‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 4)Chapitre 45 sur 91 · PSELLUS · texte numérisé non relu

PSELLUS

cinq mots élémentaires, et de VOrganon d'Aristote, .ressemblent à des compositions d'écolier. Les Commentaires sur le traité de l'Interprétation et sur la Physique d'Âristote , bien inférieurs , sous tous les rapports, à ceux d'Ammonius et de Simplicius, offrent du moins l'intérêt d'une discussion assez régulière. Ils appartiennent à cette classe innombrable de commentaires où les docteurs du moyen âge s'attachaient simplement à expliquer pour leurs disciples les difficultés du texte d'Aristote : nulle érudition historique, si ce n'est çà et là quelques souvenirs des Dialogues de Platon; nulle critique, nul sentiment des progrès de la science. En Orient, comme en Occident, le Stagirite est devenu le maître par excellence, un oracle dont les paroles sont articles de foi. Quant à l'ancienne mythologie grecque , dont les alexandrins s'étaient si fort préoccupés pour la concilier avec leur mysticisme , au moyen de l'interprétation allégorique, trois courtes dissertations de Psellus sur les fables du Sphinx, de Tantale et de Circé, et son analyse du traité de Porphyre «tir l'Antre des Nymphes décrit dans YOdyssée d'Homère, nous montrent que notre savant professait sur ce sujet les opinions séculaires de l'école. On s'étonnerait davantage de le voir commenter aussi par l'allégorie le Cantique des cantiques, si l'on ne savait que les Pères de l'Eglise avaient, depuis longtemps , donné l'exemple d'appliquer aux livres sacrés la même méthode qu'appliquaient les païens aux œuvres de leurs vieux poètes.

L'ouvrage le plus instructif de Psellus est son recueil de Questions sur toute espèce de sujets, compilation fort analogue à celle que nous avons sous le nom de Problèmes parmi les œuvres d'Aristote. L'auteur, qui, du reste, a sous les .yeux ces Problèmes d'Aristote et y fait plus d'un emprunt , traite sans aucun ordre une foule de questions de théologie , d'histoire naturelle , de philosophie, d'astronomie, etc. , le tout avec une certaine connaissance des anciens auteurs , parmi lesquels il cite Platon , Arislote, Cléanthe, Plotin, Jamblique, etc., mais souvent avec une concision excessive , souvent aussi avec une curiosité puérile , et sans trop s'inquiéter de concilier les divers chapitres où tant de sujets sont tour à tour effleurés. C'est ainsi qu'après avoir débuté par des doctrines du christianisme le plus orthodoxe , il discute comme un païen sur la manière dont s'est composé le monde ; puis il se demande si l'âme a un principe hors d'elle-même , si elle se change en ange, si c'est elle qui se sépare du corps, ou si c'est le corps

Ïui se sépare de l'âme, etc. A chaque instant les souvenirs de Platon et 'Aristote se substituent involontairement dans sa pensée aux leçons de la Bible et des prédicateurs chrétiens. Quelques pages de cet étrange recueil paraissent pourtant originales , par exemple , celle où il donne de la nature une définition excellente et fort semblable , pour le fond , à celle que Buffon a éloquemment développée. Mais Psellus se montre partout ailleurs si pauvre d'idées personnelles, qu'on hésite à lui faire honneur des choses mêmes que l'on ne trouve que chez lui et auxquelles on ne peut assigner avec certitude une origine plus ancienne.

Enfin , on peut rattacher eftcore, mats moins directement, à 1 histoire de la philosophie , le dialogue «tir l'Opération des démons , où sont décrites avec d'assez vives couleurs les abominables superstitions d'une secte d'illuminés , dors célèbre , aujourd'hui tombée dans fou-

bli. L'auteur y expose encore, par la bouche d'un de ses personnages, avec une crédulité qui ne semble pas feinte, certaines vertus particulières aux démons.

Depuis longtemps publié, mais avec négligence, ce dialogue a trouvé récemment, dans M. Boissonade, un éditeur habile et consciencieux (Nuremberg, 1838). Le célèbre philologue, qui s'est depuis longtemps donné pour tâche d'exhumer tous les livres grecs dédaignés jusqu'ici, à tort ou à raison, parles éditeurs, nous a, en outre, fait connaître plusieurs opuscules inédits de Psellus qui achèvent de peindre au vif le caractère du célèbre polygraphe : ce sont de petits abrégés de grammaire, de tactique, d'histoire naturelle , des déclamations scolastiques de la dernière puérilité, comme l'éloge de la puce et de la punaise , des allocutions à ses élèves pour les encourager au travail, ou pour les réprimander d'être venus trop tard à sa classe, etc. ; enfin neuf lettres, dont l'élégance maniérée rappelle à la fois et le mauvais goût qui régnait alors dans la littérature byzantine , et celui que nous avons vu régner plus tard , en France , dans la société des précieuses. M. Boissonade nous a aussi donné , dans ses Anecdota grœca (t. m, p. 200), un ouvrage inédit, en vers politiques, de Psellus, sur la grammaire.

Les Questions diverses n'ont été imprimées qu'une fois , et avec une traduction latine, par J.-A. Fabricius, au tome v de sa Bibliothèque grecque (édition originale). Quant aux autres écrits de Psellus , plusieurs rfe nous sont connus que par des traductions latines, et ceux même dont le texte grec a été publié auraient besoin d'être revus avec l'exactitude que la critique met aujourd'hui à ces sortes de travaux. En outre , il reste encore de ce fécond écrivain des ouvrages absolument inédits. Une édition complète de tous les ouvrages de Psellus serait désirable , sans doute ; elle épargnerait beaucoup d'ennuis aux amateurs de l'antiquité, qui sont forcés, pour le connaître, de fouiller péniblement bien des bibliothèques. Je n'ose croire, toutefois, que l'aperçu qu'on vient de lire encourage beaucoup un futur éditeur. En attendant que cet éditeur se présente et réalise cette difficile tâche , on devra chercher la liste des nombreux opuscules de Psellus dans le Lexique bibliographique de Hoffmann, et déplus amples détails sur sa biographie , soit dans la diatribe de L. Âllatius , de Psellis, insérée au tome v de la Bibliothèque grecque de Fabricius (édition originale) , soit dans l'édition de cette même Bibliothèque par Harlès , t. x , p. 41-97 , où l'on renvoie aux autres biographes qui ont traité de Psellus.

Il n'est pas inutile d'observer, en terminant, que Michel Psellus a été quelquefois confondu avec Michel d'Ephèse, dont nous avons des scolies sur quelques ouvrages d'Aristole. E. E.

qui a pour objet la connaissance de l'âme et de ses facultés considérées en elles-mêmes et étudiées par le seul moyen de la conscience. Les autres branches de la philosophie se rapportent, non à l'âme toute seule, mais à son principe, à sa destinée, à ses rapports avec les autres

êtres ; non à ses facultés proprement dites, mais aux lois qui les régissent , aux fins qu'elles doivent se proposer, aux objets qu'elles peuvent atteindre. Par là, la psychologie occupe nécessairement la tête et devient l'introduction ou le premier chapitre de la philosophie tout entière : l'âme qui se connaît et s'observe elle-même à l'aide de la conscience, ce n'est pas autre chose que ma personne , ce n'est pas autre chose que moi considéré dans la sphère de mon existence propre. Or, si je ne sais pas d'abord que je suis et de quelle nature je suis, c'est en vain que je chercherai à découvrir d'où je viens, où je vais, ce que je dois faire , ce que je puis savoir, quelle place je tiens dans l'univers.

