RAYMOND
La philosophie , comme nous venons de le difè, est l'interprétation de la nature ; mais la nature se réfléchit dans l'homme, et ne peot être connue de lui qu'à la condition qu'il se connaisse lui-même. Ce sont le* qualités et les attributs qu'il trouve en lui qui seuls peuvent loi donner une idée du reste de l'univers, Or, tous les êtres dont l'univers se compose peuvent se ranger en quatre classes : les uns ne possèdent que l'existence; les autres à l'existence joignent la vie; les autres à la vie ajoutent la sensibilité; enfin d'autres , avec les qualités précédentes, ont reçu en partage la raison et la liberté. De la hiérarchie naturelle que forment ces êtres , et de l'harmonie qui existe entre eux , de leurs limites, de leur insuffisance, on s'élève à l'idée d'une cause première , source de toute existence, de toute vie, de toute sensibilité, de toute liberté et de toute intelligence/
Dieu étant considéré comme un être libre , comme un être raisonnable et plein d'amour, le monde ne peut s'expliquer que par la création, c'est-à-dire par un acte de liberté. D'ailleurs, Dieu n'existe pas s'il n'est pas infini, s'il n'est pas parfait; et l'être parfait se suffit à lui-même. Toute créature doit donc son existence à la bonté divine $ l'univers est une œuvre de son amour. Dieu Ta produit pouf lui communiquer une partie de ses perfections et de sa béatitude.
Après avoir démontré l'existence de Dieu et le dogme de la Création, Raymond de Sebonde entreprend d'expliquer, par les lumières naturelles de la raison, tous les mystères de la foi chrétienne, la trinité, l'incarnation, le péché originel, la grâce, la résurrection des morts, etc. Nous sommes d'autant moins tentés de le suivre sur ce terrain , qu'il n'a fait que résumer, en les défigurant quelquefois par des subtilités dô son invention, les pensées de saint Thomas d'Aquin et de saint Augustin , les théories moitié théologiques et moitié philosophiques développées dans la Somme et dans la Cité de Dieu. Cependant nous devonà signaler un argument qui lui appartient en propre et auquel les illustres docteurs dont il suit les traces n'ont jamais songé. C'est celui-ci ; L'homme étant naturellement porté vers son bien, qui est le but même de son existence, et le bien de chaque être étant la plus grande satisfaction qu'il puisse concevoir , nous devons nécessairement attacher notre foi aux dogmes qui nous paraissent les plus avantageux. Ainsi, la supposition que Dieu existe, qu'il s'est uni a nous par l'incarnation, que les méchants seront punis et les bons récompensés, que les uns et les autres ressusciteront au jugement dernier; celle supposition, disons-nous, offre plus d'avantage que les suppositions contraires; donc nous devons croire à l'existence de Dieu, à l'incarnation du Verbe, à l'immortalité de l'âme, à la résurrection des corps, etc. En général, de deux propositions philosophiques ou théologiques dont l'uhe nous promet plus que l'autre , c est la première qui doit être préférée » quand même elle serait plus difficile à prouver. C'est A peu près l'argument de Pascal ; ce sont les croyances mises à l'enchère.
De la métaphysique et de la théologie, Raymond de Sebonde arrive à la' morale, qu'il fonde tout entière sur l'amour. Dieu nous a créés par un acte d'amour; c'est par le même sentiment que nous devons répondre à ses bienfaits. L'amour est donc le principe de tous nos devoirs envers lui ; et de nos devoirs envers Dieu découlent ceux que nous avons
à remplir envers notre prochain et envers nous-mêmes : car l'homme étant de tous les êtres celui qui approche le plus de la perfection divine et qui en contient en lui la plus fidèle image , nous devons reporter sur lui une partie de l'amour que nous inspire le Créateur. Quant aux autres créatures, nous devons les aimer en raison de leur ressemblance ou de leur affinité avec la nature humaine. L'amour, selon Raymond de Sebonde, est la seule chose qui nous appartienne véritablement, qui soit complètement à nous, et semble se confondre, pour lui, avec la liberté. Mais il y a le bon et le mauvais amour, le premier qui nous attache à Dieu, et le second à nous-mêmes. L'amour de Dieu nous convertit en Dieu , en confondant notre volonté avec la sienne. Par l'amour de lui-même ou l'amour de soi, l'homme est enfermé daq$ sa propre existence; il ne connaît, il n'adore que lui. Celui-ci engendre tous les vices, toutes les difformités, toutes les misères de l'âme humaine ; celui-là, toutes les perfections et toutes les vertus.
