VOLONTÉ
double de fareur^ circonvient les magistrats et en obtient ane sentence qui condamne comme diffamatoires et la lettre à Yoetius et la lettre au Père Dinet y où Descartes racontait toute sa querelle avec Yoetius dont il faisait un portrait peu flatté. Descartes lui-même^ comme un criminel y était cité, au son de la cloche , à comparatlre, sous la double ac* cusation d'athéisme et de calomnie. L'affaire pouvait être grave; à tout le moins risquait-il d'être condamné à une forte amende et à voir ses livres brûlés par la main du bourreau. Il s'en tira par la protection de l'ambassadeur de France et du prince d'Orange » qui fit blâmer les magistrats d^trecht par les états de la province. Descartes lui-même , dans une lettre remarquable par sa noblesse et sa fermeté , avait demandé satisfaction aux magistrats de la ville y trompés par Yoetius, contre l'iniquité de leurs sentences et de leurs poursuites, et contre rinterdiclion de tout ouvrage en sa faveur^ etcitéSchoockius comme calomniateur devant le sénat académique de l'université de Groningue^ où il était professeur. L'affaire tourna à la confusion de Yoetius ; car Schoockius se défendit en l'accusant d'avoir falsifié son manuscrit , et d'y avoir ajouté la comparaison de Yanini. Il déclara que, quant à lui, il ne tenait nullement Descartes pour un impie et un athée. Ces protestations et ces rétractations furent consignées dans la sentence du sénat, qui engagea Descartes à s'en contenter et à ne pas pousser l'affaire plus avant. Descaries sortit donc ainsi avec honneur et avantage de sa lutte contre Yoetius. Après la mort de Descartes, Yoetius et ses partisans obtinrent un certain nombre de décrets des synodes et des universités contre la philosophie. Us réussirent^ en 1676, à en faire bannir l'enseignement des universités d'Utrecht et de Leyde. Mais, malgré tous ces décrets, le cartésianisme continua de se développer et d'être publiquement enseigné dans presque toutes les universités de la Hollande.
Sur Yoetius et ses luttes avec Descartes , il faut consulter la Vie de Descartes, par Baillet; les deux lettres de Descartes à Yoetius et au Père Dinet ^ et sa lettre apologétique aux magistrats de la ville d'Utrecht. F. B.
VOLONTÉ. Nous entendons par mlmté la même chose que la /tberté; les mots volontaire et libre ont exactement le même sens. Tout ce qui est hors de la liberté est hors de la volonté. Nous renvoyons donc au mot Liberté. Si l'on veut connaître les rapports de la liberté ave« les autres phénomènes actifs, on pourra consulter les mots âctititS, IiiSTmcT, Habitudb.
VOLTAIRE naquit à ChAtenay, près de Sceaux, en 1694. Il étudia au collège Louis-le-Grand, sous les jésuites. Présenté à Ninon par labbé de Chàteauneuf, il lui plut, et elle lui légua ^,000 fr. pour acheter des livres. Cet abbé l'introduisit encore dans la société des beaux esprits, où régnait une grande liberté de penser. 11 fut mis un an à la Bastille (1715) pour une satire, qu'il n'avait pas faite ^ contre Louis XIY. Insulté par un chevalier de Rohan, il lui demanda réparation ; le grand seigneur le fit battre par ses valets et mettre à la Bastille (1726). Il en sortit au bout de six mois^ mais avec l'ordre de quitter
la FfAPce , et se repdit en Âiigletierre, où j) ^tdipira une nation qui vivait Jii^re soqs la royauté constitutionnelle , et une philosophie hardie qui substituait à la religion et à )a morale révélée la religion et la morale li^jeiturelle. Il se lia avec Toland, Tindal^ CoUiois, Bolingbroke. Il revint jçlandestinement en France^ en 1735, il publia ses Lettres sur les Anglais. Le clergé demanda la suppression de ces lettres^ et Fobtinjt par un arrêt du conseil : le parlement br&Ia le livre , le garde des sceaux fit exiler Tauteur. Voltaire , Torage passé , revint à Paris , et peu après se réfugia au château de jCirey (en Lorraine), chez la marquise du Cbàtelet , son amie (1735-M). En nhO y pressé par Frédéric de Prusse, il se rendit près de lui, à Yesel y et trois ans après , lui fut renvoyé .avec une mission , qui réussit. Deux fois refusé à T Académie, il y entra en 17Ï6. Recueilli à Sceaux par la duchesse du Maine, à Lunéville par Stanislas, il perdit, en 17Ï9 , madame du Cbàtelet, et, en 1750, se rendit près de Frédéric, qui lui offrait une. grande position. Des mésintelligences survinrent entre lui et Maupertuis , et , à la suiie , entre lui et Frédéric ; il quitta la Prusse (1753) ; il séjourna , près de deux ans, dans rÂllemagne et dans l'Alsace, habita quelque temps les Délices, aux portes ide Genève, et se fixa enfin à Ferney, dans le pays de Gex (1758) , pays presque indépendant. On l'appela le patriarche de Ferney. En 1778, il fit un voyage à Paris, y fut accueilli avec un enthousiasme prodigieux, et y mourut trois mois après (30 mai). Comme il lui avait échappé à ses derniers moments, le clergé refusa ù% Tenterrer à Paris : son corps errant fut reçu à Tabbaye de Sceliières par Tabbé Mignot , son neveu, et, en 1791 , solennellement transporté au Panthéon.