Le nom de la psychologie est assez nouveau : car ce n'est qu'à la fin du xvie siècle , si nos recherches ne nous trompent pas , qu'un philosophe allemand, appelé Goclenius, l'inscrivit pour la première fois en tête d'un de ses ouvrages : WuxoXcfya, hoc est de hominis perfections, anima, ortu, etc., in-8°, Marbourg, 1590. Mais la science que ce nom désigne est aussi ancienne que la philosophie : car elle n'est que la philosophie même, considérée dans son élément le plus indispensable, c'est-à-dire dans les facultés dont elle est obligée de faire usage , dans les principes d'où découlent et auxquels se ramènent tous ses résultats. Est-il possible, en effet, de ne pas apercevoir tout un système psychologique, toute une théorie de la nature et des facultés de l'âme, principalement de l'intelligence, dans les systèmes de Pythagore, de Parménide, de Démocrite, d'Empédocle, d'Anaxagore? Quant à Socrate, ce n'est pas au hasard, et comme par surprise, qu'il a admis la psychologie ; il a nettement indiqué son objet et son principe et Ta présentée comme la base de toute recherche philosophique en appelant d'abord l'homme à la connaissance de lui-même. Après lui , les observations psychologiques prennent de plus en plus de place dans la philosophie, et il ne serait pas difficile de recueillir dans Platon, dans Aristote, chez les épicuriens, les stoïciens, les alexandrins, les sceptiques, autant de corps de doctrine parfaitement distincts où les facultés de l'âme humaine sont scrupuleusement analysées et classées. La maxime que Socrate avait proclamée dans l'antiquité, Descartes la renouvela dans les temps modernes, en lui donnant l'évidence et la précision d'un axiome de géométrie. Par le cogito,ergo sum, ou en montrant que la conscience est le seul fondement sur lequel repose la certitude de notre existence , et par suite celle des autres êtres , il a fait de l'observation de soi-même , de l'analyse de la pensée , le début nécessaire et la partie la plus essentielle de la philosophie. En effet, autant vaudra cette analyse, autant vaudront les conséquences que nous en pourrons tirer relativement à Dieu, à la nature, à la substance de notre être , à la fin qui nous est proposée , puisque de toutes ces choses nous ne savons absolument rien que par les idées qui sont en nous, que par la connaissance que nous avons de notre propre pensée. Aussi la psychologie prit-elle dès ce moment un essor auparavant inconnu, comme on peut s'en assurer par les œuvres de Malebranche, d'Arnauld, de Leibnitz, de Locke, de Berkeley, de Hume; mais ce n'est guère qu'à la fin du dernier siècle, principalement en Allemagne et en Ecosse, dans l'école de Kant et celle de Reid, qu'elle est devenue

une science tout à fait distincte ; et c'est encore beaucoup plus tard qu'elle a été reconnue dans l'enseignement à sa place légitime et sous son véritable nom. Conformément à une tradition très-ancienne , la philosophie, avant cela, ne comprenait que trois parties : la logique, la métaphysique et la morale, auxquelles se mêlaient , sans ordre et sans méthode , les observations psychologiques dont chacune de ces sciences était obligée d'emprunter ses principes.

Après la définition que nous venons de donner et les considérations historiques qui la justifient, plusieurs questions se présentent à l'esprit. 1° Quand on la compare, soit aux connaissances qui composent le domaine propre de la philosophie , soit à des connaissances étrangères, à la physiologie, par exemple, la psychologie forme-t-elle une science véritablement à part et qui ne peut se confondre avec aucune autre? 2° Quelle est l'étendue, la circonscription et l'organisation de cette science? Quels sont les problèmes ou les faits qu'elle embrasse, et quel est l'ordre dans lequel elle les doit disposer? 3° Quelle est la méthode dont elle doit faire usage, et comment cette méthode doit-elle être employée pour sofûre également à toutes les parties de la science? Tant que ces questions n'ont pas été résolues, la psychologie et la philosophie tout entière, contestables dans leur existence même, n'ont pour règle et pour guide que le hasard. Nous allons essayer de les traiter successivement, dans la proportion que nous impose la nature de ce Recueil.

1°. Il faut rendre celte justice à la raison de notre temps et aux progrès que noas avons faits dans la conùaissauce de la nature, qu'ils ont discrédité complètement ces vieilles hypothèses qui , telles que Yatomisme de Démocrite ou Yhylozoïsme de Straton, expliquaient les phénomènes de la sensibilité et de la pensée par les propriétés générales de la matière. Mais parmi les sciences naturelles, cultivées aujourd'hui avec tant de succès* il y en a une qui , placée en quelque sorte tout près de l'âme et constamment en relation avec elle , est très-portée à la revendiquer comme une partie de son domaine. C'est la physiologie ou la science de la vie et des fonctions organiques dans le corps humain. Cette prétention de la physiologie à absorber dans son sein la psychologie a été très-bien exposée et combattue avec beaueoup «de force par M. Jouffroy, dans son mémoire De la légitimité et de la distinction de la psychologie et de la physiologie (publié dans les Nouveaux mélanges et le t. xi des Mémoires de l'Académie des Sciences morales et politiques). «Que l'homme, dit M. Jouffroy, cette créature éminente, doive être l'objet d'une science spéciale, on n'en disconvient pas; mais que cette science puisse légitimement se subdiviser en deux autres, la physiologie et la psychologie, voilà ce que l'on conteste. En vain le sentiment d'une double nature dans l'homme apparait-il sous une forme ou sous une autre dans les opinions de tous les peuples ; en vain ce sentiment se faisant jour dans la science, y a-t-il introduit dès l'origine cette subdivision , et, plus puissant que toutes les objections, l'y a-l-il affermie; en vain a-t-il reçu du christianisme la consécration de la foi, et des plus grands esprits qui aient étudié la nature humaine, celle de la science; de nos jours encore, aux yeux de beaucoup d'hommes, ce sentiment n'est qu'âne fllmftoto, et la écrélité qu'il affirme qu'une apparence. A les en

croire, la nature humaine , étudiée de près, ne présente rien qui le justifie. On y trouve bien tous les phénomènes qu'on rapporte à l'âme; mais rien n'autorise à les attribuer à un être particulier, et à y voir autre chose qu'une des fonctions de la vie. Car, dire qu'ils sont dune nature spéciale, ce n'est rien avancer qui ne soit vrai des phénomènes de toute autre fonction, qui ont aussi leurs caractères propres. C'est de cette variété même que résulte la diversité des fonctions , qui n'ea, concourent pas moins toutes, chacune à sa façon , à une même fin. Au fond, la vie est une; c'est un mécanisme dont les fonctions sont les rouages; à ce titre, toutes sont égales; à ce titre, elles ne sont toutes que. les éléments d'une seule et même unité, qui , sous peine de n'être pas comprise, doit rester l'objet d'une seule et unique science, la science de la nature humaine. Les phénomènes qu'on rapporte à l'âme peuvent devenir l'objet d'une monographie ; l'importance et la variété de ces phénomènes peuvent prêter à cette monographie un intérêt très-grand; mais il n'y a pas plus de raison de 1 ériger en science particulière que celle de toute autre fonction. Le dédoublement de la science de l'homme en deux autres, la physiologie et la psychologie, peut donc trouver des prétextes, mais n'a point de fondement véritable dans la réalité ; la psychologie, quoi qu'on fasse, n'est et ne sera jamais qu'un chapitre de la science de l'homme. »

A l'appui de cette objection , un grand nombre de faits sont habituellement cités. On signale la dépendance qui existe entre les prétendus phénomènes de l'âme et les fonctions organiques. Celles-ci sont-elles troublées, affaiblies, supprimées; les mêmes accidents se manifestent dans ceux-là. Un organe de moins nous enlève tout un ordre d'idées et de sensations. Certaines maladies nous ôtent la mémoire, et d'autres la raison ; et sans la raison que devient la volonté? Ce que nous appelons l'esprit a son enfance, sa jeunesse, sa maturité, sa décrépitude comme le corps, et, par conséquent, comme la vie du corps , comme la somme des fonctions que nous observons en lui. De plus , un grand nombre de nos connaissances et de nos affections , des faits de notre sensibilité et de notre intelligence, ne peuvent pas plus se concevoir qu'ils ne peuvent exister sans le corps, c'est-à-dire qu'ils se rapportent toujours à quelque objet matériel, à quelque fait extérieur, qui, à son tour, suppose l'intervention des sens. Comment, en effet, s'occuper de la perception et de la sensation sans penser aux choses mêmes, aux qualités physiques et aux corps que nous avons perçus ou sentis, et, par conséquent, aux organes qui nous ont servi d'instruments ? Maintenant si l'on songe que la perception du monde sensible précède toutes nos autres connaissances, et que la sensation est antérieure à nos sentiments , n'est-on pas autorisé à généraliser cette observation , et à dire du sujet ce que nous disons des phénomènes , à considérer l'esprit comme absolument incapable de s'observer luimême ? Un célèbre physiologiste de ce siècle et un des ennemis les plus ardents de la psychologie, Broussais, a surtout été frappé de cette difficulté. 11 ne pouvait comprendre, disait-il, ces expérimentateurs d'une nouvelle espèce qui se ferment les yeux et les oreilles pour s'écouter penser. •

