‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 3)Chapitre 68 sur 101 · VIE. 9W · texte numérisé non relu

VIE. 9W

iotime et la composition de leurs organes, comparativement à la com* position des corps inertes , voiei , en somme et très^brièvement ^ tes résultats auxquels on arrive.

Dans les corps vivants , les éléments ou les principes immédiats des organes sont essentiellement différents de tout ce qui se rencontra dans les corps inorganiques.

Ces principes , qu'on connaît sous les noms d^amidon j de gluten ^ de gomme, d'albumine, de fibrine, de gélatine, etc., donnent Ueu en outre dans les végétaux, et surtout dans les animaux, à des cèm^^ posés extrêmement nombreux qui constituent les tissus et les organes^ Lorsqu'on les décompose et qu'on les ramène à leurs éléments simple^t^ à leurs principes médiats , ou indécomposables , on trouve que cei éléments simples sont beaucoup moins nombreux que ceux des corps inorganiques. Parmi ces éléments des corps vivants, ceax qui s'y ren-^ contrent dans la proportion incomparablement la plus considérable sont au nombre de quatre. Ce sont l'oxygène , l'bydrogène , le car-* bone , et enfin l'azote ) ce dernier élément est en quelque sorte per-^ ticulier aux corps vivants. Les corps inertes ne le contiennent pas ; ili ne présentent à l'analyse chimique que les trois autres , l'oxygène , l'hydrogène et le carbone. De plus, dans ces corps inertes les éléments simples ne sont combinés que deux à deux , et ces combinaisons con^ servent leur caractère binaire dans le cas même où trois ou qoalni éléments sont engagés dans la composition du corps. Dans les corps vivants, au contraire, les éléments sont combinés trois à trois, ou quatre à quatre, et les composés qui en résultent offrent infimmetil moins de ténacité que les composés minéraux.

La naissance, l'origine des corps vivants, n'est pas non plus la même que celle des corps privés de vie ) car ceux-ci ne naissent pa9< Ils se forment dans des conditions déterminées , soit par agrégation de certains éléments simples , scfit en se détachant mécaniquement de masses déjà formées. Les corps vivants , au contraire , pour ne pas parler ici du mystère des générations spontanées et des contradictions de la science sur ce point , les corps vivants naissent d'un indiviiiu vivant^ par scission, par bouture, par germe, ou plus généralement et d'une manière caractéristique, soit dans les végétaux , soit dans in animaux, par génération.

Après la naissance vient le développement. On l'a dit , et nous ne faisons que le rappeler, dans les corps inertes ce développement , qui n'est en réalité ^ chez eux, qu'un accroissement , a lieu par juxtaposi» tion et de dehors en dedans. Dans les corps vivants, au contraire, il se fait du dedans au dehors par intussusception , ptar nutrition , pat assimilation, en vertu de cette organisation vasculaire dont nous n'ai^nà pu qu'indiquer Tadmirable mécanisme.

Enfin au terme de ce développement , après un certain temps de vie et une période de décadence, les corps vivants , végétaux et animaux^ cessent de vivre ; ils meurent, à la différence capitale deaoorps inertes qui peuvent s'altérer, se dissoudre^ mais qui ne meurent pas. La mort, au point de vue extérieur, apparent , c'est la fin de rin^iividu , Fanoi^ hilation complète de son organisme ) c'est ensuite la dissolution , com*^ plète aussi; de cet organisme^ t^ement qu'au bout d'un temps plus ou

moins long j il ne semble plus en rester un atome , tout en ayant été rendu à la terre et à l'air, ou à leurs divers éléments.

Nous venons de résumer, aussi brièvement que nous l'avons pu et que cela nous était imposé par la nature et les bornes de cet article^ les caractères extérieurs et en quelque sorte les apparences de la vie* Mais ce ne sont-là que des préliminaires^ qui ne forment, pour ainsi dire , que Técorce de la question.

Un premier pas à faire au delà , et ce pas on Ta fait ou Ton a cru le faire , consiste dans la recherche et la déduction des forces particulières d'où découlent les mouvements , les actes, dont l'ensemble constitue la vie. C'est surtout à propos de cette mort dont nous venons de parler, c'est-à-dire de celte annihilation de Tindividu , végétal ou animal, que peut se poser celte question des conditions dynamiques, virtuelles , vitales , en un mot , de la vie.

