‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 3)Chapitre 59 sur 101 · TRANSCENDANT · texte numérisé non relu

TRANSCENDANT

et de rhétoriqae. Tonssaint n'y brilla guère, et ses indiscr^OBS Tempèchèrecit de monter dans la faveur du prince , qui d*abord élall prévenu fort avantageusement en sa faveur. Il mourut en 1772 , n'ayant , encore que cinqaante-sept ans. — Des compilations et des traductions qui sortirent de la plume de Toussaint, nulle n'intéresse le philosophe. Seuls, le livre des Mœurs, in-i2, Paris, 17&8, et les Èotairetue^ ments sur le Iwre des Mœurs, in-Si^, 1762 , peuvent arrêter u& instant l'attention y non à cause de leur propre valeur, mais parce qu'ils ont été un moment poursuivis par cette manie de persécution qui donne l'attrait et la vogue aux médiocrités prohibées. Grimm n'a pas eu tort de dire(Corre«p.^ 1753) : «L'ouvrage des Mœurs semble devoir sa grande célébrité au bonheur d'avoir été lacéré et brûlé. C'est un recueil de lieux communs qu'on trouve partout. » Il faut ajouter pourtant que le style en est très-facile et parfois piquant. Il se compose d'une série de portraits qui portent, comme ceux de Labruyère, des noms de fantaisie ; mais à ces peintures se mêle tout un traité de morale. Après avoir défini la vertu « la fidélité constante à remplir les obligations que la raison nous dicte; » et la raison, « une portion de la. sagesse divine dont le Créateur a orné nos âmes , » l'auteur, se contredisant lui-même , prétend que toutes nos obligations sont des formes de l'amour. Il compte trois espèces d'amour : celui de Dieu , oeloi de nous-mêmes , celui de nos semblables. Le premier engendre la piété, l'autre la sagesse , le troisième les vertus sociales. La justice , pour lui , est au nombre des devoirs que nous avons à remplir envers nous-mêmes. Ce livre n'est pas digne des honneurs de la critique. Nous dirons seulement , en terminant , que ce qui l'a fait condamner, ce n'est pas la morale qu'il contient, mais les outrages qu'il prodigne à la religion. Peut-être aussi le Parlement n'a-t-ii pas été insensible à la manière dont Toussaint peint les gens de justice. Yàl. P.

TRANSGENDANT , TRANSGENDANTAL. Ces deux mots sont loin d'avoir le même sens. Transcendant, dans le langage usuel, se dit de tout ce qui est élevé au-dessus des idées et des connaissant ces ordinaires : c'est ainsi qu'on parle d'une physique transcendante , de mathématiques transcendantes , d'une philosophie et même d'une poésie transcendante. Dans le langage particulier de la philosophie de Kant , ce même terme s'applique à toute connaissance que bous eroyoi»s pouvoir obtenir sans le secours de l'expérience y connaissance entièrement chimérique pour l'auteur de la Critique de la raison pure» B qualifie de tramcendantal tout élément de la pensée qui a Son origine dans le fond même de notre entendement; c^est-à-dire tout concept et tout jugement à priori qui , sans pouvoir dépasser fé éercle de l'expérience y en est cependant la condition, et s'élève toujours aodessus de tel ou tel fait particulier. La philosophie transcendentale est celle qui fait une étude particulière de tous ces concepts et jugements à priori. Transcendant est opposé à immanent, parce qu'on entend par immanent ce qui reste dans les limites de l'expérience, c'est-à-dire dans les bornes légitimes de l'intelligence humaine. Transcendantal est opposé à empirique ou à tout fait exclusivement emprunté aux sens, à tout ce qui est la matière propre de rexpérienee.