On remarquera d'abord que nous n'avons pas à traiter ici , quoique

nous y touchions de fort près, la question métaphysique de l'esprit et de la matière. Il ne s'agit pas de savoir si l'âme existe ou n'existe pas à l'état de substance indépendante, ou du moins séparable du corps ; si le corps pourrait être doué de la faculté fcde penser, de sentir et de vouloir ; mais si la pensée, la sensibilité, la volonté et tous les phénomènes du même ordre peuvent être l'objet d'une science distincte, et, autant que le permet l'harmonie générale des lois de la nature, indépendante de celle qui étudie la nutrition, la génération, la respiration, la circulation, en un mot, toutes les fonctions de la vie animale. Or, sur quel fondement repose en général la division des sciences ? Il suffît , pour que deux sciences soient distinctes , que les objets ou les faits dont elles s'occupent puissent être connus les uns sans les autres , fussentils d'ailleurs connus par le même sens ou la même faculté, et qu'ils obéissent, par conséquent, à des lois différentes : car c'est l'unité des lois qui fait surtout l'unité de connaissance ; il n'y a pas de connaissance véritable , digne du nom de science , sans lois. Prenez pour exemples la physique et la chimie. Voilà deux branches de connaissances qui ont certainement entre elles bien des points de contact. Elles reposent l'une et l'autre sur l'expérience des sens; elles se rapportent l'une et l'autre, non-seulement aux corps en général , mais souvent aux mêmes corps, la chimie organique pouvant être considérée comme une dépendance de la physiologie. Cependant elles forment deux sciences parfaitement distinctes. Pourquoi cela? Par cette seule raison , que la physique a pour objet les corps tout constitués, et la chimie les éléments qui entrent dans leur constitution, les matériaux plus simples dont ils nous offrent l'assemblage et les conditions sous lesquelles ces matériaux se combinent et se séparent. En effet, les propriétés et les lois qu'on observe dans l'un de ces états ne ressemblent pas à celles qui appartiennent à l'autre, et rien de plus légitime, de plus rationnel que de les séparer.

Les différencesqui s'élèvent entre la psychologie et la physiologie sont bien plus importantes et plus profondes : car ce qui les distingue, ce n'est pas seulement la nature des faits soumis à leurs recherches ; ce sont aussi les facultés par lesquelles ces faits sont portés à notre connaissance et les causes qui les expliquent. Les fonctions de la vie purement animale et les propriétés qui caractérisent les tissus organiques, les lois qui président à leur composition et à leur dissolution, ne peuvent pas s'observer autrement que par les sens , aidés de nombreuses expérimentations et d'instruments matériels. Les fonctions de la vie intellectuelle et morale ou les phénomènes de l'esprit ne sont connus que par la conscience. Pour savoir ce que c'est que le plaisir, la douleur, l'amour, la haine, l'admiration, le jugement, le raisonnement, la volonté, il n'est pas nécessaire que j'ouvre les yeux eHes oreilles ; je n'ai besoin ni du scalpel ni de la loupe; il me suffit de me recueillir, c'est-à-dire d'empêcher mon attention de se porter au dehors : car telle est la nature de ces phénomènes , que par cela seul qu'ils existent ils me sont connus ; la connaissance ou la conscience que j'en ai, fait partie de leur existence et se rencontre également chez tous, quoique plus ou moins nette, selon le degré d'observation et d'analyse dont on est capable. En est-il de même des faits qui appartiennent à

la vie du corps? Excepté les physiologistes, qui est-ce qui connaît la plupart de ces faits? nous parlons de ceux qui ne demandent pas le concours de la volonté et qu'aucune sensation particulière ne distingue. Les physiologistes eux-mêmes n'ont-ils pas ignoré pendant longtemps la circulation du sang et les fonctions du système nerveux? Nous ajouterons que la connaissance des facultés et des phénomènes de l'esprit n'a absolument rien à gagner à la connaissance des fonctions vitales. Sans doute il existe entre ces deux ordres de faits de nombreux et perpétuels rapports , dont l'étude est du plus grand prix pour le philosophe comme pour le physiologiste et leur offre à tous deux une sorte de frontière commune ; mais ces rapports ne changent pas la nature des faits mêmes, comme la comparaison établie entre deux quantités n'augmente ni ne diminue ces quantités. En effet , quoique la perception , comme nous en avons déjà fait la remarque , se rapporte aux choses du dehors et ne puisse se produire en nous sans l'intervention des organes , en aurons-nous une idée plus exacte, comprendrons-nous mieux comment elle nous représente le monde extérieur, comment elle nous introduit dans l'espace et ce que c'est que l'espace, quand nous saurons quel mécanisme, quel jeu de muscles et de nerfs la précède ou l'accompagne? On peut faire la même question pour la sensation et pour tout ce qui se rattache à cette manière d'être : plaisir physique, douleur physique, appétit, aversion. Qu'est-ce donc lorsqu'il s'agit de phénomènes plus relevés et sur lesquels les sens ne paraissent avoir aucune action, tels que le sentiment du vrai et du bien, la liberté, les idées de devoir, de droit, d'infini, etc.?

La distinction de la physiologie et Ae la psychologie se montre encore bien plus évidente lorsqu'on quitte le terrain des faits pour remonter aux causes. Quelle est la cause des fonctions de la vie ? D'où viennent aux diverses parties de notre corps et les formes et les propriétés qui les distinguent? Qu'est-ce qui donne aux poumons la force d'absorber l'air nécessaire à la respiration et au renouvellement du sang; au foie, celle de sécréter la bile; à l'estomac, celle de transformer les aliments dans la substance de notre organisation; aux nerfs , celle de transmettre les sensations et les mouvements? Nous l'ignorons, et sommes condamnés à l'ignorer toujours. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que la cause de tous ces phénomènes existe; qu'-elle n'est pas nous , puisqu'elle agit à notre insu, et souvent malgré nous ; qu'elle n'est pas, non plus , notre corps ou la totalité des atomes dont il est formé , puisqu'il est reconnu qu'ils se renouvellent plusieurs fois durant notre existence, et que la force qui les retient ensemble, sous des formes invariables , est précisément la cause que nous cherchons. Cette cause inconnue, nous la désignons sous le nom de principe vital y comme nous désignons sous celui de gravitation la cause inconnue des mouvements des astres. Nous connaissons parfaitement, au contraire, la cause à laquelle se rapporte le principe dans lequel se produisent les phénomènes psychologiques. Cette cause, ce principe, c'est moi-même, et il n*y a rien dont l'existence me soit plus assurée, et dont j'aie une idée plus exacte, plus infaillible que moi. Ce n'est pas d'une manière indirecte, ou par voie d'induction, en remontant des effets à la cause, ou des phénomènes au sujet; que j'arrive à sa-

voir que je suis; je le sais par un sentiment direct, par une aperception immédiate et inséparable de mon existence même: car, pour îûoi, être et savoir que je suis, mon existence et ma conscience sont un fait identique. Or, il ne m'est pas donné de savoir que je suis, sans que je sache, en même temps, de quelle nature je suis. La conscience, c'est la pensée; je me connais donc nécessairement comme un être pensant. En même temps que je pense, j'agis, je veux , je sens; je me connais donc comme un êlre sensible , actif et libre. Excepté pour lés rapports de l'esprit et du corps, terrain commun aux deux sciences, la psychologie n'a donc aucun besoin de la physiologie; et, toutes les fois que celle-ci a voulu usurper ses attributions, elle a été obligée de se créer d'abord, tant bien que mal, un système psychologique.