C'est , en effet , à la inort qu'éclate le mieux et le plus l'opposition y l'antagonisme qui existe ou semble exister, entre les forces générales de la nature, celles qui régissent exclusivement les corps inertes, et les forces particulières qui animent et préservent les êtres vivants. C'est l'éyideqce de cet antagonisme qui a inspiré deux des définitions de l^a vie y lesquelles au fond n en forment qu'une : celle de Stahl , qui dit que la me est le résultat des e/for/« conservatoires de Tdme; celle de Bichat, pour lequel la vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort»

Les forces qui animent les corps vivants résistent aux forces générales de la nature pour préserver ces corps de la destruction ou du dommage, qui est un commencement de destruction. Ainsi elles résistent par l'action musculaire à l'action de la pesanteur, pour garantir de chutes mortelles les corps vivants animaux. Elles résistent , dans d'autres conditions et par d'autres actes organiques, aux effets destructeurs d'un froid ou d'une chaleur excessifs. Elles réagissent contre les effets chimiques, moléculaires, d'un grand nombre de substances nuisibles, et , par exemple , des substances toxiques.

Les philosophes, ou, si on l'aime mieux, les physiologistes, qui ont cherché à systématiser ces forces particulières des corps vivants et à les distinguer des forces générales de la nature , leur ont donné des noms variables suivant le point de vue où ils s'étaient placés , suivant la manière dont ils concevaient la vie , suivant l'ordre de faits qui était l'objet de leur détermination.

Pour les uns existe, avant tout, une force plastique ou force formatrice, cause efficiente des mouvements qui accompagnent la formation, la nutrition , la sécrétion. Pour d'autres, une force conservatrice de résistance vitale est en quelque sorte le fond de la vie, la condition de son maintien, de ses luttes contre ce qui n'est pas elle. Dans d'autres manières de voir se produisent ïincitabilité, Virritabilité , Vexcitabilité , forces ou facultés mises en jeu par les impressions venues soit du dedans, soit du dehors. Puis , enfin , à la place de ces facultés ont pris rang, depuis Ualler, la sensibilité et la contractilité ; une sensibilité \diïi\ài sentante et tantôt non sentante; muq contractilité tantôt apparente, tantôt non apparente, ou apparente seulement par ses effets ou ses produits.

I^ous n'attachons^ nous l'avouons, qu'une assez faible importance à

ces questions de détermination , de systématisation , de dénomination des forces ou des facultés de la vie, non plus qu'à toutes les questions où les mots entrent pour beaucoup plus que les choses. Nous ne pouvons, la plupart du temps , nous empêcher, en les rappelant, de nous rappeler aussi Molière, Argant, et l'opium qui fait dormir, parce qu'il a une force ou vertu dormitive. Ces déterminations, ces dénominations des forces et des facultés de la vie n*ont de valeur qu'autant qu'elles représentent très-exactement les divers ordres de faits auxquels elles s'appliquent, et qu'après avoir ainsi donné le moyen de mieux grouper et de mieux se rappeler ces faits, elles donnent par cela môme celui de mieux poser, sinon de mieux résoudre, le double problème que renferme celui de la vie, double problème qui est le suivant :

l"". La vie a-t-elle un principe distinct d'une part de la matière et de ses forces, d'autre part de la force, de la substance pensante^ principe qu'on puisse par excellence appeler le principe vital ?

2«. Quelque réponse qu'on fasse à celle question, l'idée de vie im plique-t-elle l'idée de sensibilité? Les corps vivants sont-ils nécessairement des corps sentants^ sentant dans tous leurs actes et par toutes leurs parties?

Les opposants les plus extrêmes à la doctrine du principe vital , d'un principe propre à l'existence et aux actes des végétaux et des animaux, sont ceux qui non-seulement nient ce principe, mais qui, tout en admettant des facultés , des propriétés particulières aux corps vivants, font rentrer ces propriétés dans le domaine des forces générales de la nature, agissant seulement dans les corps vivants en vertu de dispositions ou de combinaisons différentes de la matière.

