‹ Dictionnaire des sciences philosophiques (volume 4)Chapitre 6 sur 91 · PHALÉAS · texte numérisé non relu

PHALÉAS

idées de Phaléas, et la réfutation qu'en offre Aristote est si concluante et si précise, que nous ne saurions mieux faire que de donner ici une simple traduction de cet important passage : « Il y a, dit le philosophe (Politique, liv. 11, c. 4, éd. Schneider; c. 7, éd. Bekker) , après avoir analysé les deux utopies de Platon , il y a quelques autres constitutions tracées , soit par des particuliers , soit par des philosophes et des hommes d'Etat, toutes plus voisines de ce qu'on a vu ou de ce que nous voyons encore que ne sont celles de la République et des Lois. Aucun autre , en effet, que Platon n'a introduit la communauté des enfants et des femmes , ni les repas communs entre les femmes ; en général on commence par les réformes les plus nécessaires. Ainsi , quelques-uns pensent que le plus important est de bien régler ce qui concerne la propriété , comme étant la cause principale des dissensions ; et voilà pourquoi Phaléas de Chalcédoine a commencé par ce point : il dit que les propriétés doivent être égales entre les citoyens; la chose est facile, selon lui, à établir au moment de lu fondation d'un Etat, mais plus laborieuse quand une fois il est fondé ; néanmoins, l'égalité s'établira bien vite , en décrétant que les riches donneront des dots et n'en recevront pas , et que les pauvres en recevront et n'en donneront pas. Hais, en posant ce principe, il ne faut pas méconnaître (ce que Ton méconnaît aujourd'hui) qu'en fixant le taux des fortunes , on devrait fixer aussi le nombre des enfants ; car si la famille s'accroît hors de proportion avec la fortune , la loi sera ruinée d'elle-même; et, outre cet inconvénient, il est mauvais que beaucoup de riches deviennent pauvres : de tels hommes sont trop disposés aux révolutions. 11 peut arriver que les fortunes soient égales , mais ou excessives et trop favorables au luxe , ou trop chétives et par là voisines de la misère. Ce n'est donc pas assez au législateur de les ramener à l'égalité ; il faut que , dans l'égalité, il cherche la juste mesure. Ce n'est rien encore d'avoir assigné à tous une portion modeste : les passions sont ce qu'il faut égaliser plutôt que les fortunes , et cela ne se peut sans une bonne éducation réglée par la loi. Phaléas répondra peut-être que c'est précisément ce qu'il dit lui-même : il pense , en effet , que tous les citoyens doivent avoir même fortune et même éducation. Mais il faut encore dire ce que sera cette éducation : ce n'est rien faire que de la rendre simplement uniforme. L'éducation peut être uniforme pour tous , et telle cependant qu'elle rende les hommes ambitieux d'argent ou d'honneurs , ou de tous les deux à la fois. D'ailleurs, les séditions ne viennent pas seulement de l'inégalité des fortunes, mais de celle des honneurs, et, en sens inverse, de chacune de ces deux causes. La foule se révolte contre l'inégalité des richesses; les honnêtes gens contre l'égalité des honneurs ; et les délits ne se commettent pas seulement pour obtenir le nécessaire , à quoi remédierait , selon Phaléas , l'égalité des biens. On ne vole pas [seulement] pour se préserver du froid et de la faim , mais pour jouir et satisfaire une passion ; et c'est à quoi on ne saurait trouver de remède que dans la philosophie. Les plus grands excès se commettent pour atteindre à de suprêmes jouissances , non pour subvenir à de simples besoins. Par exemple , ce n'est pas pour éviter le froid qu'on s'empare de la tyrannie : la constitution de Phaléas n'eât donc bonne