La place de la psychologie n'est pas moins distincte dans le cercle même de la philosophie, quand on la compare aux autres parties de cette science. Tenons-nous-en, pour un instant, à la division la plqs ancienne et la plus répandue, à celle qui réduit toute la philosophie à la logique, à la morale et à la métaphysique. 11 est bien évident que chacune de ces trois branches de connaissances s'appuie sur certains faits, sur certains principes qui ne peuvent êlre puisés que dans la conscience, ou, ce qui est la même chose, qui ne peuvent être constatés que par l'observation intérieure, parce qu'ils n'appartiennent qu'à 1 esprit humain. Ainsi, la logique, en donnant des règles à l'intelligence, en lui enseignant les moyens de trouver la vérité et d'échapper a l'erreur, suppose nécessairement l'intelligence déjà connue dans ses facultés, ses lois et ses principales opérations. De même, la morale est incapable de nous montrer ce qu'exige de nous, dans toutes les situations de la vie. le principe du devoir, si elle n'admet d'abord que Ce principe existe dans notre âme; que nous sommes des êtres libres , capables non -seulement de discerner, mais de choisir entre le bien et le mal, et poussés vers l'un , détournés de l'autre, par le sentiment. Enfin la métaphysique ne peut rien nous apprendre de la nature et de l'existence des êtres, de leurs causes, de leurs principes, de leurs rapports, qui ne soit une application, et, par conséquent, ne suppose Une analyse très-approfondie des notions premières de la raison. Il s'agit donc simplement de savoir si l'observation de nos facultés intellectuelles et morales doit êlre partagée entre ces trois sciences , ou si elle doit faire l'objet d'une science à part, d'une quatrième partie de la philosophie, destinée à servir aux autres de base et d'introduction commune. Réduite à ces termes , la question est bientôt résolue : car bos diverses facultés, réunies dans un être dont l'unité est le premier attribut , sont de leur nature inséparables , et ne peuvent ni s'exercer ni être étudiées l'une sans l'autre. Cette vérité peut être considérée Comme le premier et le plus important résultat de l'expérience psychologique : c'est pour l'avoir oubliée que les philosophes sont tombés dans la plupart des hypothèses et des erreurs qu'on leur reproche.

2°. La psychologie une fois reconnue comme une science distincte, 6e présente la seconde question que nous nous sommes posée : Quelle est la division et l'organisation de cette science? quel est le nombre et l'ordre de ses parties?

Suivant Kant, la psychologie se partage en deux branches princi-

pales : la psychologie empirique, qui a pour objet les phénomènes du sens intime, abstraction faite de la substance à laquelle ils se rapportent, c'est-à-dire de l'âme, de notre être spirituel ; et la psychologie rationnelle, occupée seulement de la substance de notre être, de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme, abstraction faite de tous les phénomènes. Séparées par leur objet, ces deux parties de la science ne le sont pas moins par la méthode pu par la faculté qu'elles mettent en uffige, puisque l'une n'en appelle qu'à la conscience, assimilée par Kant à un sens particulier, et l'autre qu'à la raison. Noos déclarons qu'il n'existe pas dans notre opinion de division plus mal fondée que celle-là. Ni les phénomènes dont se compose notre existence intérieure, notre vie intellectuelle et morale, ne peuvent se concevoir sans le principe dans lequel ils résident , sans la cause dont ils émanent, ni cette cause ou ce principe ne peuvent être conçus sans les phénomènes. De quoi s'agit-il , en effet? Quel est l'objet véritable de la science que nous essayons de définir? Ce n'est pas lame en général, l'esprit en général, c'est-à-dire un être abstrait auquel nous ne pouvons atteindre que par une suite de raisonnements , et dont nous ne trouvons en nous qu'une idée plus ou moins vague; c'est, au contraire, ce qu'il y a de plus près de nous, de plus particulier et de plus personnel dans notre connaissance, notre personne elle-même, notre moi. Or, comme nous l'avons déjà remarqué plus haut , c'est dans le fait même que nous saisissons, par une aperception immédiate, notre mot identique et indivisible; nous ne faisons pas intérieurement ce syllogisme : la pensée suppose un être pensant, la volonté un être actif; or, je pense et je veux ; donc je suis : mais la mémo aperception de conscience qui accompagne chacune de mes pensées ? chacune de mes sensations, chacun des actes de ma volonté, m'apprend que je suis comme une personne, comme une cause, comme un être intelligent et sensible, toujours le même au milieu des changements de son existence. Il ne faut donc pas faire deux parts, l'une pour la raison et l'autre pour l'expérience ; il n'y a de place ici que pour l'expérience, et pour une expérience particulière, celle de la conscience, au moyen de laquelle nous saisissons à la fois le principe et les faits, la cause et les actes, l'être et ses qualités. Qu'on essaye de partager ces deux éléments de notre existence entre deux facultés différentes, et par suite entre deux sciences, on aura d'un côté des idées abstraites, c'est-à-dire de vaines hypothèses, une scolastique stérile; et de l'autre, des faits sans cause, sans raison d'être, un grossier empirisme.

Bien que la psychologie soit une seule science, dont l'expérience, telle que nous venons de la définir, est Tunique fondement, il est cependant permis d'y faire trois parts, ou de considérer la personne humaine sous trois aspects principaux ; le premier est celui des phénomènes,^ faits que nous subissons ou dont nous sommes les auteurs, mais qui ne persistent pas en nous ; le second est celui des faculté? ou des propriétés permanentes, des pouvoirs particuliers, au moyen desquels on explique et entre lesquels se partagent les diverses espèces de phénomènes; le troisième est celui du moi, étudié en lui-même, c'est-à-dire dans son unité, son identité, sa personnalité, dans son

existence comme être et comme cause. Evidemment, ces trois choses sont inséparables, comme nous l'avons démontré plus haut 5 nous ne les connaissons pas , et ne pouvons pas concevoir qu'elles existent Tune sans l'autre. Cependant elles nous présentent de profondes différences, et il faut absolument qu'on les distingue, si Ton veut substituer la clarté de l'analyse et de la science aux confuses lueurs du sens commun. La personne humaine, le moi, n'est pas une collection de sensations, comme l'affirmait Condillac; ou d'impressions et d'idfes, comme le pensait Hume; ou, selon la supposition de Kant, la conscience qui accompagne toutes nos pensées : c'est véritablement un être , une force, une cause qui a son existence propre et absolument indivisible. D'un autre côté, entre la personne humaine, considérée dans son unité, et les phénomènes innombrables, les modes fugitifs dont elle est le principe, il y a, non pas une idée, une pure abstraction de l'esprit1, mais un fait intermédiaire , la distinction des pouvoirs ou des facultés de l'âme. Comment, en effet, si mes facultés n'ont rien de réel, s'il n'y a pas dans notre être des aptitudes diverses , des dispositions ineffaçables et comme des organes spirituels, nous expliquer les différences qui existent entre ces trois faits généraux et constamment mariés ensemble: sentir, penser, vouloir? Mais nous répétons que ces matières appartiennent toutes également à l'observation, qu'elles ne dépassent pas la portée de la conscience, aidée par l'analyse.

Les objets que nous venons d'indiquer: les phénomènes, les facultés et le principe même, le fond identique de l'âme humaine ou du moi, voilà ce qui constitue le domaine propre de la psychologie, son patrimoine, en quelque sorte inaliénable. Là, elle est chez elle ; là, elle |pffit à elle-même, et est en droit de repousser tout concours étranger ; là aussi elle ne rencontre que des vérités générales , nous voulons dire sans exception et vraiment dignes de former une science : car la nature de l'esprit humain est la même chez tous les hommes. Mais nous avons parle d'un terrain commun entre la psychologie et la physiologie, à savoir: les rapports de l'âme et du corps, ou, pour nous exprimer plus exactement, de l'âme et de la vie. Ce terrain, aucune des deux sciences n'est autorisée à le négliger. Au philosophe comme au médecin il importe de savoir quelle influence réciproque la nature a établie entre les divers états de l'organisation, comme ceux qui résultent de l'âge, du tempérament, de la santé, dé la maladie, du climat, de la race , et les différents développements de nos facultés intellectuelles et morales. C'est dans celte sphère d'observations qu'on rencontre les questions si attachantes du sommeil, des rêves, de la léthargie, de la folie, de l'hallucination, de l'âme des bêtes ou de la psychologie des animaux; questions assez mal étudiées jusqu'à présent, parce qu'elles l'ont été sous des préoccupations exclusives, et en général par le côté qui regarde la physiologie.