Nos philosophes du xyiu® siècle professent que toutes les idées viennent de l'expérience. Comme cette formule est celle du sensualisme , ou les prend volontiers pour sensualistes } et comme le sensualisme nie l'âme , Dieu , la justice et la liberté , on leur impose de nier l'Ame, Dieu, la justice et la liberté, sous peine d'inconséquence. Or, ils ont justement défendu la liberté politique et la justice sociale ; TincoDséquence est donc flagrante , et les hommes de ce siècle , disciples de ces philosophes , sont aussi inconséquents que leurs maîtres.
Qu'un philosophe se démente, il n'y a là rien de bien étonnant ; mais une génération ! Qu^un homme pense d'une façon et agisse de l'autre, cela se voit chaque jour ; mais qu'un peuple en fasse autant, qu'il pense selon certains principes , et agisse selon les principes diamétralement contraires, qu'il soit matérialiste, athée, égoïste, fataliste fervent, et qu^avec cette même ferveur il se porte aux institutions généreuses qui combattent de front le matérialisme , l'athéisme, l'égoïsme et le fatalisme, cela ne se comprendra jamais.
La contradiction qu'on signale n'existe pas. Il faut entendre la formule cilée : elle a deux significations. Voici la première : Les sens sont l'unique source de nos idées ; il n'y a dans notre entendement que ce que les sens y ont apporté ; notre esprit peut opérer sur les données de l'expérience, composer, décomposer, comparer, généraliser, classer, induire et raisonner, mais il n'ajoute rien du sien, pas le moindre élément nouveau, il ne crée rien de nouveau que Tordre de ces éléments ; il est stérile.
YpjtTAjftE. m
Voici la seconde signification : Si Texpérience n'agissait pas , l'esprit ^'agirait pas non pilas. Si nons ne connaissions d'abord , par les sens et la consdence^ le inonde extérieur et le monde intérieur^ nous n'arriverions pas à connaître Dieu ; si nous ne connaissions d*abord par les sens et la conscience des sentiments et des actions hamaines ^ nous n'arriverions pas à connaître le bien et le mal.
Or, il y a entre ces deux interprétations de la même formule nne différence énorme , la différence de Terreur à la vérité. Il est très-faux que l'expérience soit Vorigine de tontes nos idées , il est très-vrai que l'expérience est à l'origine de toutes nos idées. Il est très*faux que l'esprit soit stérile , qu'il ne produise rien de son fonds, e( qu'il se borne à arranger les données de l'expérience ; mais il est très-vrai que si l'expérience n'entrait d'abord en jeu, l'esprit n'entrerait pas en jeu à son todr, et que, pour qu'il produise, il faut qu'il soit provoqué. Par malheur, la formule célèbre « toutes nos idées viennent des sens » veut dire l'une et l'autre cfaose , et deux personnes qui la répètent ensemble peuvent fort bien ne pas s'entendre et même se combattre. Il reste donc à demander aux philosophes du xyiii* siècle de s'expliquer.
Locke , on s'en souvient , avait attribué à Descartes l'idée bizarre que nous venons au monde avec des idées toutes faites, et qu'avant d'avoir les yeux ouverts, nous avons de certaines notions métaphysiques; à quoi Descartes assurément n'avait jamais songé. Locke le relève là-dessus comme il convient et lui fait la leçon, un peu longue, qu'on trouve dans ses Essais, Il détruit de fond en comble la théorie des idées tnnee^^ réfutation bien précieuse, si jamais quelque philosophe s'avise de cette absurdité. Nos philosophes français , du xviir siècle , Voltaire comme les autres, n'ont connu Descartes qu'à travers Locke. Voltaire lui emprunte donc sa lourde machine de guerre; mais en la recevant il l'allège, et en fait un trait perçant :
« Le cartésien prit la parole et dit : L'âme est un esprit pur qui a reçu dans le ventre de sa mère toutes les idées métaphysiques , et qui, en sortant de là , est obligée d'aller à l'école , et d'apprendre tout de nouveau ce qu'elle a si bien su et qu'elle ne saura plus. Ce n'était donc pas la peine, répondit l'animal de huit lieues, que ton Ame tti si savante dans le ventre de ta mère, pour être si ignorante* quand tu aurais de la barbe au menton.
« .... Un petit partisan de Locke était là tout auprès, et quand on lui eut enfin adressé la parole : Je ne sais pas , dit-il , comment je pense, mais je sais que je n'ai jamais pensé qu'à loccasionde mes sens. ...L'animal de Sirius sourit : il ne trouva pas celui-là le moins sage; et le nain de Saturne aurait embrassé le sectateur de Locke sans l'extrême disproportion. » (Mienmiégas, c. 7.)
Voyons donc ce que Voltaire pense à l'occasion de ses sens. Il règle toute sa philosophie sur deux maximes, la croyance au sens commun et les nécessités de la pratique : « Je ramène toujours, autant que je peux, ma métaphysique à la morale. » ( Corresp. avec Frédéric, lelt. 32. ) Et, conformément à ces règles, il admet le devoir, Dieu, la liberté, l'instinct, le désintéressement, même, en plus d'un endroit, la vie future.
976 VOLTAIItE.
Le voici d'abord établissant la vérité d'ane loi morale nécessaire ^ absolue 9 étemelle, universelle, contre les empiriques, contre Locke lui-même, qu'il appelle si souvent son^mattre :
« Kou. — La secte de Laokium dit qu'il n'y a ni juste ni injuste, ni vice ni vertu.