80 PHÉDOfi

que contre les petites injustices. Maintenant il s'occupe fort de bien fégler là vie intérieure de la cité ; mais il font songer aussi aux rapports avec les voisins et avec tons les étrangers. En conséquence , la cité a besoin d'une organisation qui la rende propre à la guerre , de quoi Phaléas n'a pas dit on mot. I>e même pour les fortunes : il font non-seulement qu'elles soient appropriées aux besoins de la vie civile, mais capables d'échapper anx périls du dehors ; aussi ne doivent-elles pas être si grandes que des voisins plus forts les convoitent, et que ceux qui les possèdent ne puissent les défendre. Il ne faut pas , non plus , qu'elles soient si faibles qu'elles ne suffisent point à une guerre avec des égaux. Phaléas n'a rien déterminé de tout cela. C'est une chose utile assurément que l'égalité de fortune entre les citoyens pour éviter les séditions ; mais ce n'est pas, à vrai dire, une grande chose. Les honnêtes gens, en effet, peuvent s'indigner de n'être pas mieux partagés que les autres , et de là semblent venir bien des attentats et des troubles. D'un autre côté , le vice est insatiable ; la passion , de sa nature , est sans bornes , et la plupart des hommes ne vivent que pour assouvir leur passion. En toutes ces choses donc , le vrai commencement est moins d'égaliser les fortunes que de préserver contre l'ambition les natures honnêtes , et doter aux méchants le pouvoir de nuire , c'est-à-dire de faire qu'ils soient les plus faibles, sans, pour cela» être opprimés. Phaléas n'a pas, non plus, défini convenablement son égalité des fortunes : il ne rétablit que pour les terres ; mais il y a encore les esclaves , le bétail , l'argent , et le reste de ce que nous appelons la richesse mobilière. Tous ces biens , il fallait aussi eu prescrire la répartition égale , ou en 6xer sagement la nature , ou renoncer tout à fait à l'égalité. En outre , il donne, ce me semble, à sa ville de bien petites dimensions, puisque tous les artisans y seront des esclaves et ne s'ajouteront pas au nombre des citoyens. On peut juger, par ce qui précède , de la constitution de Phaléas , de ses avantages et de ses inconvénients. » Ses avantages , Àristole , on l'a vu , les réduit à bien peu de chose ; ses inconvénients, Aristole, dans la brièveté même de son analyse , les fait ressortir avec une vigueur de critique qui n'a rien perdu aujourd'hui de sa justesse et de son à-propos. Dès son apparition dans le monde , la chimère de l'égalité absolue entre les hommes a rencontré ton habile contradicteur. Deux mille ans de méditation et d'expériences nouvelles n'ont pas apporté contre elle uh argument de plus. E. E.

PHÉDON n'Eus , un des disciples immédiats de Socrate , qui , par son dévouement à son maître , a mérité de donner son nom à on des plus beaux dialogues de Platon. Ayant été fait prisonnier dans sa jeunesse, il servait comme esclave un marchand d'Athènes, quand Sonera te le vit un jour devant la maison de son mattre. Touché de sa physionomie spirituelle et agréable, le philosophe le ût racheter par Criton ou par Alcibiade , et l'admit au nombre de ses disciples. Après la mort de Socrate, Phédon essaya de fonder dans sa patrie une école dont le rôle n'est pas bien connu, et qui se confondit, sous la direction de Ménédème , avec celle d'Erétrie. {Voyez Eus etERÉTRiE.) Il avait écrit ptasieors dialogues très-estlmés par les anciens, mais dont il n'est rien

PHÈDRE. St

arrivé jusqu'à nous (Aulu-Gelle, JVtriff attiquet, H», n, C. 18; tHogène Laerce, liv. n, § 105> X.