A cette branche accessoire, ou à cette sorte d'appendice de la psychologie, nous en joindrons un autre non moins digne d'intérêt : c'est ce que nous appellerons la psychologie spéciale, c'est-à-dire l'étude de certains phénomènes de l'âme qui n'appartiennent point au cours ordinaire de la vie, et ne se produisent pas indistinctement chez tous les hommes ; même quand ils sont placés dans les mêmes conditions et

sous l'action des mêmes causes. Tels sont, par exemple, les phénomènes de l'enthousiasme , de l'extase, du mysticisme , du somnambulisme et du magnétisme animal. Quel que soit le principe qu'on désigne sous ce nom, il a été imaginé pour rendre compte de certains faits d'une nature particulière. Ces faits existent-ils, oui ou non? et s'ils existent, quels sont-ils? A quelles facultés appartiennent-ils? Quelles sont leurs causes, leurs lois, leur influence sur les facultés ordinaires? Tant que ces questions seront abandonnées ou à des enthousiastes, ou à des observateurs sans expérience , ou à une pratique étroite qui n'y cherche que la guérison des maux physiques, on ne pourra pas dire qu'elles sont résolues. Elles ne le sont pas davantage par une simple négation des faits. Or, comme elles intéressent encore bien plus l'esprit que l'organisation , il est impossible qu'elles se passent de l'observation psychologique.

3°. En définissant la psychologie comme nous venons de le faire , et en montrant quel est son objet, de quelles parties elle se compose, sur quel fondement s'appuie son indépendance comme science, nous avons résolu par cela même la dernière question qu'il nous reste à examiner, celle de la méthode psychologique. En effet, puisque la psychologie se distingue essentiellement de la physiologie , et que la conscience lui offre un moyen d'observation tout à fait indépendant, la méthode dont elle fait usage n'est pas celle qui explique le dedans par le dehors, la volonté par les passions, la raison par les sens, l'être intelligent par des forces sans intelligence, en un mot elle repousse la méthode empirique. D'un autre côté, comme elle est avant tout une science d'observation , comme elle saisit à la fois, par la perception de conscience, le fait et la cause, le sujet et les phénomènes, la raison universelle et l'être particulier, la personne que cette raison éclaire , elle repousse également la méthode rationnelle ou spéculative qui ne procède que par déduction et ne repose que sur des idées abstraites, c'est-à-dire sur des hypothèses. La psychologie a donc sa méthode propre, qui ne peut être confondue avec aucune autre. Sans doute, c'est à l'expérience qu'elle emprunte tous ses résultats ; mais , comme nous l'avons déjà dit , à une expérience à part, sui generis, où tout ce qui constitue notre existence est donné à la fois, pour être ensuite éclairé et distingué par l'analyse. L'œuvre de déduction ne commence, à proprement parler, que dans les autres parties de la philosophie ; et c'est là ce qui marque à la psychologie son rang parmi ces parties ; c'est ce qui nous montre l'impossibilité de la substituer à la place de la philosophie tout entière. Voyez, pour plus de détails, le présent volume, p. 77-84.

•Ne pouvant citer tout ce qui a été écrit sur la psychologie , nous nous contenterons d'indiquer ici quelques ouvrages historiques, en faisant remarquer que ces différentes histoires de la psychologie laissent infiniment à désirer et se distinguent à peine d'une histoire générale de la philosophie : Buchanan , Historia animœ humanœ, in-8°, Paris, 1636. — Schmid, Histoire de la conscience (Geschickte des Substgefuhls), in-8°, Francfort, 1774 (ail.). — Henning, Histoire des âmes des hommes et des bêtes, in-8°, Halle, 1774 (ail.). — Schmid (Charles-Chrétien-

ckologie empirique, in-8°, Iéna, 1791-96; Magasin psychologique, 3 vol. in-8°, ib., 1796 (ail.)- — Maass, Sur les premiers essais psychologiques chez les Grecs , dans le tome i" du Magasin psychologique de Schmid. — Carus (Frédéric-Auguste), Histoire de la psychologie , in-8°, Leipzig, 1808 (ail.). C'est l'ouvrage le plus complet de ce genre; mais on y trouve moins une histoire de la psychologie qu'une suite d'analyses des ouvrages qui traitent de cette science.

PTOLÉMÉE (Claude) , le célèbre astronome d'Alexandrie, dont les travaux scientifiques ont duré quarante ans, depuis le milieu du règne d'Adrien jusqu'aux premières années du règne de Marc Aurèle Antonin , s'est montré philosophe dans plusieurs de ses ouvrages , en même temps que mathématicien et physicien , et il nous reste de lui un opuscule purement philosophique Sur le critérium et la faculté dominante. Les doctrines contenues dans cet opuscule remarquable et peu connu ont plus d'une analogie avec celles du médecin Galien, contemporain de Plolémée, mais plus jeune que lui d'une vingtaine d'années. Il est aisé d'y reconnaître un mélange éclectique des doctrines d'Aristote, des stoïciens, d'Hippocrate et de Platon; mais elles forment pourtant un ensemble original, qui est le résultat des méditations de l'illustre astronome. Ces doctrines paraissent remonter aux études de son adolescence et avoir présidé à toute sa carrière scientifique , sans avoir subi elles-mêmes aucune modification capitale. On les entrevoit au commencement de la Grande composition mathématique en treize livres, œuvre de sa jeunesse, où il embrasse l'astronomie dans son ensemble; on les trouve exposées dans le traité Sur le critérium, dont la date ne peut être fixée; on les retrouve appliquées dans les Harmoniques, traité en trois livres sur la théorie mathématique des sons musicaux, ouvrage de sa vieillesse, interrompu, dit-on, par sa mort. Dans le préambule de la Grande composition, outre quelques aperçus métaphysiques, Plolémée fait connaître ses vues sur l'ensemble des sciences , les motifs de sa préférence pour les mathématiques , et le plan de ses études pour toute sa vie. Dans le traité Sur le critérium, il expose sa théorie des facultés intellectuelles, de l'origine et de la légitimité des connaissances humaines, de la méthode scientifique, de la nature de l'âme, et des relations de l'âme avec les organes. Dans quelques chapitres des Harmoniques (liv. i, c. 1 et 2, et liv. m, c. 3 et 6), il applique et complète sa psychologie et sa méthode, ses vues sur l'ontologie générale et sur 1 enchaînement des sciences. Parmi ses ouvrages perdus , le traité de VEtendue et le traité des Eléments concernaient la métaphysique et la physique spéculative. Le trailé de la Pesanteur paraît aussi avoir été plus spéculatif qu'expérimental, et le peu qu'on en cite est très-erroné. L'Optique de Ptolémée, en cinq livres, dont il existe une traduction latine inédite, faite sur une traduction arabe où le premier livre manquait, est traitée avec plus de succès , malgré la grande place qu'y occupe la fausse et inutile hypothèse platonicienne des rayons visuels émis par les yeux et allant se combiner avec les rayoos lumineux émis ou réfléchis par les objets. Un opuscule perdu, de Ptolémée, concernait un théorème de géométrie pure {que deux droites qui font avec une troisième deux

angles dont la somme vaut moins de deux droits, se rencontrent, si on les prolonge), et un traité de trigonométrie est compris dans la Grande composition. La Mécanique de Ptolémée, en trois livres, est perdue. Outre sa Grande composition » nous avons de lui quelques autres ouvrages astronomiques , savoir : Les Hypothèses et époques des planètes, les Tables manuelles avec le Canon chronologique des rois, et Y Inscription de Canobe, en grec, le Planisphère et VAnalemne dans une traduction latine. Nous avons aussi en grec ses Apparitions des fixes, calendrier accompagné de prédictions météorologiques, et sa Géographie % en huit livres, l'un de ses plus remarquables ouvrages. C'est a tort que des critiques modernes ont contesté l'authenticité de ses traités astrologiques, cités et commentés par les anciens. Nous avons sa Composition en quatres livres, manuel complet d'astrologie, et les Cent aphorismes, ou Fruit, qui en sont un extrait; son traité astrologique Sur les époques de la vie est perdu. Dans ses Harmoniques (liv. m, c. 9), il se réfère évidemment à quelques principes de la doctrine superstitieuse exposée dans la Composition en quatre livres (liv, i, c. 11 et 14). Tel est le vaste ensemble des ouvrages de Ptolémée.

Une analyse étendue de sa philosophie nous parait très-utile à donner ici , car cette philosophie a une importance réelle. Les historiens de la philosophie l'ont négligée; l'édition unique de l'ouvrage principal où elle se trouve exposée est fort rare, et les autres textes philosophiques de notre auteur sont rarement à la disposition des philosophes.