« Cu-Su. — La secte de Laokium dit-elle qu'il n'y a ni santé ni maladie? » (Cti-Su et iTou. )
« Plus j'ai vu des hommes différents par le climat, les mœurs , le langage, lep lois» le culte, et par la mesure de leur intelligence, et plus j'ai remarqué qu'ils ont tous le même fonds de morale.
« La notion de quelque chose de juste me semble si naturelle, si universellement acquise par tous les hommes, qu'elle est indépendante de toute loi, de tout pacte, de toute religion.
« Je mets en fait qu'il n'y a aucun peuple chez lequel il soit juste , beau, convenable, honnête, de refuser la nourriture à son père et à sa mère quand on peut leur en donner; que nulle peuplade n'a jamais pu regarder la calomnie comme une bonne action, non pas même une compagnie de bigots fanatiques.
« Les plus grands crimes qui affligent la société humaine sont commis sous un faux prétexte de justice.
« Les limites du juste et de l'injuste sont très-difBciles à poser ; comme l'état mitoyen entre la santé et la maladie , entre ce qui est convenable et la disconvenance des choses, entre le faux et le vrai, est difficile à marquer. Ce sont des nuances qui se mêlent, mais les couleurs tranchantes frappent tous les yeux. — Il y a mille différences dans les interprétations de la loi morale, en mille circonstances; mais le fond subsiste toujours le même^ et ce fond est l'idée du juste et de l'injuste. » {Le Philosophe ignorant.)
Ainsi le disciple reprend le maître; il intitule un chapitre : Contre Locke , et s'adressant à Hobbes :
(c C'est en vain que tu étonnes tes lecteurs en réussissant presque à leur prouver qu'il n'y a aucunes lois dans le monde, que des lois de convention; qu'il n'y a de juste et dMnjuste que ce qu'on est convenu d^appeler tel dans un pays. Si tu t'étais trouvé seul avec Cromwel dans une lie déserte, et que Cromwel eût voulu te tuer pour avoir pris le parti de ton roi dans Tlle d'Angleterre , cet attentat ne t'aurait-il pas paru aussi injuste dans ta nouvelle lie, qu'il te l'aurait paru dans ta patrie ? — Penses-tu que le pouvoir donne le droit, et qu'un fils robuste n'ait rien à se reprocher pour avoir assassiné son père languissant et décrépit ? Quiconque étudie la morale doit commencer à réfuter ton livre dans son cœur. »
Avec cette ferme notion du juste et de l'injuste, on est loin des empiriques , loin de Locke , qui recueille à plaisir les jugements divers des hommes sur ces objets.
Quant à la liberté. Voltaire l'a défendue dans mille endroits, et de plus il nous a laissé un vrai traité sur la matière dans sa discussion avec le fataliste Frédéric (Corrw/>ond(2wce arec le frince royal de Prusse). La discussion de Voltaire est pressante, juste, spirituelle, éloquente, touchante même; il faut la lire; bornons-nous ici à l'analyser :
l"". La liberté est le pouvoir de penser à une chose ou de n'y pas
penser, de se mouvoir et de ne pas se mouvoir, conformément au choix de notre esprit;
2^. Notre sentiment intérieur, irrésistible, nous assure que nous sommes libres. Ce sentiment est si fort , qu'il ne faudrait pas moins , pour nous en faire douter, qu*une démonstration qui nous prouvât qu'il implique contradiction que nous soyons libres. Or, certainement, il n'y a point de telles démonstrations ;
S"". Si je croyais être libre , et que je ne le fusse point , il faudrait que Dieu m'eût crée exprès pour me tromper. Il ne résulterait de cette illusion perpétuelle que Dieu nous ferait, qu'une façon d'agir dansPEtre suprême indigne de sa sagesse infinie.
&<*. Les ennemis de la liberté avouent que ce sentiment intérieur existe ; il n'y en a aucun qui doute de bonne foi de sa propre liberté, et dont la conscience ne s'élève contre le sentiment artificiel par lequel ils veulent se persuader qu'ils sont contraints dans toutes leurs actions ;
5^. Enfin , les fatalistes sont obligés eux-mêmes de démentir à tout moment leur opinion par leur conduite.
On élève des objections contre la liberté.
!<*. Des accidents corporels , des passions nous l'enlèvent.
R. — Ce raisonnement est tout semblable à celui-ci : Les hommes sont quelquefois malades, donc ils n'ont jamais de santé. Or, qui ne voit pas, au contraire, que sentir sa maladie et son esclavage, c'est une preuve qu'on a été sain et libre. La liberté dans l'homme est la santé de l'âme.
2"". La volonté est toujours déterminée nécessairement par les choses que notre entendement juge être les meilleures, de même qu'une balance est toujours emportée par le plus grand poids.
R. — On fait, sans s'en apercevoir, autant de petits êtres de la volonté, et de Tentendement , lesquels on suppose agir l'un sur l'autre. Mais c est une méprise. Il n'y a qu'un seul être qui juge et résout, passif quand il juge , actif quand il résout ; et il n'y a aucune liaison entre ce qui est passif et ce qui est actif.
Sans doute les difiérences des choses déterminent notre entendement. Si la liberté d'indifférence existait, selon cette belle définition , les idiots, les imbéciles, les animaux même, seraient plus libres que nous; et nous le serions d'autant plus que nous aurions moins d'idées et que nous apercevrions moins les différences des choses; c'est-à-dire à proportion que nous serions plus imbéciles, ce qui est absurde.