PHÈDRE, philosophe épicurien , qui florissait à Athènes ao temps de Cicéron et de César. Il compta parmi ses auditeurs, sans pouvoir le convertir à ses doctrines , Cicéron , qui , dans plusienrs de ses ouvrages (deFinibus, lih. i , c. 5; lib. v, c. 1 ; de Natura deorum, lib. i, c. 33; ad Famil., lib. xm, epist. 1), fait le plus grand éloge de son caractère et professe la plus grande amitié pour sa personne. Il avait écrit un ouvrage sur la Nature des dieux (nEpî pimuc Oiûm) , dont on suppose que le philosophe romain a tiré un grand parti et a même reproduit plusieurs

rssages dans son traité de Natura deorum. Le fragment qu'on a tronvé Herculanum, et que M. Christian Pelerson a publié sous son nom, pourrait bien être authentique. Il est inlilulé Phœdri epieurei, vutgo anonymi Herculanensis , de natura deorum fragmentum instauratum et Ulustratum, in-8% Hambourg, 1833. Dans ce fragment, plus historique que dogmatique, l'auteur se contente de rapporter quelques-unes des interprétations physiques que l'école stoïcienne appliquait à la mythologie grecque. On peut aussi consulter sur Phèdre, et, en général, snr t'épicurisine chen les Romains, une thèse de M. A. Oilnis : De Phadro tpicureo, xive de Romanis Eptcuri seclatoribiu circa Cœsarit tempota, in-8*, Paris, 1841. X.

PHÉNICIENS (Saosssh nts). La petite nation qne nous appelons

Phéniciens , d'après les Grecs, mais qui se nommait elle-même Chanattaw, et dont le siège principal ne fut qu'une cote de Syrie de quarante à cinquante lieues de long sur deux à cinq de large, joue dans l'histoire des doctrines on rôle secondaire. Mais ce rdle est spécial : c'est celni «•intermédiaire entre l'Orient et l'Occident. En effet, elle fait un commerce de lettres et d'idées qui s'allie naturellement dans ses destinées au commerce des riches étoffes et des métaux précieux. L'hellénisme on peu exclusif qui régnait dans le domaine de notre érudition an commencement de ce siècle menaçait la gloire des Phéniciens , même sous ce rapport ; il contestait notamment , sinon l'existence réelle de Cadmus, du moins son influence admise jusque-là sur la Iléotie et par elle sur la Grèce. Ottfried Huiler et Niebuhr la mettaient an moins en question , et c'est à peine s'ils accordaient nne influence de ce genre exercée par la Phénicie sur une contrée voisine , les colonies ioniennes. Des recherches savantes, celles de Uullmann et de Plass d'abord, ensuite celles de Bœckb et de G-esenius , sont venues confirmer l'ancien et vrai rôle des Phéniciens. M. Bœckh , dans ses belles recherches sur les mesures, poids et monnaies de la Grèce, comparées avec ceux de l'Orient , a mis surtout hors de doute l'intervention des Phéniciens dans l'établissement de ces rapports. Les travaux de M. Movers, snr l'antiquité phénicienne , travaux fort inachevés encore , mais déjà étendus, ont pour but, et en partie déjà pour résultat, de montrer les Phéniciens médiateurs de la civilisation et des arts auprès d'un nombre considérable de populations d'Occident. Tout le monde connaît un peu leurs relations avec leurs célèbres colonies ; ce qui est moins su , c'est l'origine et le caractère de cet ensemble d'idées morales et religieuses ,

de vues philosophiques el de doctrines sociales que nous désignons sons les mots de sagesse des Phéniciens, et dont ils ont été soit les créateurs, soit les intermédiaires.