Dans le jugement, élément principal de toute pensée scientifique, Ptolémée {Sur le critérium) distingue l'intellect, qui est juge; les sens , qui sont l'instrument dont il se sert pour juger ; le raisonnement, qui est la loi suivant laquelle il juge ; les faits sensibles, qui sont la matière du jugement, et la connaissance de la vérité, qui est le but du jugement. En outre, il compare au délibéré des juges le langage intérieur de l'âme, et au prononcé du jugement le langage externe. Mais il remarque que la sensation et l'intellect sont les deux facultés d'où tout le reste dépend, et dont il s'agit avant tout de déterminer le rôle. Suivant Ptolémée, la sensation, sans aucune coopération ni aucun acte antérieur de l'intellect, atteint immédiatement et par elle-même, avec une certitude entière, les phénomènes sensibles des objets par lesquels les organes sont actuellement affectés, mais non ces objets eux-mêmes, ni leurs qualités permanentes. La sensation ne nous trompe que quand nous lui demandons ce qu'elle ne peut nous donner. Par elle, la notion des phénomènes est transmise à l'intellect, qui ne peut rien faire sans elle; seulement la mémoire et l'imagination peuvent tenir lieu de sensation présente. Ensuite l'intellect , aidé de la mémoire et de l'imagination , juge des sensations diverses produites

Ear un môme objet en des temps différents sur un môme organe, ou ien en môme temps sur des organes divers ; par ces sensations, il juge des objets mômes et de leurs qualités persistantes, et il prévoit les sensations futures. Ainsi l'intellect, par ses méditations propres sur la nature des choses, ajoute beaucoup aux données de la sensation» Chaque sens n'atteint légitimement que certaines manières d'être des objets; c'est l'intellect qui recueille et examine tous ces témoignage* divers; c'est lui qui discerne et compare les sensations et les objets

eux-mêmes; c'est lui qui remarque que les sens peuvent être affectés diversement par des objets semblables, et semblabiement par des objets divers; c'est lui qui rectifie les conclusions instinctives de la sensation, en démêlant^ soit dans les organes, soit dans les objets externes, les causes des erreurs commises , et en contrôlant alors le témoignage d'un sens par celui d'un autre sens qui échappe à la même cause d'erreur, ou bien en employant pour la même observation , avec des précautions plus grandes , les mêmes organes mieux disposés , ou les organes d'un autre homme. L'intellect peut donc s'appliquer aux mêmes objets que la sensation , mais postérieurement , d'une manière différente et pour un autre résultat plus élevé. En outre , l'intellect a son objet propre , consistant en certaines notions universelles qu'il atteint immédiatement et avec certitude, mais toujours à propos de la sensation présente ou passée, savoir : par sa faculté spéculative, les notions d'identité ou de diversité, d'égalité ou d'inégalité, de ressemblance ou de dissemblance ; et par sa faculté pratique , les notions de convenance ou de disconvenance avec la nature des choses. C'est à l'aide de ces notions qu'il interprète les sensations , et qu'il compare les objets entre eux. Ainsi , les notions complexes des objets s'acquièrent par le concours des sens qui nous mettent en rapport avec la réalité sensible; de la mémoire, qui a son point de départ dans la sensation*, mais qui va au delà et conduit aux notions générales; de l'imagination , qui , par assimilation ou par combinaison , forme des notions de choses qui n'ont jamais été senties; et enfin de l'intellect, qui atteint les notions universelles et qui , avec elles, prononce ses jugements sur les données sensibles.

Les brutes n'ont que la sensation, la mémoire et l'imagination. L'homme* seul a de plus la raison (xo-yoç), discours interne de l'âme, par lequel nous développons et nous discernons ce qui était caché dans la mémoire. En puissance, l'intellect et la sensation ne sont ni antérieurs ni postérieurs l'un à l'autre; mais, en acte, le développement de la sensation précède celui de l'intellect. Chez les animaux, le développement de l'intellect s'arrête au premier pas, et chez eux le développement de la faculté de sentir est plus ou moins lent et plus ou moins complet, suivant les espèces. Les animaux les plus parfaits sont ceux qui atteignent le plus lentement la perfection qui leur est propre. .

Dans l'homme , le langage intérieur de L'intellect peut procéder sans raisonnement et sans méthode; alors l'intellect n'arrive qu'à des opinions (^o'Çai), à des conjectures (Eixaaîai). Mais lorsqu'au contraire il procède avec art, par des distinctions et des comparaisons méthodiques, fondées sur les différences et les ressemblances des objets, alors il arrive à la science (èmati^yi) , à la compréhension (xaTàXr,<jnç). Par l'induction il s'élève des choses particulières aux universaux, aux espèces et aux genres les plus élevés ; et par la déduction il redescend des universaux , des genres et des espèces aux choses particulières. Ayant établi ainsi, entre toutes les notions, un cercle de relations immuables, il retrouve dans les objets particuliers l'accord avec les principes généraux fournis par l'induction. C'est donc dans l'intellect qu'est le critérium de la sensation. Celle-ci n'atteint que les accidents fugitifs de la matière ; l'intellect atteint les idées générales (ûH), par lesquelles h matière est déterminée à être telle chose plutôt que telle autre , et

les causes, qui déterminent les mouvements. La sensation ne donne que des à peu près (to auvE^pc) ; l'intellect atteint Y exactitude (rh àxpiêéç). Par exemple, la notion de la circularité imparfaite nous vient des sens; l'intellect seul en tire la notion du cercle parfait, et réussit plus ou moins à la réaliser à l'aide du compas (Voyez les Harmoniques, liv. i, c. 1). '

Ptolémée (Surate critérium) traite, en passant, la question du langage, auquel il n'attache qu'une importance très-secondaire, ainsi qu'on le devinerait rien qu'en observant les négligences de son style. Suivant lui, le langage interne de Pâme (xo-yoç) suffît pleinement à la connaissance des choses, et le langage externe, qui emploie des mots, n'est qu'un obstacle à la méditation; mais ce dernier, image du langage interne, sert à communiquer les notions acquises, pourvu que les mots soient compris de ceux qui écoutent. Or, suivant lui , la production du langage a été primitivement instinctive. Les mots principaux, avec leur signification propre et fondamentale, ont dû être énoncés sous l'impression des passions , avant d'avoir été reçus par tradition. Puis , les significations accessoires ont été déterminées par les hommes, à cause du besoin de s'entendre. Tout cela s'est fait spontanément, par l'impulsion de la nature, et avec diversité, suivant le caractère des différents peuples. Ensuite sont venus les législateurs du langage, qui en ont tracé les règles, tandis que la seule règle primitive était de se faire comprendre.

Telles sont les vues principales de Ptolémée sur l'analyse des facultés intellectuelles, sur la méthode en général et sur le langage. Nous allons l'interroger maintenant sur la nature du sujet pensant, et enfin sur la science elle-même.

Ptolémée (Sur le critérium) dit que l'âme est incorporelle au sens de ceux qui appellent corps ce qui tombe sous la sensation (c'est-à-dire des platoniciens) , et corporelle au sens de ceux qui appellent corps ce qui est capable d'action et de passion (c'est-à-dire des stoïciens) : suivant lui , c'est là une question de mots. Mais ce qu'il ne peut prendre pour une question de mots, c'est la question de savoir si la substance de l'âme est ou non divisible çn parties semblables ou analogues à celles des corps. Sur celte question, Ptolémée, comme la plupart des stoïciens, est nettement matérialiste. Suivant lui, l'âme se distingue des corps en ce qu'elle ne tombe pas sous les sens; mais, comme eux, elle se compose d'éléments étendus et divisibles, savoir: de tous les éléments des corps avec une différence de proportion et surtout de densité, et d'un élément plus subtil, qui constitue seul la partie la meilleure de l'âme. Pendant la vie, l'âme est le principe des mouvements internes et externes du corps; c'est elle , et non la masse du corps, qui sent, qui pense, et qui veut. A la mort, l'âme, à cause de sa subtilité, s'échappe du corps comme d'un vase, et retourne aux éléments dont elle est formée. Ptolémée nie donc implicitement la persistance de la personnalité humaine après la mort. Suivant lui, parmi les éléments simples, la terre et l'eau sont ceux qui contiennent le plus de matière sous le même volume, et qui sont le plus passifs. Le feu et l'air sont plus mobiles; ils sont actifs et passifs à la fois. L'éther, exempt de tout changement, est l'élément actif par excellence. Or, on nomme spé-

cialement corps ce qui est matériel et inactif; âme, ce qui se meut. Le corps doit donc se composer principalement de terre et d'eau, et l'âme principalement d'air, de feu et d'éther. Dans les âmes elles-mêmes , il y a des parties de diverses natures, suivant les éléments dont elles se composent. La partie sensitive de l'âme , étant purement passive, doit être formée de terre et d'eau ; la partie douée de la force d'impulsion , étant active et passive, doit être composée d'air et de feu , et elle se subdivise en partie concupiscente, formée surtout d'air , et en partie irascible, formée surtout de feu. La partie intellectuelle , une et homogène, est formée d'éther et purement active. L'Ame se mêle d'autant plus au corps, qu'il y a en lui plus de chaud et d'humide, et d'autant moins, qu'il y a en lui plus de sec et de froid. C'est pourquoi , dans le corps, les parties chaudes et humides, telles que la chair et le sang , sont celles qui contiennent le plus d'âme; et les parties froides et sèches, telles que les os et les nerfs (c'est-à-dire, sans doute, les tendons), sont celles qui en contiennent le moins. Les qualités et les tempéraments du corps influent sur les facultés de l'âme, parce que les organes sont peu perméables à l'âme, et obéissent difficilement à son impulsion, quand ils sont trop compactes et difficiles à mouvoir.