912 THIVIUM.

TRIVIUM 9 QUADRIVIUM. Ces deux mots désignenl toute la matière de l'enseignement des écoles da moyen âge, on j comme on disait alors, les sept aru libéraux, ainsi nommés» vdit Jean de Salisbury, du grec àùt-rh (vertu) , parce que la vertu rend les esprits plus capables de connaître et de suivre les voies de la sagesse. Le tHmum, c'était la grammaire y la logique et la rhétorique ; le quadrimum, raritbmétique, la musique y la géométrie et Tastronomie. Le premier comprenait les arU, ou ce que nous appellerions aujourd'hui les lettres; le second, les sciwces. Ils sont définis l'un et Fautre dans ces deux vers mnémoniques :

Gramm loquitur, Dta verba docet, Bhet verba colorât. Mus canit, Ar numerat, Geo pondérât, Ast colit astra.

Nous voyons cette division déjà consacrée dans les écoles de Paris dès le ix^ siècle y puisqu'elle servait de base à renseignement de Rémi d'Auxerre : mais elle parait remonter jusqu'à Martian Capella, qui Ta introduite dans le titre même et dans la division de son livre : Saiyricon, iive de nuptiis inier philologiam et mercuriutn et de septem ariibue Uberalibuê. Les sept arts libéraux dont on parle ici sont précisément ceux que nous venons de nommer. L'exemple de Martian Capella est suivi par Cassiodore> par Isidore de Séville, et enfin parles maîtres de la scolastique.

TSCHIRNHAUSEN (Gauthier, baron de), né en 1651 dans la haute Lusace, fit ses études à Leyde, servit dans l'armée hollandaise, fit de grands voyages en Europe , puis se retira à Leipzig , pour y cultiver librement les sciences physiques, mathémati(fues et philosophiques. Les mérites qui le distinguèrent comme savant lui valurent le titre d'associé de l'Académie des sciences de Paris, et un ingénieux éloge de Fontenelle. Il mourut en 1708, huit années avant Leibnitz , dont le système avait agi sur lui autant que ceux de Descartes, de Spinoza et de Newton. Il eut pour admirateur, et à quelques égards pour sectateur, Christian Wolf , dont la jeunesse s'est passée à Leipzig.

Le principal ouvrage philosophique de Tschirnhausen, De medicina îneniis, publié en 1687 et dédié à Louis XIV, annonce à chaque page un très-assidu lecteur de Descartes et de Spinoza , du Discours de la Méthode et du De intellectus emendatione. Cet ouvrage, d'ailleurs, doit aussi servir à fonder une méthode scientifique et à corriger l'esprit humain ; à produire un art d'inventer et de.découvrir , en même temps qu'un art de guérir l'intelligence, en la délivrant de tous les genres d'erreurs. Ce double art, prœstautisêima via , dit l'auteur, quamin hoc nita inire licet, veritatis per nos ipsos inventio, est aussi appelé une logique. La logique deviendrait ainsi ce qu'elle ne peut pas être , un moyen de découvertes réelles, et non plus seulement la science de bien penser, et surtout de bien raisonner. Tschirnhausen exagère tellement la valeur de la logique , que le logicien seul lui semble un véritable philosophe, philosophus realis , tandis que ceux qui ne l'estiment pas au même degré lui paraissent des philosophes à mots, verbales, ou de simples historiens. La logique lui est la science fondamentale, la racine de toute autre science, celle de toutes qui rapproche le plus l'homme

de la Divinité. Le point de départ et la méthode qu'il assigne à la logique y telle qu^il la conçoit^ méritent d'être signalés.

Son point de départ est celai de Deseartes j l'absolue certitude de la conscience personnelle^ du mot. J'ai conscience de choses diverses et de moi-même: dictamen propriœ conseientiœ» Cest là aussi , ajoute-t-il, la plus sûre de toutes les expériences, celle qui précède toutes les autres et que nul sceptique n'ose révoquer en doute. Mais ce fait primitif et général se compose de trois éléments , de trois axiomes aussi incontestables que lui-même; les voici : l"" J'ai conscience d'impressions agréables et désagréables; 2** j'ai conscience que je puis comprendre certaines choses et que je ne puis pas comprendre certaines autres choses; S'^j'ai conscience que je suis passif en recevant les connaissances sensibles, les sensations. Ce sont là les données expérimentales de la logique : elles sont à posteriori. Dès que le logicien les possède, il en déduit tout le reste à priori. C'est une pareille déduction que Tschirnhausen entreprend dans les trois parties de sa Medicina mentis. La seconde de ces parties ( p. 22-271 ) en est la plus étendue. C'est là , d'ailleurs , qu'il recherche et discute le critérium du vrai , qu'il fait consister dans la possibilité de comprendre, possibile quod coneipi potest : criienum très-incomplet, puisqu'il ne convient qu'aux objets des sciences exactes. Les mathématiques, qui sont pour Tschirnhausen le type et la mesure de toute science, sont aussi cause de l'importance qu'il accorde aux définitions en philosophie, notions dont il traite longuement, et souvent avec une étonnante sagacité. ^