On peut , à celte manière de voir sur la nature de la vie, rattacher de près ou de loin les opinions, les systèmes, qu'ont rendus célèbres les noms d'Ëpicure et de Lucrèce, ceux qu'ont mis en avant, à des points de vue bien divers et avec des intentions morales bien différentes , Descartes, Sylvius, Borelli, Boerhaave, les ialro-chimisles , lesiatromécaniciens, médecins ou philosophes, auxquels ont succédé, dans leur opinion sur la matérialité exclusive des actions vitales, un certain nombre de physiciens et de physiologistes modernes.

Suivant les auteurs de ces systèmes , ce qui se passe , en tant que vie, dans les êtres vivants, chez les animaux aussi bien que dans les végétaux, ce sont des phénomènes mécaniques, hydrauliques, chimiques, dus à l'action des forces diverses de la nature, ainsi qu'à celle des différents fluides impondérables, la lumière, la chaleur, l'électricité, le fluide magnétique ; et rien, absolument rien qui ne doive et ne puisse étroitement se rattacher à l'action de ces diverses forces. Au dire des auteurs et des fauteurs de ces systèmes , si tous les actes de la vie ne peuvent pas encore être expliqués par l'action de ces différehts fluides, ou par les lois de la mécanique et de la chimie, c'est que la science de la vie n'est pas encore assez avancée pour arriver à ce résultat tout entier. Mais elle y arrivera certainement, surtout si elle se persuade bien qu'elle ne doit pas chercher la vérité dans une autre voie.

11 y a d'autres philosophes, ou , pour parler plus exactement ici, d'autres physiologistes, qui pensent , au contraire, qu'il n'y a aucun

rappont à établir entre les conditions et les forpes de la matière vivante et celles de la matière inerte , que ce^ deux niaiares de conditions et de forces sont essentiellement distinctes et ennemies , et que c'est dams cet antagonisme même qu^on doit faire consister la vie. De là, comme nous l'avons déjà dit , la définition qu'a donnée de la vie le plus illustre représentant, dans notre pays an moins, de cette école de physiologistes, Bichat.

Uais , après avoir ainsi avancé que les forces de la vie sont essentidllement distinctes des forces de la nature non vivante, et avoir soigneusement dénombré, pesé, déterminé ces forces, ces physiologistes s'arrêtent et déclarent que la science doit s'arrêter avec eux. Au delà de ces forces inhérentes aux organes, et n'étant en quelque sorte que ces organes agissant, ils ne cherchent pas s'il y a quelque chose , ils n'admettent pas qu'il puisse y avoir quelc^ue chose , un principe qui soit celui de ces forces. Cette doctrine, qui , comme nous venons de le dire, est celle de Bichat, est devenue celle de l'école à laquelle il a en réalité donné naissance, l'école de médecine de Paris, l'école des orqanicistes, dont Broussais a plus qu'aucun autre affirmé et étendu les principes.

Le pas que les organicistes de l'école de Paris n'ont pas voulu , ne veulent pas franchir, a été franchi depuis longtemps par une autre école, une école de médecins philosophes, qui se fait gloire et prend en quelque sorte son nom de cette hardiesse. L'école de Montpellier a rapporté les forces de la vie et les actes dont ces forces sont comme le côté virtuel à un principe unique, qui est le principe de la vie. Suivant Barthez, le Bichat de cette école , suivant d'autres avant et après lui , le principe vital, essentiellement distinct de la matière organisée , la régit et la dirige dans tous les actes qui sont les actes de la vie , mais qui ne sont que les actes de la vie. Peut-être, avoue pourtant Barthez, ce principe n'est-il pas aussi distinct de Tâme qu'il l'est du corps, peut-être tientil de quelque façon et par quelque côté à l'àme. Mais toujours est-il qu'en laissant à cette dernière la direction et la responsabilité de tout ce qui est sensibilité et pensée ^ il garde pour lui seul tout ce qui, dans le corps vivant, se passe sans sentiment et sans pensée.

A suivre Tordre des idées , et non point l'ordre des temps et des faits, il y avait encore un pas à faire dans la détermination du principe de vie, et ce pas était indiqué par ce qu'avançait de la liaison au moins possible de ce principe à celui de la pensée le chef de l'école vitaliste. Ce pas a été franchi par Stahl, le plus grand, sinon le premier parmi les physiologistes qui se sont décidés pour ce grave parti. Le véritable principe de la vie, a dit Stahl, est en même temps et indivisiblement le principe du sentiment et de la pensée. L'âme est d'autant mieux la maîtresse et la directrice du corps qu'elle habite, que ce corps, elle l'a créé et façonné à sa guise ; elle en a bien plus de facilité à le gouverner. L'âme ne préside donc pas seulement aux fonctions de la sensibilité et de la pensée, elle préside à toutes les fonctions, à toutes les actions de l'économie vivante, et jusqu'aux plus profondes, aux plus secrètes, aux plus intimes.