Dans son origine, cette sagesse se rattache sans nul doate, à l'Asie centrale on à l'Egypte. Mais la tradition des Phéniciens la fait absolument aulochthone, locale et, par conséquent, antérieure à leurs migrations les plus anciennes, même à celle où , sous le nom de Hyksos, ils ont dominé en Egypte, de Tan 2300 à l'an 1700 avant notre ère. Dans tous les cas , il est évident que celle longue résidence dans un pays qui jouissait d'une civilisation plus ancienne que la leur, n'a pas été sans influence sur celle-ci , et il est certain que , revenus dans leur patrie plus instruits et plus qombreux , ils s'en sont* répandus avec une grande supériorité de lumières, sur toutes les côtes de la Méditerranée, jusque vers les Colonnes d'Hercule et vers l'entrée du Pont-Euxin. En effet, les traditions et les monuments, et en particulier les plus irrécusables de tous , les langues , nous présentent les Pélasges, les Cariens, les Lélèges et les Curetés, comme autant de branches de cette même race sémitique dont les Phéniciens sont la plus illustre. La filiation et les disséminations de cette race, mal saisies des Grecs , sont toutefois indiquées par quelques auteurs classiques, notamment par Diodore de Sicile, Pausanias et Tacite. Les Phéniciens eux-mêmes avaient perdu si complètement la trace de leur origine et de leur berceau primitif, placé entre les bords de l'Euphrate et ceux de la mer Rouge , qu'ils rattachaient à leur lanière de terre, en Syrie même, la naissance des dieux et celle du genre humain. C'est là que, suivant eux, leur dieu Bel (Kronos, selon les Grecs) a été leur premier monarque. Ils se gardaient donc de se dire une simple branche de la race sémitique. Chananéens exclusifs, ils ne traitaient de frères ni les Araméens ni les Arabes, et , soit qu'ils fussent descendus de Cham, comme le pensent les uns, et en particulier M. Etienne Quatremère, ou de Sem, comme le croient les autres, et en particulier M. Movers, le souvenir de cette affinité, ou le désir d'en faire montre, s'était effacé aussi complètement chez eux que chez leurs voisins les Hébreux , qui ne les traitent jamais de frères , et les mettent toujours de la famille des Egyptiens. Selon les Phéniciens, le père de la nation, Chanaan (petit-fils de Noé), son atné Sidon, et ses autres fils, ont donné leurs noms à toutes les villes et à toutes les tribus de la nation.

Celte question d'origine n'a d'importance ici que pour la question de l'originalité des doctrines. Or, sous ce point de vue, les prétentions des Phéniciens sont aussi exagérées que celles des autres peuples de l'antiquité, qui tous se disent également les instituteurs du genre humain. Toutefois, la civilisation phénicienne remonte à une époque assez reculée. Elle est antérieure à l'invasion des Hyksos en Egypte. Qu'elle se soit enrichie dans celte longue expédition , cela est incontestable ; mais ce qui l'est aussi , c'est qu'elle n'en est pas née. Elle est bien réelle dès le temps de la guerre de Troie. C'est l'époque de Mochus et de Sanchoniathon, deux de ses représentants les plus célèbres. En effet , le commerce du pays et ses sanctuaires sont connus à Homère, et, en général, la gloire de Sidon, et celle de Tyr, qui vint

l'éclipser, sont à cette époque des lieux communs dans le monde ancien. Cependant, à toutes les époques aussi, les Phéniciens, qui exercent une influence considérable sur le commerce, l'industrie et les arts, sur les idées religieuses et la culture littéraire de plusieurs nations étrangères, subissent à leur tour celle d'autres peuples et finissent même par subir les lois de la conquête. Leur sort est souvent uni à celui de l'Egypte. Ils en sont les alliés lorsqu'ils sont assujettis par le roi des Chaldéens, Nabuchodonosor. Des mains des Chaldéens ils passent successivement entre celles des Perses, des Grecs et des Romains. Mais à chacune de ces époques ils se distinguent jmr une haute civilisation, par une étonnante activité d'esprit, par une rare sagesse dans le choix de leurs institutions politiques , et par une intelligence profonde dans le maniement de leurs intérêts sociaux. Ils se font remarquer dans le gouvernement de leurs affaires comme dans l'administration de leurs colonies. Dans les belles-lettres et dans les beaux-arts, dans l'industrie même, ils manquent d'originalité. Leur génie est peu créateur. On peut leur accorder, en fait d'inventions, la teinture de la pourpre, la fabrication du verre, celle de certains tissus et de certains produits métalliques 5 mais quant aux poids, aux mesures et aux monnaies, dont on les a souvent dits les auteurs, ils ne furent que les entremetteurs entre la Babylonie et l'Occident, qui leur donna aussi l'astronomie, et assura par ce don l'incontestable supériorité de leur navigation. Quant à l'écriture alphabétique, c'est plutôt à la branche araméenne du tronc sémitique qu'il convient désormais de l'attribuer (Bœckh, Meteorologische tinter suchungen, p. 41). L'art pur, l'art plastique des Phéniciens, fut d'abord un emprunt fait par eux à l'Egypte et à l'Italie centrale; il resta longtemps grossier entre leurs mains, même en représentant leurs dieux.