Dans la troisième partie de son livre, il essaye de donner un aperça sur tout le système de la science humaine, qu'il partage en trois branches : sciences mathématiques, sdences physiques, sciences poétiques; raiionalia, realia, imaginabiîia. Les reaîia comprennent la morale, aussi bien que la médecine et la mécanique.

Tschirnhausen s'était proposé d'appliquer sa méthode, c'est-à-dire celle des mathématiques , à la philosophie naturelle et aux études morales ; et il avait rédigé les résultats de cet essai d'application. Mais, peu de temps avant sa mort, il brûla ses manuscrits. La réforme qu'il avait attendue de l'emploi de la déduction géométrique , en matière de philo« Sophie, ne pouvait pas réussir; mais elle fit du moins mieux sentir la nécessité de procéder avec une rigueur constante dans la recherche des vérités qui sont du ressort des philosophes. G. Bs.

TURGOT (Anne-Robert- Jacques) , né à Paris, le 10 mai 172T, mort le 20 mars 1781. Par la gravité et la pureté de ses mœurs, l'élévation et le calme de son esprit , Turgot est l'homme qui a le plus honoré la philosophie du xtiii* siècle.

Troisième fils d'Etienne Turgot, prévôt des marchands, il fit destiné à l'état ecclésiastique. U entra à Saint-Sulpice , et de là.à la maison de Sorbonne , où il fut élu prieur (décembre 1749). ^

Ses mœurs parfaitement pures se seraient fort accommodées de l'état ecclésiastique; mais, ne pouvant se résoudre à un engageinent qui lie sans retour la vie entière , il tourna ses vues vers la magistrature et l'administration. Ses études théologiques ne furent cependant pas sans fruit. En 1748 , à vingt et un ans ; il avait déjà

m fùtwjot.

cotriposé trôiâ fràgimetiiâ knv l'existence de liieu. Conime prieur en Sorbonne , il prononça deux diâcoUrs très-remarques y et sur lésquèlà Udtts tèvièridrons. , .

Il m nommé inaltte dès t'équêteà le 28 mars 1753.

Peiàdadé que la discussioâ seule répandrait abondamment les notfdtis nééessaires à tqut peuplé qui aspire à la liberté , Turgot s'intérëJ^ àd succès de VÈncyclopidi'e > et y inséra les articles Existence, Elyfnblogie, ÈxpàtUiiiliié ^ Poirei, Fondations, Marchés. Il cessa d'7 Jitëtidrë part lorsque les encyclopédistes devinrent un parti. Magistrflt y il tie tbulut pas doniier i eiemplè de la résistance aux ordre^s du ininii&tère , qui défendit pendant quelque temps la continuation de r6avi*age.

Noirithë intendant de là généralité de Limoges (8 août 1761), Turgot Imfjpaisa, dans ces fonctions , les espér&ces de ses amis, qui , cepend&ht , attendaient beaucoup de lui. Il s'occupa de tout ce qui pouvait ibôùtriboèr au bien-ëtrè de la population et au développement de Tagricnlture et de Tindustrie.

Sa réputation grandissait ; on parlait de lui à la cour ; et le iÙ juillet 1771 lé comité de ïlaurepas » sachant que Tintendant de Limoges était eu hotmènr auprès des gens de lettres et sans appui à la cour, crut lâte une chose habile en le nommant au ministère de la Marine , et in nidiâ après au contrôle général , c'èst-à-dire au ministère des Fifaànceè.