On juge quel est le siège des diverses parties de l'âme, d'une part, d'après la convenance; d'autre part, d'après l'observation des régions du corps, où les efforts actifs et passifs des diverses facultés de lame se font sentir. C'est ainsi que l'on devine et que l'on constate que Y âme intellectuelle, formée d'éther, est dans le cerveau; que Y âme concupiscente, formée d'air, est dans le bas-ventre; que V âme irascible et ignée est dans le cœur et dans les viscères voisins, et que Y âme sensitive, formée de terre et d'eau, répandue dans toutes les parties charnues et sanguines, y produit le toucher, et, localisée dans les organes spéciaux des autres sens, y produit leurs sensations spéciales. Telle est, en ce qui concerne la division de l'âme, la doctrine de Ptolémée exposée dans le traité Sur le critérium. Remarquons cependant que dans les Harmoniques (liv. ni, c. 5), Ptolémée applique les nombres musicaux à deux divisions ternaires de l'âme, dont l'une est celle de Platon, adoptée aussi par Galien , et dont l'autre est empruntée à la doctrine des stoïciens.

Ensuite, il s'agit d'établir la subordination des parties de l'âme. Suivant Ptolémée {Sur le critérium), la direction des forces humaines a un double but : vivre et vivre bien. L'intellect seul nous fait vivre bien, et en même temps il contribue à nous faire vivre : à ce double titre, c'est à l'intellect et au cerveau qu'appartient l'hégémonie par excellence, la direction suprême (to ^êjxgvixov); c'est aussi dans le cerveau qu'est le point de départ de la vertu génératrice, l'origine de la semence. Mais il y a autant d'hégémonies subalternes que de facultés de l'âme. En ce qui concerne la conservation de la vie, l'hégémonie se partage principalement entre le cœur et le cerveau. Si le cœur est blessé, l'âme s'échappe avec le sang, qui vient des veines. Si le cerveau est blessé, l'âme s'échappe avec le souffle vital («viS^cO, qui, suivant Ptolémée et beaucoup de médecins grecs, circule dans les artères. La mort causée par la lésion du cerveau est la plus prompte, parce que l'écoulement du souffle est plus rapide que celui des liquides. S'il fal-

lait accorder à Fane des trois parties subalternes de l'âme le second rang en ce qui concerne le bien vivre, ce ne serait ni à la partie irascible, ni à la partie concupiscente, mais à la partie sensitive, ou, pour mieux dire, à deux des cinq sens : à la vue et a l'ouïe, qui, placées plu$ haut que les autres sens et plus près du cerveau , prêtent à l'intellect leur concours pour contempler les chpses et pour en juger, et qui seules, aux notions de l'agréable et du désagréable, joignent les notions du beau et du laid dans les formes comme dans les sons, dans les mouvements célestes comme dans les actions humaines. On ne doit pas s'étonner, d'après cela, que l'astronome Plolémée ait voulu écrire aussi sur l'optique et sur la musique.

Maintenant, demandons - lui ses vues générales sur la science (Grande composition mathématique , préambule). Il commence par établir la distinction de \& science pratique, dans laquelle on peut faire des progrès par l'exercice et l'habitude , sans connaissance réfléchie, et de la science spéculative, dans laquelle on peut faire des progrès , sans aucune application empirique, par la méditation seule. Il s'appuie de l'autorité d'Àristote pour diviser la science spéculative en science physique , en science mathématique , et en science des choses divines* Celle-ci est la science du premier moteur invisible et immobile. La science physique est la science des qualités matérielles et changeantes, qui se produisent surtout dans les êtres périssables et sublunaires. La science mathématique est la science des qualités qui concernent les formes et les mouvements de translation , la science de la figure, de la quantité, de la similitude, du temps, du lieu, etc. La science mathématique est intermédiaire entre les deux autres. En effet, d'une part, elle peut s'acquérir soit par les sensations, soit sans elles; d'autre part, elle peut s'appliquer soit aux êtres mortels, soit aux êtres immortels (aux astres) : elle se prêle aux changements des êtres qui changent, et en qui pourtant il y a des idées inséparables de ces êtres; et lorsqu'elle s'applique aux êtres qui ne changent pas (aux astres), elle est invariable comme eux. Suivant Ptolémée , les deux autres parties de la science spéculative appartiennent plutôt à la conjecture (eiWfa) qu'à la compréhension scientifique (xaraXi^i; tiri<m)povuciQ)> savoir : la théologie , à cause de l'invisibilité et de l'incompréhensibitité de son objet; et la physique, à cause de l'instabilité et de l'obscurité de la matière. De là vient, dit Plolémée, que les philosophes ne peuvent s'accorder sur ces deux sciences. Les mathématiques seules, quand on y apporte une méthode sévère , procurent une connaissance indubitable, parce que les démonstrations s'y font par les procédés infaillibles de l'arithmétique et de la géométrie.

Pour ses études , Ptolémée déclare qu'il s'est posé deux règles de conduite : 1° mettre de l'harmonie dans ses actions et jusque dans ses pensées, de manière à ne jamais perdre dé vue la beauté de l'ordre ; 2° s'appliquer tout entier à l'étude des sciences spéculatives, et surtout de la science mathématique. Il s'efforce, dit-il, d'embrasser cette science tout entière , en s'atlachant surtout à îa partie qui concerne lea choses divines et célestes, c'est-à-dire les astres et leurs mouvements; car, ces choses existant toujours de la même manière, la science qui les concerne peut aussi être évidente, régulière et immuable: ce qui

est le propre de la véritable science. D'ailleurs, elle vient en aide à la théologie , c'est-à-dire à la science de Y énergie immuable et séparée de toute matière (x«pt<rrn). En effet, la science qui se rapproche le plus de la théologie, c'est l'astronomie, puisqu'elle a pour objet les mouvements de substances mues et motrices à la fois, mais éternelles et exemptes de changements, bien que capables d'affecter les sens. Les mathématiques viennent aussi en aide à la physique; car les propriétés de la substance matérielle se manifestent par la manière de recevoir le mouvement de translation : par exemple, l'incorruptibilité se manifeste par le mouvement circulaire, la corruptibilité par le mouvement en ligne droite, le lourd et le passif par le mouvement centripète, le léger et l'actif par le mouvement centrifuge. Enfin , les mathématiques sont utiles pour la science pratique, par exemple pour la morale, en présentant dans les êtres divins (dans les astres) le modèle de l'ordre et de la régularité. En, outre , Ptolémée trouve dans la théorie mathématique des sons musicaux le symbole des différentes vertus morales , dont il donne une classification fondée sur la division platonicienne de l'âme (Harmoniques, liv. m, c. 5). Les mathématiques, suivant lui , ne s'arrêtent pas uniquement à la contemplation pure, comme quelques-uns, dit-il, le prétendent; il faut qu'elles arrivent à la démonstration, en employant l'art du raisonnement, les observations et les instruments; enfin, il faut qu'elles descendent aux applications pratiques. Les mathématiques sont entièrement du ressort de la raison ; mais, outre la raison spéculative (xo^oç ôswpwv) , qui trouve le bien , il y a la raison active (xd-yoç èvep-yûv), qui le réalise dans l'intelligence, et la raison modifiante (xo-yoç âô&av), qui le réalise au dehors, en lui assimilant la matière (Harmoniques, liv. m, c. 3).