Nous choisissons ce que nous jugeons être le meilleur; mais la nécessité physique et la nécessité morale sont deux choses qu'il faut distinguer avec soin. Cette nécessité morale est très-compatible avec la liberté naturelle et physique la plus parfaite.
Plus nos déterminations sont fondées sur de bonnes raisons, pics nous approchons de la perfection; et c'est cette perfection, dans un degré plus éminent, qui caractérise la liberté des êtres plus parfaits que nous, et celle de Dieu même ; car, que l'on y prenne bien garde ^ Dieu ne peut être libre que de celte façon.
3"". Dieu prévoit mes actions et infailliblement ; donc je ne suis pas libre.
H, — La prescience de Dieu n'est pas la cause de Texistence des choses, mais elle est elle-même fondée sur cette existence.
La simple prescience d'une action^ avant qu'elle soit faite , ne diffère en rien de la connaissance qu'on en a après qu'elle est faite.
De ce que nous ignorons l'accord de la prescience divine et de la liberté humaine, il ne suit pas que cet accord soit incompréhensible ni impossible.
Dieu a pu créer des créatures libres; car il peut tout hors les contradictoires , hors communiquer sa perfection. La liberté n'est pas cela , sinon il nous serait impossible de nous croire libres , comme il nous est impossible de nous croire infinis. Si donc créer des êtres libres et prévoir leurs actions était contradictoire. Dieu aurait pu consentir à ignorer ces actions, à peu près, s'il est permis de parler ainsi, comme un roi peut ignorer ce que fera un général à qui il a donné carte blanche.
Cet argument de la prescience de Dieu , s'il avait quelque force contre la liberté de Thomme, détruirait encore également celle de Dieu; car il prévoit, et infailliblement, ce qu'il fera.
Ne pourrait-on pas dire que Dieu prévoit nos actions libres, à peu près comme un homme d'esprit prévoit le parti que prendra, dans une telle occasion, un homme dont il connaît le caractère?
&*^. Si l'homme était libre , il serait indépendant de Dieu.
jR. — Cette communication qu'il nous a faite d'un peu de liberté ne nuit en rien à sa puissance infinie , puisque elle-même est un eflèt de sa puissance infinie.
Puis, après avoir discuté, il s'échappe éloquemment : «Daignez, au nom de l'humanité , penser que nous avons quelque liberté ; car si vous croyez que nous sommes de pures machines, que deviendra l'amitié dont vous fdites vos délices ? De quel prix seront les grandes actions que^ vous ferez ? Quelle reconnaissance vous devra-t-on des soins que votre altesse royale prendra de rendre les hommes plus heureux et meilleurs? Comment, enfin , regarderez-vous l'attachement qu'on a pour vous, les services qu'on vous rendra, le sang qu'on versera pour vous ? Quoi ! le plus généreux , le plus tendre , le plus sage des hommes verrait tout ce qu'on fait pour lui plaire du même œil dont on voit des roues de moulin tourner sur le courant de l'eau , et se briser à force de servir ! Non , monseigneur, votre âme est trop noble pour se priver ainsi de son plus beau partage. » (Correspondance avec Frédéric, lett. 39.)
Voltaire ne varie point sur l'existence de Dieu : il a, pendant soixante ans, présenté cette vérité sous toutes les formes avec une verve inépuisable; il a combattu la génération spontanée sur laquelle les athées prétendaient s'appuyer; il est revenu avec une insistance infatigable sur le principe des causes finales , pour le prouver et l'appliquer, avec la conviction, la clarté > la force et la grâce de Fénelon et de Socrate. On connaît les vers célèbres de l'épitre à l'auteur athée du livre des Trois imposteurs, qui fait, dit-il, le quatrième :
Ils ont adoré tous un maître , un juge , un père ; Ce système sublime à l'homme est nécessaire :
C'est le sacré lien de la société ,
Le premier fondement de la sainte équité ,
Le frein du scélérat , l'espérance du juste.
Si les cieux , dépouillés de leur empreinte auguste ,
Pouvaient cesser jamais de le manifester.
Si Dieu n'existait pas , il faudrait l'inventer.
Sur rinstincty quoi de mieux que ceci ?
« Que ceux qui n'ont pas en le temps et la commodité d'observer la conduite des animaux , lisent l'excellent article Imtinct dans VEn^ iyclopédie; ils seront convaincus de l'existence de cette faculté » qui est la raison des bêles , raison aussi inférieure à la nôtre qu'un tournebroche Test à l'horloge de Strasbourg; raison bornée^ mais réelle; intelligence grossière, mais intelligence dépendante des sens comme la nôtre; faible et incorruptible ruisseau de cette intelligence immense et incompréhensible qui a présidé à tout en tout temps. » (Dialogue xxix, les Adorateurs ou les louanges de Dieu,)
Sur la doctrine de l'intérêt , il se prononce pour le bon parti , et reproche directement à Uelvétius d'avoir mis l'amitié parmi les vilaines passions.
Voilà les grandes vérités reconnues ; reste à expliquer comment elles sont produites dans notre esprit. Rant , Reid , et la philosophie française n'avaient pas encore passé sur cette question. A leur défaut y n'est-ce pas une chose bien remarquable que la justesse et la précision avec lesquelles Voltaire caractérise Topération de la raison humaine. Lui, l'ennemi des idées innées^ il vient à l'innéité de la raison :
« A. — Qu'est-ce que la loi naturelle ?
