PÉTRARQUE. Î
et l'Italie du nom de Laure et du sien. Rome lui offrit la couronne de poëte , et il la reçut au Capitole , le jour de Pâques 1341. Depuis il séjourna dans les principales villes d'Italie , partout admiré et fêté , envoyé en ambassade par plusieurs souverains , et toujours épargné des guerres civiles et étrangères, alors si fréquentes partout. Il laissa sa précieuse bibliothèque à la république de Venise , et mourut d'apoplexie à Arqua, près de Padoue, le 18 juillet 1374, au milieu de ses chers manuscrits grecs et romains.
Ce poëte, tour à tour amoureux, gracieux et religieux, fut le représentant et le dictateur de la république des lettres au xive siècle , le prince des érudits, des critiques et des moralistes. Sa vie, cette vie si pleine et si diversement agitée , si studieuse surtout , à la fois un voyage continuel et un constant soupir pour l'affranchissement de l'Italie , est liée à tous les hommes célèbres , à tous les événements mémorables de ce temps orageux dont elle forme elle-même une grande époque. Sa correspondance immense , universelle , est une image curieuse et fidèle de l'esprit humain au xive siècle.
Le but poursuivi par Pétrarque , à travers toute l'Europe , était de ranimer l'élude des lettres grecques et latines. Lui-même avait appris le grec du moine Barlaam et de Léonce Pilale, de Thessalonique. Découvrir, recouvrer, sauver, conserver, publier, répandre les œuvres des anciens ; en conseiller, en faciliter l'élude , en inspirer le goût ; puis , à l'aide de la poésie , de l'éloquence et de la philosophie antiques , combattre le pédanlisme de l'école , les froides et arides formules de la scolastique ; remplacer le règne du syllogisme , l'esprit de dispute par le culte libre et enthousiaste du beau, du vrai, du bien ; l'argumentation par la rêverie , la dialectique par de poétiques aspirations j substituer enfin Athènes à la Sorbonne , Platon et Cicéron a Aristote et à Àverrhoès, tel était le dessein général de l'activité dont Pétrarque fut l'auteur ou le centre. A cet égard , Pétrarque va beaucoup plus loin que Dante , lequel attaque la barbarie intellectuelle , sans attaquer l'école ni Aristote. Pétrarque est le chef d'une réaction platonicienne contre le péripatétisme officiel : il est le principal devancier de l'Académie florentine des Médicis.
Mais Pétrarque ne fut pas seulement chef d'opposition , il fut fondateur d'école. Lui-même se croyait aussi propre à la philosophie morale qu'à la poésie : Ingenio ad moralem prœcipue philosophiam apto. Il créa dans cette partie des sciences philosophiques une sorte d'école moitié poétique , moitié religieuse , dont les disciples les plus éminenls ne parurent qu'au xvie siècle, moins encore en Italie que dans le reste de l'Europe. Il n'est pas aisé de définir ce qui distingue ce groupe d'hommes et d'écrits , tant il réunit de caractères divers et de tons variés. On peut dire, toutefois, que le platonisme , la doctrine exposée au Banquet, en constitue le fond ou le point de départ. Le Cantique des cantiques, les Pères de l'Eglise, saint Augustin, gloriosissimus Pater Augustinus, puis saint Bernard , donnent à pet idéalisme renouvelé un tour plus pratique , plus ascétique ; ils rendent celte mysticité élégiaque , parfois erotique , toujours lyrique , chrétienne et orthodoxe. Un élément chevaleresque , héroïque , emprunté aux troubadours , s'ajoute à ces deux premières tendances. Le
philosophe , heureux de dévouer à sa dame sa vie comme sa pensée , devient ainsi tour à tour le chevalier de la Vérité, de la Charité, de la Beauté céleste. L'habitude de l'allégorie, qui appartient au moyen &ge autant qu'à l'Orient , change l'amour sentimental , romanesque , mélancolique , inspiré par une mortelle, par tnadonna Laura, en un amour idéal , spirituel , évangélique , dont la sagesse éternelle est l'objet. La souveraine perfection est tantôt une personne, tantôt une idée ; l'idée, le type accompli , s'incarne dans la personne ; la personne n'est que l'idée vivante, le type réalisé. D'ordinaire, cette personne est une femme; le plus rarement c'est la Divinité même; pour les uns c'est Pallas , pour les autres la Vierge Marie ; toujours c'est , comme la Vérité, une vierge d'une beauté ineffable, mulier inenarrabilis claritatis. Mais s'il y a diversité quant à la nature de l'objet adoré ,. il n'y en a point à l'égard des moyens de s'y unir. Ces moyens se réduisent à l'amour, à un amour enthousiaste et contemplatif , tel que celui des modernes quiétistes. La philosophie morale, par conséquent, ne sera qu'une recherche passionnée, et rêveuse à la fois , de la sagesse , ou de la félicité en Dieu , un amoroso uso di sapienza in Dio. Le moraliste s'appliquera, non-seulement à définir avec justesse le bien et le mal , mais à enflammer les hommes d'une ardeur exclusive pour la vertu , à les embraser des feux de l'héroïsme. En présence des secrets tourments de notre âme, occasionnés par le problème de sa destinée, en présence des mystères de la vie et de La mort , en présence des abtmes de la Providence invisible , mais toujours agissante , le moraliste doit nous changer en une fontaine d'amour, inépuisable en noblesse de cœur et en béatitude.
