‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 3)Chapitre 66 sur 101 · VATTEL · texte numérisé non relu

VATTEL

démontre contre les stoïciens, et par laquelle il renverse cette proposition d'Aristole , que Dieu agit nécessairement ; car si tout est nécessaire dans le monde y la volonté humaine n'est pas libre.

Ainsi f tous les dogmes essentiels , s'ils ne sont pas très-bien défendus, sont du moins toujours respectés dans ce livre; et Tanteur a soin, quand il les abandonne au nom de la philosophie, de les placer sons la sauvegarde de la religion. Il en est autrement des Dialogues $ur la itature: là, dans le langage comme dans la pensée, plus de réticences ni de réserve. Des quatre livres dont Touvrage se compose, le premier traite du ciel et de Tair, le second de Teau et de la terre, le troisième de la génération des animaux , le quatrième de la religion des païens. Pour toutes ces questions , comme pour celles qui font le sujet de Y Amphithéâtre, Vanini se montre un disciple enthousiaste d'A^ristote et du philosophe de Bologne ; mais il est loin de se renfermer dans les limites de la physique. A la faveur du dialogue , dont les personnages sont l'auteur lui-même désigné sous le nom de Jules César, et un de ses amis et de ses admirateurs , appelé Alexandre, il aborde tous les problèmes. En religion et en philosophie, il se montre sceptique et railleur. « Les enfants^ dit-il, qui naissent avec Tesprit faible, sont par là d*autant plus propres à devenir de bons chrétiens. » Il nie que rintelligence puisse mouvoir la matière, et l'âme lé corps. C'est, au contraire, la matière qui donne Timpulsion à lintelligence, et le corps à l'âme. Par conséquent. Dieu n'est pas l'auteur du monde ; le monde est éternel et se suffit a lui-même. Allais, s'il en est ainsi, sur quoi repose la foi en Dieu, et à quoi sert-elle ? Aussi Vanini , quand il parle de l'homme et de la conduite quMl doit tenir, s'exprime-t-il de la même manière que si Dieu n'existait pas. Son interlocuteur lui demandant son sentiment sur l'im-* mortalité de l'âme , il répond (p. 492) : « J'ai fait vœu à mon Dieu de ne pas traiter cette question avant d'être vieux , riche et Allemand. » — a Nos vertus et nos vices, dit-il ailleurs (p. 348), dépendent des humeurs et des germes qui entrent dans la composition de notre être. » Il les fait aussi dépendre du climat , de la constitution atmosphérique , et surtout de Tinfluence des astres. En conséquence, notre seule loi est de suivre nos penchants , de nous abandonner aux plaisirs et aux plus enivrants de tous , qui sont ceux de l'amour. La licence du langage,' comme nous le disions tout à l'heure , ne le cède pas à celle de la pensée, et même fà surpasse quelquefois. Ce que l'auteur raconte de luimême , et c'est un sujet sur lequel il s'étend beaucoup , donne le droit de croire que ses habitudes et ses mœurs étaient d'accord avec ses opinions.

Vanini , soit comme homme , soit comme philosophe , n'a donc aucun droit à Pestime de la postérité ; il n'est digne que de la pitié par la fin lamentable de sa courte existence , et par l'outrage que reçurent dans sa personne les saintes lois de l'humanité.

Tous les documents qu'on peut consulter sur Vanini sont indiqués dans le brillant travail que M. Cousin a consacré à ce philosophe , en tête des Fragments de philosophie cartésiennh, in-12, Pari^, 1845, et dont celte notice n'est qu'un résumé exact. X.

VATTEL (Emmeric db) naquit à Couret, dans la principauté de

M6 YATTEL.