« B. — L'instinct qui nous fait sentir la justice. » {Dict. phiL, Loi naturelle , dialogue.)
« Comment l'Égyptien , qui élevait des pyramides et des obélisques , et le Scythe errant qui ne connaissait pas môme les cabanes, auraientils eu les mêmes notions fondamentales du juste et de l'injuste, si Dieu n'avait donné de tout temps à l'un et à l'autre cette raison qui , en se développant , leur fait apercevoir les mêmes principes nécessaires, ainsi qu'il leur a donné des organes qui , lorsqu'ils ont atteint le degré de leur énergie, perpétuent nécessairement et de la même façon la race du Scythe et la race de TEgyptien? » {Le philosophé igno^ rant.)
« Quand votre raison vous apprend-elle qu'il y a vice et vertu ? Quand elle nous apprend que deux et deux font quatre. Il Çi'y a point de connaissance innée, par la raison qu'il n'y a point d'arbre qui porte des feuilles et des fruits en sortant de la terre. Rien n'est ce qu'on appelle inné , c'est-à-dirç né développé; mais, répétons-le encore, Dieu nous fait nattre avec des organes qui, à mesure qu'ils croissent , nous font sentir tout ce que notre espèce doit sentir pour la conservation de
, . Voltaire a reconnu -, , , désintéressement; et on vient
de voir qu'il a expliqué avec une sagacité merveillease le jeu de li raies.
son prodaisant ces vérités. En métaphysique, il est moins hardi et plos faible : il paye la rançon de ses qualités. Comme il croit fermement au sens commun , aussi il ne croit volontiers qu'au sens commun ; comme il ramène sa métaphysique à la morale , il ne prend guère pour vrai que ce qui est absolument utile à la morale^ et se passe du reste, professant que si une vérité était nécessaire pour bien vivre ^ Dieu ne nous l'aurait pas cachée.
Qu'on soit juste ^ il suffit ; le reste est arbitraire.
Il fait plus, il le rejette et défend qu'on le recherche. La cunosité métaphysique engendre les systèmes , ruine du sens commun ^ rattachement aux dogmes métaphysiques engendre le fanatisme, ruine de la morale. Qui veut du bon sens, et de la tolérance doit repousser la métaphysique. Voltaire a tort assurément dans cette proscription 'y mais de son temps , en présence d'une philosophie discréditée par les systèmes et Fintolérancé civile , avoir tort ainsi , c'était avoir raison. Cependant il se permettait quelques courses dans cette région mystérieuse : on Ta vu tentant de concilier, non sans bonheur, la liberté humaine avec la prescience et la providence divine^ même il se permet d'expliquer l'origine du mal. Il a beau dire : <c Je tremble , car je vais dire quelque chose qui ressemble à un système ; » c'est bien un système :
« Des deux tonneaux de Jupiter, le plus gros est celui du mal ; or, pourquoi Jupiter a-t-il fait ce tonneau aussi énorme que celui de Ctteaux? Ou comment ce tonneau s'est-il fait tout seul?» {Lettre à madame du Deffand, 1756.) Ce terrible ennemi de la métaphysique va s'y lancer ; ce terrible ennemi de l'optimisme de Leibnitz revient, dans bien des rencontres, dans Jenni surtout, dans son Poëme sur le désastre de Lisbonne , à l'espérance , qu'il tâche de fonder ; et , dans une lettre, il nous révèle le fond de sa pensée: « Je ferais grâce à cet optimisme , pourvu que ceux qui soutiennent ce système ajoutassent qu'ils croient que Dieu, dans une autre vie, nous donnera, selon sa miséricorde, le bien dont il nous prive en ce monde, selon sa justice. C'est l'éternité à venir qui fait Toptimisme, et non le moment présent. » {Lettre à M. VerneSy 1758.)
Vraiment, pour un philosophe qui a une toile peur des ténèbres , ce n'est pas mal s'y reconnaître. 11 a eu seulement le tort de renvoyer à la métaphysique une question qui est de simple analyse , la question de la spiritualité de l'âme. J'ai conscience de ma pensée, et de moimême qui pense; j'ai conscience non pas de plusieurs êtres, mais d'un seul ; je suis donc un, simple, un esprit. La connaissance de l'immatérialité de l'âme n'est pas plus cachée que cela. Par malheur, Locke avait prétendu que Dieu peut faire penser la matière, et Voltaire le suit. Us cherchent tous les deux s'ils ont une âme, c'est-à-dire ils se cherchent eux-mêmes , et ne se rencontrent pas , ce qui est infaillible.
Voltaire avait tort sans doute , la pensée suppose nécessairement un principe simple; et le feu élémentaire, sous la forme duquel notre auteur s'efforce de concevoir Tâme, n'est point encore assez subtil pour de certaines opérations. Mais, quelles que soient son opinion et son erreur sur ce point y il faut avouer qu'il n'est pas matérialiste. On n'est
pas matérialiste pour prétendre que la matière peut penser comme le ferait Tesprit, mais pour prétendre que le principe qui respire et mange est au-dessus du principe qui pense , sent et veut; que la vie intérieure dépend de la vie physique, est de moindre valeur qu'elle , et s'éteint avec elle. En vain affirmerait-on que le corps est esprit et que Tesprit est corps ; pour être matérialiste ou spiritualiste j il faut dire quelque chose de plus, se prononcer sur le rang de l'un et de l'autre. On ne s'avisera jamais de placer Leihnitz parmi les matérialistes, lui qui fait les deux choses de même substance, simples au fond toutes les deux 'j et quand on rencontre de certaines propositions de d'Holbach ou de Lamettrie , on ne croit pas nécessaire , pour savoir ce qu'ils sont, de les interroger sur le composé et le simple. Or, YoUaire est net sur le point essentiel : il maintient inflexiblement Fàme supérieure au corps , en prix et en puissance , la vie intellecluelle et morale supérieure , dans chacun de nous , à la vie matérielle , et dans le monde, la justice supérieure au plaisir. 11 serait au moins un élrange matérialiste.