Tous ces aspects différents se rencontrent dans les écrits philosophiques de Pétraraue. Ses ouvrages italiens sont dominés par le côté terrestre et mondain de l'amour platonique; ses ouvrages latins, par le côté religieux et mystique. Mais dans ses livres latins il y a de même mélange et confusion entre les deux caractères, avec cette différence , pourtant , que ses productions dernières réfléchissent plus purement , plus complètement l'amour de la beauté inciéée et absolue , de la vérité idéale et parfaite , le vertueux et austère amour du vrai Dieu.
Nous allons rapidement indiquer le contenu de ces écrits, en commençant par ceux où l'adoration de Laure est encore étroitement unie & l'adoration de la sagesse invisible.
1°. Les Six Triomphes , qui sont restés inachevés et qui ne furent publiés qu'après la mort de Pétrarque. Le premier de ces Triomphes représente l'amour comme le maître de tous les mortels ; le second montre Laure victorieuse de l'amour; le troisième, la mort victorieuse de Laure ; le quatrième , la gloire triomphant de la mort ; le cinquième, le temps l'emportant sur la gloire ; le sixième, la Divinité maîtresse du temps, et par conséquent de toutes choses.
2°. La Vie solitaire (de Vita solitaria) est un traité en deux livres adressé à un fidèle ami de Pétrarque , Philippe de Cabassoles, évêque de Cavaillon, C'est la retraite de Vaucluse qui inspire cet éloge de la solitude ; c'est l'antiquité qui en fournit les principaux éléments , les exemples des sages. Dans le premier livre , l'auteur s'abandonne aux
flans de son imagination éloquente , pour montrer que l'homme est né pour la vertu ; que les villes et les cours ne permettent pas de cultiver la vertu ; qu'il faut donc vivre loin de la société. Le second livre est tout historique et plein d'érudition.
3°. Le traité de Otio religiosorum, adressé au frère de Pétrarque, chartreux de Montrieu , est plus théologique que philosophique ; il contient cependant des parties intéressantes sur la méditation et la contemplation, sur la philosophie religieuse, sur celle des Pères, etc.
4°. Les deux livres intitulés Remèdes contre l'une et Vautre fortune (de Rmediis utriusque fortunes) , adressés au proscrit de Vérone, Àzon de Corége , autrefois maître de Parme , sont une imitation de l'ouvrage de Boéce. Ils se composent , le premier, de cent vingt-deux dialogues ; le second , de cent trente-deux , et doivent établir comme maxime , que tous les biens terrestres sont bornés et périssables , et qu'il n'est point de maux sans remèdes. Pétrarque envisage successif vement tout ce qui semble assurer le bonheur ici-bas , et conclut que toutes les félicités mondaines ne sont que des biens dangereux pour la vertu , parce qu'elles nous asservissent aux passions. Puis il énumère les peines et les souffrances des hommes , auxquelles le sage se dérobe 9 en considérant l'adversité comme une école bienfaisante pour le cœur et pour la volonté.
5°. Le X>e sua ipsius et multorum ignorantia , composé dans la retraite d' Arqua: , est un écrit très-important pour connaître l'état de la philosophie italienne au xive siècle. C'est une réponse savante et véhémente aux péripatéticiens, qui avaient déclaré Pétrarque un homme sans lettres, parce qu'il avait refusé de jurer , sur la foi d'Aristote, dei Aristotelis. Il soutient contre eux que le vrai penseur se range du côté de Platon et de Cicéi on , à l'exemple des Pères mêmes , qui trouvaient les académiciens , non - seulement plus riches et plus agréables , mais plus conformes au christianisme.
6°. Dans les deux opuscules politiques de Republiea optime admi* nistranda et de Officia et virtutibus imperatoris , Pétrarque rassemble les principales maximes de Platon et de Cicéron sur la politique et le gouvernement, sur les droits et les devoirs des peuples comme des princes. Ce double cadre offre le tableau de l'indépendance et de le liberté , du patriotisme et de la félicité publique, tels que pouvait lès concevoir un platonicien du xiv° siècle, ami dévoué de tout progrès populaire : c'est une production fort supérieure au de Monarehia de Dante.
7°. Les trois colloques de Contemptu mundi forment une sorte d'autobiographie dans le genre des Confessions. Saint Augustin y est l'interlocuteur de Pétrarque en présence de la Vérité. Ces trois dialogues remplissent trois jours. Le premier prépare la conversion de Pétrarque, dont la vie avait été si orageuse. Le second représenta Augustin passant en revue tous les vices dont l'Ame de Pétrarque est dominée , et que Pétrarque avoue. Le troisième et le plus intéressant rend compte des amours de Pétrarque , explique la cause du changement qui va s'opérer dans ça vie comme dans ses études , et as* signe à ses soupirs, pour unique objet, la beauté infinie, la sagesse divine.