Neuchàtely en ITl&j suivit les cours des universités de Bàle et de Genève; fut nommé ^ en 1746 , conseiller de légation à Dresde; passa ensuite quelques années à Berne, comme ministre de l'électeur de Saxe^ Auguste III; fut rappelé en 1758 à Dresde, avec le titre de conseiller intime, et mourut à Neuchâlel en 1766. De Yaltel a laissé plusieurs écrits philosophiques, enlre autres des Mélanges, des Loisin philosophiques et une Défense du système leibnitien contre les objeetionê et Us in^utations d» M. Crousaz, contenues dans V examen de VEssmi sur ï* homme, de Pope , in-S"", Leyde, 1741 ; mais il est connu surloult comme Fauteur du Droit des gens , ou Principes de la loi naturelU appliquée à la conduite et aux affaires des nations et des souverains j^ imprimé pour la première fois à Neuchâtel , en 1758 , 2 vol. in-4.<* et 3 vol. in-13. Cet ouvrage, qui a eu jusqu'à dix ou douze éditions, et a été traduit dans plusieurs langues, a obtenu parmi les diplomates do xvni* siècle le même succès que le Droit de la paix et de la guemé parmi ceux du xtii''. De Yattel est cependant bien éloigné de Torigi^ naiité et de Timmense érudition de Grolius. Il n'a guère fait que re« produire, sauf quelques points particuliers, sous une forme plus claire et plus attachante, le grand ouvrage de Wolf sur le droit des gens. Aussi lui est-il arrivé, comme à son maître, de confondre souvent le droit des gens avec le droit politique , et de s'en tenir à des maximes §^énérales dont il est très-difficile de faire l'application aux contestations qui s'élèvent entre les peuples. Mais il lui reste le mérite d'avoic propagé dans la science du droit des principes de liberté et de justice encore très-contestés à celte époque. C'est ainsi qu'il repousse l'idée » acceptée par Wolf, des royaumes patrimoniaux, où le pouvoir et là propriété même du pays se transmettent comme un héritage de père en fils. Il ne reconnaît pas d'autre souveraineté que celle de la société, et, au lieu de s'appuyer, comme son maître, sur l'idée d'une république universelle, il invoque la liberté absolue des nations. La nation, selon lui, est une personne morale, délibérante, et prenant des résolutions en commun. « Cette nation, ajoute-t-il , demeure toujours libre el indépendante, malgré l'établissement d'une autorité publique; elle doit choisir la meilleure constitution; elle peut la former et la réformer elle-même , et changer le gouvernement à la pluralité des voix. » Elle peut adopter la république ou la monarchie héréditaire ; mais , en se décidant pour cette dernière forme de gouvernement, elle n'y est pas liée pour toujours ; elle peut changer l'oi'dre de succession au trône , et décider toutes les questions qui s'y rapportent. La nation étant seule en jeu dans la vie politique, les guerres se font de nation à nation et non plus de souverain à souverain; par conséquent, tous les dtoyens sont obligés d'y contribuer, soit de leurs personnes, soit de leur argent; tout privilège est une iniquité. Avec le principe de la souveraineté du peuple , de Yattel défend aussi la liberté de conscience comme le plus sacré de tous les droits. Il reconnaît à l'Etat le droit d'intervenir en matière de religion, non pour imposer des dogmes et décider des questions de théologie, mais daus l'intérêt de la liberté de conscience et pour maintenir sa propre autorité contre les usurpations de la puissance spirituelle. On peut dire cependant que ^ sur plusieurs points, de Yattel a exagéré les droits de TEtat et sacrifié la liberté individuelle.

Quoique moins absolu et moins chimérique^ il a beaucoup de ressemblance avec Rousseau.

Une des meilleures éditions du Droit des gens est celle de M. HoffmannSy précédée d'un discours de Mackintosh, traduit en français par Royer-Collard, 3 vol. in-S*», Paris, 1835. — Une autre édition du Droit des gens, illustrée de questions et d'observations, par le baron de Chamkrier d'Oleires, avec des annexes nouvelles de Vattel et de Sulzer, et un Cempendium bibliographique par M. le comte d'Hauterive y a été publiée en 1839, 2 vol. in-8^, Paris. — De Yattel a publié aussi ^ sur la fin .de sa vie y comme un appendice de son grand ouvrage , des Questions de drdt naturel ou Observations sur le traité de la nature, par Wolf , în-12^ Berne, 1762.

VAUVENARGUES (Luc bb Clapiers^ marquis de), issu d'une ancienne famille de Provence, naquit à Aix le 10 août 1715. Après avoir reçu une éducation très-incomplète, il entra au service, en 173JP, à l'^ede dix-huit ans^ fit les campagnes dltalie et d'Allemagne, assista à la retraite de Prague et revint eh France, en 17^3 , ruiné de santé et de fortune y avec le grade de capitaine. Mécontent d'une carrière qui ne convenait ni à ses goûts, ni à la faiblesse de sa constitution, ni i la médiocrité de ses ressources , il demanda un poste dans la diplo- .matie, et avait quelque espérance de réussir, quand de cruelles inftrmitéSy occasionnées par une petite vérole, l'enchaînèrent pour toujours fiur son lit. C'est alors que, se réfugiant tout entier dans la méditation et dans l'étude , il rédigea, dans les rares intervalles que lui laissait la souffrance , ces nobles pensées qui ont immortalisé son nom. Il mourut à trente ans, plus jeune que Pascal, et, ne craignons pas de le dire, plus touchant et plus calme, laissant l'exemple d'un sage qui, du sein de la douleur, bénit la vie. Voltaire, qui l'aimait tendrenient, et qui seul, ^vec Marmontel, visitait sa retraite, le peint dans ces mots : « Je l'ai toujours vu le plus infortuné des hommes et le plus tranquille. »

