SHAFTESBURY
( t. xuy p. 617 et suiv.); mais il est très-douteax que ces écrits soient de lui. — On peut consulter sur ce philosophe, outre les Pensées de Marc Aurèle (liv. i^ c. 9) , Philostrate , Vies des sophistes, liv. u^ c. 1^ et Suidas^ aux mots Sexius et Marc, X.
SHAFTESBURY (Ant. Ashlet Couper comte db), philosophe anglais, né à Londres en 1671, mort en 1713, était le petit-fils du célèbre chancelier Shaftesbury, Tun des grands esprits de TAngleterre, qui le fit élever sous ses yeux, et avec les conseils de Locke. Après avoir montré dans ses études classiques une étonnante précocité, il voyagea sur le continent et séjourna plusieurs années en Italie , où il puisa le goût des arts , et en Hollande , où il se lia avec les libres penseurs de ce pays, surtout avec Bayle et Leclerc. La disgrâce de son grand-père lui avait, sous Jacques II, fermé la carrière poUtique : la révolution de 1688 la lui ouvrit^ il siégea quelque temps à la chambre des communes, et entra à la chambre des lords après la mort de son père ; il fut même sollicité par Guillaume III d'accepter une place dans le cabinet ^ mais le mauvais état de sa santé le força bientôt de renoncer aux affaires , et il consacra ses loisirs aux lettres et à la philosophie.
Il avait, dès l'âge de vingt ans, rédigé des Recherches sur la vertu, qu'il ne destinait pas à la publicité : Toland les publia en son absence, et, bien que ce ne fût encore qu'une ébauche imparfaite , cet opuscule commença à le faire connaître avantageusement. Il le revit et le compléta depuis. En 1708, à Foccasion de troubles excités en Angleterre par quelques-uns des trembleurs des Cévennes, réfugiés dans ce pays, il écrivit une Lettre sur l'entfumsiasme , satire ingénieuse où il livrait au ridicule les excès de ces fanatiques dont le gouvernement anglais commençait à s'inquiéter , et par là même il en détruisait tout le danger. En 1709 il publia les Moralistes, dialogue qu'il intitula lui-même Rhapsodie philosophique , à cause de la diversité des sujets qui y sont traités ; peu de mois après parut le Sens commun , essai sur la liberté d'esprit et sur l'usage de la raison et de l'enjouement, et enfin le Soliloque ou Avis à un auteur ( 1710). Dans ses dernières années il s^occupa de réunir et de reviser ses divers écrits : une première édition parut en 171|[ sous le titre de Characteristicks of men, manners, opinions and times { Les hommes , lesmcsurs, les opinions et les époques)} il en préparait une deuxième, plus complète et plus soignée, lorsqu'il mourut prématurément; néanmoins elle fut publiée l'année même de sa mort (1713). Ses Œuvres, déjà traduites séparément pour la plupart, ont été réunies dans une traduction française complète, qui porte aussi le titre de Charactéristiques (3 vol. in-8% Genève, 1769).
Shaftesbury est , en philosophie , un amateur éclairé plutôt qu'un philosophe de profession. Ses opinions , répandues dans divers opuscules qui , pour la plupart , lui étaient inspirés par les circonstances , et dans lesquels il donne beaucoup à la forme littéraire , n'ont rien de la rigueur de l'Ecole. Toutefois ces opinions ont leur importance dans rhistoire de la philosophie. On peut les réduire à un petit nombre de points.
Pour fie qui est de la méthode, Shaftesbury regarde le ridicule
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oomme hpi§rre ^ ^uoM di la vMU s il aoqtie&t qn*n y a certaines erreurs^ surtout en moraie ei en religion i qu'il salât d'attaquer aveo Tarme du ridicule au lieu de déplayer pour les combattre Tappareil du raisonoement. Il avait déjà fait l'application de cette théorie dana sa Lettre sur V enthousiasme; il l'érigea en système dans le Sens commun, el la ponfirma dana son deri&ier éeril, k SoHhpiê: « Lea docirinea qui ne peuv^t pafi souteuir celte épreufe^ ditril^ ressemblent à un bon m{Af q^i ne paridt plus qu'un trait de faux bel esprit lorsqu'il est soumis a ranalyse, qui eu détruit le charme. «^ — « Ce qui est ridicule^ âit«-i| encore,» ne peut tenir contre la raison. » — « Cela serait vrai , répond Leibnitz, si les hommes aimaient mieux ^ raisonner qu'à rire. » Toutefois , on ne peut contester que le procédé indiqué par Shaftesbury n'ait une grande utilité quand il est appliqué à propos. Socrate et Plar ton en avaient déjà fait le pjus heureux emploi ; les philosophes écossais n'ont réfuté que par un appel au Senf commun les paradoxes de Berkeley et d'Hpme, qui y en élevant des doutes sur les vérités pre« mève^s f se mettaient en contradiction avec le genre hpmain.
En métaphysique et en théodicée, Shaftesbury enseigne qu'il existe un ordre universel réglé par la Providence, où tout a sa plaça marquée, oik tout tend à sa fin, où, par conséquent, tout eti iienj c'estia première apparition chei les modernes de cet optimisme qui a été développé bientôt après par Bolingbroke, puis mis en beaux vers par Pope, et qui, à la même époque > était réduit en système par Leibqitz. C'est surtout dans son livre ùesliforaliites que sont exposées les idées de Shaftesbury sur cet important sujet.
En morale, il établit que l'homme possède en lui un sens réflécbi, un sens moral, qui lui fait trouver dans eertaines qualités de ses semblables, dans certaines actions, dans certaines afifèctious un objet d'amour et de haine ; ce qui obtient ainsi l'approbation et Tamour oonstitue la vertu et le mériie. Tel est le sujet de son Essai sur le, mérite et la pertu, ouvrage dont Diderot a reproduit la doctrine dans un écrit qui porte le même titre. L'auteur se trouve^ pAt là, conduit à établir une morale entièrement désintéressée , supérieure à toute orainte comme à toute espérance , morale indépendante de toute religion, et qui, ne p'appuyant pas sur l'attente d'une autre vie, doit avoir tout autant de valeur pour l'athée que pour le croyant.
En religion, il combat l'athéisme; mais il s'arrête là , et , tout en s^entonrant d'une grande circonspection , tout en protestant de son respect pour la religion révélée , il s'en tient au pur déisme ; en même temps il recommande , en fait de religion, une tolérance ^ une impartialité que ses adversaires ont taxée de complète indifférence* Aussi Voltaire le met-il ouvertement au nombre des incrédules et le proclame*<t-il un des plus hardis philosophes de l'Angleterre.
Shaftesbury peut étire considéré comme faisant la transition de la philosophie tout empirique de Hobbes et de Loeke à la doctrine plus idéaliste et plus morale des écossais. Il a ouvert la voie à ces derniers, non-seulement en faisant appel au sens commun et en refusant de corn-» battre par le riusonnement ce qui est absurde, mais en admettant un sens moral, en reconnaîl^sant le caractère essentiellement désintéressé de la vertu.
SIGI ES. 085
LeibniU , qoi (àvaii correspondu « veo Sbafiesbury dans les deratères aopi^s de la vie de ce derpier i a c Q^cré une assez grande place ^ Vennmen da aea doctriiias philoso) biques {JMg$mûnt det mwrêê d§ ShufUihwry, t. III de Téditiop de a ^atena). M, Tabaraod» dans son tiiHoir$ m^u$ du ^ilo$<^^hiêm$ mf (at^ ( t« ^ , p.* 183 «* S4â ) , a ei^posé tout au long les PpiQÎops de SK aflesbury et les a combattues du poiot de YOd cbrétien. Enfin, M, llai^kintosb a résumé et appréoié en quelque pages sa vie , ses écrits et iea doctrinea dans son Hi$tokr$ à$ lafAilhiophie morale (p. 145*lg$ <le la traduction de M. Poret)»
SIGlVfiS, Un sigpcji quand on prend oe mot dans son acception la plos étepdue, est un fait présent, sensible, qui noas en représente on autre absent , éloigné ou ioaoce3sible à nos sens. D'après celte défini»» tioq , tous les pbénomànes de^a nature et toutes les œuvres des hommes peuvent élre considérés comme des signes. Aussi ditron que l'éeJair est le signe de Torage) que la respiration est le signe de la vie ; que telle œuvre d'art, telle institution, telle production littéraire, est on signe de grandeur ou de dépérissement , de progrès ou dç décadence dftns les esprits. Alors les rapports du signe et de la chose signifiée sont eptièrémept les mêmes que ceux de Tinduclion et de la caqsalité i car ç^ast à l'effet qu'on reconnaît la cause | c'est i cause de Tordre oonstant qae nous supposons dans la nature , qu'un phénomène venant frapper nos yeux, il nous est permis de dire quel est celui qui le suivra. Mais ce sens général doit être complètement écarté du sijyet que nous traitons ; autrement la question des signes n'embrasserait paa moins que la métaphysique et les sciences naturelles. Sous le nom de signes nous entendons $ifpplement| et tous les philosophes entendent avec nous, les moyens dont l'homme se sert pour communiquer avec ses sembla^ Mes et pour s'entretenir avec lui-même # e'est^^dire pour arrêter et développer sa propre pensée. En effet, il y a longtemps qu'on Ta remarqué, la pensai est un discours intérieur c et oe disooors doit être composé de la mêine Qaanière et soumis ami mêmes considérations que ceux que noua faisons entendre i^ar la voix*
Les signes d'une même espèce , produits par les mêmes moyens et coordonnés entre eux d'après certains rapports, forment ce qu'on ap«? pelle un lung^g§. On distipgoe quatre sortes de langages t le langage d'aeiion, qui comprend les gestes, le jeu de la physionomie, les attl-^ tudes et les mouvements du corps ; le langage des sons inarticulés , qai se compose des cri$ et des différentes inflexions on modulations de la voix ( celui dea ^oni articulés oq la parole; enfin l'écriture. On réu-r nit ordinairement tes d^nx premiers sous le nom de signes naturels, et les deux derniers sous celui de signes artifiçi^h; mais nous re^ poussons cette divisiop , parce qu'elle suppose déjà résohi le problème le plus difficile que nous aurons a examiner $ un problème qui a exercé de tout temps l'érudition des savants et les méiditations des pbiloso* phes > i savoir : si les langues » soit pariées , soit écrites , sont le ré-^ sultat d'une pure convention, m^ une institution fondée sur la raison et sur la natore.