Cette doctrine de la présidence générale et absolue du corps par l'âme, suivant Stahl, s'est appelée animisme, comme celle des méde-

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cins philosophes de Montpellier a reça le nom de vitalùirne, du npm du priDôipe spécial qu'ils ont atribué à la vie.

Ces deux doctrines du vitalisme et de Tanimisme , souvent comparées, rapprochées, ont été quelquefois confondues, prises Tune pour l'autre^ et, il faut Tavouer, indépendamment de toutes autres raisons, la détermination que fait Barthez du principe vital , ce qu'il dit de ses rapports avec Tâme, pouvait y autoriser. 11 touche, en effet , de bien prèsàl'àme ce principe, gut pourrait ^ienn'^tre^ conjointement avec celle-ci, qu'un attribut, une modification d'une seule et même substance, quHl est indifférent d'appeler âme.

Quoi qu'il en soit, ces doctrines ont ceci de commun, que, soustrayant beaucoup plus que ne le fait la doctrine des forces vitales , les actes du corps vivant à la souveraineté exclusive de la matière, même organsée, elles placent. Tune et l'autre, ces actes sous l'empire d^un principe intelligent. C'est donc par ces doctrines , où à propos d'elles , que peut surtout se poser cette dernière question , relative à la doctrine de la vie. Cette vie , que le vitalisme et le stahlianisme placent sous la direction d'un principe intelligent , quel rapport a-t-elle avec l'intelligence de ce principe, ou tout au moins avec sa sensibilité ? La vie et la sensibilité sont-ce deux choses essentiellement distinctes, où deux choses essentiellement unies?

Nous n'apprendrons rien à personne en rappelant aue cette dernière opinion a été soutenue non-seulement à l'occasion des animaux, mais à l'occasion des végétaux , et soutenue il y a plus de deux mille ans. Après Empédocle, après Démocrite, Platon attribuait de la sensibihté aux plantes, et cette opinion, traversant le cours des âges, i^ compté parmi ses sectateurs un certain nombre de philosophes et de physiologistes, dont l'Apglais Darv^in est, nous croyons, un ^es derniers.

Toutefois , il faut le dire , cette sensibilité accordée aux plantes par des philosophes, surtout philosophes, se rapportait particulièrement à ce qu'on pourrait appeler leur vie de relation , à ceux des actes de leur vie générale qui les mettent en rapport avec les corps ou les agents extérieurs, et qui témoignent des impressions qu'elles en reçoivent.

Mais des philosophes, moins philosophes, plus modernes, et se croyant plus sévères dans leurs idées et dans leur langage, ont dit que les plantes sont sensibles dans leur intérieur comme dans leur extérieur, dans leur vie de nutrition, comme dans leur vie de relation ; que c'est, en un mot, en vertu d'une sensibilité intérieure que s'accomplissent en elles les actes les plus intimes de la vie. Et s'ils ont dit cela des plantes, ils l'ont dit bien d'avantage encore des animaux et del leur vie de nutrition. Cette vie intérieure des animaux, ou plus brièvement leur vie, se lie essentiellement, au dire de ces physiologistes, à une véritable sensibilité.

Voyons donc enfin ce qu'il faut penser de cette manière de voir, ou au moins de s'exprimer.

S'il est une chose que nous devions connaître, à laquelle il semble que nous puissions appliquer son vrai nom , un nom qui n'appartient qu'à elle, c'est la sensibilité; car cette sensibilité c'est nous-mêmes, pour moitié au moins, à ne rien exagérer. Pas de mot pourtant dont on ait

autant abusé. Pas de faculté, pas de manière d'être qu'on ait aussi arbitrairement étendue.