Vaovenargues est un moraliste, non un philosophe. Il observé la vie bnmaine dans un intérêt pratique , pour savoir ce qu'elle vaut et quel parti l'on jsù peut tirer; il n'aspire pas à un système; il ne se pique pas ^e suivre dans ses réflexions une méthode savante. Mais., de tous les moralistes, c'est sans contredit celui qui a le plus l'esprit philosophique et qui voit le plus clair dans notre nature. Il ne s'arrête pas, comme Xabruyère , à la surface, se bornant à peindre des caractères, des traits, des effets particuliers, sans remonter à aucune cause générale. Il ùe js'aUaohe pas, comme La Rochefoucauld, au petit côté de la vie, la peignant méprisable pour avoir le droit de la mépriser , et se vengeant par des épigrammes des mécomptes qu'il y a recueillis. Il a plus de ressemblance avec Pascal, à qui Voltaire ose le comparer. Il desëend, .ainsi que lui, dans les profondeurs de l'âme, avec un cœur ému et passionné pour la vérité; mais , au lieu de ne chercher que la contradiction et le désordre, preuves de notre déchéance, il nous réconcilie avec nous'^mèmes, il nous relève à nos yeux,enn)ontraDt qu'il y a en nous une faculté du bien, du vrai et du beau, à laquelle toutes les antres obéissent, et qui compose le fond de notre nature. Cette faculté n'est jfU la raison, qui , dans l'esprit de Vauvenargues, n'obtient que lè se^

cond rang ; c'est le sentiment, l'instinct moral , le eœur. « Les grandes pensées viennent da cœur. » — « Le bon instinct n'a pas besoin de la raison ; mais il la donne. 9^- a L'esprit est l'œil de Tâme, non la force ; la force est dans le cœur. » Cette puissance du sentiment se révèle de bonne heure à Vauvenargues^ par la raison qu'elle est en lui et qu'elle tient la première place parmi ses facultés. La Méditation sur la foi et la pHère en sont les premiers effets; car, bien qu'ils trahissent l'imitation de Pascal y et que la forme y tienne peut-être plus de place que le fond, U est impossible , sur la parole de Voltaire, de ne voir dans ces deux morceaux qu'une gageure, ayant pour but de démontrer que , saqs avoir la foi, on en peut parler le langage. Dans d'autres écrits de jeunesse, le Traité sur le libre arbitre, la Réponse à quelques objee^' tions, le Discours sur la liberté, et la Réponse aux conséquences de la nécessité, Yauvenargues va bien plus loin : il est sur le chemin du mysticisme, entre Pascal et Malebranche, tout prêt à sacrifier lali* berlé à la grâce.

La liberté ou la volonté, selon lui, c'est tantôt la faculté de suivre nos désirs et tantôt le désir même, « le désir qui n'est point combattu^ qui a son objet en sa puissance , ou qui du moins croit l'avoir. » Or, d'où nous vient le désir ? Il nous vient de Dieu , il est la loi de Dieu ; il est l'amour qui nous incline naturellement vers le bien. Donc, nous sommes toujours et tout entiers dans la main de Dieu ; et c'est par là, ajoute Yauvenargues, en nous rappelant jusqu'aux expressions de Malebranche , « que nous pouvons nous promettre une sorte de perfection dans le sein de l'être parfait. » Mais cette action naturelle du Créateur sur Ja créature ne lui suffit pas : il arrive souvent que nos désirs se combattent, et que notre vrai bien , vers lequel nous sommes inclinés par une volonté générale, est dérobé à notre vue par des biens particuliers , plus immédiatement sentis ; alors il n'y a d'espérance pour nous que dans cette grâce victorieuse qui soumet sans combat , c'est-à-dire dans la grâce efficace du jansénisme.

Ces réminiscences du xvir siècle, fruit d'un long commerce avec les écrivains de cette époque, furent bientôt emportées par l'esprit nouveau. Aussi allons-nous trouver le philosophe, le libre penseur, dans les deux principaux ouvrages de Yauvenargues, ceux qu'il publia luimême en 17 i6, un an avant sa mort : V Introduction à la connaissance de l'esprit humain et les Maximes,

Le but que Yauvenargues se propose dans Vlntroduction à la con^ naissance de Vesprit humain esi complètement opposé à celui que poursuit Pascal dans ses Pensées. Nous avons dit que Pascal veut nous montrer les contradictions de la nature humaine ; Yauvenargues veut les faire disparaître, et semble prendre à tâche de justifier d'avance cette proposition qu'on lit dans ses Maximes : « Il n'y a pas de contradictions dans la nature. » Mais les résultats ne répondent pas à son but, et Ton peut lui appliquer ici ce qu'il dit ailleurs de l'esprit de l'homme en général : « 11 est plus pénétrant que conséquent, et embrasse plus qu'il ne peut lier. » L'ouvrage se divise en trois livres, dont le premier traite des qualités de l'espritj le second, ûes passions; et le troisième, des vertus, ou des principes du bien et du mal moral. Malgré cette apparente réguIarUé dans le plan, l'unité manque complètement daqs