1^ Ikê geiUê et dêê sçmp -^ lA» gestes et les sons inartieuléa sont
notre premier langage , celui qae Tenfant apporte en naissant , celui que I9 nature euseigue à tous les b ommes , et que les animaux mêmes possèdent danis une mesure variée selon leur organisation. Mais ce langage prtmitif et universellem ent compris est loin de s'étendre à toutes nos facultés ; il n'exprime que nos besoins , nos passions et les volontés qui répondent à ces mouvements tumultueux de notre âme ^ il est complètement impropre h traduire les opérations de la pensée : car il est à peine besoin de faire remarquer que le langage qu'on enseigne aux sourds-muets est une institution de Tart, non de la nature, une imitation des langues, non un fait primitif. Selon l'opinion soutenue par J.-J. Rousseau dans son Essai sur Vorigine des langues, les gestes seraient uniquement Texpression de nos besoins, et les sons inarticulés celle de nos passions : et comme nos passions se montrent plus tard que nos besoins, le premier de ces deux ordres de signes a précédé l'autre. Cette supposition est contraire à ^expérience. Les gestes et les sons, comme on peut l'observer cbez les enfants et chez les animaux , sont simultanés et non successifs , également propres à représenter les passions et les besoins, deux classes de phénomènes que la nature a étroitement unies : car la joie, la tristesse,. la colère , )a haine, la reconnaissance ont leur première origine dans un besoin satisfait ou contrarié. Ce qui est vrai, c'est que les gestes ont un rapport plus direct avec les mouvements de la volonté, tels que le consentement, le refus, le commandement , la menace ; et les diverses modulations de la voix avec les passions et les sentiments. Mais cela même nous démontre que ces deux langages sont inséparables : car, jusqu'à ce que la raison vienne interposer ses lois , l'action suit de près les impulsions de la sensibilité; d'où il résuke que chaque passion peut être désignée nonseulement par les sons, mais par les mouvements qu'elle provoque habituellement.
Reproduits par une imitation savante , ces signes spontanés forment dans la musique, dans la peinture, dans la sculpture, dans la pantomime et la danse, ce qu'on appelle Vexpression, c*est-à-dire la partie la plus puissante et la plus élevée de l'art. En effet, ôtez l'expression , il vous restera encore des formes qui pourront plaire à vos yeux , ou des sons qui pourront charmer vos oreilles; mais la vie et le sentiment auront disparu ; votre âme restera indifférente. Les fleurs mêmes et la nature inanimée ont leur expression : car , à défaut d^une sensibilité qui leur est propre, elles réfléchisisent le sentiment qu'on éprouve à les con-* templer.
Pour expliquer l'existence de ces signes et la spontanéité avec laquelle ils sont universellement compris et produits , Reid ( Essais sur les facultés intellectuelles, essai vi, c. 5), et après lui M. Jouffroy {Faits et pensées sur les signes, dans ses Nouveaux Mélanges) y ont eu recours à un principe distinct de l'entendement, qui ne peut se confondre avec aucun autre, ou à une idée première appelée le rapport d'expression, qui est pour le signe et la chose signifiée ce qu'est pour l'effet et la cause le rapport de causaUté. n nous est impossible de souscrire à cette opinion : car, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, la brute dépourvue de raison , Tenfant qui vient de naître et chez qui la raison sommeille encore entendent ce langage aussi bien et même mieux que
rhomme le plas exercé. Poorqooi en estril aiDsi ? C'est que les sons et les gesles s'adressent à la sensib ilité , non à rintelligence ; ils n'ont pas pour effet y comme la parole ^ d e nous donner simplement une idée de la volonté et des passions; mais il sont comme une peinture vivante de ces mouvements intérieurs; ils sont le corps sous lequel nous les voyons , nous les touchons et en s ommes pénétrés ^ avant que noire esprit ait pu établir aucune distinctic m et concevoir aucun rapport entre le signe et la chose signifiée.
â"". De la parole. — La parole e^ \i particulièrement le langage de rintelligence; non qu'elle ne puisse 4^re une interprète fidèle de tout ce qui se passe en nous : mais quand elle exprime soit un acte de volonté ^ soit un fait de sensibilité, elle> le revêt d'abord d'une forme intellect nelle ; elle le convertit en jugeaient, afin de pouvoir le traduire par une proposition. Que l'on compare une proposition quelconque avec le langage appelé naturel^ et l'on apercevra clairement le caractère dislinctif de la parole. Quand je jet te un cri de joie ou de douleur , quand je fais un geste d'assentiment ou de refus ^ impératif ou menaçant ^ l'esprit n'aperçoit rien que la p assion ou la résolution que j'exprime, tout le reste disparaît devant ce fait unique. Au contraire, quand je me sers de ces mots : « Je suis heureux; je souffre ; j'ordonne ) je défends telle ou telle chose , » le fait que je veux manifester m'apparait comme un attribut qui se rapporte à un sujet, c'est-à-dire comme une idée attachée à une autre idéo y en vertu d'une loi générale de la raison, celle qui lie toute qualité à une substance.
De là résulte que la constitution de \i\ parole est nécessairement modelée sur celle de la pensée , c'est-à-dAre que toutes les formes et tous les éléments essentiels de la première doivent se réfléchir dans la seconde. Or, quelle est la forme la plus générale de la pensée,, celle qui résume^ qui contient et qui suppose tontes les autres? C'est, sans contredit , le jugement, ou l'acte par lequel une chose est affirmée ou niée d'une autre : car sans une affirmation ou une négation , il n'y a ni conscience, ni mémoire, ni perception, ni raisonnement, ni croyance instinctive; en un mot, rien de ce qui appartient à Tètre intelligent. Tout jugement se compose de trois idées, que l'esprit nous offre d'abord simultanément, mais que l'analyse distingue sans effort. Ces trois idées sont celles d'une substance, d'une qualité ou d'un phénomène , et d'un rapport qui lie entre elles la qualité et la substance. Il est facile de reconnaître la même composition dans la parole. Le jugement est traduit par les propositions, forme générale, et en quelque sorte noyau du discours, puisque sans elle aucune pensée ne peut être énoncée et qu'il ne reste que des appellations sans suite. Les idées qui entrent dans le jugement sont traduites par des mots : ridée de substance par le substantif, l'idée de qualité par Vadjectif, et celle du rapport qui les lie par le verbe. C'est avec raison que le verbe est appelé par ce nom {verbum, le mot par excellence) : car il est le principal élément de la proposition ; il exprime la condition la plus essentielle de l'existence, et, par conséquent, de la pensée, aucune substance ne pouvant être conçue sans qualité ni aucune qualité sans substance. L'existence d'un être se manifestant le plus souvent par Taction, le mouvement, u& effet produit ou reçu, le verbe ox-
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prime aussi bien le rapport de oaoje i efltoi que celai de substance à phénomène.