Ce qui manqua toujours à leurs arts et à leurs sciences de la Phénicie en général, ce furent les lumières de la philosophie proprement dite, l'indépendance d'esprit qu'elles donnent , la possession des principes suprêmes qu'elle enseigne. Il est vrai que , sous les Romains , la Phénicie eut des écoles de philosophie et des philosophes distingués. Maxime , Paul, Porphyre et Marinus naquirent à Tyr; Diodore, B06thus, Zenon le Jeune et Dionysius le Grammairien, a Sidon; Taurus et Hnaséas, à Béryte; Philon, à Byblos. Mais c'étaient là des philosophes grecs, élevés dans un ordre d'idées et d'institutions étrangères à l'ancienne Phénicie. Jamais elle n'a eu un enseignement philoso-

Shique indépendant de celui des sanctuaires, ni des écrits comparables ceux que la Grèce et l'Italie ont seules possédés dans l'antiquité , c'est-à-dire prenant la raison pour unique source et pour critérium suprême de la vérité.

Toutefois, si cette démarcation, inconnue même en théorie à plusieurs autres nations de l'Orient, l'a été aussi aux Phéniciens, cela est loin de prouver qu'ils soient demeurés étrangers à ces notions de psychologie et de logique qui ne sont que l'intelligence humaine en jeu et ayant l'œil ouvert sur elle-même, ni à ces principes de morale et de politique ou à ces spéculations de physique générale, de cosmologie et de théologie , qui ne sont encore que la raison appliquée à ce qui sans cesse la provoque irrésistiblement, à quelque degré de civiji-

54 PHENICIENS (SAGESSE DES).

satîon que se trouve notre espèce. Seulement la Pbénicie n'a consigné nulle part ses réflexions sur le premier de ces divers ordres d'idées , et ses vues sur les autres ne se trouvent que sous les enveloppes de sa religion et de sa mythologie.

Nous nous flattions d'avoir sur ces objets des indications puisées aux meilleures sources , c'est-à-dire dans les écrits sacerdotaux de la Phénicie; mais si cela est réellement, elles sont dans tous les cas fort altérées : ce sont les fragments de cosmogonie que Damascius a pris à Eudème de Rhodes, disciple d'Aristote, qui les avait pris lui-même dans les livres hiératiques des Sidoniens , et dans Mochus (Damascxi, philoêophi platonici , De primis principiis. Ad fidem coda. mss. éd. Joê. Kopp.j Francfort, 1826) , et les fragments analogues qu'on trouve dans Eosèbe, qui les lira probablement de Porphyre (Prœp. evang., Rb. i, c. 9; lib. x, c. 9.), lequel les avait empruntés à Philon de Byblos, traducteur ou abréviateur de Sanchoniathon (Eusebit Prcep. étoang. libri xv. Ad codd. mss. recens. Thomas Gaisford, in-8°, Oxford, 1843). Les premiers de ces fragments, ceux d'Eudème, semblent moins altérés que les seconds , ceux de Philon. Mais quel est le degré de pureté on de fidélité des uns et des autres? C'est là une question de eritique d'une solution difficile en l'état actuel de nos connaissances, et dans tous les cas, plus difficile encore est la solution d'une autre question , à savoir, de quelle époque et de quel degré d'originalité étaient les écrits religieux consultés par Eudème et par Philon, ou attribués soit aux prêtres de Sidon, soit à Mochus et à Samchoniathon.