Texécution^ les différents sujets qoe Tanteur passe en revue n'ont presque aucun lien entre eux^ et sonl traités généralement avec plus de finesse et d'esprit que de profondeur. Nous citerons cependant quelques pensées où se révèle le caractère dominant de Yauvenargues. « Le goût, dit-il, est une aptitude à bien juger des objets du sentiment. Il faut donc avoir de Tâme pour avoir du goût. » Parmi les passions, il élève surtout l*amour de la gloire. Dans Tamour proprement dit il reconnaît un amour pur qui vient de , Tàme et qui la cberche j

Jour qui la beauté pbysique n'est qu'une image de celle qui se cache nos sens. La vertu consiste à sacrifier son intérêt particulier à l'intérêt général ; le vice, c'est le contraire. Le vice , quoi qu'en disent certains politiques, n'est donc jamais utile à la société; car tout ce qu'on fait par certains vices qui alimentent le luxe, on le ferait bien mieux par la vertu. A ces pensées se raltacbe un morceau intitulé On m peut être dupe de la liertu. a On ne peut être dupe de la vertu, s'écrie Yauvenargues : ceux qui l'aiment sincèrement y goûtent un secret plaisir et souffrent à s'en détourner. » Nous devons également mentionner ici les fragments sur le Pyrrhonisme, sur la nature de la coutume, sur la certitude des principes ^ où Yauvenargues établit contre Pascal qu'il y a des principes évidents par eux-mêmes, qui s'imposent à nous par leur propre autorité, et qui viennent de la nature^ non de la coutume. <c Toute coutume, dit-il, suppose antérieurement une nature; toute erreur, une vérité. »

Mais lorsqu'on parle de Yauvenargues on ne songe guère qu'à un seul de ses écrits : les Réflexions et Maximes. C'est là , en effet, qu'il se recueille, qu'il se montre tout entier, et qu'est son véritable titre de gloire. Le sentiment, comme nous l'avons dit, y tient la première place , mais sans exclure la raison. « La raison et le sentiment se conseillent et se suppléent tour à tour. Quiconque ne consulte qu'un des deux et renonce à l'autre, se prive inconsidérément d'une partie des secours qui nous ont été accordés pour nous conduire. » Ni le sentiment ni la raison ne sont incompatibles avec l'amour-propre , c'est-à-dire l'amour de soi. « Est-il contre la raison ou la justice de s'aimer soimême? Et pourquoi voulons-nous que l'amour-propre soit toujours un vice ? » Yauvenargues a très-bien compris que l'individu est nécessairement compris dans le bien général, et qu'en poursuivant l'un, on ne peut oublier l'autre. C'est ce qu4 lui fait dire : « L'utilité de la vertu est si manifeste , que les méchants la pratiquent par intérêt. » Prenant encore ici le contre-pied de Pascal et du mysticisme, Une permet pas à l'homme de se réfugier en lui-même et d'anticiper, en quelque sorte, par de stériles contemplations, sur la mort; il veut qu'il vive, il veut qu'il agisse. « La pensée de la mort nous trompe , dit-il , car elle nous fait oublier de vivre. » Or, la vie , pour lui , c'est l'action. « Le feu , l'air, l'esprit, la lumière, tout vit par l'action. De là la communication et l'alliance de tous les êtres ; de là l'unité et l'harmonie dans l'univers.... » — « L'homme ne se propose le repos que pour s'affranchir de la sujétion et du travail; mais il ne peut jouir que par l'action et n'aime qu'elle. » Admettant que l'homme est né pour agir, Yauvenargues ne pouvait condamner les passions, qui sont le principal ressort de notre activité, a La plus fausse de toutes les philosophies est celle qui, sous

radmiratioo publique. Herder, F.-A. Wolf el Gœlhe le recommandèrent aux Allemands , qui , en 1822, eurent une traduction de son principal ouvrage. Cinq ans plus tard la France apprit à le connaître par une version réduite de M. J. Michelet. En 1837, enfin, M. J. Ferrari publia à Milan , en sept volumes , une édition complète et exacte de ses écrits en prose y édition à laquelle , dix-huit ans auparavant , le marquis de Yilla-Rosa avait préludé par un recueil d'opuscules en quatre volumes.

Le style de Yico , pour la langue latine comme pour Titalien , est marqué d'un caractère de vigueur et d'originalité dû à sa profonde connaissance des auteurs romains et à Télroite familiarité où il vivait avec le génie alors négligé de Dante. Cet avantage n'exclut pas cependant d'assez graves inconvénients , tels qu'une concision abrupte , une obscurité de terminologie et une certaine inhabileté pour la composition et l'expression qui n'est que trop ordinaire aux érudits et aax métaphysiciens.