Mais 9 outre oes deux rapport»^ i 1 y a celui d*uoe subsiance avec une autre substance , d'une qualité av ic une antre qualité, d'un jugement avec un autre jagement. Les deu k premiers sont représentés dans le discours par la prépasition, le der bier p^ la eanjonetiàn. D'autres éléments nécessaires de la pensée , r mxquels ne répondent point ces éléments ou parlées du discours , troi ivent leur expression dans les ibrmes des mots , comme les divisions d< k temps y la distinction des nombres et des sexes , l'état actif, passif c # réfléchi. Il y a> en effets une différeace entre ces idées et tes préc<Sdentes : les unes se rapportant à la forme accidentelle » et les autref^àla nature des clîoses. Au reste ^ le but que nous poursuivons ici a> f t pas celui que se propose la ffrcm»mcim ^néraU (Yoytx ce mot), f iom ne prétendons pas rendre compte de toutes les conditions de la pi irote; il nous suffit d'avoir démontré qu'dle est rexprcjssion particuliike de rintettigence^ comme leis gestes sont Texpression particulière dci la volonté, et les sons de la sensibilité ou des passions.
Cependant on senit dans uOiê grande, erreor si l'on pensait que la volonté et les passions ne son'i pas directement représentées dans les langues, et qu'elles passent < jè toute nécessité par l'intermédiaire dn jugement. Nous aeparlerens ? iasdes gestes qui accompagnent la parole et qui jouent un si grand r^ie dans réloqueneei mais il y a , dans la composition même de tAUS i^ ldi(^^ connus, aes signes qui répondent aux deux facultés en |«esUon. Au premier ran^ se présentent les iateqections, qui, loin 'le former, <xHnme on l'a dit, des proposi* tiens elliptiques, ne peuyeiit pas même être comptées pour des mots : ce «ont de véritables cris o a des sons à peine articulés , que la passion , de temps en temps , vient jeter en travers du discours régulier. Aux intetjections nous jeindroi^s deux œ«de8 du verbe : le mode mipénUif et le mode optatif. Tout 1 h monde comprendra 4a différence qui existe entre ces deux manières de parier : « va, écoute, obéis : j'ordonne que tu ailles, je te comm^inde d'écouter, je veux que tu obéisses. » Dans le dernier cas, il y a maiiileslemeQt deux propositions liées ensemble et qui répondent à deux j4igeinents. ftien de plus fsdle que d'y montrer tes éléments nécessaires de toute proposition , de tout jugement , et le rapport qui les mit. C'est, par conséquent, l'intelligence qui parle, et la volonté n'apparatt que oomme un objet de TinteUigence , o'est^ à-dire comme une pensée. Dans le dernier cas, au contraire, la volonté se fait jour directement^ elle se traduit , non comme une pensée , mais comoM un Mt , et t^ n'est qu'en la dépouillant complètement de son caractère , que les grammairiens ont pu découvrir dans cette fî9rme de langage ime proposition ordinaire. Les ipèmes observations s^aff Uquent ap <n«de 'OfHitif, expression de la passion ou du désir, comme llmpératif est celle de ta volonté, et qui, sous un nom eu sous un autre, existe dans toutes les langues. Ainsi tersque, dans Horaee, Camille s'écrie :
Puissé-]îe de mes yeux y voir tomber la faudra 1
ce userait <liiea imd comprendre le caractère et la situation du person-
nage que de stipposer dans soA esprit «in jugement ainsi éon^n : Je désire ({ue je puisse voir ; ou , selon d*autres encore p!us raffinés : je suis désirant t)eoi, etc. Non, ee n*estpas un jugement qu*expîime l'amante désespérée de Curiace , mais Tétat violent de son cœur, uù dépit qui éclate sans laisser à rintelligence le temps de le Recueillir et de le marquer à son empreinte.
Une anlre issue que les langues ont laissée ouverte aux mouve-> ments spontanés de l'âme humaine > c'est l'ordre des mots dans la proposition y on ce qu'on appelle la construction. Il y à^ en efifet, deux manières de construire une phrase : l'une conforme à la mardie des idées, au développement régulier de rintelligence ; l'autre accommodée au mouvement varié des passions , des sentiments^ des impressions mêmes des sens. La première a reçu le nom de construction naturelU, et la seconde de constmction inverme; mais^ comme elles sont aussi naturelles Tune que l'autre , nous nous ferons mieux complrendre par ces deux expressions : construction logique, construction libre ou foi* tique. « La construction que réclame la pensée y la raison , dit Herder (Fragments ntr fa langne allemande , n^est pas la mètne que celle qui convient aux sens et aux passions. Or, comme Thomme est Un être sensible et passionné avant de se montrer un être raisonnable, les constructions inversives ont dû précéder les constructions logiques. 1» C'est ce que démontre pleinement Tétude des langues. Dans toutes les langues anciennes la construction est libre : les choses sont désignées dans l'ordre où elles firappent nos sens, ou dans le rang que leur attriboent nos sentiments pei*sonnels. Aussi la même proposition peut->elle se consttuire de diverses manières , suivant les passions de celui qui parle, ou le point de vue qui domine son esprit. Dans les langues modernes, au contraire, ou tout au moins dans les langues européennes, la construction logique domine généralement, c'est-àdire que ht première place, dans la proposition , est donnée an sujet, la seconde su verbe, la troisième à Tattiibut ou au comptément du veite. Ainsi le veut la raison : car d'abord il faut admettre l'être qui agit, pois l'action elle-même, et enfin Tobjet où l'action s'arrête, le but qu'elle doit atteindre. Dans aucune langue ce caractère n'est plus prononcé que dans la nôtre , qui a été appelée à bon droit la langue de la raison. De là cette clarté admirable qui en fait la langue de la conversation, de l'éloquence et des traités.
Dans les langues à construction libre, l'inversion, au lieu de suivre le mouvement des impressions et des sentiments, se règle quelquefois sur l'association des idées ; de sorte qu'autour d'une idée dominante viennent se grouper une multitude d'idées secondaires , que la proposition principale livre passage à un nombre indéterminé de propositions ineidentes, et que la pensée ne peut être comprise qu'au dernier mot de la phrase. Tel est le caractère de la langue allemande, qui, avec ^es innombrables parenthèses et ses mots séparables, toujours prêts à recevoir entre leurs deux parties d'autres mots et des propositions tout entières, semble plutôt faite pour se parler à soimême que pour parler aux autres. Cette marche est, en effet, celle que suit noire esprit dans la méditation solitaire. Chacune des idées qui se présentent à notre esprit en attife atrtour d'elle, par les lois de
Tanalogie ou de rassociation, un grand nombre d'autres qui deviennent le centre de nouveaux groupes , de manière à former comme une masse indivisible de plusieurs jugements simultanés. Au contraire , lorsqu'on veut communiquer sa pensée et la faire comprendre , il faut en dégager avec soin tous les éléments j il faut substituer la succession à la simultanéiléy et Tordre de déduction , c'est-à-dire Tordre logique, à Tordre d'association. Celui-ci, d'ailleurs , est purement personnel, tandis que celui-là est universel.
Ainsi, quoique la parole soit particulièrement le langage de Tintelligence , et que ses deux éléments les plus essentiels , les mots et les propositions, nous représentent les idées et les jugements, elle renferme cependant des signes d'une autre espèce : car Thomkne ne cesse pas un seul instant d'être une créature sensible et active. Les sentiments , les passions , la volonté , s'ouvrent donc un passage dans la parole même par les interjections , les modes du verbe et les constructions libres. Nous verrons tout à 1 beure que même les mots qui paraissent le mieux appropriés à l'usage de la pensée , ont passé par bien des métamorphoses avant de revêtir ce caraotère. Aussi, rien de plus difficile que de répondre d'une manière absolue à cette question proposée par les philosophes du dernier siècle : « Quels sont les caractères d'une langue bien faite ?» La langue de chaque peuple est appropriée à son génie, à son caractère, à Tétat de ses sentiments et de ses idées. Or, comme il n'appartient pas plus à une même nation qu'à un même homme de porter à une égale hauteur toutes les facultés de l'Ame humaine , il ne faut pas demander toutes les perfections à une seule langue. L'une , comme nous avons déjà pu le voir, conviendra mieux à la pensée , aux notions abstraites de l'intelligence ; l'autre à l'action , au commandement , à la conversation, à l'éloquence; une troisième aux passions, aux sentiments, à l'imagination , à tout ce qui fait l'essence de la poésie. Nous ajouterons qu'il ne peut pas en être autrement , car l'abstraction exclut l'image , la réflexion tue la passion ; Tanaly se détruit la synthèse , c'està-dire tous les élans spontanés de la nature , toutes les intuitions primitives de notre esprit. On a souvent cité le grec comme une langue également propre à la philosophie et à la poésie , à la poésie et à Téloquence. Il est vrai qu'aucun autre idiome ne nous offre la réunion doutant de qualités diverses , et n'est plus fait pour nous donner une idée du peuple privilégié qui a produit à la fois Homère, Platon et Démosthène; mais il ne faut pas comparer chacune de ces qualités à celles qu'on rencontre séparément ailleurs. Ainsi , pour la hardiesse et la grandeur des images , pour la hauteur et la puissance des sentiments , de ceux principalement qui appartiennent à la poésie lyrique , le grec est très-inférieur à l'hébreu et à quelques autres langues orientales. Pour la construction logique et la clarté qui en jaillit sur la pensée comme sur la phrase , il n'égale pas le français.