Les seuls points qui paraissent établis sur la dernière de ces questions, ee sont les suivants : d'abord , ces écrits, qu'on disait rédigés sous le règne de Bel, par Taaut ou Hermès , interprète de la Divinité, et personnification de la science sacerdotale, contenaient une révélation sacrée , et ils étaient accompagnés de commentaires postérietrtfement composés par les prêtres pour en expliquer les mythes et tes allégories, mais attribués par eux à Hermès second et Chusartis (harmonie, personnification de la loi organique du monde) ; en second lieu, on disait ces révélations inscrites en caractères symboliques sur les éolonnes des sanctuaires de Tyr par Héraclès, divinité qui répond au Bd de la Ghaldée , au Chon de l'Egypte, et qu'on désigne sous te nom à'Hefcule philosophe (ftpa^x-fo ô 91X00090$* 6 Xe^evc; Toptoç. Chronic. Pasch., t. 1, p. 78) ; troisièmement, la commune tradition comprenait, sous le nom de Sanchoniathon, ou le recueil complet de ces pages sacrées , ou le collecteur de toutes et le plus illustre d'entre eux ; quatrièmement, leur contenu était essentiellement cosmogonique, l'astronomie et la physique générale étant la base et la clef de la théotogie ptféfcieiennë, et toute la partie liturgique de ces écrits étant d'origine Ê«Btérréure ; enBn, cette dernière partie seule était originale ou ptifetaent phénicienne, la première n'étant qu'une imitation, assez libre g*ns doute, mais très^manifeste encore, dfes théories et des traditions ôt l'Egypte et de la Cfteldée.

Quant à la première des deux questions ,- celle du degré de pureté ôtde fidélité des fragments d'Eudème et de Philon, il y a d'abord une nuance sensible entre les uns et les autres , et cette nuance établit une

forte présomption en faveur des premiers. Philon, à la vérité, prétend avoir retrouvé , dans un ancien écrit de Sanchoniathon , la véritable théologie des Phéniciens, celle que les prêtres avaient tenue longtemps cachée , par la raison qu'ils l'avaient fortement altérée. Or, on peut lui passer son assertion ou son illusion sur le mérite de ses Recherches laborieuses ; mais deux erreurs systématiques faussent l'esquisse qu'il trace de la doctrine des Phéniciens. La première, c'est son évhémétismêj qui te porte à vouloir démontrer, d'après les mylhes des Phéniciens et ceux des nations voisines, que les dieux de ces peuples ne sont que des hommes divinisés ; la seconde, c'est son hypothèse, que les mythes des Phéniciens ont été la source de ceux des autres nations. Ces deux erreurs sont également profondes l'une et l'autre, et elles doivent éveiller la critique; toutefois, elles ne sauraient nous engager à rejeter le fond des renseignements qu'elles enveloppent.

Il nous reste sur la sagesse des Phéniciens d'autres indications nationales : des inscriptions , des monnaies de plusieurs villes et de quelques colonies, des monuments relatifs an culte. Mais ces sources sont faibles, et avec plus d'abondance coulent celles que nous offrent les codes sacrés des Juifs, les inscriptions de l'Egypte, les textes des écrivains grecs et latins; seulement, il faut se défier singulièrement du système des assimilations , si familier à ces derniers lorsqu'il s'agit de religion.

En consultant ces sources si diverses, et eu tenant compte de ces circonstances et de ces altérations, on arrive, dans l'état actuel de nos connaissances , à un haut degré de probabilité pour les résultats suivants.