Nourri de l'étude de la philosophie ancienne , particulièrement de celle de Platon ; versé dans tous les monuments de la jurisprudence romaine , textes et commentaires ; pénétré et comme animé du génie poétique de l'antiquité y mais surtout doué au suprême degré du talent de généraliser les idées et de les retrouver au fond des événements et des faits en apparence les plus disparates , Yico conçut le projet de fonder une philosophie de l'histoire toute nouvelle. Cette philosophie, il tentait en même temps de l'opposer à ce qu'il appelait les excès da cartésianisme.

Les reproches que Yico adressait aux cartésiens"étaient presque tous fondés. Il avait sans doute tort de comparer le philosophe débutant par le CogitOj ergo sum, au Sosie de Piaule s'écriant :

Si tergum cicatricosum , nihil hoc simili est sirpilius. Sed quum cogito, equidem certo idem sum qui semper fui !

Lui-même y d'ailleurs , avouait que Descartes avait affranchi l'esprit humain en le rappelant à sa pensée propre , en le forçant de prendre la raison éclairée par la conscience pour règle de ses jugements. Mais il avait raison d'exiger des métaphysiciens qu'ils tiennent compte aussi des traditions de l'histoire^ des manifestations de la vie sociale et pratique; qu'ils tempèrent et qu'ils complètent les résultats de la spéculation privée par les données de l'expérience générale et traditionnelle. En s'isolant trop de ses semblables, le métaphysicien finit par ne plas connaître le monde , où il prétend néanmois introduire ensuite et appliquer ses idées , ses inventions , ses romans. Qu'au critérium personnel il unisse le critérium historique et social , c'est-à-dire le sens commun ^ cette expression de l'autorité uniquement propre au genre humain , et il exercera sur les esprits une double influence. Au surplus , ce qui choque Yico , pour le moins autant que le dédain de l'histoire et du langage, c'est l'emploi uniforme de la méthode géométrique. Youloir tout assujettir à ce formalisme mathématique , c'est revenir, après l'avoir si victorieusement attaquée , à la scolastique et à son ordre apparent et stérile. Selon la diversité des choses, suivons des voies diverses, des procédés ici physiques, là historiques, ailleurs

géométriques, le plus souvent moraux et religieux. La science, en défi-, niiive, n'a-lelle pas le même but que le droit et la religion? ne se rapporte-t-elle pas à Dieu et à la famille humaine? n'a t-elle pas , aussi bien que les institutions positives de la société, pour fin et pour tâche, de travailler à l'éducation du genre humain , à cette éducation pour laquelle la Providence se sert d'instruments très- variés y sans doute , mais tous également dignes des regards de la science ? Les cartésiens, en ne voulant savoir que ce qu'Adam avait su, en s'obstinant à ne dater que d'eux-mêmes le vrai commencement de la philosophie , conçoivent donc celle-ci d'une manière trop abstraite, trop étroite , et l'éloignent de son objet le plus important, la société et la Providence. Aussi Vico leur préfère-t-il Platon , Tacite et Bacon.. Tacite , ditr-il , considère rhomme tel qu'il est ; Platon, tel qu'il doit être. Platon contemple rhonnète avec la sagesse spéculative ; Tacite observe l'utile avec la sagesse pratique ; Bacon réunit les deux caractères : il sait contempler et observer, cogiiare et videre.

Toutefois , après avoir longtemps étudié ces trois grands hommes , Vico crut reconnaître qu'à eux aussi manquait quelque chose. Platon aurait besoin d'un fondement historique ; Tacite , d'une théorie générale; Bacon, de vues spéculatives d'une plus grande extension. Il lui sembla que Hugues Grotius pouvait servir à les compléter. Grotius , le créateur du droit des gens , réunit dans son système le droit universel | la théologie et à la philosophie , et appuie celle-ci sur l'histoire des faits et sur celle des langues : de là , pour Vico même , tout un plan de recherches et de déductions systématiques ; de là le projet d'une alliance féconde de la philosophie et de la philologie , de l'étude qui contemple le vrai par la raison individuelle , et de l'étude qui observe le réel dans les faits ou actes , et dans les langues ou discours , cette double manifestation de la nature commune des hommes et des nations. Les mêmes traits , les mêmes caractères , se disait Vico, se retrouvent visiblement dans cette variété sans fin d'actions et de pensées , de mœurs et de langues , que nous présente Thistoire' de rhumanité. Une marche analogue parait être suivie des nations les plus éloignées par les temps et les lieux , dans leurs révolutions politiques et dans les développements du langage. Ne pourrait-on pas faire , à l'égard de ces accidents et de leurs lois , ce que Bacon a tenté d'accomplir pour l'explication du monde physique et physiologique? Ne pourrait-on pas dégager les phénomènes réguliers des accidents , et déterminer les lois générales qui régissent ces phénomènes mêmes , et parvenir ainsi à tracer l'histoire universelle et éternelle , qui se produit dans le temps sous la forme d'histoires spéciales ? En essayant de décrire le cercle idéal dans lequel tourne le monde réel, on écrirait à la fois rhistoire et la philosophie de Thumanité , on marquerait tout ensemble l'essence immuable de la nature civile et sociale des hommes , et la présence constante de cette Providence qui gouverne invisiblement la grande cité du genre humain.