Le premier acte de Turgot fut d'écrire au roi une lettre admirable , où il déclarait qu'il ne fallait ni banqueroute, ni emprunts, ni augmentaffldjl d*%mp6ti, mais Une réduction énergiique des dépenses. Il réforma ddiic tifib fbule d'abus financiers et de vexations qui pesaient sur les fciassës j)àûvres.

Par des mesures habiles , et par la ponctualité dans les payements , il rélàbllt le crédit public depuis si longtemps ruiné ; il augmenta les î^s^ources 3n trésor sans créer de laxes Inouvelles, et cela dans réSinaice de vihgt mois , malgré deux rudes [attaques de goutte , au milieu des préoccupation^ formidables que donnait Taffreuse épizootie qui atteignit alors tout le midi de la France.

IJùë âdmiûiâtrâliôh aussi active^ en arrêtant les exactions de ceux ^tfi eid)l6liiGlient là fb'rtûne publique , suscita aii contrôleur général de nombreux et puissants ennemis. Une circoQslance nouvelle fournit uqaliment à tous ces mécontentepnents. Il s'agissait de la cérémonie du sàci^. Tfargbt y d'accord avec Malesherbès, désirait que le roi ne prononçât pas la formule de serment usitée, dans laquelle il jurait d'exter^ miner Us hérétiques. Mais les idées dé tolérance, qui laissent à la conscience de chacun le droit exclusif dé régler ses croyances religieuses , étaient alors loin d'être admises, surtout de la part des hauts uighitaires de l'Eglise. Dans les remontrances de l'assemblée du clergé on demandait au contraire que les lois contre les protestants, tombées en di^ÉfiétUde par la douceur et là mollesse des mœurs publiques, fns- Sëht appliquées rigoureusement. La proposition de Turgot Gt donc scandale. Mabrepas , espèce d'esprit fort , mais conservateur matérialiste, se ligua avec les partisans des prétentions du clergé. Le contrôleur général fut accusé de vouloir la ruine de la religion. Sa seule

TÙRGOÏ. 919

consolation , an milien de ces tiraillements , fdt ce mot de Lonis XYI : « Il n'y a qae M. Targot et moi qui silmioûs le peuple. »

Le nombre des ennemis de Turgot s'était augmenté chaque jour par les nouveaux édits qu'il proposait au roi pour l'abolissemenl de la cofvéCy des droits perçus à Paris sur les grainâ et farines^ des jurandes^ fetc. Cette irritatioD , aidée de la jalousie secrète de Maurepas et des plus odieuses manœuvres , finit par rendre suspect à Louis XYl le tèle de Turgot : le 12 mai 1776 le contrôleur général reçut sa démission; Turgôt n'éprouva de peine de sa disgrâce qu'en voyant révoquer ses édits sur les corvées et les jurandes , et détruire la pldpart des réformes qu'il avait établies. Il avait été nommé, le 1^' mars 1776^ inembrede l'Académie des inscriptions et belles-lèttreS. La philosophie, la littérature, l'économie politique, les sciences eitacteS et naturelles, se partagèrent de nouveau son infatigable activité. Sa Coçrespondadee alla chercher au dehors un aliment scientifique; Il s'entretenait d'économie politique avec Smith , et discutait avec Price les moyetis de rendre la révolution d'Amérique utile à l'Europe; Il dissertait sur l'impôt avec Franklin , et détournait un évèque anglican du singulier projet d'établir des moines en Irlande. Il mourut le 20 mairS 1781:

La vie de Turgot donne la mesure de son esprit et dé Son caractère; elle explique l'importance du rôle qu'il a joué dans le mouvement des idées à la fin du xtiii® siècle. Ses noàlbreux écrits attesteht tinè activité variée et une curiosité féconde. Il fit des traductions de Klopstbck et de Gessner , de Shakspeare , de Hume , de Tucker. Il avait traddit le commencement de Vtliade et les premiers poèmes d'OSsian. C'est de lui qu'est le vers célèbre qui fut ibis au bas du portrait de ('rShklin: Il a laissé le plan d'une géographie politique pohr montrer le rapport qui existe entre la configuration géographique d'un payS et lé développement politique de la population de ce même pays. Dans les science naturelles, il essaya des expériences nouvelles. Dès 1760; il donnait avis à l'astronome Lacaille de l'apparition d'une bomète près d'Orioli. Mais, à proprement parler, ce ne furent là que lés délassements d'esprit de Tdrgot. L'économie politique , la métaphysique et la politique loccupèrent par-dessus toutes choses.