La théologie phénicienne est une des formes les plus tranchées de te naturalisme panthéistique qu'on retrouve au fond de toutes les anciennes spéculations de l'Orient. L'idée de la Divinité n'y est pas assez distincte de celle de la natnre. Agissant mystérieusement au sein de celle-ci, Dieu est tour à tour une puissance créatrice, qui anime et conserve, et une puissance destructrice, qui transforme ou anéantit, le tout sous deux formes principales : l'une , principe de fécondité , de vie et de lumière; l'antre , principe de réceptivité, de génération et d'enfgfttement, dualisme d'effets ou de manifestations qui est incontestable, mais qni «'exclut pas entre les deux termes dont il se compose une sorte d'unité androgyne , quoiqu'il distingue le premier des deux principes comme élément de vie intellectuelle, du second, considéré comme été ment de vie physique. Cette différence se révèle même dans toute la série des dieux qui en émanent ou qui en tirent leur origine. En effet, l'idée fondamentale de ce système comporte autant de divinités qu'il peut y avoir de manifestations dans la causalité suprême* On peut toutefois ranger en deux classes tous les agents reconnus par la théologie' phénicienne : les puissances cosmiques ou générales, et les puissancessidérales eu particulières, telles que le soleil et la lune. Si générales que soient les premières, ce ne sont pas cependant de simples abstractions ou des personnifications allégoriques; ce sont des êtres ou des dieux; ils ont leur histoire, leur enfance, leur adolescence, leur âge mûr, leur vieillesse; ils sont fondateurs de villes ou de colonies, créateurs de cultes et d'institutions sociales , et reconnus de la nation entière ou-

honorés spécialement dans certaines localités. Il y a aussi des divinités qui ne sont que des abstractions ou des personnifications d'êtres im-

}>ersonnels, tels que le Temps, l'Année, le Mois, l'Aurore, le Jour, a Nuit, l'Heure, la Jeunesse, la Vieillesse, la Pauvreté, le Destin. Mais de ces divinités elles-mêmes quelques-unes se confondaient avec les dieux personnels : par exemple , le Temps , qui était Bel ou Belitan,ou Kronos, ou Saturne. Dans tous les cas, leur caractère purement allégorique n'infirmait en rien la personnalité des puissances cosmiques, ou des dieux du premier ordre. Les puissances secondaires, ou sidérales, élaient elles-mêmes parfaitement distinctes des astres qui formaient le siège principal de leur gouvernement. Ce gouvernement était si bien subordonné d'ailleurs à celui des puissances cosmiques , que sur les monuments les planètes figurent comme de simples attributs des dieux suprêmes, quoique les cérémonies de leur culte et la richesse des traditions ou des mythes qu'y rattachaient à l'envi l'astronomie, la médecine, l'agriculture et l'astrologie, leur eussent assuré près du peuple , à certaines époques, une véritable prépondérance.

Le détail des noms, des attributs et du rôle des nombreuses divinités de la théologie phénicienne appartient à l'histoire des religions, qui n'a pas manqué de s'en occuper ; mais la philosophie doit jeter un coup d'œil sur les principes qui président aux spéculations théogoniques et cosmogoniques auxquelles les Phéniciens se livraient avec une grande prédilection, avec toute la curiosité et toute la hardiesse de leur génie oriental.

Dans les spéculations assises sur le naturalisme , la naissance du monde est étroitement liée à celle des dieux ou des puissances cosmiques qui se déploient dans son sein ; l'origine, les transformations et la fin du premier, est en partie l'origine, la destinée et la fin de ces dieux eux-mêmes. Il est, en effet, des divinités qui s'effacent quand leur rôle est accompli, pour faire place à d'autres , dont l'apparition est motivée par des faits nouveaux , tout en se rattachant à des éléments anciens ou même éternels. La théologie phénicienne a non-seulement des principes, des puissances ou des dieux antérieurs à la naissance du monde , mais même ceux qu'elle y fait contemporains ou postérieurs, elle les conçoit comme une sorte de dédoublement des autres. Les cosmogonies de l'Orient partent généralement d'un principe éternel, de l'idée d'une existence divine sans commencement; elles s'occupent souvent des rapports primordiaux de la double puissance sous laquelle elles la conçoivent , mâle et femelle, autant que de l'origine et de la formation du monde. Dans la spéculation phénicienne , le principe mâle, Baal, se borne à l'acte le plus pur, la conception du monde tel qu'il le veut. Il n'en est l'ordonnateur, ou le démiurge, qu'en théorie; le démiurge , qui réalise sa conception , qui la met en action , c'est un second Baal, c'est Hercule, c'est Chusor Phtha. Le principe féminin de la, puissance suprême se déploie de même sous deux formes, ou deux dénominations distinctes , d'abord comme Baau (la Nuit , le Bohou des Hébreux , le Buto des Egyptiens , le Baot et le By thos des gnostiques), ou mère des choses célestes et des dieux , et ensuite comme Mot, ou mère des choses terrestres, dont Astarté, Aphakê, Paphos et Dercèto sont des manifestations ultérieures.