Tel est le point de vue sous lequel Vico entreprit de rechercher les principes de ce qu'il appelait avec raison la science nouvelle, les éléments de cette nature commune des nations qui lui semble la loi et la clef du mouvement historique des sociétés.

. Avant de publier le fruit de ses recherches dans l'ouvrage capital auquel sou nom demeure attaché ^ Vico se livra laborieusement à rej^men de certains points essentiels à cette vaste étude et qu'il discuta dans des opuscules détachés. Ces opuscules divers , où la sagacité du pepisevr le dispute à la patience de Térudit, sont comme autant de degrjé§ qui préparent à la doctrine complète de Fauteur^ et qui, pour cela, méritent une mention particulière. Dans le premier» il ébauche VEsêai 4*un système de jurisprudence qui expliquerait le droit civil des Romaim par U9 révolutions de leur gouvernement. Dans le second , il passe dQ droit proprement dit à la morale même , à ce qu'il appelle la sagesse | il s'efforce de découvrir dans les étymologies latines , dans les racines dep expressions les plus usuelles et les plus élémentaires de la langue romaine 9 la substance primitive de ses idées sur les devoirs , sur les ridaiipnp de l'homme et de la société : De antiquissima Italorum sa-pientia ex originibus Unguœ latinœ eruenda. C'est dans ce traité si ingénieux , si fécond en aperçus philosophiques et littéraires , ej, qui parait avoir suggéré à Cuoco son curieux livre Platone in Jtafèa; c'est là que Vico cherche principalement à fonder la philosophie sociale sur l'analyse du langage » puisque c'est là qu'il fait ressortir l'identité primordiale, par exemple , des mots verum et factum, et la signification à la fois métaphysique et pratique de tant d'autres notions fondamentales , telles qpe verum et œquum , catua et negotifêm , etc. C'est là qu'il amasse les matériaux de l'édifice de « tout le savoir divjn et humain , ce savoir dopt les éléments se réduisent à trois : connaître , vouloir et pouvoir ; et dont l'unique principe esl cette Intelligence qui , recevant de Dieu la lumière du vrai éternel , vient de Dieu , retourne à Dieu , est en Dieu. »

Dans un troisième essai , il tâche d'exposer le même ordre de pensées I sous le titre d' Unité de principe du droit universel ( De uno jurU universi principio) , 1721. Dans un quatrième opuscule , publié la même année , il entreprend de faire voir « Tharmonie de la science du jurisconsulte, » De constantia jurisprudentis ; harmonie qui n'est autre chose que l'accord nécessaire de la philosophie et de la philologie.

Voilà les préliminaires du livre publié en 1725 , et intitulé jPrtnçipes d'une science nouvelle, relative à la nature commun^ des nations, au nwyen desquels on découvre de nouveaux principes du droit natu^ rel des gens. Cette première édition fut suivie , en 1730 , d'une seconde qui offre des ohangements considérables. Si , dans la première , Vico suit une marche analytique , il procède , dans la seconde , par voie de synthèse, débutant par des axiomes, à Texemple des géomètres, et en déduisant , non sans effort, toutes les notions particulières. Bien qqe la terminologie soit également bizarre dans l'une et l'autre édition , la première est beaucoup moins obscure et moins arbitraire que la seconde , p'est-à*dire que celle dont on fait usage généralement.

Indiquops rapidement le contenu des cinq livres qui composent ce travail célèbre et depuis vingt ans parfaitement connu. Le premier ^vre expose ce que Vico nomme les principes ; le second traite de la sagesse poétique; le troisième est une application de la théorie dévelop-

pée au livre précédent, une sorte de digression sor le véritable Bon^e; le quatrième livre retrace le cours que suit l'histoire des nations ; le cinquième et dernier livre doit établir Tévidence du retour des wkémsê révolutions, lorsque les sociétés détruites se relèvent de leurs ruinés.