Quant à ceux pour qui la langue la plus parfaite est celle des calculs, c'est-à-dire des mathématiques , ils n'ont pas réfléchi qu'ils dépouillaient Thomme de toutes ses facultés , à Texception d'une seule , celle de généraliser et d'abstraire. D'ailleurs, la langue des mathématiques , comme la nomenclature de la chimie, a été formée par convention pour un ordre d'idées parfaitement déterminé et à i'uoage de quelques
savants. Il serait impossible de fabriquer et surtout de faire adopter de la même manière une langue appropriée aux besoins de tous et à l'expression de tous les phénomènes qui se passent en nous. C'est pour celte même raison quMl faut regarder comme chimérique tout essai de fonder une langue et même une écriture universelle : car, malgré les grands esprits qui Tout tentée au xvii« siècle, Bacon, Descartes, Pascal; et surtout Leibnitz^ cette entreprise s'appuie sur deux suppositions radicalement fausses : Tune, qu'on peut amener les hommes à n'exprimer dans leurs relations que des idées; l'autre, que les idées peuvent arriver chez tous , dans un temps donné, au même degré de clarté y de netteté , d'abstraction philosophique. En effet y pour ne parler que du projet de Leibnilz^ la Caractéristique universelle devait être fondée sur un catalogue de toutes les idées simples, représentées chacune par un signe ou par un numéro d'ordre , en sorte que, pour exprimer les diverses opérations de la pensée, on n'aurait eu qu'à combiner entre eux ces divers signes , comme on fait de ceux du calcul. L'algèbre , proprement dite , n'aurait été qu'une branche particulière de celte algèbre métaphysique {Historia et commendcitio linguœ charactericœ universalis , àons le recueil de Raspe, in-4% Amst. et Leipzig, 1765).
3**. De V origine et de la formation de la parole. — Après avoir étudié la nature de la parole et ses rapports avec nos diverses facultés, nous sommes conduits à rechercher quelle est son origine , comment elle a commencé , comment elle s'est développée , comment ont pris naissance cette multitude de langues entre lesquelles se partage le genre humain. Cette question, depuis les philosophes de la Grèce jusqu'à Bonald et Maine de Biran , a toujours été d'un vif attrait pour les philosophes et a reçu des solutions bien différentes. Selon les uns, la parole , c'est-àdire les premières langues, celles qui ne dérivent d'aucune autre, sont de pure convention, ou se composent de signes absolument arbitraires. Selon les autres, la première langue parlée par les hommes, et même la première écriture, a été une institution divine , une révélation surnaturelle. D'après une troisième opinion , la parole est chez l'homme une faculté naturelle, qui s'est développée par degré comme la pensée, et les signes dont elle fait usage ont des rapports naturels avec les choses.
Nous nous occuperons peu de la première de ces solutions. Elle n'a été adoptée par aucun esprit de quelque valeur. Dans l'antiquité, Hermogène, un des interlocuteurs du Cratyle; dans les temps modernes, des écrivains aussi obscurs et aussi bizarres que l'auteur de VOrigine des langues (in-8^, Paris, sans date) , tels sont ses interprètes. Locke a pu dire {Essai sur l* entendement ^ liv. îii, c. 1) que la signification des mots est parfaitement arbitraire, sans prétendre que les langues soient un artifice inventé à plaisir. En effet, il n'y a rien de sérieux dans cette hypothèse : car, comment concevoir que , du sein du genre humain, plongé depuis des siècles dtms un mutisme bestial, mutum et turpe pecus , un homme soit sorti un jour, se disant à luimême : « Je m'en vais créer une langue; » bien plus : « Je m'en vais créer la parole ! » Et d'où cet homme savait-il que notre espèce a la faculté de parler? Comment a-t-il trouvé des mots pour des idées qui n'existaient pas encore , ou dont il n'avait pas consciepce? Pourquoi
les passions et les besoins qu'il avait exprimés jusque-là par ses gestes et par ses cris, n'a-t-il pas continué de les exprimer de la même manière? Par quels moyens a-t-il mis son invention à la portée de ses semblables et leur a-t-il persuadé de s'en servir? Enfin , pourquoi, dans toutes les langues , tant d'éléments identiques , tant de règles semblables , tant de racines communes, si l'arbitraire seul leur a donné naissance ? Autant de questions proposées , autant de difficultés insolubles.
Une autre hypothèse, qui se rapproche beaucoup de celle-là, mais plus savante , plus systématique , du moins en apparence , c'est celle que soutient Condiilac dau^ son Essai sur l'origine des connaissances humaines {2^ partie). Il admet en fait que la parole a été révélée, qu'Adam et Eve ont appris de Dieu même la langue dont ils faisaient usage ; mais, désirant savoir comment la parole aurait pu s'établir sans aucun secours surnaturel , il suppose deux enfants abandonnés après le déluge , qui sont devenus la souche de quelque peuple, et il raconte ce qui a dû se passer entre eux. D'abord, certaines sensations sont accompagnées chez eux de certains gestes, de certains cris , de certains mouvements de la langue , qui . fréquemment répétés « finissent par être remarqués et compris. Voilà les signes naturels. Ces mêmes signes , reproduits avec intention pour indiquer les sensations auxquelles ils correspondent, deviennent imitatifs. Enfin, aux signes imitatifs se substituent peu à peu des signes de convention, arbitraires , artificiels, c'est-à-dire la parole et récriture. Ajoutons , pour donner une idée complète de la théorie de Condiilac , que, sans les signes de cette dernière espèce, la pensée même n'existerait pas; car la pensée ne se compose que de termes abstraits et collectifs ; en sorte qu'une science n'est point autre chose qu'une langue bien faite; et toute langue bien faite est une science. La science qui passe pour la plus positive , celle des calculs, est aussi, comme nous l'avons déjà dit , la langue la plus parfaite.
Ce système n'est qu'un tissu d'hypothèses chimériques et contradictoires. D'abord il est impossible de faire marcher ensemble ces deux propositions : que le langage a été révélé , et qu'il est d'institution humaine. S'il a été nécessaire , en raison de l'insuffisance de nos facultés , que le langage fût révélé, comment Thomme l'aurait-il inventé quelque part? Mais arrêtons-nous à celle dernière supposition, qui est , si nous ne nous trompons , la véritable pensée de Condiilac. Sans insister sur l'io vraisemblance des circonstances accessoires, on se demande ce que sont les signes que Condiilac appelle naturels. Les signes vraiment dignes et gépéralement appelés de ce nom , sont ceux que nous produisons instinctivement et qui sont les mêmes chez tous les hommes, qui subsistent invariables à côté de la parole. Or, Condiilac n'admet et ne pouvait rien admettre de semblable. Il n'y a pour lui rien d'instinctif ni d'inné ; tout se réduit à la sensation , tout vient du dehors. Ce qu'il entend par signes naturels n'est donc qu'un effet du hasard ; certains sons et certains gestes accompagnent d'une manière fortuite certaines sensations, sans qu'il y ait entre ces deux choses le moindre rapport. Mais comment ces phénomènes accidentels seraientils notre premier langage ? comment seraient- ils remarqués et compris , s'ils peuvent varier à chttque instant et ne découlent pas du fond
même de notre nature ? Sapprimez le langage naturel , vous aurez sup» primé du même coup le langage imitatif et lelangage artificiel , parce que ce dernier se fonde sur le second ^ et le second sur le premier. L'homme , né muet , restera muet. D'ailleurs , puisque la pensée et la langue sont presque une seule chose , dans la philosophie de Condillac , comment aurait-on inventé des mots pour des idées qui n'existaient pas enc<îi'e ?
Le hasard et l'arbitraire une fois écartés de l'origine des langues y il ne reste plus devant nous que deux opinions principales : celle qui considère la parole et , par conséquent ^ la première langue comme une révélation , et celle qui la tient pour une mstitution naturelle , ou plutôt pour une faculté correspondant à la pensée , et se développant comme elle, avec l'aide du temps. La première, quoique trèsancienne, n'a été soutenue, sous une forme vraiment philosophique, qu'au commencement de ce siècle, par M. de Bonald ) la seconde fait la base commune de plusieurs systèmes, parmi lesquels on remarque ceux de J.-J. Rousseau , de Herder, de Maine de Biran , du président de Brosses et de Court de Gébelin, inspirés Tun et l'autre par Platon.
