‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 4)Chapitre 35 sur 91 · POUILLY · texte numérisé non relu

POUILLY

tièrement à des études philosophiques et littéraires, et fut reçu membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1722. Mais déjà le travail avait fatigué sa santé. Pour la refaire, il parcourut le midi de la France , puis l'Angleterre où il visita , entre autres personnages , lord Bolingbroke et Newton. Nommé, à son retour en France, lieutenant général de Reims, il signala son administration par des améliorations et des embellissements dont les habitants de celte ville gardent encore aujourd'hui le souvenir.

Cet écrivain, contemporain de Vauvenargues , mais peu célèbre comme philosophe, mérite pourtant une place dans l'histoire de la philosophie par la précision , la netteté de ses idées , par la douceur même des théories qu'il essaya de répandre, par la clarté de ses écrits, et surtout par la pensée qui domine dans le seul ouvrage de lui dont nous ayons à nous occuper ici. Ce livre est sa Théorie des sentiments agréables. Il fut publié d'abord sous la forme d'une Lettre à lord Bolingbroke, dans un recueil de divers écrits sur l'amour, l'amitié, la politesse, la volupté, les sentiments agréables, l'esprit et le cœur. in-12, Paris, 1730.

La Lettre à Bolingbroke eut du succès , et les amis de l'auteur l'engagèrent d'en reprendre les idées sous une forme plus sérieuse et plus suivie. Il refit donc son livre, et, avec des additions nombreuses, le publia de nouveau sous le titre qu'il a conservé depuis, in-8°, Genève, 174*7; Paris, 1748 et 174*9. Une autre édition fut publiée en 1774, vingt-quatre ans après la mort de l'auteur. Dans cette dernière, le fond est toujours le môme; seulement les pensées y ont plus de développement; le stylç est aussi plus régulier, plus châtié; mais, en revanche, il a perdu un peu de sa vivacité.

Le livre des Réflexions sur les sentiments agréables se divise en six chapitres :

1°. La théorie des sentiments est du même genre que les sciences physico-mathématiques ;

2°. Du plaisir attaché à l'exercice des facultés;

3°. Des objets qui sont agréables par eux-mêmes, soit aux sens, soit à l'esprit;

4°. De l'agrément des biens utiles ;

5°. De l'auteur des sentiments agréables;

6°. Du plaisir attaché à la vertu.

Le titre de ces chapitres indique à lui seul l'ensemble de la pensée de l'auteur , le milieu d'idées , pour ainsi dire, où son esprit se meut, le caractère de sa philosophie. Comme la plupart des philosophes de cette époque, Levesque de Pouilly ne cherche qu'une chose dans la vie : la rendre aussi facile, aussi douce que possible. Et c'est dans ce but qu'il interroge la nature humaine, qu'il observe les divers mouvements, les diverses conditions, les diverses nuances de la passion. Il était persuadé que le seul tort d'Epicure est d'avoir borné l'ambition humaine à une sphère grossière, et de n'avoir pas insisté suffisamment sur le prix et l'étendue des plaisirs de l'esprit. Il voulait mettre en lumière le plaisir attaché à la vertu, et, par cet accord du bien et du bonheur, fonder les principes d'une morale exacte et douce à la fois.

Tout ceci n'est pas nouveau; et si Levesque de Pouilly n'avait eu

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que cette pensée, on l'eût facilement oublié comme tant d'autres. Mats, en creusant son idée, H rencontre une veine originale qui , vtr sa date surtout, n'est pas sans mérite. C'était l'époque où l'esprit d'observation oomatençait d'être appliqué avec succès aux sciences naturelles. Le grand nom de Newton sortait déjà de ta foule avec éclat. Levesque de Pourilly eonçut l'idée formelle d'abandonner cet esprit systématique , qui jusqu'alors avait dominé dans les recherches des philosophes, et de soumettre ces recherches à la pure observation des faits. Son idée, qu'il expose explicitement, est que, dans cette voie, la théorie du sentiment (et par ce mot il entendait tous les phénomènes internes) est susceptible dune certitude pareille à celle des sciences naturelles, qu'il appelle physico-mathématiques.

0r, c'est la première fois au xviii8 siècle que nous rencontrons cette îûêe exprimée d'une manière aussi formelle et aussi décisive; car, si elte est en germe dans Bufûer, elle n'y est pas avec cette idée dune certitude analogue à celle des sciences naturelles. Les écossais seuls , plus tard , à dater de Reid , ont repris cette pensée.

Comment Levesque de Pouilly mit-il à exécution son idée? C'est attrtre chose. En parlant des plaisirs attachés à l'exercice de nos facultés, etc., il montre une science psychologique bien imparfaite. Son observation est souvent superficielle. Mais ce qui est remarquable , c'est qu'il essaye de temps en temps des descriptions psychologiques telles que les entendait Jouffroy. Il expose les faits avec clarté, avec simplicité; il essaye de les analyser, et rencontre de la sorte des vues souvent intéressantes.