Ce n'est pas seulement notre âme qui s'élève et se transforme par l'amour, mais aussi notre corps : car l'âme et le corps sont nécessaires l'un à l'autre; ils ont été créés l'un pour l'autre , et forment deux parties inséparables de notre être. Le corps, régénéré par l'amour de Dieu, arrive à une immortalité spirituelle; corrompu par le péché ou le mauvais amour, il conserve une immortalité matérielle; il devient un fardeau et un instrument de souffrance. Ainsi s'expliquent, selon l'auteur de la Théologie naturelle, le mystère de la résurrection et l'éternité des peines. C'est par l'éternité des peines qu'il cherche ensuite à démontrer le dogme naturel de l'immortalité de Pâme. « Celui qui a offense Dieu, dit- il, ou l'être infini, mérite une peine infinie, c'està-dire éternelle. Or, les peines éternelles supposent nécessairement l'immortalité. »
Le livre, comme on voit, n'est guère d'accord avec la préface. Après avoir annoncé que la Bible n'est qu'une seconde édition du livre de la nature et la révélation de la raison, l'auteur finit par sacrifier entièrement la seconde à la première, et par désavouer son principe même, en déclarant, malgré ses explications, que les dogmes essentiels du christianisme sont des mystères impénétrables (c. 213;. Dans l'ordre politique, il sacrifie de la même manière le pouvoir temporel au pouvoir spirituel. «Que les princes terriens, dit-il (c. 314) , se donnent bien garde de contrevenir à la puissance spirituelle; qu'ils se donnent bien garde de lui désobéyr; qu'ils la respectent et la servent : car leur authorilé n'a force ne vie qu'autant qu'elle est au service et en Pobéyssance de la puissance spirituelle. » C'est par pure tendresse de traducteur que Montaigne a pu dire, en parlant de cet ouvrage, qu'il ne pense pas qu'il sqit possible de mieux faire.
Raymond de Sebonde a donné lui-même un abrégé de la Théologie naturelle, publié sous le titre suivant : De naluranominis dialogus, sive Viola animœ, in -4°, Cologne, 1501 ; in-16, Lyon, 1568. Cet abrégé a été deux fois traduit en français : Àrras, 1600, in-16; in-8% Paris, 1566. Un autre abrégé, intitulé Oculus fidei, a été publié par Amos Comenius, in-8% Amst., 1661.
RAVIVAI (L'abbë Thomas-Guïïlaume-tïançois) , né à Saint- Ge-
niez, dans le diocèse de Rodez , le 11 mars 1711 j mort à Chaillot, près Paris , le 6 mai 1796.
L'histoire de la philosophie n'est pas seulement l'exposition des doctrines, elle est aussi l'histoire des philosophes. C'est sous ce point de vue surtout qu'il y a lieu de s'occuper ici de l'abbé Raynal. Sa vie est mieux faite que ses écrils pour éclairer les profondeurs de l'époque ardente où il vécut, et faire apprécier tout ce qu'il y avait de désordonné et de fiévreux dans cet enthousiasme qui, sur la fin du xyme siècle, entraînait tout le monde vers la révolution. Le personnage est inséparable de ses écrits; seuls, ceux-ci seraient inexplicables. On ne devinerait jamais, à les lire aujourd'hui, le succès fabuleux qu'ils obtinrent.
L'abbé Raynal fit ses études chez les jésuites , et entra ensuite dans cette société , où bientôt il fut ordonné prêtre. Une certaine facilité de parole, jointe à une verve qui ne s'arrêtait pas facilement devant les exagérations, lui obtint tout d'abord à Pézénas des succès comme professeur et comme prédicateur. L'ambition s'éveilla alors avec toute sa puissance chez le jeune jésuite ; et, en 1747, il se sépara de sa compagnie pour venir à Paris, où il se fit attacher, comme desservant, à la paroisse de Saint-Sulpice. Dans cette situation modeste , il n'avait pour vivre que le produit de ses messes. Ne voulant pas subir de privations, il pratiqua, dit-on, la simonie, disant les messes au rabais pour en avoir davantage , et se refusant à enterrer toute personne dont la famille ne lui remettait pas préalablement une certaine somme. En revanche , quoique alors ce fut défendu, il enterrait pour le même prix les protestants dans le cimetière des catholiques. Ces pratiques furent ébruitées, et amenèrent son expulsion de Saint-Sulpice. Mettant alors de côté tout vain ménagement, Raynal abandonna tout à fait le ministère ecclésiastique, et se décida à vivre de ses travaux littéraires et de ses entreprises industrielles. Il avait, au plus haut degré, le goût du trafic ; il se lança donc dans des spéculations de librairie , s'associa à des opérations commerciales, sans reculer devant les bénéfices de la traite des nègres , et gagna ainsi beaucoup d'argent.