C'est la matière du premier livre qui nous doit intéresser la (to^ Qu'y entend-on par principes ? Il y eu a de plusieurs espèeesi tet mt relativement à la connaissance en général f les autres eonetrnaiiV 1 étude particulière de l'histoire, d'autres encore à Tégard de la eritiqoit historique ou littéraire^ A cette dernière classe appartiennent les règtea suivantes : Il faut se pénétrer de Tidée que chaque peuple doit à soi<^ même le degré de culture auquel il est parvenu } il faut se garder d'exagérer la sagesse ou la puissance des plus anciennes peuplades j il faut regarder comme des êtres collectifs , comipe des syno^oles , oerr tains individus historiques , tels que Hercule ^ Hermès , Homèr^t L'étude de Thistoire a un but philosophique et pratique tout ensemble pour qui sait l'entreprendre en philosophe et en philologue tour à tour, pour qui élève les faits et les langues au rang de vérités universellea et de croyances invariables ; elle devient alors une démonstration invincible de ces deux vérités : la nature humaine , la sagesse humain« esl une } et la divine Providence ^ une aussi , se sert de cette sagesse lorsque celte sagesse refuse de la servir. La tâche sociale de l'histo^ rien philosophe est de retrouver partout les éléments de cette nature commune , puis de marquer les Ages , les phases qu'elle parcourt ré-^ gulièrement en se développant i en se perleetionnant ou en se dégradant ; enfin , de tracer le cercle idéal ou tourne le monde réel , le plaa assigné par la Providence , par la cause créatrice et conservatrice , à chaque nation , à chaque société particulière , et , par conséquent , à la civilisation universelle. Pour accomplir cette tâche , il suffit du sens commun : c'est lui qui constitue le fond de la sagesse humaine et qui nous fait saisir le général au milieu des détails , le vrai durable au sein de la mobilité universelle. L\isage impartial de cet organe , dédaigné de certains philosophes , conduit Vico à proclamer coibme vérités philosophiques à la fois et historiques , ces trois principes essentiels : V réalité d*une Providence invisible , attestée pas rinstitution universelle des religions ; S"" nécessité de dompter les passions et de les convertir en vertus sociales , correspondant à Tinstilution des roaria-^ ges et des familles \ S"" croyance naturelle à Timmortalité de Tâme, confirmée par Tinstitution des sépultures. A côté de ces trois artioles de foi f Yico admet une croyance plus vaste encore , celle du besoin permanent de la sociabilité; et en comparant les périodes de l'existence sociale , soit chez le même peuple , soit chez des peuples diOërepts, i} arrive à les réduire à trois âges distincts : Tâge divin ou théocratique , âge obscur, qui parle une langue sacrée ou hiéroglyphique $ Tâge héroïque ou fabuleux 9 qui se sert d'un idiome métaphorique et poétique; l'âge humain ou historique , qui emploie le langage véritablement lettré et clasiûque. C'est la civilisation du second âge, la sa§pue poétique, celle des géants et des poètes, qui fait l'objet propre du se^ çond livre de la Science nouvelle , et que Yico s^iit traiter avec un art nouveau , avec une pénétration et uqe étepdi^ d'érudition qui l'ont placé parmi les créateurs de la philosophie des mythes et des ouïtes.

Le quatrième et le cinquième livre , toatefois , sont davantage de notre ressort. L'auteur y déroule les époques successives du droit religieux et civil 9 les révolutions politiques et morales , qui répondent aux trois phases de la société humaine, la justice tbéocratique et impitoyable de rage divin, Téquité politique mais arbitraire encore de Tàge héroïque , Tégalité civile de Tâge humain , qui , selon Yico , se conserve le mieux dans une monarchie bien constituée. La perle de Tindépendance et la corruption interne sont les deux causes qui mettent fin à la vie d'une nation. Deux remèdes sont capables de la lui rendre : une monarchie puissante ou la conquête par un peuple meilleur. Si l'un et Tautre de ces deux moyens étaient impuissants , la nation se dissoudrait, se disperserait comme l empire romain, et ferait place à une autre société, qui^ recommençant avec la même nature la même série d'évolutions , parcourrait probablement le même cercle , déve* lopperait librement les mêmes facultés, et obéirait , peut-être sans le savoir, aux mêmes décrets providentiels. C'est cette marche identique et circulaire , cette communauté de retours, eorsi e rieorsi, cette rotation universelle, qui a fait donnera toute la théorie de Yico le titre de système des retours historiques.