Nous avons dit quelles vérités philosophiques Voltaire reçoit; voyons comment il entend la science elle-même, et quelle direction il lui a donnée.
En général l'homme peut , à Tégard de la vérité , prendre quatre partis différents :
I. On croit simplement, sans s'interroger; c'est l'état où sont la plupart des hommes , qui admettent en même temps Dieu et le monde , le corps et l'âme, etc., et n*y voient aucune difficulté.
II. Les difficultés se présentent, et, quelque fortes qu'elles paraissent, on n'a pas le courage de sacrifier une vérité. On ne sait comment accorder Dieu et le monde , le corps et l'âme , la liberté et les lois naturelles, la liberté et la prescience et la Providence divine, le bien et le mal, la mort et l'immortalité; pourtant on croit à toutes ces choses > en dépit des oppositions.
III. On se décide, on prend parti pour une vérité contre une autre. La contradiction semble insupportable, et on aime encore mieux se faire violence en rejetant telle ou telle proposition particulière , que de mécontenter absolument la raison, qui ne se paye point de contradictions. Ensuite on choisit selon son inclination : les uns le visible , les autres l'invisible; les uns l'humain, les autres le divin; on absofbe la création dans le créateur ou le créateur dans la création; on confond le corps avec l'âme ou l'âme avec le corps ; on nie la liberté ou la chaîne des causes physiques, la liberté humaine ou la prescience et la providence de Dieu , le plan parfait du monde ou ses imperfections, la vie présente ou la vie future. Ainsi, la science ramène l'unité dans nos croyances.
IV. Mais cette unité est fausse, achetée au prix de la vérité. Les croyances détruites revivent, et plus d'une fois inquiètent Pesprit : on ne pouvait les admettre, on ne peut non plus les rejeter. Que faire? Les forcer de vivre ensemble, en les accordant; montrer que la contradiction est seulement apparente, et qu'au fond toutes ces vérités bien entendues vont ensemble ; qu'il en est de l'ordre de la raison comme de l'ordre des phénomènes célestes, où deux forces opposées , celle qui
éloigne do centre et celle qui y ramène , produisent par leur combat ce beau systàme que nous voyons; enfin y que la vraie unité n'est pas confusion mais harmonie. En conséquence, on concilie toutes les vérités. Voltaire essaye tour à tour chacun de ces partis , et flotte entre tons y sans pouvoir se tenir à aucun. Trop philosophe pour se contenter d'abord du pur sens commun ^ il voit là difficulté d'en accorder les principes, et dans une foule de passages, il la montre à nu. Pais il cherche à s'en tirer, et alors il a ses bons et ses mauvais jours. Dans les mauvais jours , Tàme est une fonction du corps , et meurt avec lui y comme le son avec Tinstrument^ la liberté s'évanouit dans la série des causes naturelles, et le monde est la proie du mal. Dans les meilleurs jours, ou bien « après avoir cassé son fil, » il en revient à la croyance des simples, « aux arguments de bonne femme ^ » ou, plus hardi, il concilie le libre arbitre avec Tordre général, avec la prescience et la providence divine, il admet le mal condition du bien dans l'univers, et la vie ftiture complément nécessaire de la vie présente , pour effrayer les méchants. Et il faut avouer qu'il a été souvent hardi jusque-là. Pour ne dter que lés plus grands de ses traités philosophiques, toute sa correspondance avec Frédéric sur la liberté, les S^t discours en vers sur l'homme, le Poème sur la loi naturelle et V Histoire de Jenni, sont dans cet esprit.
Voilà quelle est la philosophie de Voltaire , et quel est l'esprit qui l'a produite. C'est simplement le bon sens, qui, indépendant de tous les systèmes, repousse l'exagération et l'erreur, de quelque côté qu'elles viennent, de l'idéalisme ou de l'empirisme.
Voltaire, en effet, n'est content ni de Descartes, ni de Locke, et se borne à rétablir une à une les vérités du sens commun sur la foi de l'évidence naturelle, chacune portant avec elle sa lumière, se justiGant par elle-même > isolée, indépendante. Même il essaye de les 'montrer ensemble, formant un concert; mais là il faiblit, et, malgré d'heureuses rencontres et de beaux mouvements, il n'atteint pas Rousseau , la belle profession de foi du vicaire savoyard.
Il n'en a pas moins une place distinguée dans l'histoire de |a philosophie moderne : il l'arrête sur la pente oà l'idéalisme et l'empirisme la précipitent, et la remet dans le bon chemin; il retient obstinéo^ent, avec l'opiniâtreté du bon sens, toutes les vérités premières que la réflexion emportée prétend lui arracher; et il réduit les systèmes à enfermer, à lier, à développer ces vérités premières.
