‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 4)Chapitre 27 sur 91 · POLYBE · texte numérisé non relu

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ment it marque, comme Platon et Aristote, les lois de cette transformation fatale qui fait passer tour à tour les Etats des excès de l'oppression aux excès de la liberté; mais il a introduit, ou du moins if a cru introduire dans l'histoire une méthode tonte nouvelle, la méthode qu'il appelle pragmatique , par opposition au genre plus éminemment narratif qu'avaient suivi ses prédécesseurs. Ce n'est pas assez, selon Polybe, que l'historien soit scrupuleux dans ses recherches, exact et véridique dans ses récits, impartial dans ses jugements ; il doit tendre surtout à instruction du lecteur par une attentive analyse des faits , de leurs causes et de leurs conséquences; il doit éclairer l'avenir de toutes les lumières que peut offrir l'étude du passé; il doit préparer à l'homme d'Etat des conseils précis, de sûres directions pour la conduite des affaires. Avec la prolixité qui est un des caractères de son style, Polybe insiste fréquemment sur les avantages de la méthode dont il s'estime, pour ainsi dire, l'inventeur; il ne manque aucune occasion de relever les erreurs des autres historiens, leur défaut de critique, leur complaisance à décrire les prodiges accrédités par la superstition populaire, leur négligence dans la recherche des causes qui ont produit la grandeur ou amené la perte des empires. Païen fort tiède dans ses croyances, ne considérant guère le culte que comme un moyen de contenir les passions du vulgaire et d'assurer à la morale publique une utile sanction, il reconnaît pour arbitre suprême de nos destinées la Fortune, déesse capricieuse plutôt que juste, qui voit avec jalousie les trop longues prospérités de l'homme, mais qui n'aime pas, non plus, lui infliger de trop longues misères. Cette divinité même, si vague et indécise que soit l'image qu'il s'en forme, il s'efforce de restreindre son domaine. Il veut qu'on ne l'invoque que dans les cas extrêmes, lorsqu'on a épuisé toutes les explications naturelles des actions et des événements. Par exemple, quand il voit la Grèce affligée d'un décroissement rapide de population, et manquant de bras pour la guerre comme pour l'agriculture, si on s'imaginait, dit-il, d'envoyer, à ce sujet, consulter les oracles, et leur demander des remèdes contre le fléau, ne secait-ce pas folie évidente? Les Grecs n'ont pas besoin de sortir dte chez eux pour trouver la cause du mal : elle est dans l'orgueil, dans I*a varice, dans tous les vices qui détournent l'homme d'avoir une famille et de la nourrir. Corrigeons-nous, et nous n'aurons pas besoin de devins ni d'augures.

Rien n'est plus sage, assurément, que cette règle de philosophie historique; rien n'est plus juste que l'application qu'en fait ici l'historien à sa propre patrie. Mais on sent aussi tout ce qu'a d'imparfait et de stérile une religion qui ne prête au Dieu souverain aucun plan , aucune prudence dans le gouvernement des affaires humaines, qui ne lui suppose ni affection pour sa créature ni discernement dans la répartition des biens et des maux qu'il lui envoie. La même froideur s'étend aux analyses savantes, dont Polybe fait ressortir des leçons pour le politique, pour le général, ou pour le simple citoyen. Soit qu'il apprécie les fautes commises dans une négociation ou dans une bataille , la cause des succès de Rome et des humiliations de la Grèce, ou les vices de l'organisation militaire de Carthage, on reconnaît partout chez lui une profonde ex-» périence des hommes et dfes choses : l'élève de Philopœmen, l'ami et* le

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compagnon d'armes des Scipions , savait mieux que personne les secrets de toutes les affaires, grandes et petites, dans cette mémorable époque où se décide le triomphe du peuple-roi sur le monde païen. Il faut avouer cependant que, même dans ses meilleures pages, l'impartiale exactitude de Polybe ressemble quelquefois à l'indifférence, et que, dans le jugement qu'il porte sur les révolutions dont il fut témoin, sa morale n'est trop souvent que la morale du succès. C'est ainsi qu'il discute avec la froideur d'un tacticien (liv. vin, c. l)les cas où Ton peut être honnêtement victime de la mauvaise foi d'un ennemi. C'est ainsi encore qu'ayant à juger la défection des Âchéens dans les dernières luttes de la liberté grecque contre les armes romaines (liv. xvn, c. 13), il entre, à ce sujet, dans une assez longue digression sur les traîtres; il se demande quels sont les hommes qui méritent ce nom (question délicate, il l'avoue lui-même) : ce ne seront ni ceux qui, au sein de la tranquillité publique , portent leurs concitoyens à faire alliance avec un roi, ni ceux qui leur conseillent d'abandonner d'anciens alliés pour s'en faire de nouveaux, plus utiles aux nouveaux intérêts de l'Etat, etc.; et apparemment il range dans cette classe les citoyens dont les intrigues avaient jadis livré les cités du Péloponèse à Philippe, car il reproche amèrement à Démosthène d'avoir flétri les citoyens qui écartèrent de leur patrie les maux que l'orateur athénien pouvait attirer sur la sienne, si elle n'eût trouvé dans le roi de Macédoine un vainqueur clément et généreux. On sait comment Démosthène a réfuté d'avance, dans son plaidoyer sur la Couronne, cette énervante doctrine, bonne peut-être alors pour les pauvres républiques d'Argos ou de Messène, mais indigne , assurément , de la ville qu'illustraient et que soutenaient encore tant de grands hommes. En général, ce n'est pas sans douleur qu'on voit Polybe se résigner si facilement à l'humiliation de la Grèce, de la Grèce bien dégénérée sans doute, mais que lui-même, enfin, il honore dans sa défaite par des talents divers et par de réelles vertus. Qu'il oppose à la mauvaise foi trop commune chez les Grecs la sévère fidélité des Romains à leur parole {Voyez liv. yi, c. 56), on comprend ce témoignage d'une âme honnête, sqr qui la vérité a plus d'empire que tous Tes regrets que peut lui inspirer le patriotisme; mais, lorsque ailleurs (liv. xxiv, c. 9), il raconte le fameux trait de Scipion l'Africain refusant de rendre ses comptes, en déchirant les registres à la vue de tous , et répondant par une dédaigneuse ironie aux légitimes plaintes du sénat; lorsqu'il déclare avoir décrit en détail cette scène « pour rendre horomage à la gloire d'un illustre mort, et pour exciter les générations futures aux belles actions , » ne reconnaîton pas dans ce dernier trait la complaisance d'un client intime des Scipions?

Quant à l'originalité même de la science pragmatique, dont Polybe est si fier, elle semble assez contestable. Plus d'un historien, avant Polybe, et, pour n'en citer qu'un seul, Thucydide avait conçu l'histoire comme un ensemble où l'explication des faits devait avoir sa place à côté du récit. Polybe seulement accorde à cette philosophie pratique de l'histoire plus de place qu'elle n'en avait obtenu chez ses devanciers; il en fait l'objet principal de son attention et de ses recherches. Par là, il peut être digne de compter parmi les ancêtres de Machiavel. A le

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