Qu'agrandissant outre mesure l'empire de la sensibilité , on ait cherché à y comprendre tout ce qui ressort de l'entendement et de la raison elle-même y c'était une usurpation , mais une usurpation concevable: car ces trois empires se touchent, et par plus d'un point se confondent^ ou plutôt ils ne forment qu'un même empire , dans lequel régnent ensemble , en se faisant souvent la guerre, deux ou trois principes distincts.

Mais que, par une exagération opposée^ et descendant des hauteurs de la conscience dans les silencieuses profondeurs du corps, on ait rattaché à la sensibilité des phénomènes dont elle ne révèle pas la présence, et qu'on leur ait imposé son nom , voilà ce qui est beaucoup moins concevable, et pourtant ce qui a été fait.

Bichat, appliquant une désignation nouvelle à quelques opinions antérieures, et par exemple à celle de Glisson, a donné le nom de sensibilUé organique au principe de phénomènes qu'aucune sensation, aucune émotion , f&t-ce même la plus grossière , ne fait connaître au moi de l'organisme dans lequel ils s'effectuent, phénomènes d'absorption, de circulation, d'exhalation, de sécrétion, de vie nutritive en un mot , commune aux végétaux et aux animaux. Cette désignation, ' à laquelle on a quelquefois substitué une désignation analogue, celle , par exemple, de sensibilité latente, a fait fortune en physiologie, où elle est presque journellement reproduite, et où elle représente le premier ordre de nos fonctions. Ce n'est pourtant qu'une métaphore. Haine de Biran ne l'a pas encore dit assez haut , qui peut être tolérée dans celte science mais qui ne doit pas l'être ailleurs.

On appelleradu nom qu'on voudra, irritabilité, excitabilité, ou de tout autre plus convenable, cette propriété en vertu de laquelle nos parties, mues du dedans ou du dehors, d'un mouvement appréci8i)le ou seulement conclu, vivent d'une vie harmonique et commune; on insistera sur ce fait que , par suite de rapports réciproques et dans des circonstances données , la sensibilité s'y substitue ou s'y ajoute ; on ne doit pas donner à cette propriété le nom de sensibilité. Il n'y a sensibilité que là où il y a conscience, un certain degré de conscience. Or, le moi n'est pas conscient de la vie même des organes qui sont ses instruments directs.

Une fois qu'on a donné le nom de sensibilité au principe de tous les actes, sans exception, de notre vie organique, on est invinciblement conduit à étendre cette qualification non-seulement au principe de la vie végétale , mais encore à celui de tous les grands et petits mouvements de composition et de décomposition de la nature minérale ; car tous ces mouvements , comme ceux de la vie ^es végétaux et des animaux, s'exécutent d'après les lois les plus régulières, et en vertu d'affinités qu'on pourrait presque appeler des choix. Et Ton ne s'arrête pas là : soit que le met amène l'idée, soit que l'idée ait appelé le mot , on finit par déclarer que cette sensibilité est une sensibilité véritable, une sensibilité qui se sent ; opinion qui fait d'un minéral une créature animée, du monde un grand animal, et qui, plus d'une fois soutenue, porte dans l'histoire de la philosophie un nom qu'il n'est pas besoin de rappeler.

Qae telle soit Tessence des choses , tel le principe de leurs mouvements, non-seulement nous ne pouvons rien en savoir, mais tout en nous proteste contre celte imagination : et la comparaison qu'il nous est donné de faire des caractères distinctifs dés trois règnes de la nature^ et les relations que le sens commun nous fait établir entre nous et les diverses classes d'êtres qui les composent^ et notre propre conception de nous-mêmes.

Loin de lier Tidée de sensibilité à toute idée de mouvement, même d'un mouvement qu'il ne fait que conclure, l'homme comprend qu'il y a des mouvements dus à un pur mécanisme , mécanisme minéral, végétal ^ animal , n'importe ; il le comprend parce qu'il le sait; et il le sait parce qu'il le voit, parce qu'il se le montre à lui-même.

