avouons que, sur ces trois parties de l-bistoire de la philosophie, ses livres sont du plus grand prix. Mais il faut ajouter qu'il connaît à peine Platon, et * semble tout à fait étranger aux écrits d'Aristote. t)n homme qui aurait

la Qt médité le premier livre de la Métaphysique eût-il exposé à la façon de Sextus les opinions des philosophes grecs sar les principes matériels de Tunivers? De Phérécyde et Thaïes il va à Onomacrite, revient à Empédocle, puis court à Aristote pour remonter à Démocrite et à Ânaxagore^ descendre à Diôdore Cronus, et finir par les pythagoriciens? Qu'est-ce qu'un tel chaos? est-ce de Thistoire? est-ce de la critique? est-ce de Térodition ?

. Nous ne dirons qu'un mot du style de Sextus : on en a vanté la clarté ; et il est vrai que Sextus, excepté en certaines rencontres où il a' bien Pair de rapporter des opinions quUl ne comprend pas , est généralement fort clair ; mais au lieu de cette clarté supérieure qui naît de'la force et .de l'enchaînement des pensées , il n'a guère que la stérile clarté que le slyle emprunte d'ordinaire à la pauvreté d'un esprit diffus. En général , tel esprit , tel style. L'esprit de Sextus est celui d'un compilateur, et son style est digne de son esprit. Du reste^ il y aurait de l'injustice à lui contester les qualités estimables d'un commentateur studieux. Sa mémoire est exercée et sûre. Aucun soin ne lui coûte pour débrouiller et classer les matières. Il distingue, divise, résume. De peur que le fil de sa laborieuse exposition ne vienne à échapper, il prend la peine de le montrer sans cesse , sauf les cas rares , il est vrai, où lui-même l'a perdu.

Terminons en indiquant les trt^ductions et éditions de notre auteur.

Henri Estienne donna la traduction latine des Hypoiyposes pyrrho' niennes en 1562, in-8'', et Gentien Hervet , celle des livres Contre les Mathématiciens et les Philosophes, en 1569 , à Anvers ; en 1601, à Paris, in-f*. Le texte grec ne parut qu'en 1621 , Paris et Genève , in-f", avec la traduction latine indiquée ci-dessus. Il n'y a dans cette édition que dix livres contre les mathématiciens et les philosophes : c'est que le septième et le huitième ont été réunis. La deuxième édition du texte est du célèbre Fabricius, in-f^ , Leipzig, 1718, avec la version latine de Henri Estienne et de Gentianus Hervetus, revue par l'éditeur. Les Hypotyposes pyrrhoniennes ont été traduites en français sous ce titre : Les Éipotiposes ou institutions pirroniennes de Sextus Empiri" eus, en trois livres, traduites du grec, avec des notes qui expliquent le texte en plusieurs endroits, in-12, 1721 , sans indication de lieu (prolïablement Amsterdam). L'auteur anonyme est Huart, mattre de mathématiques ,*homme instruit, mais dont la critique laisse beaucoup à désirer. — Une édition nouvelle de Sextus a été commencée à Halle, en 1696 , petit in-b'', par Mund , avec un commentaire ; elle n'a pas été terminée. — Consultez, sur Sextus Empirions et ses ouvrages, Bayle, Dict. crit., art. Pyrrhon, — J.-Vé Le Clerc, Biographie uni-verselle, art. Sextus. — On^peut lire aussi le mémoire sur iEnésidème , c. VIII, p. 200 et suiv. , par l'auteur du présent article. Eh. S.

SEXTUS (Quintus), de Chéronée, philosophestoïcien , petit-fils de Plutarque et un des maîtres de Marc Aurèle, qui parle de lui dans ses Pensées avec un profond sentiment de respect et de reconnaissance. Quelques-uns lui attribuent les Dissertations antisceptiques, qui , dans certaines éditions, sont imprimées à la suite des œuvres de Sextus Empiricïis et que Fabricius (i publiées dans la Bibliothèque grecque

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