Le principal argument de M. de Bonald , pour soutenir que la parole ne peut être d'institution humaine ^ se résume en ces termes , répétés sans fin dans ses œuvres, particulièrement dans s^% Recherches philosophiques : <K Vhommê pense sa parole avant de parler sa pensée ; » oo bien : « L'homme ne peut j>ar/er sa pensée sans penser sa parole: » d'où il résulte que les deux choses nous ont été données ensemble à 1 instant de la création. Cela revient à dire avec Condillac et M. de Tracy que , sans les signes , nous ne penserions pas. En effet , selon l'auteur ae la Législation primitive , deux sortes de vérités sont accessibles à notre esprit : des vérités particulières ou physiques, qui sont représentées par des images, et des vérités métaphysiques ou morales , qui sont l'objet des idées. Les premières sont aperçues directement par notre esprit, sans le secours des signes ; les autres , déposées en nous comme un germe informe, ne se montrent à la conscience que sous l'action de la parole et , par conséquent , sont dues exclusivement à un enseignement traditionnel, qui remonte à l'origine de notre espèce , avec la parole elle-même (Recherches philosophiques, t. i*', p. 100-104. ).
A cet argument, M. de Bonald en ajoute deux antres, Tun tiré de la société, l'autre de la constitution des langues. Sans la parole, dit-il, il n'y a pas de société ^ sans la société , Texistence même de l'homme est impossible : donc toutes trois ont été créées en même temps. D'un autre côté, si l'on compare entre elles les différentes langues que nous connaissons, on trouvera entre elles de frappantes analogies, des ressemblances multipliées^ qui font supposer une langue primitive, originelle , mère de toutes les autres. En outre, les langues les plus anciennes sont aussi les plus parfaites, les plus modernes sont les plus pauvres et les plus ingrates ; ce qui est inexplicable si la parole est d*institu<r tion humaine, et s'explique à merveille si elle a été créée avec le premier homme.
Nous écarterons d^abord ces deux raillons accessoires, qui n'ont au*^ cône valeur par elles-mêmes : car si le langage est un fait naturel, la société a pu exiger dès l'origine et se développer avec lui. En second
lieu^ si le lapgage est une faculté naturelle ^ et non pas une invention arbitraire y comment s'étonner que, comme les autres facultés humaines, elle obéisse partout aux mêmes lois, et, par conséquent, qu'il y ait des règles, des formes grammaticales, des nécessités communes à toutes les langues ? Veut-on dire que la ressemblance est non-seulement dans les formes et dans les règles , mais dans les racines de toutes les langues : on soutiendra une assertion excessivement contestable, et qui pourra se concilier aussi bien avec Fidée d'un langage naturel, que celle d'une langue révélée: car on peut dire, et Ton a dit en effet , avec Platon, que certains sons qui peignent les choses , soit directement, soit par analogie, senties éléments primitifs,les racines communes que la nature a fournies à toutes les langues. Quant à la supériorité des langues anciennes sur les langues modernes, nous avons déjà montré qu'elle est loin d'être absolue, et que, sur plus d'un point, les langues modernes ont l'avantage. D'ailleurs, les unes et les autres ont leur enfance et leur âge de maturité ; la langue d'Ennius ne vaut pas celle de Virgile. C'est le contraire qui devrait avoir lieu dans le système de M. de Bonald.
Nous n'avons donc plus à nous occuper que de son premier argument : (c L'homme pense sa parole avant de parler sa pensée. » Nous observerons d'abord que M. de Bonald l'a discrédité lui-même en appliquant à Torigine de l'écriture un raisonnement tout à fait semblable. « La décomposition des sons, xlit-il (u6t supra, c. 3), et l'écriture, sont une seule et même chose; donc Tune n'a pu précéder l'autre, puisqu'on ne pouvait décomposer les sons sans les nommer , ni les nommer que par les lettres ou les caractères qui les distinguent.» — a L'écriture, pour nous servir d'une autre de ses expressions, est nécessaire à l'invention de l'écriture;» par conséquent, l'homme n'a pas plus inventé l'alphabet que les langues. Cette théorie nous rappelle une légende talmudique, d'après laquelle Dieu, par un miracle de sa toutepuissance , aurait aussi créé la première paire de tenailles : car, disent les rabbins, les tenailles sont nécessaires à la fabrication des tenailles. Toutes les autres preuves de M. de Bonald pourraient également trouver ici leur application. Il y a , entre tous les instruments de cette espèce, quelque chose de semblable; donc ils ont été fabriqués sur un modèle unique. On ne connaît pas plus l'inventeur humain des tenailles, que de la première langue et du premier alphabet. ,
Mais parlons sérieusement. Est-il vrai que, dans notre esprit , il n'y ait absolument que ces deux choses : des images, c'est-à-dire des perceptions particulières des sens, qui nous représentent directement les objets matériels , et des idées générales et abstraites , qui ne peuvent être fixées que par des mots? Les sens n'ont assurément rien à voir dans nos affections, nos sentiments, nos déterminations volontaires : cependant peut-on dire que, sans les noms qui désignent ces divers phénomènes , nous n'en aurions aucune idée ? Peut-on souffrir , jouir , haïr, aimer, s'irriter, s'attendrir, prendre une détermination, sans avoir conscience, c'est-à-dire sans avoir une idée de la douleur, du plaisir, de la haine, de l'amour, de la colère , de la pitié, de la volonté? Il serait étrange de soutenir que le sourd-muet, même celui qui est resté sans culture , n'a aucune idée ni de sa propre personne , de
son moi^ ni de ce qu'il sent, de ce qu'il éprouve, de ce qu'il veut. L'expérience et les protestations de ces infortunés, qui sont aujourd'hui en état de rendre compte de leurs premiers souvenirs , attestent positivement le contraire. Nous citerons particulièrement un mémoire très-re« DQarquable récemment communiqué à l'Académie des sciences morales et politiques (Voyez le Compte rendu de ses séances j février et mars 1851 ) par M. Ferdinand Berthier, sourd-muet lui-même et professeur de l'Institution des sourds-muets de Paris.
 ces sentiments, à ces déterminations intérieures que nous apercevons à la fois sans le secours des sens et sans le secours des mots^ correspondent certains signes, non-seulement naturels , mais nécessaires } nous voulons parler des actes par lesquels nos sentiments et nos déterminations se traduisent au dehors : car , ainsi que Tohserve Maine de Biran , « Tout acte qui accompagne une impression ou ùa mode en devient le signe et Télève à Tétat d'idée. » C'est ce que nous attestent les langues les plus anciennes , et particulièrement celle de TËcriture sainte , la langue hébraïque. La colère , en hébreu , c'est un visage enflammé, un nez fumant , le souffle des narines; la patience, le souffle des narines que l'on retient, et, par ellipse, la longueur des narines; l'orgueil, dresser le cou, tendre la gorge; liopiniàtreté , avoir la nuque dure , un cou qui ne sait pas plier; la faveur , tourner sa face vers quelqu'un ; la disgrâce), détourner sa face , etc.
Même les idées les plus abstraites , celles qui n'ont aucun rapport ou qu'un rapport très-indirect avec nos sentiments et nos actions, peuvent être fixées dans notre esprit par des images sensibles que l'analogie suggère spontanément , et, par conséquenti, ne sont pas nécessairement liées à des mots. Ainsi le nom de l'Ame, en grec {^x^) y ^^^ ^^ même que celui du papillon. Son nom latin, anima^ vient de àvefxoc, qui veut dire «oti/)l7e ^ vent. Dans toutes les langues connues, le mot que nous traduisons par esprit, spiritus ou animus (icveu(j.a) , signifie également un souffle ou l'air. La raison , en grec, a le même nom que la parole (xo-foç), parce que la parole est le signe et l'instrument de la raison. Penser vient de pensare, peser; réfléchir, dereflectere , pHer en deux , parce que la pensée , dans la réflexion , semble se replier sur elle-même. Circonspection icircum spicere) signifie, à proprement parler, regarder autour de soi ; considération {considerare, de sidus)^ re^ garder les étoiles; admiration, se tourner vers la lumière; délibération (de libra, balance), tenir la balance égale; douter {dubium^ de duo , duobus)y hésiter entre deux choses. Le terme le plus abstrait qui existe dans notre langue, le mot être {esse) ne signifiait pas autre chose, dans l'origine, que manger, comme si l'existence était attachée à cet acte de la vie animale. Nous pourrions citer des exemples sans nombre ; mais nous aimons mieux renvoyer au président de Brosses qui, dans son Traité de la formation mécanique des langues {i.n^ c. 11 ) , a réuni sur ce sujet les observations les plus fines et les plus curieuses.