Nous regrettons de ne pouvoir entrer dans plus de détails. C'est par la variété, trop multipliée souvent, des circonstances et des inductions, que l'ouvrage de Vico attache et instruit , autant que par la rare sagacité avec laquelle il analyse les traditions héroïques, les fictions ou les lois primitives , et tout ce qui , dans le passé , peut contribuer à éclaircir l'avenir. Quelle innombrable multitude de points de vue ! Mais quel dommage aussi, comme le sentait Gœthe {Ma vie, P. 2) , que ce « Hamann d'Italie » se soit contenté , sur tant de questions, de simples pressentiments , d'indications sibyllines , de conjectures grandioses , mais confuses et subtiles ! Des lacunes sérieuses se font remarquer, d'ailleurs, à travers tout ce travail imposant. D'une part, il court risque de se perdre dans les circuits du droit romain } d'autre part> il n'accorde presque nulle attention ni aux productions de l'art , ni aux monuments de la philosophie proprement dite. Son principal mérite consiste à mettre sur le premier plan de la vie sociale les notions du droit , celles de la justice publique et des institutions qu'elle constitue , celles enfin de l'Etal et du gouvernement, qui .ne devraient être que le droit organisé et réalisé extérieurement. Mais cette juste préoccupation lui ferme les yeux sur le rôle que la religion joue dans les époques où l'idée du droit ne domine pas encore. Ainsi, l'Orient se trouve négligé autant que Rome est savamment consultée et dépeinte. Un reproche non moins fondé regarde les conclusions théoriques de la science nou^ velle. Elle s'arrête à l'existence des nations, à leur commune nature, à leur marche circulaire ; elle ne s'étend pas à l'ensemble des nations , à l'espèce humaine même. Que devient celle-ci , de retours en retours ? avance-t-elle , abstraction faite de tel ou tel peuple ? Si elle avance, dans quel ordre le fait-elle, le doit-elle faire? Suit-elle, comme Gœthe le pensait, une ligne spirale? son développement est-il vraiment progressif , où à quelles conditions le peut-il devenir ? Voilà le problème auquel Yico ne songeait guère, et auquel Bossuet et Herder s'intéressèrent davantage. Nonobstant ces vides et ces faiblesses.

peut-être inévitables, Vico gardera le rang que lai valurent son génie persévérant et pénétrant , et son héroïque foi dans la dignité de la science et dans la puissance du droit. C. Bs.

VIE. « La vie y a-t-on dit y est un principe intérieur d'action. »

« La vie, a-t-on dit encore j est Talliance teioporaire du sens intime et de l'agrégat matériel^ au moyen d'un Ivo>(jlov dont l'essence est inconnue, y*

« La vie est Torganisation en action j l'activité spéciale des corps organisés. »

« C*est une collection de phénomènes qui se succèdent pendant an temps limité dans un corps organisé. »

« C'est l'uniformité constante des phénomènes^ en regard de là diversité des influences extérieures. »

Nous nous garderons bien d'ajouter une déGnition à ces^définitions, et à bien d'autres , toutes à peu près également défectueuses et insuffisantes. Nous nous bornerons à une désignation.

La vie est un des modes de l'existence : c'est ce qu'il y a de commun dans la manière dont existent les corps qu'on appelle organisés, c'est-à-dire les végétaux et les animaux.

La vie peut être considérée, premièrement, dans son aspect en quelque sorte extérieur, dans les formes qu'elle revêt, dans les conditions organiques auxquelles elle est liée , dans les actes par lesquels elle s'exprime.

Elle peut l'être, en second lieu , dans les facultés, les forces, qu'il est permis d'induire de ces formes, de ces conditions , de ces actes, dans le principe auquel on rattache ces facultés , ces forces , dans les systèmes qui ont été émis sur ces facultés, ces forces, ce principe.,

Examinons donc, d'abord, la vie dans son extérieur, c'est-à-dire sous le rapport des conditions et des actes qui la caractérisent chez les êtres qui en sont doués.

La première, et en quelque sorte la plus frappante des conditions de la vie, ce sont les formes soit générales, soit partielles, soit extérieures , soit intérieures , soit composées , soit élémentaires , des êtres auxquels on l'attribue , les végétaux et les animaux. Or, ces formes , il n'est pour ainsi dire besoin que de les rappeler. Tandis que celles des minéraux , des corps qu'où appelle inorganiques et inertes , sont anguleuses et géométriques , celles des végétaux et des animaux , au contraire, sont adoucies, arrondies, affectent toutes sortes de courbes, qu'il est impossible de ramener à des formes géométriquement régulières. Et cela a lieu, comme nous le disions , dans les formes particulières, intimes, primordiales, du végétal et de l'animal, comme dans leurs formes générales ou extérieures.

A ces formes arrondies des corps vivants sont jointes une mollesse , une élasticité de leurs tissus et de leurs organes , qui résultent du mélange ou plutôt de la combinaison de parties liquides et de parties solides 'y combinaison dans laquelle , chez lesi animaux au moins, les liquides sont de beaucoup prédominants. Mais ce mélange des parties liquides aux parties solides , dans les corps organisés ou vivants , ne s'y fait point de la même manière que dans les corps inorganiques ou

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