Sa préoccupation suprême , c'étaient les intérêts dé la société. De là son goût constant pour récbnomié politique, science alors au berceatt. Soh début en ce genre fut sa Lettre à Vàbbé de Ciei sur le papier^ monnaie. Il y met à nu tout ce qu'il y avait de chimérique datis le syS» tème de Lavv^, et cela avant que Quesnay èflt rien écrit succès matières. Selon les partisans de Ldw, les métaux précieux , employés eominé monnaie, ne i^ont qil'un Èigné ad6t)té pour la transmission de la richesse. La matière de ce sigiie étant indifTérënte en soi, lepnpièr ofiTre toutes sortes d'avantages. Le crédit d'un Etat serait donc inépuisable, pdisqu'll suffit qu'on ait confiance dans la volonté du prince qui choisit le papier pour signe représentatif de la richesse.

A ces assertions, Turgot, dans sa lettre à Tabbé de Cicé, i-épliclualt que tout crédit e;st tin emprunt et Supposé un reinboursebënt ; que le remboursement du signé doit âe faire pal* la chofSë signifiée, c'est-a-dire par la richesse réelle, laquelle n'est iiallement inépuisable. Si leSniétaox précieux sont préférés pour remplir l'office de monnaie, c'est que, sous

un petit volume , ils renferment une grande valeur et peuvent être employés sous diverses formes ; et parce que y facilement divisibles, rien ne les empêche de devenir la conmiune mesure des autres marchandises^ leur étalon , leur monnaie.

Turgot signale dans le même écrit les abus du papier-monnaie et semble tracer d'avance , dans ces curieuses pages , les désordres financiers qui se réalisèrent plus tard, pendant la révolution , lors de rémission des assignats.

Dans V Eloge de Goumay, Turgot expose les idées de Quesnay, et fait la plus décisive critique des règlements prohibitifs , des monopoles. Lui-même y comme administrateur , avait eu pour guide ce principe : grendrele travail facile à l'homme , pour qu'il produise davantage; dans ce but y le rendre libre, et fournir, au meilleur marché possible, la matière première et les objets de première nécessité. Turgot est, en France, le premier homme d'Etat qui ait inauguré l'émancipation de l'industrie.

Pendant son intendance, il écrivit les ouvrages suivants sur l'économie politique : 1*" Réflea^ions sur la formation et la distribution des rtehesses'^ 2° un fragment intitulé Valeurs et monnaies; 3^ Mémoire sur les prêts d* argent; k"" Lettres sur la liberté du commerce; 5° Mémoire sur les mines.

Le premier de ces écrits est le plus solide et le plus digne d'attention. On y trouve Tessence de la doctrine de Quesnay et de Gournay, et , l'exposé très-net et très-précis des principes fondamentaux de la science. Gomme Turgot appartenait, mais sans exagération, à l'école des phyêiocrates, les tendances de cette école caractérisent cet écrit. Ce n'est qu'en cela qu'il a une date. Pour le reste , il est à la hauteur des idées modernes. Le travail agricole, y est-il dit, engendre toute richesse. Mais Tagriculteur produit plus que n'exige sa consommation personnelle ; de là la possibilité du travail industriel , et , par suite , celle de la société civilisée. C'est cet excédant de richesse , fourni par le travail des agriculteurs, que l'école de Quesnay appelait le produit net, expression devenue si célèbre dans les discussions économiques. Le produit net, perçu par les propriétaires sous la forme de rente ou de fermage, est le fonds sur lequel ils vivent, ainsi que tous ceux qui ne prennent point part aux travaux de la culture du sol. D'après cette théorie , le travail agricole est le travail par excellence. Tout capital dérive delà terre. Le travail industriel n'est qu'un moyen de conserver et de distribuer la richesse ; il ne la produit pas réellement. Chaque homme ayant le droit d'user librement de ses capitaux fonciers et mobiliers , toute atteinte à ce droit est une injustice contre l'individu et un tort fait à la société. Donc, il faut l'entière liberté du travail et du commerce.