Ainsi se trouvent complètement détruites les deux propositions sur lesquelles M. de Bonald a édifié tout son système : car il y a autre chose dans notre esprit que des idées et des images; et les idées elles-j mêmes peuvent être exprimées ou fixées dans la pensée autrement que
par des moU. Ce qai achève de oondamiier cette théorie, c'est qu'elle est obligée de considérer comme one tradition d'origine somatarelle même le langage des gestes et des sons inarticulés, a Non-seulement la parole y dit M. de Bonald (ubi supra y p. Hk), est en nous une imitation on une répétition de la parole que nous avons ouïe ; mais toute autre expression de nos pensées, même l'expression corporelle, comme l'inflexion de la voix, le geste et le regard, n'est encore qu'une imitation ou une répétilion de l'expression que nous avons vue. C'est ce qui foit que la parole des aveugles est morte et inanimée, tandis que le silence même des muets est tout à fait expressif. »
n n'existe pas, à notre avis, de réfutation plus solide et plus directe du système de M. deBonald que celle que Mainede Biran en adonnée à la fin de sa vie, dans un ouvrage encore inédit qui a pour titre E$$ai sur les fondements de la psychologie. Nous devons à Fobligeance de M. Naville, l'auteur de l'article Maine de Biran dans le présent ouvrage, d'en connaître la partie relative au langage et de pouvoir en présenter ici une courte analyse.
Selon Maine de Biran , c'est notre activité qui donne naissance aux signes et qui change nos impressions en idées : car tout acte qui accompagne une impression ou un mode, en devient le signe. Ainsi le signe primitif d'une forme perçue dans l'espace, c'est le mouvement de la main par lequel l'impression que nous avions d'abord de cette forme s'est changée en une idée claire et distincte. Mais ces premiers signes^ appelés |?6rcé|p<t/«^ disparaissent bientôt avec le sentiment de notre activité, étouffé par l'habitude. Il n'en est pas de même des sons articulés de la voix joints aux fonctions de l'ouie : car , d'une part , l'émission de ces sons étant un acte propre de notre volonté , est toujours accompagnée de conscience; d'une autre part, l'impression qu'en reçoit l'âme étant produite par noas« mêmes , il est impossible que le sentiment de notre activité disparaisse ici comme dans les signes purement perceptifs^ quand l'impression est produite par un objet étranger.
A Taide des signes de cette espèce, nous exerçons un grand pouvoir sur toutes nos facultés : car, répétant le signe, nous reproduisons par Ut même le phénomène qu'il représente , et le dernier se trouve à notre disposition comme le premier. Nos sensations et nos affections sont transformées en idées; et nos idées comparaissent devant nous comme nous voulons ; nous les étendons et les multiplions indéfiniment. Mais où réside cette puissance? Est-ce dans les signes ou dans l'activité personnelle et libre qui les fait servir à son usage ? La réponse ne saurait être douteuse. « L'institution du langage, dit Maine de Biran, suppose la préexistence d'une activité supérieure à la sensation, par laquelle Têtre pensant se place en dehors du cercle des impressions et des images, pour les signifier et les noter. » Il ne faut donc pas dire que l'homme pense parce qu'il parle ; tout au contraire , il parle parce qu'il pense ; et il pense en vertu des facultés par lesquelles il est bomme. S'altaquant directement au système de Bonald, surtout dans son Journal intime , le dernier de ses écrits , Maine de Biran j[>rouve que les idées supra-sensibles ou métaphysiques ne sont point exceptées de ce principe général ; qu'elles ont leur source en nous et
sont présentes à noire esprit, même sans les signes qoi noas en facilitent Tusage et nous permettent de les exprimer. « Comment se persuader, dit-il , que le moi humain n'existe ou ne se connaît qu'autant qu'il se donne un nom ?» Il en est de même des notions de cause et de substance, qui ne sont que des dérivations immédiates de la oon«* science du mot.
C'est la volonté ou notre activité personnelle qui met le langage w service de l'intelligence ^ mais la nature nous en fournit les premiers éléments dans les signes instinctifs dont elle nous a pourvus , dans les cris et les gestes qui répondent aux différents modes de la sensibilité. Ces signes instinctifs n'ont d'abord un sens que pour les autres. L'enfant qui les produit n'en a pas conscience. Mais à mesure que s'éveille le sentioient de sa personnalité, il les remarque et s'en empare, et, les répétant librement pour son usage, les transforme en signes vo*lontaires. C'est ainsi que les choses se passent dans la conscience de 1 individu ; elles n*oni pas dû, selon Maine de Biran, se passer autrement dans rbistoire. L'hypothèse d'une langue primitive, souroe commune de toutes les autres, lui parait fort suspecte , et il ne com*prend pas qu*une langue instituée par Dieu même se soit complètement perdue dans la suite des temps. Il n'est pas plus difficile à l'homme d'inventer une langue que de l'apprendre ou de la comprendre. « Les difficultés sont à peu près les mômes pour expliquer comment l'homme naissant en société , mais table rase ^ a pu acquérir ses premières idées, que pour expliquer comment il aurait pu inventer les langues en recevant les idées. »
La même opinion que Maine de Biran, au commencement de ce siècle , soutenait contre de Bonald, Herder, à la fin du siècle dernier, l'opposait à un théologien de son temps et de son pays. Les arguments seuls diffèrent entre eux. Ceux du philosophe français sont exclusivement psychologiques; ceux du philosophe allemand historiques et littéraires.
L'hypothèse d'une origine surnaturelle du langage n'est pas moins contraire , selon Herder , à l'idée que la raison nous donne de la puissance divine qu'à l'expérience de Thistoire , qui nous montre toutes les institutions , et la société même, se formant lentement et par degrés. « Voyez, dit-il (Fra^mei»(« sur la langue allemande^ dans le 1. 1^' de ses OEuvres, in-8% Tubingue, 180S); voyez cet arbre avec son tronc vigoureux , avec sa magnifique couronne de verdure , avec ses branches, son feuillage, ses ïïeurs et ses fruits, s'élever sur ses racines comme sur un trône; saisi d'admiration et d'étonnement , vous vous écrierez : Cela est divin! divin ! Maintenant, regardez cette petite graine; voyez-la enfouie dans la terre, puis pousser un faible rejeton, se couvrir de bourgeons , se revêtir de feuilles ; vous vous écrierez aussi : Cela est divin I mais d'une manière plus digne et plus intelli« génie. »
Non-seulement les langues en général lui paraissent d'une telle diversité qu'il est impossible de les faire dériver d'une source unique , mais chacune d'elles, considérée à part, a, comme les individus et les peuples, ses âges successifs, son enfance, sa jeunesse^ sa maturité et sa décrépitude.
L'homme sent avant de penser; il a des passions avant d'avoir des idées. Or^ les passions se manifestent surtout par les sons et les gestes, les idées par la parole. Il y a donc, ou du moins il y a eu un temps où le langage naturel suffisait presque à nos passions bornées , où des mots en petit nombre , affranchis des lois de la syntaxe et indifférents à toute construction déterminée , nous présentaient les objets matériels ^ les seuls à peu près que nous connussions j dans l'ordre même où ils viennent frapper nos sens. Ce temps, c^est le premier âge où Tenfance des langues.
Une seconde période s'ouvre ensuite où des idées qui ne viennent pas des sens sont exprimées sous des images sensibles ; où les inversions plus limitées obéissent à des règles , quoique variables encore et propres à peindre tous les mouvements de l'âme ; où l'accent lui-même est soumis à des lois , et devient la prosodie. C'est l'âge de la poésie et de la jeunesse.
A la poésie succède la prose : car la prose est l'état viril des langues. Alors les mots abstraits se multiplient , la période chasse le rhythme poétique , et une syntaxe inflexible détruit les inversions ; les passions elles-mêmes sont obligées d'accepter la discipline de la raison. Enfin 9 il y a aussi pour les langues une époque de décrépitude : c'est celle où elles préfèrent l'exactitude à la beauté et le mot propre à l'image la plus juste. Elles sont revenues des péchés de leur jeunesse; mais aussi elles ont perdu tous leurs charmes.