Ce fut vers cette époque de sa vie qu'il publia les Anecdotes littéraires, les Anecdotes historiques, militaires et politiques de l'Europe, Y Histoire du stathoudérat , et d'autres ouvrages d'aussi mince valeur, tous aujourd'hui parfaitement oubliés , et très-dignes de l'être.
Mais ces livres, tout médiocres qu'ils étaient, répandaient son nom, et, du moins par leur nombre, le faisaient connaître. Devenu un des rédacteurs du Mercure , il eut ses entrées chez les ministres et dans les salons dévoués à ce que l'on appelait le parti philosophique. Il était de toutes les réunions, chez d'Holbach, Helvétius et Mme Geoffrin, et s'y montrait un apôtre enflammé de toutes les idées qu'on y émettait. Il imitait même Helvétius, et, comme le célèbre fermier général , consultait et faisait intervenir directement ses amis dans la fabrication de ses livres.
Ce fut vers cette époque de sa vie qu'il conçut et exécuta le plus fameux de ses ouvrages, VHistoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, qui parut en 1770. Ce livre, amas assez indigeste de données souvent inexactes,
mêlées entre elles par des déclamations violentes, eut on succès inouï. Plus de vingt éditions en furent faites en France, et plus de cinquante contrefaçons à l'étranger. Dans les premiers volumes, il parle des Portugais et de leu/s colonies en Orient ; puis des Anglais et des Français, et, enfin , des Espagnols et des Hollandais. Il raconte ensuite les conquêtes des Européens dans l'Amérique, toutes les atrocités de la traite des nègres sur les côtes de la Guinée , et présente le tableau des colonies anglaises et françaises dans l'Amérique septentrionale. Puis, comme fatigué de cet ordre apparent, il termine l'ouvrage par des dissertations déclamatoires sur la religion , le gouvernement, la politique, la guerre, la marine, le commerce, l'agriculture, etc., et même la philosophie morale et les belles- lettres.
Rendons justice à qui de droit : si l'exécution de ce livre fut détestable, l'idée qui lui servait de base était excellente. C'était assurément une belle et grande pensée que celle de réunir dans un tableau métho dique et bien fait 1 histoire de toutes les entreprises des Européens dans l'Inde et dans le nouveau monde. Il y avait là, surtout , la dé monstration éclatante d'un fait trop peu apprécié alors en France, la puissance des relations commerciales. Aussi, au premier aspect, sur le seul titre de l'ouvrage , YHistoirt philosophique frappe-telle l'esprit et produit-elle un certain effet. Il semble qu'un voile se déchire, et qu'un horizon nouveau se découvre. Les Anglais, plus habitués que les Français à comprendre l'importance du commerce dans le développement d'une nation, appréciaient à ce point de vue, et d'une manière particulière, le livre de Raynal.
Ajoutons que si Raynal déclame avec une violence qui rappelle les allures des tribunes de Rome et des démagogues d'Athènes , d'un autre* côté ses invectives, souvent éloquentes, contre la traite des noirs et contre le monopole du commerce dans les deux Indes , servaient utilement les idées de la liberté individuelle et de la liberté commerciale. Ce n'était pas, à proprement parler, un économiste; mais, par la nature même des questions qu'il soulevait, son livre contribuait à rappeler des idées qu'il est toujours utile d'agiter; et, en définitive, il y régnait comme un souffle de sympathie ardente pour les classes pauvres, pour ceux que les poètes appellent les déshérités , pour les faibles, en un mot, qui ne pouvait que réveiller dans les âmes les idées de la philanthropie et de la fraternité humaine.