Sur ces principes fondamentaux , l'esprit phénicien paraît avoir établi^ dans le cours du temps, plusieurs cosmogonies successives plutôt que contemporaines , et, par conséquent, assez diverses. Au moins est-il vrai de dire que les écrivains grecs qui les ont conservées aident singulièrement à les diversifier.

La plus ancienne, conservée par Eudème, et qui paratt avoir été celle du sacerdoce de Sidon et de ses livres sacrés, met à la tête de tout une triade mixte , ayant pour objet d'expliquer le plus grand problème de la cosmogonie , c'est-à-dire l'action d'un principe intellectuel sur un principe matériel , ou la coopération des deux : ce sont le Temps (Bel ou Xpevo;), le Désir (no'Soç), et le principe qui est en germe la lumière et l'air, le feu et l'humidité, le brouillard (<JfxîxXyi). Le premier, le Temps, plane au-dessus des autres dans une sphère plus haute ; de l'union des deux autres naissent l'air immobile et l'airsouffle (à*? et aupa), et leur union engendre l'œuf du monde, emprunté à la cosmogonie assyrienne; de cet œuf entr'ouvert, fendu en deux sphères, naissent les choses célestes et terrestres (Damascius, ubi supra, p. 385).

La seconde de ces trois cosmogonies, celle de Mochus, également conservée par Eudème , est une sorte de révision de la précédente. Elle en retranche la triade , élève l'air et l'éther au rang de premiers principes, en fait naître Oulomos, c'est-à-dire Olam, que Damascius prend ou pour le suprême intelligible, la plus haute intelligence divine, ce qui en ferait jaillir un principe intelligent d'un principe physique; ou bien pour le plan, le paradigme du monde, ce gai fait des deux premiers principes des intelligences en germe. En effet, si Olam est le monde conçu dans un temps antérieur, le monde à venir, aî<ov , et si cette conception est fille de l'air et de l'éther , les deux principes sont, comme ZeO; et ftpa , chez les Grecs, à la fois des puissances cosmiques et des intelligences divines. D'Olam naît l'agent qui ouvre l'œuf du monde, ce qui donne naissance au ciel et à la terre, cette grande division de l'univers, dans l'opinion de l'antiquité. Quand Mochus ajoute qu'avant Olam on place les Vents, qui mettent en jeu les deux principes primitifs , mais que pour lui il suit un autre ordre, c'est encore une correction qu'il apporte à l'ancienne cosmogonie.

La troisième, celle de Sanchoniathon, nous le verrons ailleurs (Voyez ce mot), n'est plus une révision, c'est une compilation dont les idées appartiennent trop peu à l'ancienne Phénicie pour n'en être pas séparées nettement. La confusion qui a régné jusqu'à présent à ce sujet a jeté le plus grand trouble dans l'histoire de la civilisation phénicienne, et n'a pas permis de distinguer l'influence qu'elle a exercée et celle qu'elle a subie de la part des contrées voisines.

L'influence de l'Assyrie et de la Chaldée sur la spéculation phénicienne est attestée par la ressemblance des opinions et celle des terminologies, de manière à ne pas laisser la possibilité du doute, mais rien ne porte à admettre la réciprocité. Il n'en est pas de même de l'Egypte, pays que les Phéniciens ont dominé pendant une série de siècles , et avec lequel ils n'ont cessé d'entretenir des rapports plus ou moins intimes, de telle sorte que, s'ils en ont reçu une partie de leurs] idées,

Page 1