Les principaux traits de ce système avaient déjà été esquissés par J. -J. Rousseau. En effet, si dans le Discours sur l'origine et les fondements de Vinégaliié parmi les hommes, Rousseau développe cette proposition, entièrement identique à celle de Ronald : « La parole paratt avoir été fort nécessaire pour établir l'usage de la parole ; » s'il se montre convaincu « de l'impossibilité presque démontrée que les langues aient pu naître et s^établir par des moyens purement humains , » il entreprend , dans un des derniers écrits de sa vie, son Essai sur l'origine des langues, de démontrer précisément le contraire. « La parole , dit-il, étant la première institution sociale, ne doit sa forme qu'à des causes naturelles. » Mais la parole a été précédée par les sons inarticulés, qui, à leur tour, ont été précédés par les gestes. Le geste a été le premier langage , parce qu'il est plus propre à peindre nos besoins, et les sons à peindre nos passions et nos sentiments. Or, l'homme a des besoins avant d'avoir des passions. « Il est donc à croire , dit Rousseau , que les besoins dictèrent les premiers gestes et que les passions arrachèrent les premières voix. » A ces deux classes de signes viennent se mêler plus tard les sons inarticulés ou les mots, mais en petit nombre, appropriés aux objets les plus nécessaires et dominés par le langage naturel. De là le caractère poétique des premières langues : car l'accent y est maintenu dans l'harmonie, dans le rhythme, et le geste dans la métaphore ou l'image. Mais peu à peu notre intelligence se développe et les mots se multiplient en même temps que les idées, les termes abstraits succèdent aux figures, la parole remplace le chant ou l'accent, et l'écriture elle-même, la langue écrite, remplace la langue parlée. «Rousseau marque très-bien la différence de ces deux langues. « L'on rend ses sentiments, dit-il, quand
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on parle y et ses idées quand on écrit. » — « On n'invente les accents que quand Taccent est déjà perdu. » Il explique également , à Taide de sa théorie^ les caractères qui distinguent les langues du Midi de ceU les du Nord. Dans les climats où la nature prodigue ses bienfaits, les passions l'emportent sur les besoins ; les langues du Midi sont donc filles de la passion, c'est-à-dire poétiques et musicales. « Les langues du Nord; tristes filles de la nécessité, se sentent de leur dure origine. » Des sons rudes y expriment de rudes sensations ; la clarté y est plus nécessaire que Tharmonie.
Les philosophes dont nous venons de parler, et dont il nous serait facile de grossir la liste, se sont attachés à un seul point : à montrer que les langues sont un fait naturel , qui s'est développé en même temps ; d'après les mêmes lois et par la même cause que l'intelligence. Mais une autre question se présente , sans laquelle la première a été résolue d'une manière insuffisante : Où est la raison de chacun des sons , des articulations primitives et des mots radicaux qui entrent dans la formation des langues ? car pour les mots composés, ils s'expliquent par les rapports qui existent entre leurs racines. Pourquoi tel ou tel son , telle ou telle articulation , tel ou tel mot radical est-il devenu le signe de telle ou telle idée, et non pas d'une autre? Est-ce par un efi'et du hasard ou par une loi fondée sur la nature des choses? Deux écrivains modernes, de Brosses et Court de Gébelin^ se sont particulièrement occupés de ce problème , qui a aussi arrêté un instant le génie de Platon.
Platon , dans le Cratyle, nous montre le philosophe qui a donné son nom à ce dialogue, en discussion avec Hermogène. Selon le premier, les mots ont un sens naturel ^ et chaq^ue chose a reçu dans toutes les langues un nom conforme à sa nature. Le second pense , au contraire, que les langues sont une œuvre de pure convention. Survient Socrate, qui , non content de donner raison à Cratyle , veut prouver que chaque son pris à part, voyelle ou consonne, a un rapport de similitude ou d'analogie avec certains objets ; en sorte que les onomatopées forment la base du langage. Ainsi la lettre R, que nous prononçons avec un certain tremblement de la langue, exprime lé mouvement; la lettre I la ténuité et la petitesse; TS, le Z, IT (4>) et la double lettre ^, tout bruit fait dans l'air,* le D et le T la cessation du mouvement; l'L ce qui est fluide, ce qui s'échappe aisément; la même lettre précédée d'un G (r) l'adhérence, ce qui est visqueux ; l'N tout ce qui est intérieur; A la largeur, 0 la rondeur, et E (h) la longueur. Mais , tel est le ton de l'ouvrage où cette théorie est exposée , qu'on ne sait s'il faut la prendre pour une satire ou une conviction sérieuse.
Le président de Brosses, dans son Traité de la formation méchanique des langues (2 vol. in-12, Paris, 1765), a élevé, non pas un système, mais une véritable (science sur le principe que Platon n'a fait qu'indiquer. Voici en quels termes cet ingénieux et savant observateur a essayé de résumer dans son Discours 'préliminaire les principes les plus généraux de sa doctrine. Il déclare « que le système de la première fabrique du langage humain et de l'imposition des noms aux choses n'est pas arbitraire et conventionnel , comme on a coutume
de se le figarer; mais on vrai système de nécessité déterminé par deux causes : l'une est la construction des organes vocaux, qui ne peuvent rendre que certains sons analogues à leur structure; Tautre est la nature et la propriété des choses réelles qu'on veut nommer : elle oblige d'employer à leur nom des sons qui les dépeignent , en établissant entre la chose et le mot un rapport par lequel le mot puisse exciter une idée de la chose ; que la première fabrique du langage humain n'a donc pu consister, comme l'expérience et les observations le démontrent , qu'en une peinture plus ou moins complète des choses nommées , telle qu'il était possible aux organes vocaux de Teflectuer par un bruit imitatif des objets réels j que cette peinture imitative s'est étendue de degrés en degrés , de nuances en nuances , par tous les moyens possibles , bons ou mauvais, depuis les noms des choses le plus susceptibles d'être imitées par le son vocal , jusqu'aux noms des choses qui le sont le moins ;•••. que les choses étant ainsi, il existe une langue primitive, organique, physique et nécessaire , commune à tout le genre humain , qu'aucun peuple au monde ne connaît ni ne pratique dans la première simplicité, que tous les hommes parlent néanmoins, et qui fait le premier fond du langage de tous les pays. »
Ce fond primitif, et, si Ton peut ainsi parler, cette matière première de toutes les langues, se compose des éléments suivants : 1® les interjections, c'est-à-dire les sons inarticulés par lesquels se trahissent spontanément nos passions , nos sentiments , nos sensations intérieures, et qui appartiennent aussi au langage des animaux ; 2° les mots enfantins, qui se prélent le mieux aux premiers efforts de la voix, et qu'on rencontre à peu près dans tous les idiomes comme un premier essai que riiomme fait de la parole ipapa, maman, dada, ou, par transposition, ab, am; d où Ton a fait J u plier ^Ammon^ c'est-à-dire Jupiter omnium parens; 3** les noms donnés aux organes de la parole d'après le son même que ces organes produisent d'après l'articulation qui leur est propre. On reconnaîtra facilement ce caractère dans la lettre radicale ou dominante des mots ^or^e^ langue, dent, bouche. Il en est de même des noms que ces organes présentent dans les autres langues, garon^ laichon,pé, etc. Ces noms ont été ensuite étendus à toutes les choses qui ont quelque analogie avec les organes qu'ils désignent. Au quatrième rang nous trouvons les onomatopées, ou les mots qui peignent matériellement les objets par l'imitation des bruits que ces objets produisent ; tels sont les mots êovffler, siffler, crier, fredonner, coq, choc, etc. ; enfin , comme il y a des sons qui représentent des modes et des objets extérieurs, il y en a d'autres qui expriment par analogie des modes et des qualités intérieures : ceux-là forment la cinquième et dernière classe. Ainsi la ûxilé et la fermeté sont le plus souvent désignées par les consonnes si, comme dans stable, stabilité, stirps, sta~ men, stagnum, 0TaTr.p, otM, etc. Les mêmes consonnes sont le signe de l'interjection, dont on se sert pour faire rester quelqu'un dans Timmobilité. Les lettres se sont affectées à l'idée d'excavation , à tout ce qui est creux, et par suite à ce qui est sonore : vxaUcd, axà^Tu, scutum, scaturire, schneiden , schallen ; les lettres fl à tout ce qui coule, à tout ce qui est fluide^ léger : flamma, fluo , flatus , feuille, flèche, etc. Les choses dures se peignent par l'articulation r : rude^ acre, âpre, roc.
SIGNES. 65i
rompre, raeler, irriter; les choses profondes, entr'ouvertes , par TarticulatioD g, signe de la gorge, et l'aspiration h •• gouffre, golfe, hiatus.
De Brosses ne dit pas qae ces différents sons apparaissent successivement dans la parole; il a voulu seulement les classer d'après leurs caractères les plus généraux. Ils entrent » encore une fois, à titre de racines et de premiers éléments , dans toutes les langues, sans former par eux-mêmes une langue arrêtée, précise, dont on puisse pu dont on ait jamais pu se servir. Dans cet état, l'on comprend qu'ils se soient prêtés à des modifications sans nombre , suivant les différents degrés dlntelligence , les mélanges produits par la migration ou la conquête. Chaque peuple a donc sa manière de se servir de l'instrument général. Il y a dans chaque langue un caractère particulier à (a nation qui en fait usage, et des éléments, des signes communs à toute l'humanité.
Nous admettons cette théorie dans ses traits essentiels, et, toutes réserves faites , quant aux détails. Elle est à la fois une conséquence et une preuve de tout ce qui a été dit sur l'origine naturelle du langage. Elle s'accorde en même tenïps avec la raison et avec les faits : avec la raison, qui ne saurait admettre l'arbitraire et le hasard dans la formation des premiers signes de la pensée; avec les faits, qui résultent de la comparaison des langues, et qui nous montrent sous leur diversité infinie un fond identique et invariable.