N'invente-t-il pas des mécanismes, des mécanismes nombreux^ variés ; admirables, dont son intelligence est la mère, mais auxquels il n'a pas donné sa sensibilité? L'homme porte en lui un mécanisme analogue ; bien supérieur assurément à tous ceux qu'il exécute, mais d'où la sensibilité est également absente. Pour lui, sentir, au sens même le plus restreint et le plus physique , c'est rapporter à une partie déterminée de son corps la manière d'être nouvelle qui résulte d'une application étrangère et quelquefois d'une émotion spontanée. Ainsi il rapporte à un endroit particulier du tégument externe la modification qui natt en lui de Tapplication d'un objet quelconque. Il ne rapporte nulle part l'application y la pression du sang à l'intérieur des cavités du cœur. Il rapporte à certaines parties de l'intérieur de la bouche la modification qu'il éprouve du contact d'un corps savoureux. Il ne rapporte nulle part l'application des matières alimentaires sur l'intérieur de l'estomac \ et c'est là un parallèle qu'on pourrait multiplier à l'infini.

Dira-t-on , bien que ce ne soit qu'une nouvelle manière de reproduire la même erreur, dira-t-on que chacun de ces organes, que nous regardons comme insensibles, ou plus exactement comme non sentants, sent pourtant; sent à sa manière, mais quMl garde sa sensation pour lui seul, sans la transmettre au centre de perception? Ce serait une intéressante petite république que cette multitude de moi dont chacun ne sentirait que soi seul, ignorant de tous les autres, et ne se souciant en aucune façon de ce qui se passe à quelques millimètres de lui ! L'homme n'est pas déjà fort raisonnable , et sa santé est loin d'être plus solide que sa raison. Mais on peut tenir pour assuré que dans une pareille anarchie de mot organiques, il ne serait jamais que malade ^ soit du corps soit de l'àme, et, de plus, qu'il serait bientôt mort.

11 n'y a qu'une manière d'en finir avec cette anarchie de petits mtAp la manière dont on en finit avec toutes les anarchies : c'est de les soumettre au despotisme d'un seul moi, du grand moi, du vrai moi, à peu près comme l'a fait Stahl, en mettant à la réforme tous ces ministres muets, aveugles et sourds, qu'on a voulu lui donner sous les noms d'archée, de principe vital, d'âme nutritive, végétative, irrationnelle, matérielle , etc. ; dénominations, à notre avis, un peu creuses, malgré la figure qu'elles font encore dans le monde physiologique, et auxquelles on pourrait appliquer le titre d'une des plus intéressantes comédies de Shakspeare , Beaucoup de bruit pour rim.

'.m VIE.

Ce D'est pas qo'il faille toot adopter de Stahl. Son interprétation des biU ne leur est pas toojoors parfûtement conforme, quelquefois même elle les contredit* Cette demeore, par exemple, qoe TAme se bâlit à •Ite'méme dans les ténèbres de notre origine, noos semble nne œuvre d'architecture, nous ne dirons pas assez difficile à comprendre, car dans ces matières tout Test, mais assez difficile à mettre d'accord avec Tordre d'apparition des faits. Nous croyons qp*ici, comme ailleors, rhôte n'arrive que lorsque le logis est prêt. Mais ce qu'on peut dire avec Stahl , c'est que dans cet édifice , tout n'est pas transparent ou sonore , et que le maître n'y voit et n'y entend pas tout. Seulement, comme la maison est bonne, qu'elle est Touvrage a une main dont l'habileté égale la toute-puissance, que les serviteurs en sont bien dressés, le service, dans les parties mêmes qui sont soustraites à l'œil on à l'oreille du maître, se fait comme s'il l'avait ordonné. Quelquefois, et par suite d'une modiOcalion mystérieuse , telle de ces parties actuellement sombres et muettes s'éclaire soudain , devient retentissante, et le maître alors voit et entend ce qu'il n'avait ni vu , ni entendu Jusque-là.

£n d'autres termes, et pour parler sans figure, dans cet être double que nous sommes , le tnot , le principe , quel qu'il soit, qui sent à la fois et a conscience , n'exerce son activité et sa clairvoyance que de compte a demi avec les organes ^ qui , de leur câté , sont oblige de compter avec lui.

Parmi ces organes , il y en a , ceux de la vie exclusivement nutritive , dont le jeu purement vital ne donne lieu à aucune émotion qu'ait ù contrôler la corfscience. Ce n'est que dans les occasions les plus rares , et par rciïot de quelque changement dans leur disposition ou leur santé, que le moi, averti de leur activité par une souffrance, rapporte ceUo sensation insolite à un point de l'économie qu'il avait ignoré jusque-là.