Là est, selon nous, le vrai mérite du livre de Levesque de Pouilly. C'était, qu'on nous passe le mot, un bon exemple plutôt qu'un livre savant et profond.

Quand on le lit avec attention , on ne peut d'ailleurs s'empêcher d-ôtre frappé de la faiblesse et de la légèreté de la philosophie de l'agrément et du plaisir , qui était le fond de cette société aristocratique des Bolingbroke, des Helvétius, des Gibbon, etc.; société charmante, heureuse, paisible, qui ne voyait pas le côté sérieux de la vie, et qui prenait pour un temps de plaisir et de repos ce qui est un temps de labeurs et d'épreuves. F. R.

PRÉDESTINATION. Le mot prédestination appartient à la langue théologique plutôt qu'au vocabulaire de la philosophie ; mais comme nous lui reconnaissons une acception distincte, et qu'il désigne un ordre d^idées voisines de certaines questions philosophiques , nous allons déterminer cette acception et en discuter l'étendue, sans empiéter sur le domaine des croyances révélées. Ce mot a un sens analogue à celui de fatalisme, mais plus restreint : c'est une sorte de fatalisme appliqué à l'individu. Cependant, lorsque l'on considère que le fatalisme est surtout la négation du libre arbitre, et que le libre arbitre n'appartient qu'à l'homme ; qu'ainsi le fatalisme semble aussi ne se rapporter qu'à lui , on est tenté de ne voir dans la prédestination qu'un mot différent pour exprimer la même chose. Nous croyons , néanmoins, que l'on se tromperait en ne tenant point compte de la nuance qui les distingue.

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Le mot fatalisme entraîne en effet l'idée de l'absence de toute liberté dans les actes de l'homme ; mais , en même temps , il suppose que ces actes , accomplis nécessairement , entrent dans un système général de faits préordonnés qui constituent le développement inévitable de la destinée de l'individu et de celle du monde. Le fatalisme est l'affirmation générale, à priori, que tous les faits qui se produisent dans l'univers , à quelque ordre qu'ils appartiennent , arrivent nécessairement ; la prédestination ne concerne que les faits relatifs à l'individu : elle est donc contenue dans le fatalisme, comme une idée particulière dans une idée générale , et en même temps la prédestination une fois admise, conduit, par une induction rigoureuse , au fatalisme. Il y a donc d'abord entre le fatalisme et la prédestination , une première différence , qui est celle du général au particulier ; cette différence n'est pas la seule. Le fatalisme s'applique à la fois à l'ensemble et aux détails , quels qu'ils soient , des faits qui se produisent dans l'universalité des choses ; la prédestination ne s'applique habituellement qu'à l'ensemble résultant de la vie de l'individu : on le dit prédestiné à la gloire, à l'obscurité, à la richesse, à la misère, etc.... On ne dit pas que les détails de sa vie sont prédestinés , que tel ou tel de ses actes est prédestiné ; le mot de prédestination s'applique à l'homme et ne s'applique point aux faits. 11 est vrai qu'il y a ici une sorte d'inconséquence : car plusieurs des résultats généraux de la vie d'un homme ont été nécessairement amenés par des faits qui devraient être dits prédestinés aussi bien qu9 lui ; et si la gloire a dû nécessairement couronner la vie de tel ou tel homme, les travaux et les actes par lesquels i! Ta méritée ont dû être prédestinés avec la même nécessité que cette gloire. Nous signalons cette inconséquence; mais quelle qu'elle soit , il n'en reste pas moins vrai que tel est le sens restreint du mot prédestination.

La prédestination est entrée dans le domaine de la théologie et de la religion chrétienne par ce passage de saint Paul dans son Epître aux Romains (c. vin, i 29 et 30) : « Ceux qu'il a connus dans sa prescience , il les a aussi prédestinés, pour être conformes à l'image de son fils, afin qu'il fût l'atné entre plusieurs frères. Et ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés, il les a aussi justifiés, et ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés. » L'Eglise, dans sa sagesse pratique, a toujours pris soin d'adoucir ce qu'il y a d'exclusif et d'absolu dans ces paroles ; mais les sectes sorties de son sein n'ont pas imité cette prudence, et souvent, par un esprit d'opposition difficile à justifier, elles ont défendu le dogme de la prédestination avec un zèle qui ne laissait guère à la liberté morale que«ce qu'il lui fallait de vie pour s'abdiquer elle-même. 11 est vrai que saint Augustin, pressé par les pélasgiens ses adversaires , n'avait pas toujours suffisamment ménagé le libre arbitre , et on ne pouvait s'attendre à ce que ceux qui se disaient exclusivement les défenseurs de la grâce ne missent pas en avant , dans tout ce qu'elle avait de favorable pour eux , une semblable autorité. La réforme du xvic siècle se montra surtout fidèle au dogme de la prédestination : Luther en fut le défenseur fanatique , et Calvin le surpassa encore dans le zèle de sa polémique. Les mêmes inspirations de prudence , qui avaient dirigé la conduite de l'Eglise

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