Mais Raynal, dont l'esprit d'ailleurs manquait de mesure et de méthode , ne s'était astreint, en composant son livre, à aucune règle sérieuse. Bien plus , il avait accepté sans scrupule la collaboration dediverses personnes qu'il ne daigna même pas nommer, et dont il inséra des morceaux entiers , sans s'occuper de les coudre ensemble. C'est ainsi que pour les idées philosophiques il eut recours à Diderot, Pechméja et d'Holbach; pour le commerce, à M. Paulze, fermier général , et aux comtes d'Aranda et de Souza , qui lui fournirent des mémoires sur les colonies d'Espagne et de Portugal. Grimm déclare catégoriquement que les plus beaux passages sont textuellement de Diderot, qui est ainsi l'auteur de près d'un tiers de l'ouvrage (Voyez Grimm , t. vu, p. MO; t. vin, p. 36b, et t. x , p. 421). Quérard nomme aussi, parmi les collaborateurs les plus abondants de Raynal,
v. ti
on autre ex-jésuite, l'abbé Martin, l'auteur anonyme du discours prononcé par Robespierre le jour de la fête de l'Etre suprême.
Ce n'est pas tout encore; le succès fabuleux de son livre enhardit Raynal lui-même, au point que, pour gfossir les volumes , il inséra dans les éditions suivantes des pages entières d'ouvrages connus , sans en rien dire à personne. Aussi Voltaire rappelait-il dédaigneusement « du réchauffé avec de la déclamation. »
Et cependant le livre continuait d'avoir un immense succès. En 1780, Raynal en publia une édition où il donna plus amplement encore carrière à son goût pour la déclamation. Il voulait Frapper vivement l'attention publique par des traits plus hardis; cette fois , la censure l'atteignit. Le 19 décembre 1779, un arrêt du conseil défendit le livre; l'édition de 1780 fut saisie et brûlée, le 29 mai 1781, par la main du bourreau , au pied du grand escalier.
Rien , selon les mœurs du moment , ne manquait donc plus à la gloire de Raynal. Il voyagea, et fut fort bien accueilli à l'étranger. A Genève, il essaya, mais sans succès, déjouer le rôle de conciliateur entre les deux partis qui divisaient la république; mais, du moins, il fit élever à Lucerne un monument à la gloire des trois fondateurs de la liberté helvétique, sans oublier son buste à côté de leur image. A Lausanne, il fonda trois prix pour trois vieillards honnêtes et indigents.
A Berlin, Frédéric, qui n'avait pas lieu d'être personnellement satisfait de Y Histoire philosophique, l'accueillit froidement; mais à Londres il fut reçu avec honneur, et admis par la Société royale au nombre de ses membres.
Rappelé en France en 1787, il vit avec effroi les premiers symptômes de la révolution, et s'employa dès ce moment à la combattre avec la même ardeur qu'il avait déployée précédemment pour en propager les idées. En 1791, il adressa, et remit lui-même au président de l'Assemblée constituante, le 31 mai, une lettre qui fut lue en séance publique, et dans laquelle il blâmait absolument les doctrines et les actes de l'Assemblée.
Dès lors il se sépara (entièrement du parti du mouvement; il n'émigra point, et fut épargné en 1793; il vécut retiré à Montlhéry. Dans une Visite à un ami malade, à Chaillot, il succomba à un catarrhe dont il souffrait depuis assez longtemps, et mourut âgé de 83 ans, au moment où il Venait d'être nommé membre de la classe d'histoire de l'institut, récemment organisée par le Directoire.
Telle fut la vie agitée de cet écrivain , qui nous montre ainsi , par lès vicissitudes de son existence personnelle , de quelles passions était alors tourtnentéë la société française. Personne, aujourd'hui, ne lit plds les ouvrages de Raynal ; mais en voyant le succès incroyable <}U'ils ont obtenu , On n'en aperçoit que mieux la Violence des idées
2ui régnaient à là fin du xviii6 siècle, et qui allaient bientôt tout branle!- pour tout renouveler. On ne demandait plus guère aux écrivains du talent ou du savoir; il suffisait d'épouser avec véhémence la cause de l'avenir pour être bien accueilli , prôné , recherché , avidement lu : tant la force qui brisait les vieilles institutions était irrésistible ; tant était profond dans les âmes le sentiment dé <& nouvel