Ici le moi est éveillé par suite de l'établissement d'un rapport nouveau onlro son activité et celle des organes. Dans d'autres cas, au contraire , il reste sourd aux impressions des organes mêmes avec losquols il ost habituellement en commerce intime, c'est-à-dire aux impressions des sens proprement dits. Fortement occupé ailleurs, réfléchi en lui-nu^me ou absorbt^ par quelque sensation, il ne prend ou ne partage l'initiative d aucune autre. Les conditions nerveuses dans lesquelles .son altontion, son activité , mettent à la fois le cerveau, le nerf de transmission et le sons , ces conditions ne sont pas remplies ; les corps oxtorieurs , dans leurs molécules ou leurs masses , ont beau se hourter au sens; ni celui-ci , ni le nerf , ni le cerveau ne répondent. Dans ce cas , il no faut pas dire que la sensation est inaperçue ; c'est un non*sous ; elle nVxiste pas , parce que le moi et son organe n\)gissont i^us. 0 ost ainsi que de ces milliers d'impressions, résultat do ni^ rapports ei>ntinuols avec les êtres qui nous environnent , un bien moindre nombre qu\m ne l imagine arrivent à la conscience , soit pour y êtrv por^'ues à loisir et classées dans la mémoire , soit , et beauwmp plus souvent • pour v être senties avec une rapidité qui n'Ate rion à la réalité de la perception « mais qui donne lieu à un oubli soudain.

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Telle est , à noire avis j la meilleare manière d^envisager la \ie , la sensibilité, leurs rapports dans le roi des êtres vivants, dans l'homme. II serait difficile , sauf quelques modifications , quelques adoucissements de langage , de ne pas étendre cette manière de voir au reste des animaux. Les animaux ont évidemment , comme nous , du sentiment j de imagination , et sans doute quelque chose de pins \ et si cela est^ Descartes a peut-être eu tort de leur refuser toute espèce d'Ame.

Quant à Tautre division tout entière des êtres vivants, en d'autres termes, quant aux végétaux, non-seulement il n'y a pas à leur accorder une Ame, mais il n'y a pas à mêler à leur vie du sebtiment y le sentiment même le plus obscur, ni même à s'en ienir^ à cet égard, au doute dans lequel est resté Ch. Bonnet.

Les végétaux vivent en vertu d'un mécanisme et d'une composition organiques, par suite d'un système de forces, dans lesquels jusqu'ici on n'a pu saisir qu'une opposition au moins apparente avec le mécanisme , la composition , le système de forces de la nature inerte. Hais jusqu'ici aussi , dans celte vie des végétaux, dans leur mécanisme , leur composition , leur système de forces , si Ton a pu noter et nommer métaphoriquement des impressions , des actes y une sorte de préférence ou de choix à l'égard des matières alibiles, on n'a pas pu y voir et y admettre , en réalité , de la sensibilité et du sentiment. La phrase célèbre de Linnée reste toujours , et jusqu'à plus ample informe, la caractéristique des trois règnes de la nature : « Les minéraux existent, les végétaux vivent, les animaux vivent et sentent. » Xaptdes crescunt; vegetabilia crescunt et vivunt; animalia crescunty vivunt et sentiunt. » ( Philosophica botanica, )

Les auteurs à consulter sont : Platon, Timée. — Aristote, Depîaniit, lib. if c, i; De anima, lib. ii , c. 10 et passim. — Diogène Laërce, liv. X, Vie d'Epicure. — Lucrèce, De natura rerum. — Bérigard, Ctrculus Pisanus, 1641 , circulns i. — Descartes, l'Homme (Œuvres, édit. de Victor Cousin, t. ly). — Glisson , De naturœ tubstantia energetica^ iive de vita naturœ, Londres, 1672. — CI. Perrault, Essaie de physique ; Mécanique des animaux. — Stahl , Theoria mediea vera» — Haller, Primœ lineœ physiologiœ ; Elementa physiologiœ. — Ch. Bonnet, Contemplation de la nature , 10"" partie , c. 30 et 31. — Barthez , De principio vitali , Idiontpellier , 1773 \ Nouveaux éléments de la science de l homme, Paris, 1806. — Bichat^ Considérations sur la vie et la mort; Anatomie générale. Considérations générales. — Cabanis, Rapports du physique et du moral, 10' mémoire. — Tiedemann, Traité complet de physiologie de l'homme , traduction française. — J. Muller , Manuel de physiologie , traduction française , prolégomènes. — Alex. Alquié, Piécis de la doctrine médicale de V école de Montpellier, 1846. — P. Bérard , Cours de physiologie fait à la Faculté de médecine de Paris , 1848 , 1", 2* et 3" livraisons. F. L.