On voit comment cette doctrine , belle par sa simplicité et sa profondeur, par sa rigueur systématique , a le tort d'ôter au travail industriel sa valeur véritable. Celui-ci produit réellement, dans toute l'extension

Turgot publia encore d'autres opuscules moins considérables^ tels que

ses articles Foireê, Marchés, Fondation, dans rEncycIopédie, et de nombreux mémoires ayant rapport à l'assiette et au recoavement des impôts.

On a de lui deux morceaux étendus de métaphysique : 1"* Tarticle EoHêtenee, dans l'Encyclopédie ; 2"" deux lettres adressées , en 1750, à un de ses amis, pour réfuter le système de Berkeley.

Dans Tarticle Existence, qui a une certaine célébrité , il se demande quelle notion les hommes ont dans l'esprit lorsqu'ils prononcent le mot exister, et comment ils Font acquise ou formée. Il cherche « comment nous passons de la simple impression passive et interne de nos sen* sations aux jugements que nous portons sur Yexistence même des objets.

« En dépouillant l'homme , dit-il , de tout ce qu'il doit à la réflexion, je rois Thomme, ou plutôt je me sens moi-même assailli par une foule de sensations et d'images que chacun de mes sens m'apporte, et dont l'assemblage me présente un monde d'objets distincts les uns des autres, et d'un antre objet qui seul m'est présent par des sensations d'une certaine espèce , et qui est le même que j'apprendrai dans la suite à nommer mot.... Le monde sensible n'est pour nous d'abord qu'une collection de sensations de couleur, de froid et de chaleur, de résistance, de saveur, d'odeur et de sons, rapportées à différentes distances les unes des autres, et répandues dans un espace indéterminé, comme autant de points dont l'assemblage et les combinaisons forment un tableau solide, auquel tous nos sens à la fois fournissent des images variées et multipliées indéfinipient.

« Il n'y a encore là, selon Turgot, qu'une impression purement passive , ou tout au plus le jugement par lequel nous transportons nos propres sensations hors de nous-mêmes (comme on disait alors) pour les répandre sur les différents points de l'espace que nous imaginons. Puis nous distinguons ces assemblages de sensations par masses que nous appelons objets ou individus. Or, parmi ces objets il en est on aqquel nous rapportons les sensations que nous éprouvons. Nous le regardons aussi comme notre être propre, et nous y bornons notre mot. Les autres êtres, nous les disons hors nous, en leur accordant toutefois toute la réalité que la conscience assure au sentiment du mot.

<c Puis nous remarquons la connexité qui existe entré nos sensations et les changements de tous les êtres, comme effets et causes les uns des autres. Les objets sensibles disparaissent et reparaissent. Nous les imaginons en leur absence. Dans un cas comn\e dans l'autre , nous avons la conscience du moi, et l'idée de la réalité du non-moi.

« La chose, continue Turgot, que l'esprit désigne par le nom général à*existence, c'est le fondement même de ces rapports de nos sensations aux objets extérieurs. De sorte que la notion d'existence nous est four nie par une suite d'abstractions de plus en plus générales, et très-différentes des notions qui lui sont relatives ou subordonnées.

a Ainsi la notion d'existence n'est que le sentiment du mot transporté par abstraction au terme d'un rapport dont le mot est l'autre terme. On a le droit d'étendre encore cette notion à de nouveaux objets en la resserrant par de nouvelles abstractions, et d'en séparer toute relation avec nous de distance et d'activité, comme on avait précédem-

Page 1