Il est temps de voir Voltaire à l'œuvre pour convertir le monde à sa morale. Cette morale est tout entière en deux mots : tolérance et humanité. Ces deux mots renferment toute la morale humaine : s'abstenir et agir, ne pas violer la liberté, aider la liberté, et reviennent exactement à l'ancienne maxime : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fûit fait; faites h autrui ce que vous voudriez qui vous fût fait. Seulement, cette maxime est transportée de la vie privée dans la vie commune, et, par une grande entreprise, on ne se propose plus de réformer les membres du corps social, mais le corps même.
Voltaire eut l'honneur de vouloir cela et de l'accomplir. Mais aussi il combattit soixante ans, nuit et jour, soutenant par Ténergie de son
âme on corps mourant, le forçant de \ivre et de se tenir debout. L^histoire ne rapporte pas une latte pins longue, pins inexorable d'un homme pour une cause; et la cause était ici celle du genre bumain. Dans quelque pays, dans quelque siècle que fftt un droit opprimé, il le relevait; il vengeait ae la même plume les victimes de la barbarie de tons les temps, les familles innocentes réfugiées dans sa maison, et les protestants égorgés, il y avait deux siècles ^ dans la nuit de la Saint-Barthélemi. il n'obtint pas toujours justice, mais il la demanda toujours et Tobtint souvent. Il fit ce qu'eût fait tout homme généreux : il servit les innocents de sa fortune et de son influence ; il fit ce que lui seul pouvait faire en leur faveur, il souleva TEurope.
Rappelons les plus célèbres de ses clients :
D'abord le malheureux et innocent amiral Bing, sacrifié par la politique de Pitt.
Puis la famille Calas. Calas est un vieillard de soixante-huit ans, négociant protestant de Toulouse. Un de ses fils se convertit, un autre se pend dans la maison paternelle. L'opinion fanatisée accuse Jean Calas d'avoir tué son fils, pour empêcher son abjuration prochaine, et de s'être fait aider par un troisième 61s , Pierre. On voit même dans cet événement le prélude d'un massacre général des catholiques. Le capitoul David procède contre les accusés, qui sont mis aux lers. Les juges, à la majorité de huit voix contre cinq, prononcent. Le parle* ment confirme le jugement. On bannit Pierre, on enlève les filles à leur mère, et leur père , condamné à la roue, meurt en protestant de son innocence (1762). La mère vient à Paris , des avocats s'émeuvent en sa faveur; Voltaire prend en main cette cause et passionne l'opinion publique. Le conseil d'Etat appelle à lui l'affaire; deux ans après casse Tarrèt de Toulouse , revise le procès , réhabilite à l'unanimité la mémoire de Jean Calas , écrit en corps au roi , qui répare la ruine dé la famille. Le capitoul David meurt fou. Vollaire a donné à cette affdire trois ans de sa vie, et il disait, au rapport de Condorcet : « Durant tout ce temps, il ne m'est pas échappé un sourire que je ne me le sois reproché comme-Nun crime. » Voilà un bel acte et un beau mot.
Les Sirven. Une jeune servante protestante, de la même province, enlevée à ses parents, enfermée dans un couvent, s'échappe et se jette dans un puits. Sirven, son père, accusé, condamné à mort par contumace, se réfugie avec sa femme à Ferney. Sa femme meurt en roule de fatigue et de douleur; Voltaire le décide à comparaître à Toulouse, et, par son éloquence, par son influence, le fait absoudre.
Une famîHe de pauvres gentilhommes dépouillée par les jésuites. Voltaire les fait rentrer dans leur bien.
Le comte de Lally. Il est condamné à Paris (1766) pour sa conduite dans l'Inde; l'arrêt de mort ne cite aucun crime déterminé, annonce un simple soupçon , et s'appuie sur le témoignage d'ennemis déclarés. Voltaire plaide douze ans, et, pour sa récompense, il apprend, an moment de mourir, que l'arrêt injuste est cassé. On connaît les derniers mots que sa main ait écrits; ils sont adressés au fils de la victime : « Je meurs content : je vois que le roi aime la justice. »
Le chevalier de la Barre. En 1765^ trois jeunes gens d* Abbe ville ^ dont le plus âgé a dix-neuf ans , sont accusés d'avoir gardé la léte converle quand > à vingt-cinq pas, une procession passait; d'avoir chanté des chansons de corps de garde, moitié impies, moitié licencieuses, et, en conséquence, véhémentement soupçonnés d'avoir brisé un craciéx de place publique. L'évéque d'Amiens lance des monitoires ^ un lieutenant du tribunal de Vélection, Duval de Saucourt, conduit une enquête , et les juges d'Abbeville condamnent le jeune de la Barre à la question ordinaire et extraordinaire , à être décapité et brûlé; le jeune d'Elallonde à avoir la langue et le poing coupés, et être brûlé à petit feu (1766). Le parlement de Paris confirme la sentence. La Barre est exécuté; d'Etallonde s'enfuit près de Voltaire, puis, à sa recommandation près du roi de Prusse, qui le fait officier dans son armée. Voltaire ne cessa d'écrire et de s'agiter pour rendre odieux le supplice de la Barre et obtenir la grâce de d'Etallonde. Son premier vœu fut accompli , le second ne devait pas l'être.