VILLEMAXDY (Pierre de), recteur d'un collège de théologie francais-belge, établi en Hollande au xvii* siècle, est connu pour avoir réfuté assez solidement les sceptiques de son temps. L'ouvrage, publié à Leyde en 1695^ oà cette réfutation est entreprise, porte le titre sui-

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vant : Scepticismus debellatus, seu kumanœ eognitionis ratio ah imi$ radicibus eœplicata; ejusdem certitudo, adversus scepiicos quosque veieres ac novos invicta asserta; faeilis ae tuta certitudinis hujus obti' nendœ methodus prœmomtrata.

Dans cet écrit, qui respire en somme un éclectisme fondé sor le bon sens et sur quelques idées cartésiennes j on distingue trois sortes de doutes : celui des pyrrhoniens, celui des académiciens et celui des sceptiques ordinaires qui tiennent un certain milieu entre la nouvelle Académie et Pyrrhon. Le nombre de ces sceptiques y est étrangement étendu. Villemandy donne ce titre à Machiavel et à Spinoza, parce que leurs doctrines ébranlent plus d*une vérité nécessaire à Tesprit humain ^ comme il le donne aux casuistes et aux mystiques. Son principal champ de bataille néanmoins j c'est l'antiquité, dont le doute lui semble beaucoup plus intolérable , minus tolerabiHor (p. 8), que le doute des penseurs modernes, des disciples de Montaigne ou de Gassendi. En examinant le scepticisme des auteurs scolastiques, il s'attache à renverser cette maxime que Dieu pourrait changer le bien en mal et le mal en bien ; de même qu'il blàiAe les cartésiens d'avoir supposé que les vérités de l'ordre naturel sont susceptibles, par suite d'une influence surnaturelle, d'être converties en erreurs. Le scepticisme ordinaire lui semble insoutenable en présence de la certitude des sens et de révidence de l'entendement. Les sens sont soumis, dit-il, à l'action inévitable des corps, à leur pression, à leur vibration, à leur impulsion : donc, le monde des corps est réel. L'entendement est doué d'attention et de réflexion, de conscience : il sait qu'il pense, qu'il a des notions. Or, si la conscience de ces notions atteste l'existence de l'être qui pense et qui doute, la diversité de ces mêmes notions atteste l'existence des objets divers qui , en affectant notre àme , y font naître les notions. La diversité de nos pensées garantit ainsi la diversité des causes qui les produisent, c'est-à-dire des objets extérieurs (p. 4ili-599). Villemandy s'appuie , dans ces sortes de raisonnements , tantôt sur le critérium cartésien de Tévidence , tantôt sur les conséquences psychologiques et métaphysiques û\x je pense j donc je suis (p. 88), tantôt sur cette idée de perfection absolue qui lui paraît la meilleure preuve de l'existence de Dieu (p. 92 et suiv.). Il s'appuie sur les fondements du cartésianisme, alors principalement qu'il critique d'illustres cartésiens, Malebranche, par exemple^ ou d'anciens sectateurs de Descartes , tels que Poiret. Sa tendance constante est celle d'une sage et savante conciliation ; celle qu'il avait manifestée dans un ouvrage antérieur, sorte de parallèle de la philosophie of6cielle et des deux doctrines nouvelles de Gassendi et de Descartes : Manuductio ad philosophiœ aristoteleœ , epicureœ et cartesianœ parallelismum, in-S"", Amst., 1683. C. Bs.

YILLERS (Charles de), né à Boulay en Lorraine , le 4 novembre . 1765, mort à Gœttingue le 11 février 1815, appartient à l'Allemagne autant qu'à la France, par des écrits variés, composés dans l'une et l'autre langue , et mérite un souvenir dans les annales de la philosophie, comme le premier interprète français de la doctrine de Kant.

Capitaine d'artillerie en 1792, Villers quitta la France, après s'y être fait un nom, comme défenseur du régime monarchique, par trois pu-

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