Dans son Monde primitif ei dans l'extrait qu'il en a publié sous )e litre A' Histoire naturelle de la parole, ou Précis de l'origine du langage et de la grammaire (in-8'', Paris, 1776], Court de Gébelin reproduit la plupart des idées et des observations du président de Brosses, il pense, comme celui-ci, que la parole est d'origine divine, en ce sens que Dieu créaThomme parlant, qu'il lui donna la faculté, les instruments et le besoin de la parole , comme il lui donna la faculté et le besoin de voir, d'entendre et de marcher. Il croit que l'arbitraire n'a aucune part dans la formation des premières Jangues, ou tout au moins des premiers mots, et que les choses eurent d'abord pour signes les sons qui peignent leurs qualités, soit directement, soit par analogie. Il admet enfin une langue primitive qui, sans avoir jamais été parlée, est composée de sons pris dans la nature,|de mots en quelque sorte inachevés et contient les racines de toutes les autres langues. Mais en acceptant ces principes, l'auteur du Monde primitif y a associé des rêveries et des subtilités qui n'y ont aucun rapport et dont il faut laisser toute la responsabilité à sa bizarre imagination. La pensée dominante de son système, c'est que chaque lettre considérée séparément, chaque son élémentaire de la parole, a un sens particulier, est l'expression d'une idée ou d'une sensation; que les sensations sont exprimées par les voyelles et les idées par les consonnes. Mais il suffît de deux remarques pour renverser cette proposition : l"" les voyelles et les consonne^ sont des éléments inséparables du langage ; sauf un petit nombre d'exceptions, elles entrent dans la formation datous les mots; or un mot ne peut exprimer à la fois qu'une seule idée ; 2° nos idées, même les plus générales et les plus métaphysiques, se présentent d^abord à notre esprit sous des images, et ne peuvent être traduites que par des métaphores qui intéressent autant notre sensibilité que notre entende-
ment. Aa reste , on ne comprendra jamais mîeox ce qn'il y a de chimériqoe dans ce principe qn'en voyant les applications qu'en a faites Coort de Gébelin.
4^. De Pétriture. — Ce que nons avons dit de la parole peut s'appliquer en grande partie à l'écriture et se démontrer par les mêmes preuves : nous n'avons donc point à nous occuper longtemps des signes de cette espèce. Personne ne prendra au sérieux la proposition de Bonald , que l'alphabet est une révélation divine y ane création surnaturelle, contemporaine de celle de Thomme. L'alphabet a été précédé de plusieurs modes d'écriture , comme les langues abstraites ont été précédées par les langues poétiques , et celles-ci par les sons naturels ou imitatifs des choses. D'abord on s'est contenté de peindre les objets, de les représenter par un dessin plus ou moins fidèle, qui est pour l'œil ce que l'onomatopée est pour l'oreille : c'est récriture in rébus, en usage chez tous les peuples enfants , qu'on arencontrée au Mexique au moment de la découverte de ce pays, et qui occupe aussi une grande place parmi les hiéroglyphes égyptiens. A ces formes grossières succèdent ou viennent s'associer des caractères symboliques où, tout comme dans le langage de la poésie, des idées morales et métaphysiques, des sentiments , des passions , sont représentés par des images sensibles : tel est le caractère de récriture héraldique, d'un grand nombre d'hiéroglyphes et des plus anciens signes de récriture chinoise. Ces symboles se dégradant peu à peu par une suite d'abréviations , se changent en caractères cursifs qui expriment non des sons, mais des idées, et s'adressent à l'esprit sans passer par Toreille. Nous avons un exemple considérable de cette substitution dans l'écriture actuelle des Chinois, dont les clefs portent encore des traces évidentes de leurs premières formes. Des signes abstraits , mais incommodes , formant ce qu'on appelle l'écriture idéographique, on est conduit peu à peu à l'écriture phonétique , qui représente les différents sons de la voix ou les éléments de la langue parlée. L'écriture phonétique nous offre ellemême deux degrés : elle est syllabique ou alphabétique, c'est-à-dire que les signes dont elle se compose représentent des syllabes comme récriture japonaise, ou des sons tout à fait élémentaires, de simples lettres, comme la plupart des langues connues.
Ainsi , à part certains signes particuliers inventés par les savants pour un but déterminé, comme ceux de l'algèbre ou de la musique, rien d'arbitraire, rien d'artificiel, mais aussi rien de surnaturel dans le langage, tel que nous le connaissons par l'expérience et par Thistoire. Tous les éléments dont il est formé , tous les faits qu'il réunit ont leur raison d'être dans la propriété des choses et dans les facultés de l'homme. La parole et l'écriture sont l'expression de la pensée, et, comme la pensée, elles se transforment, se développent, s'élèvent du concret à l'abstrait, du monde sensible au monde intelligible, nous montrant, à côté des lois les plus générales de la nature et de la raison, les empreintes particulières des temps, des lieux , des nationalités. A nos instincts et à nos passions, qui sont partout et toujours les mêmes, répondent les sons et les gestes, qui ne changent pas davantage, et dont l'usage nous est connu dès notre naissance. C'est en vain qu'on voudrait qualifier d'irréligieuse une manière de voir qui a pour elle des
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esprits aussi religieux que Platon , Leibnitz, Herder, Maine de Biran, Reid et Dugald Stewart. Elle est la seule conforme à la majesté divine et à la dignité humaine.
Aux auteurs que nous avons cités dans le cours de cet article y nous ajouterons : Walton, Dissertatio de linguarum origine, dans le t. ii de la Polyglotte. — Leibnitz, Miscellanea Berolin., t. n, in-ï^i 1710 y et Considérations sur la culture et la perfection de la langue allemande, édit. Dutens, t. xii, 2* partie. — Smith , Considérations sur l'origine et la formation des langues, dans la Théorie des sentiments moraux, traduction française , t. ii. — Reid, Recherches sur V entendement humain^ c. iv, sect. 22, dans le t. ii de la traduction française. — Dugald Ste>vart9 Philosophie de Vesprit humain, t. m de la traduction de M. Peisse. — Degérando j des Signes et de l'art de penser considérés dans leurs rapports mutuels, k vol. in-S*", Paris , an VIII. — Charma, Essai sur le langage, 2'' édit., in-S*", Paris, 1846.
SILHON (Jean), né à Sos, petit bourg des environs d'Auch, vers la fin du xvr siècle, mort à Paris en 1667, après avoir été Tun des premiers membres de T Académie française, et un des secrétaires de Richelieu et du cardinal Mazarin , s'est distingué par plusieurs écrits très- estimés de ses contemporains , et qui appartiennent, les uns à la politique, les autres à la philosophie. Les écrits philosophiques de Silhon sont : 1**. Les deux. vérités, in-8° , Paris, 1626. Ces deux vérités sont Texistençe de Dieu et rimmortalité de Tàme. Dans une -troisième partie , dont le plan seul a été conçu , Tauteur devait établir la vérité du christianisme; 2'' de V Immortalité de l'âme, in-^"*, ib. , 1634 : c'est la dernière partie du précédent ouvrage , présentée avec plus de développements *, 3* de la Certitude des connaissances humaines, în-^^, ib., 1661. Cet ouvrage , dont il n'a paru qu'une première partie, se divise , tel qu'il est, en cinq livres. Dans les deux premiers, Tauteur établit la certitude de nos connaissances contre les objections des pyrrhoniens, et particulièrement de Montaigne ; dans les deux suivants , il traite de l'obéissance que les sujets doivent au souverain ; enfin , dans le cinquième , revenant à la question de la certitude ,il définit ce qu'il appelle la démonstration morale. On voit que Silhon ne brille pas par la méthode ; malgré les éloges qui lui sont accordés par Bayle^il n'est pas plus remarquable par le fond des idées. En homme sensé et pratique , il voyait les ravages qu'avait faits dans les esprits le scepticisme de Montaigne et de.Charron; mais il fallait pour les combattre autre chose que des lieux communs. X.
SIHMIAS de Thèbes, disciple et ami de Socrate, joue un rôle important dans le Phédon de Platon; il est d'ailleurs peu connu, quoique Diogène Laërce (liv. ii, § 124) atteste qu'il avait écrit vingt-trois dialogues philosophiques sur divers sujets. Plutarque nous apprend encore {Sur le génie de Socrate) que Simmias avait longtemps vécu en Egypte; mais il ne parait pas qu'il ait rapporté de ce pays des notions importantes sur la langue et sur les antiquités égyptiennes. Ses dialogues étaient fort courts , à ce qu'il semble, puisque , comme ceux de Simon , ils tenaient tous en un volume. E. E.