Et Martin (1768), etMontbailli (1770), exécutés pour des crimes que les vrais coupables avouèrent plus tard; leurs biens confisqués, leur famille dispersée ! « Il ne s'agit que d'une famille obscure et pauvre de Saint-Omer; mais le plus vil citoyen massacré sans raison avec le glaive de la loi est précieux à la nation et au roi qui la gouverne. » (Méprise d'Arras,)
Enfin, les serfs du mont Jura. Les chanoines de Saint-Claude, en Franche-Comté, avaient des serfs; douze mille habitants étaient esclaves de vingt moines, et soumis, dans toute son étendue, au droit sauvage de main-morte. Voltaire devait protester contre la servitude, quelque part qu'elle fût; il le fit avec énergie, avec opiniâtreté. Il ne réussit pas pour le moment : il eut seulement la joie de voir le roi abolir la servitude dans ses domaines; la révolution de 1789, pénétrée de son esprit , décréta la liberté de tous les serfs dans toute la France.
Pour mieux dire, Voltaire n'a jamais eu qu'un seul client, la raison. Pour le servir, il a été infatigable, a On dit que je me répète, écrivaitil ; eh bien ! je me répéterai jusqu'à ce qu'on se corrige. »
Au nom de la raison, il réclame avant tout la tolérance, c'est-à-dire la liberté de conscience , la première des libertés, contre le fanatisme, qu'il appelait a la rage des âmes, » contre l'inquisition, ministre de ce fanatisme. Il vit l'impératrice de Russie, les rois de Danemark, de Pologne, de Prusse, et la moitié des princes d'Allemagne établir hautement la liberté de conscience dans leurs Etats, et Tinquisition désarmée même en Espagne.
En politique, il voulait le gouvernement anglais , « qui conserve tout ce que la monarchie a d'utile, et tout ce qu'une république a de nécessaire;» des lois uniformes; l'économie dans les finances; la suppression de la vénalité des charges.
En fait de justice, une réforme hardie sur cette maxime : a Punissez, mais ne punissez pas aveuglément; punissez, mais utilement. Si on a peint la justice avec un bandeau sur les yeux , il faut que la raison soit son guide. » — Une législation scrupuleuse sur la nature et la force des preuves : « La loi est devenue un poignard à deux tranchants, qui égorge également l'innocent et le coupable. » — Un conseil , un avocat
toujours permis à Taccosé. Le code criminel dirigé pour la sauvegarde des citoyens, comme en Angleterre; non pour leur perle, comme en France. — Point de procédures secrètes. « Est-ce à la justice à être secrète? Il n'appartient qu'au crime de se cacher. » — Suppression de la torture y « invention excellente pour sauver le coupable robuste , et pour perdre Finnocent faible de corps et d'esprit. » — Tous les arrêts motivés. — Prévenir les délits autant qu'il est possible, avant de penser à les punir ^ prévenir le vol en essayant de détruire la misère, qui y mène^ prévenir l'infanticide, par la création d'hospices pour les accou* chements secrets. — Proportionner les peines aux délits; ne point punir les petites fautes comme de grands crimes. — Supprimer des crimes qui ne doivent pas Tétre aux yeux de la société : Thérésie, le sacrilège , le suicide, les mariages des dissidents entre eux ou avec les catholiques. Ne point punir les dissensions d'école : «En fait de livres, il ne faut s'adresser aux tribunaux et aux souverains de TEtat que lorsque l'Etat est compromis. » — Supprimer des peines : la peine de mort, a sauf dans le cas où il n'y aurait pas d'autre moyen de sauver la vie du plus grand nombre, le cas où Ton tue un chien enragé. Dans toute autre occurrence, condamnez le criminel à vivre pour être utile; qu'il travaille continuellement pour son pays , parce qu'il a nui à son pays. Il faut réparer le dommage ; la mort ne répare rien. » — Supprimer les supplices recherchés : « Aucun supplice n'est permis au delà de la simple mort ; joindre la pitié à la justice. » — Supprimer la confiscation : les enfants ne doivent point mourir de faim pour les fautes de leur père. — En somme , diminuer le nombre des délits en rendant les châtiments plus honteux et ndoins cruels. « L'amour de l'honneur et la crainte de la honte sont de meilleurs moralistes que les bourreaux. » — En6n, selon Voltaire, la justice naturelle est au-dessus de la loi, et il faut désobéir à l'ordre injuste d*un pouvoir légitime. « Un crime est toujours crime, soit qu'il ait été commandé par un prince dans l'aveuglement de sa colère , soit qu'il ail été revêtu de patentes scellées de sang-froid avec toutes les formalités possibles. » (Voir Voyage de la Raison; — Prix de lajuitice et de V humanité; — Commentaire sur l'Esprit des lois, etc.)
Voilà, avec beaucoup d'autres réformes dérivées de celles-là^ ce que Voltaire entendait par civilisation, et désirait pour son pays. Il préparait ainsi la grande révolution de 1789.
Après cela on peut , si Ton veut , l'accuser de n'avoir pas de cœur. Sans doute il est bien d'être touché des souffrances que la nature et la fortune infligent aux hommes, maladies, ruines, pertes du cœur, et, selon ses forces , d'y remédier ; il est bien d'être un Vincent de Paul , une sœur de charité ; il convient à la créature de souffrir de la souffrance d'une autre créature. Il est des âmes moins tendres aux douleurs individuelles : passionnées pour la raison, sensibles à ses maux, blessées de ses blessures , elles ne sont émues que des grands intérêts , l'ordre, la justice, la dignité de l'espèce humaine, par une sensibilité plus haute, plus vaste et plus mâle. L'esprit humain plongé dans l'ignorance ou se débattant dans l'erreur, la liberté de conscience étouffée , la liberté personnelle enchaînée , des populalions frémissant ou végétant sous le despotisme, la justice muette ou instrument d'ini-