Pour déterminer le but propre de la science spéculative , Ptolémée a recours à la doctrine d'Âristote sur les quatre principes ; mais il réduit ces principes à trois, la matière, la forme et le mouvement, parce qu'il identifie expressément la finalité avec la forme. Quant au mouvement, il l'identifie avec la cause, et il distingue trois espèces de causes : celles qui concernent la nature et Y existence seulement, celles qui concernent la raison et Y existence bonne , et celles qui concernent Dieu et Y existence bonne et éternelle. Suivant lui , l'objet de la science spéculative est de montrer que les œuvres de la nature sont faites avec raison, avec art, en vue du bien, et non au hasard. Mais la spéculation doit se mettre d'accord avec l'expérience. Les hypothèses rationnelles doivent être fondées sur les observations , qui ne peuvent jamais être que grossièrement approximatives; la raison les précise d'après la considération du bien , et les élève à l'exactitude , qu'elles ne pouvaient atteindre par elles-mêmes (Harmoniques, liv. i , c. 1,2).

Comme on le voit, Ptolémée, bien qu'il soit matérialiste en ce qui concerne la question de la nature de l'âme, et bien qu'il exagère un peu la part des sens en ce qui concerne la question de l'origine des idées, est cependant bien loin d'être sensualiste par sa méthode scientifique, et d'y faire la part de la raison trop petite. Au contraire , il se fait trop aisément des conceptions générales qui ne sont ni exigées par la raison , ni suffisamment motivées par l'expérience; il ne demande à l'observation qu'un aperçu grossier des choses, et il ne demande

l'exactitude qu'à la spéculation à priori, sous laquelle il fait plier les résultats de l'observation. Il ne sait pas de quelle exactitude ces résultats sont susceptibles, quand on s'entoure des précautions convenables, quand on emploie de bons instruments, et surtout quand, après avoir répété un grand nombre de fois une même observation , Ton prend une moyenne entre les résultats obtenus. En astronomie, Ptolémée, comme Laplace, ne demandée l'observation que le nombre de données strictement nécessaire, et demande tout le reste au calcul mathématique. Mais le calcul de Plolémée, par lequel il croit pouvoir suppléer et rectiûer l'expérience, appelle en aide de fausses hypothèses, qu'il essaye vainement de démontrer, par exemple, celles de l'immobilité absolue de la terre et de sa position au point central de l'univers; et de faux principes, dont il est forcé de s'écarter lui-même plus ou moins pour obéir à l'évidence des observations, par exemple , les principes de l'uniformité des mouvements célestes, de la circularité parfaite des orbites, et de leur concentrîcité, principes dont il s'écarte par l'emploi des excentriques, des équants, et des épicycles avec leurs roulettes. Au contraire, le calcul de Laplace s'appuie uniquement sur une loi expérimentalement démontrée, sur la loi de l'attraction universelle. En outre, pour déterminer en détail chacun des mouvemerls célestes, il faut que le calcul s'applique à des données expérimentales : Laplace réduit ces données au moindre nombre possible ; mais il veut que chacune soit établie par des observations très-précises et très-nombreuses. Ptolémée prend, pour établir chaque donnée, le nombre d'observations strictement nécessaire, comme s'il était sûr de l'exactitude de chacune d'elles , et il choisit artificieusement celles qui se prêtent le mieux à sa doctrine préconçue; quelquefois même il suppose Activement des observations qu'il n'a pas faites (Voyez l'article Ftolèmée, rédigé par Delambre, dans la Biographie universelle de Michaud, et un article de M. Biot, dans le Journal des savants, juillet 1847). Ptolémée a systématisé puissamment l'astronomie grecque; il Ta précisée et fixée; il l'a enrichie en quelques points : mais, en d'autres points, il a faussé les résultats des observations d'Hipparque. D'après l'analyse précédente de la philosophie de Ptolémée, on peut voir que les mérites et les défauts de son astronomie s'expliquent par les mérites et les défauts de sa méthode philosophique.

Il nous reste à indiquer les éditions de ceux des ouvrages de Ptolémée qui intéressent la philosophie. Le traité rupl tgO xptTr.pîcu xai ^efxcvtxou a été publié en grec et en latin , avec \ Inscription de Canobe, par l'astronome Ismaël Boulliau, in-4°, à Paris, en 1663. La traduction latine de ce même traité par Boulliau a été imprimée à part, la même année, in-4°, à La Haye. — Wallis a publié les Harmoniques, en grec et en latin , in-4°, à Oxford, en 1682; et ce même ouvrage a été réimprimé , en grec et en latin , dans le tome m des Opéra mathematica de Wallis, 3 vol. in-f°, Oxford, 1699. —La Grande composition mathématique, dont il existe plusieurs traductions latines imprimées, a été publiée deux fois en grec, savoir : in-f°, à Bâle , en 1538, sans traduction et sans notes, mais avec le commentaire de Théon en un volume à part ; et un peu plus correctement à Paris, par l'abbé Halma, 1813-1815, en 2 vol. in -4°, avec une traduction

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française très-fâutivê ! il ne faut se fier qu'an texte grec. En outre , le premier tivte seulement de la Grande composition avait été publié eu grec, avec ta fradutetiott latine de Reinhold, à Wittemberg, en 154.9.

Ttt.-H. M.

PUFENDORF. La première partie du xvne siècle vit les écrivains sortis de la réforthe chercher dans les livres saints l'origine de tous tes droits, et même trop souvent la justification de bien des désordres. La révolution d'Angleterre, comme les excès des anabaptistes, fut caractérisée surtout par ces interprétations fanatiques de la Bible et tfe l'Evangile. Grotius était mort quatre ans avant Charles Ier. Ecrivait* protestant , favorable à la nouvelle communion , il se rattachait néanmoins comme jurisconsulte à la philosophie, et, plus que tout auttfê , il dut sentir le besoin d'élevet le principe du droit au-dessus ttes caprîcfes farouches d'tthe multitude qui avait déjà commencé à Regarder côrtime inspirés du ciel ses plus criminels mouvements. Mais, à côté de ces désordres, et sans s'élever à des principes abstraits, encore peu familiers *tix intelligences, le respect pour les sàiàts livres et le droit dé les interpréter étaient restés purs et honnêtes chez un grand nombre de savants déformés. Il était donc naturel que Quelques-uns d'entre eux , en l'absence de principes admis -sans contradiction, espérassent trouver dans la parole de Dieu des vérités, desquelles ils ne croyaient pas rencontrer une suffisante garantie au milieu des incertitudes de la raison.

De ce nombre fut Jean Selden (1584-1654), jurisconsulte anglais , connu par son opposition, quelquefois peu équitable, au gouvernement de Charles 1er. Il coordonna en un système, et presque en un code, les fois établies par Moïse dans ses livres inspirés, sans néanmoins s'élevet* contre la raison et là sacrifier aux livres saints. Dans son ouvrage savant, mais confus, de Jure naturali et gentium, juœta disciplinant Hebrœoruln, il distingue ce qui appartient au droit naturel et au droit des gens en général, tels qu'ils étaient pratiqués et connus par les peuples avant la mission de Moïse ? du droit positif particulier à la nation juive, exprimé dans les institutions de son législateur. Il reconnaît la part qui appartient sur ce point aux lumières naturelles de la raison ; mais, persuadé que Dieu a communiqué toutes les connaissances nécessaires à son peuple de prédilection, il aime à croire que lès philosophes les plus recommandâmes de l'antiquité sont venus s'instruire à cette école sainte, et il accumule les preuves qui lui paraissent mettre hors de doute les emprunts faits par Pythagore et par Platon aux sources mêmes de la sagesse hébraïque. Il inclinait donc à donner au droit dés gens une base théologique, mais il y inclinait sans exclusion, tandis qu'à l'autre extrémité du mouvement des esprits, dans la spéculation philosophique, le sensualiste Hobbes fondait tous les rapports sociaux sur l'utilité , et en tirait la doctrine du droit de la force et de l'autorité absolue. Ce fut dans ces circonstances que Pufendorf , rattachant à son tour l'étude du droit des gens à celle de la philosophie, en développa les principes selon l'esprit de Grotius.

Sotus le titre d'êtres moraux (entia moralia), Pufendorf établit à l'origine, et comme base de sou système, les idées des rapports qui

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